« La fonte des glaces » de Joël Baqué.

Louis est le fils d’un comptable mort avant sa naissance écrasé par un éléphant africain alors qu’il venait – le comptable – de se reconvertir du commerce de pneu dans celui de la banane. Élevé à Toulon par une mère anxieuse, survivant d’une adolescence traversée sous le nom de Fuck Dog Louis, Louis épousera Lise et la carrière de boucher. Mais c’est après la mort de son épouse et sa retraite du monde des boudins et rillettes qu’il connaîtra l’extraordinaire aventure qui changera et sa fin de vie et la face du monde.

Si le bonheur existe, le manchot empereur en propose une version plausible et maîtrisée.

De cette aventure, pour en maintenir tout le sel de sa découverte, nous ne dirons que fort peu. Sachez seulement qu’on y chasse l’iceberg, qu’on s’y ébat en chambre froide, qu’un être humain équipé d’une combinaison orange y flirte avec un manchot empereur femelle, qu’on y mange des biscuits soviétiques en conserve, qu’on y apprend qu’un boudin peut être philosophique et que le grésillement que fait une mouche s’électrocutant sur un tue-insecte électrique peut se révéler être un puissant excitant libidinal…

Je monte la boîte, on voit après ce qu’on met dedans.

On rit beaucoup dans cette fonte des glaces. Énormément même. Mais l’hilarité déclenchée, souvent potache d’ailleurs, ne dissimule qu’imparfaitement la subtile intelligence du propos. Ainsi, en faisant très discrètement reposer son récit sur certains des mécanismes absurdes avec lesquels l’homme envisage son rapport à l’écologie, Joël Baqué permet-il d’une part d’en faire ressentir mieux le confondant ridicule, d’autre part d’attester que le dévoiement formel de cette mécanique est aussi une des conditions de la littérature. Drôle donc! Mais surtout brillamment malin!

Le titre trouvé, le contenu coulait de lui-même.

Joël Baqué, La fonte des glaces, 2017, P.O.L.

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Le Grand-écrivain-de-Septembre.

 

A l’approche de la Rentrée Littéraire, c’est devenu un réflexe, on lit ou relit du « classique ». Purge inconsciente? Repos de l’âme instinctif? On ne sait trop. Mais, quoi qu’il en soit, ce réflexe devenu tradition fonctionne sur notre intellect comme de l’aloé véra le ferait sur un intestin grêle. Et parfois, apaisé, sommes-nous ainsi mieux à même de déceler, au sein de ces lectures sanitaires, de quoi atténuer un peu le bruit sourd que font déjà tous ces Grands-écrivains-de-Septembre se haussant et se bousculant l’un l’autre aux portes de la renommée, leurs dents noires d’encre rayant le parquet du vestibule littéraire. S’ils eussent lu aussi ce qui suit, peut-être se fussent-ils tu*…

Dans le monde intellectuel, le Grand-écrivain a succédé au prince de l’esprit comme les riches aux princes dans le monde politique. De même que le prince de l’esprit appartient au temps des princes, le Grand-écrivain appartient aux temps des Grandes-guerres et des Grandes-maisons de commerce. C’est un des aspects particuliers de l’association avec les Grandes-choses. Le moins que l’on exige d’un Grand-écrivain est donc qu’il possède une voiture. Il doit voyager beaucoup, être reçu par les ministres, faire des conférences, donner aux maîtres de l’opinion publique l’impression qu’il représente une force de la conscience à ne pas sous-estimer; il est le chargé d’affaire de l’intelligence nationale, lorsqu’il s’agit d’exporter de l’humanisme à l’étranger; quand il est chez lui, il reçoit des hôtes de marque et n’en doit pas moins penser sans cesse à ses affaires, qu’il lui faut traiter avec la dextérité d’un artiste de cirque dont les efforts doivent passer inaperçus. Le Grand-écrivain, en effet, n’est pas simplement un écrivain qui gagne beaucoup d’argent. Il n’est pas du tout nécessaire que ce soit lui qui ait écrit le « livre le plus lu de l’année », ou du mois; il suffit qu’il ne trouve rien à redire à cette sorte d’évaluation. Il siège dans tous les jurys, signe tous les manifestes, écrit toutes les préfaces, prononce tous les discours d’anniversaire, donne son opinion sur tous les événements importants et se voit appelé partout où il s’agit de célébrer les résultats obtenus dans tel ou tel domaine. Le Grand-écrivain, en effet, dans toutes ses activités, ne représente jamais l’ensemble de la Nation, mais seulement sa section la plus avancée, la grande élite au moment précis où elle va devenir la majorité, et cela l’entoure d’une excitation intellectuelle durable. Bien entendu, c’est l’évolution actuelle de la vie qui conduit à la grande industrie de l’esprit, de même qu’inversement l’industrie tend à l’esprit, à la politique et à la maîtrise de la conscience publique; ces deux phénomènes se rencontrent à mi-chemin. C’est pourquoi le rôle du Grand-écrivain ne renvoie pas tant à une personne définie qu’il ne représente une figure sur l’échiquier social, soumise à la règle du jeu et aux obligations que l’époque a créées. Les mieux-pensants de nos contemporains estiment que l’existence des Grands-esprits leur est de peu d’avantage (il y a déjà tant d’esprit dans le monde qu’une petite différence en plus ou en moins n’y sera pas sensible, et, de toute façon, chacun pense n’en pas manquer), mais que ce qu’il faut, c’est combattre son absence, c’est-à-dire le montrer, l’afficher, le mettre en valeur; et comme un Grand-écrivain s’entend mieux à cela qu’un écrivain tout court, fût-il plus grand (parce que ce dernier serait peut-être compris d’un moins grand nombre de lecteurs), on fait son possible pour que la grandeur soit enfin produite en gros.

Robert Musil, L’Homme sans qualités, 1957, Le Seuil, trad. Philippe Jaccottet.

* Rien n’est en fait moins sûr car, la littérature n’étant pour le Grand-écrivain-de-Septembre qu’une antichambre à la postérité (dont – n’étant pas à un paradoxe près – il désire surtout déjà glaner des parcelles de son vivant), le Grand-écrivain-de-Septembre, tout occupé à faire, lit peu. Et s’il lit, c’est en occultant soigneusement ce qui remettrait fondamentalement en question ce qu’il fait. Pas si fou, le Grand-écrivain-de-Septembre!

** Ce blog (pour la première fois depuis cinq ans…) ferme pour deux semaines. La librairie, elle, reste vaillamment ouverte, bien entendu.

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« Homo Detritus » de Baptiste Monsaingeon.

 

A vivre continûment en contact rapproché avec une chose, on finit souvent par ne plus l’apercevoir. On ne se rend plus même compte qu’elle a une histoire et que son concept, sa définition, ont pu faire l’objet de mutations, de changements, qui la rendent alors indiscernables du contexte dans lequel elle se fond. Ainsi en va-t-il, indéniablement, du déchet.

avant le XIX ème siècle, « les déchets n’existent pas »

Un des premiers mérites du travail de Baptiste Monsaingeon est de revenir sur « l’invention du déchet ». L’immonde, l’excréta, ne devient déchet qu’à partir du moment où la synergie qui existait entre la ville, qui produit l’immonde, et la campagne, qui en prospère, est rompue. C’est son excès, résultat conjoint de l’explosion démographique et de l’industrialisation, qui fait de l’excréta un déchet. Le changement de temporalité dans laquelle le déchet s’inscrit (alors que le temps de « disparition » du déchet organique est mesurable humainement, celui du plastique ne l’est plus) complexifiant notre rapport à celui-ci sans en modifier radicalement l’essence.

Si les déchets deviennent demain nos principales ressources, ne sommes-nous pas simplement contraints à jeter pour continuer à produire?

Mais l’auteur ne se contente pas de dresser la nécessaire généalogie du déchet. Plus utilement encore, il se propose de questionner notre rapport à ceux-ci. Et cela, non pas en enrichissant des clivages évidents qui opposent traditionnellement « pro-environnement » et « anti-environnement », mais plutôt en revenant sur ce qui se dissimule sous des consensus largement acceptés par les « pro ».

En « bien jetant », l’usager tend à devenir un « éco-citoyen », libéré d’une certaine culpabilité qui a motivé son « bon-geste » : l’usager n’est plus responsable de ses déchets parce qu’il est censé exister un dispositif technique efficient, un waste management qui tient ses promesses. Nul besoin de connaître le fonctionnement et l’activité réelle de ce qu’il se passe après la poubelle : l’assurance de rationalité et de justesse de l’action technicienne engendre une attente aveugle.

Le tri, le waste management, l’aspiration au « zéro-déchet », quand on en détaille précisément les tenants et aboutissants historiques, économiques et sociologiques, peuvent se révéler bien moins efficaces à atteindre leurs buts qu’on ne le croit. Érigés un peu facilement en principes moraux absolutistes (c’est « bien » de bien trier, c’est « bien » de recycler), ces « bons comportements », par la « bonne conscience » qu’ils instillent chez qui les « suit » aveuglement, exonèrent alors de réfléchir à ce qui les sous-tend. L’agir individuel, quand il est unanimement consacré par la voix collective, disculpe d’interroger cette voix. Bien jeter, c’est aussi oublier.

Malgré quelques errements conceptuels et quelques parti-pris un peu grossiers, Homo Detritus nous parait être, pour qui veut comprendre ce dont le déchet est le nom, difficilement contournable.

Baptiste Monsaingeon, Homo Detritus, Critique de la société du déchet, 2017, Le Seuil.

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« Fumées » de Eric Suchère.

Le 25 de chaque mois, depuis octobre 1997, Eric Suchère envoie un texte sur carte postale à un nombre fixe de correspondants. Le projet, conçu pour s’arrêter après 365 épisodes, s’achèvera donc en 2028. Sont rassemblés dans Fumées les textes d’octobre 2007 à septembre 2012. Tous sont consultables ici.

deviner où cela va se produire – le surgissement

On est donc ici dans un geste, si pas contraint ou astreint, du moins balisé. La place disponible sur une carte postale, la régularité du rendez-vous, la date prévue de son achèvement, toutes choses qui, matériellement, circonscrivent le projet de départ. En sus de cette parenté de limites structurantes, chaque séquence se teinte, forcément, des couleurs du temps de son écriture, de tout ce qui, temporairement ou plus durablement, affecte son auteur, et qui déborde du cadre strict de l’une pour en agrémenter d’autres. On y trouve ainsi des leitmotivs, des « personnages », des « couleurs locales », des « gimmiks ». Lire le projet de Eric Suchère, c’est aussi lire du temps.

Mais il y a la technique, érigée en système, cadrante, reconnaissable entre toutes, à la quelle on tendrait exclusivement à la réduire, et ce que cette technique permet.

Une phrase existe derrière le frémissement des feuilles et de leurs ombres au sol, se relève en multiples plans acoustiques se recouvrant et se découvrant en même temps que s’estompent. 

La mécanique du procédé, sa systémacité, sa récurrence maniaque est comme un gage laissé à la liberté de ce qui y trouve place. Cadrée, délimitée, la poésie parait comme revenir à ses fondamentaux. Parfois instantanés, parfois réactions à un stimulus plus conventionnel, parfois incursions intime, parfois presque épuisement de lieux, ces moments, ces « mutiples » – comme autant d’expériences chaque fois renouvelées – sont toujours autant d’occasions de revenir à ce qui fonde toute poésie. Et par les mots (donc aussi par leurs élisions, leurs manques), Eric Suchère établit du surgissement plutôt qu’il ne fait surgir quelque chose, ou nous permet de nous étonner à nouveau devant ce qui avait disparu à nos yeux à force de banalité.

établir un étonnement devant un geste somme toute banal.

Eric Suchère, Fumées, 2017, Argol.

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Vieux Brol 22 : « Illusions perdues » d’Honoré de Balzac.

 

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

 

-Monsieur, j’ai un recueil de poésie…

-De la poésie, s’écria Pochon en colère. Et pour qui me prenez-vous?

 

Tout dans ces deux mondes [le littéraire et le politique] est corruption, chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.

L’écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les nouveaux venus que ne l’est le plus brutal libraire. Où le libraire ne voit qu’une perte, l’auteur redoute un rival : l’un vous éconduit, l’autre vous écrase.

Il n’y a pas une vertu qui ne soit doublée d’un vice. La littérature engendre bien les libraires.

La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui.

Tout journal est une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus.

En effet le commerce de librairie dite de nouveautés se résume dans ce théorème commercial : une rame de papier blanc vaut quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou cent écus.

Paris est en quelque sorte la Belgique de la province : on y trouve des retraites presque impénétrables, et le mandat de l’huissier poursuivant expire aux limites de sa juridiction.

Je ferais le mal comme je viens de le faire ici, avec les meilleures intentions du monde.

Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843, La Pléiade. 

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La douche. La suite.

 

Bon, si vous nous avez lu, sur Facebook, ou via d’autres ondes, ces derniers jours, vous aurez remarqué qu’il y était abondamment question de douches, de sans abri, de détecteur de mouvement, d’aménagement floral, de démontage, de grogne, de honte, etc… Pour ne pas nous répéter, on vous renvoie au premier épisode : premier épisode.

Le détail du second épisode (la lettre de madame Lalieux et notre réponse) est ci-dessous.

En résumé : Désemparés par une situation à laquelle ils ne savaient plus comment répondre, des gens ont commis une grosse boulette. Sans trop savoir de quoi il en retournait, leur cheffe a commis une autre grosse boulette. Se rendant compte de ces deux grosses boulettes – peut-être nos doléances, multiples et diverses, y ont-elles aidé – l’Échevine a décidé de « démanteler le dispositif inapproprié ».

Tout cela (et les exemples sont légion) nous rappelle, si besoin en était, à notre vigilance bienveillante mais déterminée.

Merci à tous.

 

Messieurs,

J’ai bien reçu votre message ci-dessous et à vrai dire serais disposée à y adhérer pour une grande part.

Je partage comme vous une profonde révolte contre la pauvreté et combat, avec les armes qui sont les miennes, le libéralisme sauvage qui la produit. Je n’ai pas LA solution qui permettrait de l’éradiquer mais je pense que de nombreuses initiatives prises, notamment par la Ville de Bruxelles, y contribuent.

Le Musée des Egouts a rouvert ses portes en novembre 2015 et connait depuis lors un certain succès grâce notamment à une équipe, réduite mais motivée, qui y assure un accueil de qualité. Mais la vie de ces employés n’est pas facilitée par la présence souvent pacifiques, parfois agressive, de familles entières qui y campent et y vivent dans des conditions indignes et pour tout dire, épouvantables. Chaque matin, les gardiens, anciens égoutiers reconvertis, demandent gentiment à ces personnes de quitter les lieux pour permettre l’accueil des visiteurs. Il y a quelques mois, l’un d’eux a subi un burn out dont il souffre toujours. A plusieurs reprises, la cellule spécialisée de la police, accompagnée des services sociaux de la Ville, a pris en charge ces familles. Ces mêmes familles ou d’autres y reviennent inlassablement. Certes, vous avez raison, ces faits témoignent d’une certaine impuissance des autorités à éradiquer les problèmes sociaux. Doit-on pour autant considérer que cet emplacement a vocation à accueillir ces familles aussi longtemps que nos villes connaitront le phénomène des sans-abris ? Doit-on se résoudre à fermer un musée, ou pourquoi pas, un centre culturel, une administration, un commerce, parce que d’aucuns considèrent qu’un sans-abri ne peut être déplacé ? Je ne le pense pas. Raison pour laquelle, après avoir organisé ces opérations avec les services sociaux, j’ai donné mon accord pour l’installation de bacs de plantes sur les marches des pavillons d’octroi qui abritent le musée.

Venons-en maintenant à ce dispositif de sprinklage. Jamais je n’ai donné mon accord à la pose de ce dispositif, qui s’est décidé entre différents services administratifs, et j’en ai été informée par un article dans la presse après que les équipes des musées m’aient informées qu’elles avaient répondu aux questions de médias. Moi-même sollicitée par une journaliste, et sur base d’un compte rendu oral, rapide et il est vrai sommaire, j’ai couvert et repris leurs propos parlant d’un dispositif d’arrosage. Ce n’est qu’ensuite que j’ai appris que le mécanisme était muni de capteurs et se déclenchait au mouvement, ce qui bien entendu rend absurde l’explication donnée. J’ai dès lors demandé l’arrêt complet du système le temps de me rendre sur place et de comprendre plus précisément la situation. C’est aujourd’hui chose faite et je vous informe que j’ai demandé le démantèlement de ce dispositif inapproprié.

Pour être complète, et ayant l’habitude d’assumer mes prises de position, j’estime cependant que cela ne clôture pas cette triste histoire. Je continue à penser que les sans abris n’ont pas leur place à cet endroit , qui est d’ailleurs une issue de secours, et que ce n’est pas aux équipes du musée à devoir gérer ce type de situation. J’ignore encore ce que nous pourrons faire mais ma volonté reste de trouver une solution, dans le respect de tous, les sans-abris comme les travailleurs.

Restant à votre écoute, je vous prie de croire, Messieurs, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Karine Lalieux

 

 

Madame,

 

C’est avec soulagement que nous pris connaissance de votre décision de démanteler le mécanisme incriminé. Nous vous avouons également être soulagés d’apprendre que vos « explications » étaient le fruit d’une méconnaissance des agissements d’une partie de votre administration.  Le seul fait d’envisager le contraire – qu’une autorité ait pu diligenter un procédé aussi inique, puis décidé de la couvrir aussi grossièrement –  faisait froid dans le dos. .. Nous espérons bien que ce démontage sera complet et qu’aucune trace n’en sera plus visible. Car sa fonction, faire fuir, opère autant par la menace qu’il fait peser et le symbole d’exclusion qu’il institue qu’en déversant des litres d’eau.

Sur le fond, croyez bien que nous comprenons parfaitement le désarroi qu’a pu ressentir le personnel du Musée.  Notre empathie n’est pas à géométrie variable. Ce désarroi n’est ni plus ni moins que celui dont, tous, nous pouvons faire l’expérience au contact obligé de l’extrême pauvreté. S’il permet cependant de comprendre même la mise en œuvre de cette « solution », il ne la légitime bien entendu jamais.

Nous comprenons également que vous ne souhaitiez pas voir, aux abords d’un Musée dont vous avez la charge,  l’image de celui-ci souillée par les signes de la misère. Comme personne ne désire côtoyer celle-ci au quotidien. Cependant, réfléchir la ville et en organiser l’aménagement en en expurgeant de fait les plus fragiles, ne fût-ce qu’en cartographiant les zones où ils seraient tolérés, celles où ils ne le seraient pas, n’est JAMAIS une solution. Non seulement parce qu’un quelconque cadastre de tolérance ou tout aménagement conçu dans ce but (un banc bombé, des plots, des grilles, des bacs de plantes…), suffit à déshumaniser la frange la plus exposée de notre collectivité. Mais aussi car ce rejet mécaniste et indiscerné conforte l’autre part de cette même collectivité dans un égoïsme d’autant plus mortifère qu’il n’est plus même conscient. Voir les plus fragiles d’entre nous devrait fonctionner comme une piqure de rappel, douloureuse mais nécessaire, nous enjoignant à comprendre que, sans doute, si nous en voyons les signes, c’est que nous n’en faisons pas encore assez dans notre lutte contre ce qui cause leur détresse. Cacher le pauvre, c’est l’oublier. Cacher le pauvre, c’est oublier que ce « nous » n’a pas grande valeur sans ce « lui ». Construire la mise à l’écart du miséreux, c’est s’exonérer, à moindres frais pour « nous », au prix incommensurable de sa dignité pour « lui », d’agir sur les causes de la misère. Rien, selon nous, de plus contraire à la mission du service public.

Nous vous prions d’accepter, Madame l’Échevine, l’expression de nos sentiments distingués.

 

Emmanuel Régniez

Emmanuel Requette

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La douche et la bêtise crasse…

 

Hier, nous tombâmes là-dessus : un système d’arrosage pour faire fuir les sans-abris.

C’est peu dire que nous devînmes tout rouge de colère… Car, non contents de faire fuir le plus fragile d’entre nous à coup d’aménagement floral – la belle excuse qui eût déjà suffi à notre courroux -, on double cette mesure inique d’une bêtise crasse. Au symbole de la douche, déjà historiquement très porteur, que l’on enrichit d’un nouvel aspect, on y ajoute le mépris le plus complet pour l’intelligence de l’interlocuteur. Comment accepter que sous le déguisement vaseux d’une rhétorique à laquelle personne ne peut concéder la moindre once d’honnêteté, on traite le miséreux comme un vulgaire nuisible? Comment tolérer que le service public s’ingénie à construire des moyens mécaniques et automatiques (là aussi, l’histoire est lourde!) de rejet du pauvre alors qu’il lui revient de lutter contre les causes de la pauvreté? La vue de la misère est toujours confrontante, dure, pénible. Elle nous rappelle nos limites. Nos responsabilités parfois. La fuir est souvent lâche. Construire de quoi la cacher, dans le mépris de la dignité de ceux qui en souffrent, est criminel.

D’où cette missive, envoyée ce jour.

Si vous voulez vous y joindre et ajoutez votre nom ci-dessous ou dans les commentaires, n’hésitez pas!

 

 

A madame Karine Lalieux, Échevine de la propreté publique et de la culture de la Ville de Bruxelles

 

Madame,

 

Nous venons ces derniers jours d’apprendre que votre administration avait fait installer aux portes du Musée des égouts de la ville de Bruxelles, dont vous avez la charge, un système qu’il convient bien d’appeler « anti-sdf ». Comment nommer autrement de lourds bacs de plantes placés aux lieux mêmes qu’occupaient des familles sans-abris ? Quelle autre dénomination lui donner alors que cette installation, leur interdisant déjà d’occuper « commodément » ce lieu déjà bien précaire, fut doublée d’un système d’arrosage déclenché par détecteur de mouvement ?!?!?

Force est de reconnaître que votre « explication », au mieux, méconnaît grandement les mécanismes les plus élémentaires de la biologie – non, une plante nécessitant de l’eau ne l’indique nullement à ce qui l’entoure en bougeant –, au pire, les connait trop bien – oui, un Rom que l’on désire faire fuir de cet endroit  aura toujours un peu de mal à se reposer sous une pluie que le moindre de ses mouvements déclenche. A la honte que représente cet « aménagement », vos propos ajoutent celle d’une indigente hypocrisie.

Nous vous saurions dès lors gré de bien vouloir faire retirer cet aménagement honteux au plus rapidement. A défaut, il va de soi que nous sommes prêts à nous en charger nous-mêmes et à en faire la publicité.

Nous ne pouvons accepter que notre ville devienne un espace chargé des signes du refus de l’Autre. A fortiori quand cet Autre est le plus démuni d’entre nous et que celui qui en veut faire disparaître les moindres traces est celui-là même que la collectivité a désigné pour prendre en charge la misère qui en est la cause. C’est contre la misère qu’il convient de lutter, non contre ceux qui la vivent au jour le jour.

Nous vous prions d’agréer, Madame l’Échevine, l’expression de nos sentiments distingués.

 

Emmanuel Régniez

Emmanuel Requette

 

Et trois jours plus tard : la solution

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Le panda rouge, le stock et le jardin.

 

Prenez l’être le plus « mignon » auquel vous puissiez penser. Un chaton, un hamster, un dauphin, un panda rouge, un nouveau-né (défripé). Par exemple. Faites lui subir les pires avanies. Épuisez sur lui vos idées les plus perverses. Torturez-le, déchiquetez le. A feu doux, maintenez en lui un fifrelin de vie qui puisse juste témoigner de sa souffrance. On défie alors quiconque apercevra dans ces moments l’être miaulant ses douleurs, bavant ses miasmes et empuantissant l’atmosphères de ses sucs, de se défaire d’un mouvement de répulsion. Hé bien, en 2017, la littérature, c’est un peu ça…

En crise depuis de nombreux mois maintenant, le secteur du livre, inquiété dans son ensemble par cette colossale baisse de chiffre d’affaires (à deux chiffres tout de même), semble, pour partie, s’être libéré de toutes contraintes pour « prendre le problème à bras-le-corps ». Et, dans l’optique des joyeusetés de septembre, cela nous vaut de constater, s’il en était encore besoin, que l’être humain acculé, ne pouvant donc reculer, ne recule décidément devant rien. Modeste tour d’horizon…

–  L’éditeur (et l’auteur) en danger croit mordicus que l’excès est propice à survivre. Comme le supplicié s’accroche à ses grincements de dents, l’auteur (et l’éditeur) en sursis s’accroche à ses métaphores  :

J’ai encore sur mes lèvres carbonisées le goût des siennes – c’étaient des lèvres douces et tendres comme la chair des papayes, elles avaient la couleur rose du jus de grenade et le goût de noisette des graines de sésame qui parsèment les petits pains du matin et qu’elle aimait lécher le soir sur les doigts de ma main

la mer était très salée, mais déjà douce et tiède, sirupeuse : on aurait dit un mélange de miel et de lait dans lequel une salière géante se serait déversée

A vingt et un ans, à peine dépucelés de l’entrejambe, on était encore puceau de l’horreur.

Un siècle inconnu piaffait d’entrer dans l’histoire et de se faire un nom.

Pourquoi ne suis-je pas en toi, là, tout de suite, maintenant, tout au fond, bien au fond, mon épée de Zorro dans ton fourreau?

Ces quelques subtiles métaphores arrachées à la littérature septembrienne démontrent (attention, nous aussi on peut s’y coller lourdement) que la planche de salut est souvent glissante et que, seul, le nom de la tête de nègre ou du pet de nonne n’en donne pas le goût. Autrement dit l’excès d’une forme, plutôt que dissimuler un fond, en révèle souvent magnifiquement l’indigence.

–  L’éditeur acculé sait aussi faire feu de tout bois. Ne pouvant plus se contenter de la qualité seule des pages noircies par ses « poulains » pour les fourguer au public de la rentrée, il cherche à « teaser ». Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une bonne « bande-annonce » :

Bande-annonce stock.

Non content d’y apprendre que Eric Orsenna est aussi un acteur manqué, qu’un auteur a des horaires pour écrire, que la dernière phrase d’un livre c’est « comme une petite mort », qu’écrire « c’est réinjecter de la vie dans la vie », que Simon Liberati écrit par ce « qu’il sait le faire » et « qu’au bout de sept romans, on peut dire qu’on est écrivain », non content d’apprendre toutes ces choses essentielles, donc, on y assiste surtout à une séance de poses d’une richesse rare. On se dit, après, que si c’est ça qu’on nous propose à – 14 %, à – 30 %, une bande-annonce Stock, c’est Youporn.

–  Enfin (un « enfin » tout rhétorique, car la liste est longue), l’auteur à l’agonie, se dépêtrant dans les ennuis financiers, ne pouvant compter comme avant sur de confortables royalties, se doit de « diversifier ses revenus ». Heureusement pour lui, si la vente est en berne, l’aura de « l’Auteur » et l’espoir « d’en être » demeurent. Ce qui permet à l’auteur aux abois de faire miroiter à l’aspirant-écrivain (qui, rappelons-le, ne pourra se dire « écrivain » qu’au septième pensum) la gloire d’être édité. Ce dont l’ultime réalisation se donne à voir dans cette merveille absolue. Car la pire erreur pour un écrivain, c’est « d’écrire à côté de soi ».

L’empathie pour qui meurt a ses limites. Dont l’une, essentielle à notre humble avis, est de le faire sans s’épancher. Le spectacle de l’agonie convulsive de cette littérature qui nous tient quand même un peu à cœur, nous donnerait presque envie de l’achever d’un rageur coup de talon…

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« Jours redoutables » de Christophe Manon & Frédéric D. Oberland.

 

Ça parle de la douleur d’être, de la fugacité des plaisirs, de ces jours où la peur pourrait nous submerger. Ça parle d’épidermes qui se touchent, s’épanchent dans des désirs dont ils savent l’illusoire. Ça parle d’inextinguibles souffrances. Ça parle de nos égarements. Ça parle d’épiphanies. Et ça en parle si bien que ça nous coupe toute herbe sous le pied.

tout cela toutefois est d’une grande beauté.

Christophe Manon & Frédéric D. Oberland, Jours redoutables, 2017, Les inaperçus.

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« Le monde à l’épreuve de l’asile » de Didier Fassin.

En 1976, l’OFPRA, Office français de protection des réfugiés et des apatrides, enregistra 18 478 demandes d’asile et prit une décision favorable dans 95 % des dossiers qu’il examina. En 2006, il reçut 26 269 demandes similaires et ne donna le statut de réfugiés qu’à 8 % des requérants.

La littérature asilaire serait presque devenue un genre en soi. Non, bien entendu, qu’on en fasse jamais trop pour attirer l’attention sur un phénomène aussi sensible, mais il faut bien admettre que, très souvent, la chose est fort convenue. Fort de quelques lectures édifiantes, d’une « expérience personnelle forte et bouleversante » (entendez : « je viens de passer quelques jours à Calais »), nombre d’auteurs se saisissent du sujet pour asséner qui un essai, qui un roman, enfilant rageusement les vérités définitives comme autant de perles. Faisant souvent fi du moindre pragmatisme ou d’un investissement intellectuel conséquent, la plupart de ces textes s’érigent sur des principes certes forts beaux mais au moins autant « fort peu travaillés ». Et, malheureusement, à défaut d’y consacrer le sérieux et la rigueur que devrait particulièrement mériter leur sujet, ils se trouvent quelques fois « donner du grain à moudre » à tous ceux que ce statu quo contente.

Comment échapper à cette immédiateté des émotions? Comment résister à l’urgence des sentiments?

Si la situation du chercheur, de l’écrivain, de l’essayiste, n’est jamais « pure », déconnectée de son sujet, en surplomb, et ne le sera jamais, elle implique cependant d’abord, en préalable à ce qu’elle prétend éclairer, la prise en compte de sa position même. Indignation militante, volonté universaliste, approche clinicienne, ethnologique, anthropologique, sociologique, politique… Ce n’est qu’à partir du moment qu’il aura, en toute honnêteté, reconnu et balisé ses liens à son objet d’étude que le chercheur pourra se donner l’ambition d’y revenir utilement. Autrement, il ne donnera à lire, au mieux, que l’expression involontaire d’une catharsis.

Didier Fassin place ici, dans ce très bref ouvrage, la question de l’asile sous le double éclairage de ses origines – celle du mot « réfugié » notamment – et de son histoire récente extra-européenne – par exemple en analysant le cap de l’Afrique du sud. Par cette « provincialisation » spatiale et temporelle de l’Europe, il permet d’une part de sortir le problème de certains de ces écueils conceptuels habituels mais aussi de rappeler la véritable répartition mondiale de celui-ci. Ce faisant, non seulement il donne à tous ceux qui ne se satisfont pas de l’impasse actuelle des outils imparables, mais aussi, il se sert de son sujet pour nous délivrer une remarquable et nécessaire leçon d’anthropologie. Et nous démontre – et besoin en est, plus que jamais! – que distanciation, rigueur et engagement, loin de s’exclure, s’épaulent toujours.

Les catégories de l’ordre juridique et du discours politique sont avant tout performatives au sens où elles n’énoncent pas une vérité qui préexisterait mais qu’elles la produisent en l’énonçant.

Didier Fassin, Le monde à l’épreuve de l’asile, Essai d’anthropologie critique, 2017, Société d’ethnologie.

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