Le président, l’académicien et le torchon.

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Après l’interview de Gavalda, nouvelle Calliope de France-Culture, l’été 2014 se révèle décidément bien faste en évènements littéraires d’importance.  C’est en effet au tour d’un autre monstre culturel de rappeler à nos mémoires deux autres monstres de la littérature, dessinant ce trio gagnant, cette sanctifiable trinité ô combien alléchante : Paris-Match, Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Rouart!  Du papier glacé, un Sarkozy et un académicien pour parler littérature : il fallait oser.  Ils l’ont fait.  L’été est chaud.  On en viendrait presque à ne plus trépigner d’impatience dans l’attente de la moisson de septembre.

La plupart, dont nous sommes pas, se seraient sans doute uniquement gaussé de la chose, n’y voyant que matière à sarcasmes.  Mais à se moquer sans discernement, on en oublie souvent le sérieux qui se loge sous le potache.  Comme toute chose nécessite ses contrastes pour exister vraiment, la littérature a besoin de ces ailleurs.  A tout tourner en dérision, on se refuse à rien apprendre.  Voici donc, condensé, ce qu’on apprend grâce à Paris-Match :

-Nicolas Sarkozy est président.

-La littérature c’est l’émotion.

-Nicolas Sarkozy sait qu’il y a sept milliards d’êtres humains.

-Un écrivain est un romancier mort (sauf Houellebecq).

-Il n’y a rien au-dessus du romancier (sauf peut-être, mais là on nous reprochera sans doute d’interpréter, le romancier français, sans parler du romancier-français-académicien-chevalier-de-la-légion-d’honneur )*.

-Zola n’écrivait pas des trucs de gauche.

-Drieu La Rochelle n’écrivait pas des trucs de droite.

-Nicolas Sarkozy n’est pas sûr d’aller en vacance avec Céline.

- » Toute la littérature du XIXe et de la première partie du XXe siècle tourne autour de thèmes récurrents : “Je t’aime” ; “Tu m’aimes” ; “Est-ce que ça va durer ?” ; “Est-ce que je peux te faire confiance ?”.  »

-Napoléon a été trahi par sa famille mais heureusement il pouvait se reposer sur l’amour de Joséphine.

-La question : « Est-il vrai que vous détestez la Princesse de Clèves? » est épineuse.

-Nicolas Sarkozy n’a pas voulu se servir de la culture comme d’un moyen de communication.  Ligne de conduite stricte qu’il continue de suivre.

-Nicolas Sarkozy comprend les questions que lui pose Jean-Marie Rouart. [rires]

Nous ne pouvons clore ceci sans rappeler que Paris-Match appartient à Hachette qui appartient à Lagardère qui appelle Nicolas son « frère ».  Et que Jean-Marie Rouart fut élevé chevalier de la légion d’honneur par le Président de la République française en fonction le 14 juillet 2009 (voir *).  Comme nous le disions : la littérature a besoin de ces ailleurs…

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« La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski.

Maison des feuillesZampano savait d’entrée de jeu qu’ici, distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas importe peu.  Les conséquences sont les mêmes.

La maison des feuilles se présente comme un manuscrit écrit par un aveugle, Zampano, retrouvé à sa mort par un de ses voisins, Johnny Errand.  Ce manuscrit est une exégèse d’un film, le « Navidson Record », au cours duquel (pour faire simple, hein! parce que ça se complique diantrement par la suite) le réalisateur découvre que la maison dans laquelle il vient d’emménager en Virginie ave sa famille, est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur.  Le manuscrit, lui-même abondamment annoté par Zampano, l’est aussi par Johnny Errand qui s’en sert comme d’un palimpseste pour nous conter sa vie.  Et donc (pour faire simple, je le rappelle), au fur et à mesure qu’on découvre ce qu’il arrive à Navidson, le réalisateur plongeant dans les entrailles de sa maison, on en apprend plus sur la réception de son film, sur la vie de Zampano et sur celle de Johnny Errand.  Ca s’appelle (pour, envers et contre tout, rester simple) un récit enchâssé.

C’est ce que c’est.

Et ce que c’est, pour qui se contenterait d’y passer distraitement un doigt sur la tranche, c’est d’abord un objet étrange.  Où l’on aperçoit des mots en bleu, d’autres à l’envers, d’autres barrés, des pages blanches, des typos différentes, des effets de transparence…  Pour qui s’y arrêterait s’en dégagerait un sentiment mêlé de futile et d’hermétisme.  Le premier effet que provoque un livre de Mark Z. Danielewski est celui-là.  De confronter « l’aspirant lecteur » à son propre trouble.  Face à l’objet, soit on se laisse submerger par la crainte que laisse perler en nous toute confrontation à une différence si radicale, soit on s’abandonne à cette différence, y saisissant que seule la confrontation avec cet ailleurs peut provoquer la joie.

C’est presque comme si le fait d’entrer, sans parler d’un but – n’importe quel but – face à ces régions sombres et infinies, était une raison suffisante pour se réjouir.

Et tout de suite, qui s’y lance y découvre, tout en se prenant dans les rets de la fiction (et ce sans difficulté, sans les aspérités qu’on s’attendait à y trouver, tout entier livré au « plaisir de lire »), y découvre donc que ce sont les faiblesses de la représentation qui sont ici mises en jeu.  Et que le travail de l’auteur est d’y pallier.  Ainsi la transparence des pages permet-elle de jouer sur le sentiment de ce qui va advenir.  Le texte en miroir atteste d’une page faite de trois dimensions (et non la crée, car c’est bien la page en deux dimensions qui est l’illusion).  Comme l’explorateur s’enfonçant dans l’obscurité de la maison, dont il ne peut atteindre ni même apercevoir les limites, les blocs de phrases sur la page s’éloignent de ses marges de papier.  Comme Navidson tournoyant dans un vide sans repères, les mots quittent leurs lignes.  Tout, dans la maison de Davidson, pose la question du réel (Je flotte ou je tombe, je ne sais pas.).  Tout, dans La maison des feuilles, se doit de le faire ressentir.

La maison de Navidson peut-elle exister sans qu’on en fasse l’expérience.

Mieux même, et plus subtilement renversant, c’est ce dont on fait l’expérience qui existe.  Et en transcrivant sur la page l’expérience de l’étrange, de l’ailleurs, qu’il se propose de conter, c’est cet ailleurs même que l’auteur fait advenir.

Il semblerait donc que le spectre qui hante le « Navidson Record » et ne se cesse de se ruer contre la porte, soit tout simplement la menace de sa propre réalité.

La théorie de la relativité, la mécanique quantique, aujourd’hui la théorie des cordes nous ont ancré dans une réalité que nos perceptions habituelles ne peuvent plus saisir dans toute son étendue.  Le réel n’est plus ce qu’il était.  Et le génie de Danielewski est précisément là.  Son œuvre, comme de petits flocons qui rongent nonchalamment de minuscules parcelles de sens, bien loin de simplement malmener le réel, le creuse en fait à chaque page plus profondément.

Bien sût, les ténèbres existeront toujours mais je sais désormais que quelque chose les habite.

Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, 2002, Denoël, trad. Claro.

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« Tout et plus encore. Une histoire compacte de l’infini. » de David Foster Wallace.

Tout et plus encoreBouclez vos ceintures je vous prie car nous sommes sur le point de subir une brutale ascension.

Nombreux sont ceux qui, au lieu de s’ancrer dans la richesse des abstractions d’un Cantor, d’un Dedekind, ou d’un Weierstrass, se perdent dans des considérations « très pop » sur les auteurs de celles-ci.  S’attachant au « sexy » du contexte (la « folie » de Cantor, la bizarre normalité de Weierstrass), ils en oublient que la beauté de leurs abstractions se suffit à elle-même.  Le mérite de D.F.Wallace est d’abord là.  Il recentre sur l’essentiel, la chose mathématique, et nous rend accessible ce plaisir du vertige.  Plaisir par lequel se vit et se comprend vraiment cette relation, intime depuis toujours, entre mathématique et philosophie.

Il me semble d’autant plus beau que sans aucune notion de quantités mesurables et simplement par un système fini de simples étapes de pensées, l’homme peut avancer vers la création du pur et continu domaine des nombres.

Le défi, dire les maths dans ce qu’elles proposent de plus abstrait à un public non expert , exprimer par elles-mêmes une réponse à la question : De quelle façon les abstractions existent-elles?, ce défi suppose, au-delà des connaissances évidentes en mathématiques, des qualités de poète.  Car qui mieux que celui-ci peut comprendre l’enjeu qu’est faire vivre l’abstraction des mathématiques par celle du langage.

Tout ceci étant d’une bizarrerie absolument retentissante.

« Une histoire compacte de l’infini », comme il fait œuvre de science et de pédagogie, fait alors aussi œuvre littéraire.  Car ce sont par ses procédés formels mêmes (redondances, interpellations humoristiques, mise en abyme des procédés rhétoriques) qu’il remplit parfaitement son objectif de faire comprendre l’abstrait ultime à qui n’en maîtrise pas les arcanes.  Car pour comprendre, vous comprendrez!  Il suffit (et à ce « suffit » suffit sa rigoureuse définition) de suivre le pas-à-pas proposé par D.F. Wallace, dans ce qui apparaît parfois comme d’inutiles ou ornementales circonvolutions, pour goûter à ce vertige qu’est comprendre.

\displaystyle f(x) est continue en \displaystyle x = x_0 si pour tout \displaystyle \epsilon > 0\, \exists\,\delta > 0 tel que

\displaystyle |x-x_0| < \delta \Rightarrow |f(x) - f(x_0)| < \epsilon.

Même ce théorème de Weierstrass, qui contribue un peu plus à sortir l’analyse de l’ornière géométrique et éclaire d’une manière résolument définitive (sisi on vous assure) le problème épineux de la continuité, et donc remet au goût du jour la nécessité de définir ce qu’est un réel (sisi aussi), même ce théorème donc, qui vous parait sans doute résolument inatteignable, la lecture de cette histoire compacte vous le rendra aussi aisément saisissable qu’un poème de Maurice Carême.  Et donc, vous sauvant de votre perplexité devant la célèbre dichotomie de Zénon, vous démontrera, si besoin en était, qu’il vous est non seulement loisible, mais aussi possible de, par exemple, traverser la rue.  Rien de moins…

quelques abstraits que soient les systèmes infinis, après Cantor, ils ne sont certainement pas abstraits comme le sont les licornes, de manière non réelle/irréelles.

Articulant son projet d’histoire compacte autour des questions qui ont sous-tendu l’évolution des mathématiques vers les transfinis, il nous permet d’approcher le cheminement mathématique par le versant qui le légitime.  Tout calcul suppose une réalité (une, ou une autre, quelle qu’elle soit et même simplement possible).  Et le calcul, comme le langage, cette autre abstraction, suppose également que le réel, étant lui-même mis en jeu, puisse devenir, dans ces systèmes abstraits, non plus une aide ou un référent, mais une simple médiation, dont il convient parfois de douter.  David Foster Wallace nous rappelle ici, et ce en toute décontraction (croyez-nous), que la chose mathématique a bien un statut ontologique.

Faisons tous une pause pendant un instant afin d’imaginer à quoi peut bien ressembler l’intérieur de la tête du professeur G.F.L.P. Cantor pendant qu’il démontre des trucs de ce genre.

David Foster Wallace, Tout et plus encore. Une histoire compacte de l’infini, 2011, Ollendorff & Desseins, trad. Thomas Chaumont.

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« L’avenir seul » de Arseni Tarkovski.

avenir seulJe suis débiteur,

Et ne demande rien.

A la lenteur avec laquelle nous est parvenue en français la poésie du père du réalisateur de Solaris répond le temps long de sa maturation même.  C’est, et la postface y revient, une des impressions qui frappent dès l’abord à sa lecture : celle d’un temps à l’œuvre.  Non donc le travail sans cesse remis sur l’œuvre, le retour incessant sur la phrase, son cisellement, mais bien la seule action du temps, maturant l’œuvre, la phrase, du simple fait de passer sur le poète, y déposant le limon de ses drames.

Tout notre passé ressemble à une menace.

Une jambe perdue (laissée à la terre) en 1942, des amis trop tôt disparus (Tsvetaieva, Mandelstam), la poésie de Tarkovski, si elle s’ancre aussi dans la nostalgie, ne l’y limite pas.  Car, à l’envie du retour d’un temps « innocent » se mêle la clairvoyance d’un avenir moins hanté par le passé que menacé par le retour du pire.

Comme j’ai peur de t’oublier

[...]

et de nouveau dans ton poème

t’inhumer.

Il y a souvent un « tu » chez Tarkovski.  Celui du poète ami disparu, ou un autre, moins défini, dont l’identité semble moins destinée à être devinée qu’à simplement rester indéterminée, toute entière baignant dans un Autre en puissance.  Comme pour en marquer la nécessité irréductible.  Et dans ce glissement de l’être à l’autre, se devine « l’utilité » d’une parole poétique, à la fois dépositaire de ce passage, l’attestant, et en disant toute la difficulté.  En faisant ressortir à la fois la force tranquille et la nostalgie comme définitive de ce qui est impossible.

L’air glacé garde encor des battements de main.

Dire l’évanescence, ce qui loge dans l’absence.  Quand Tarkovski dit de Zabolotski : « ta voix ne dit rien, c’est le sang dans les oreilles », c’est presque un leitmotiv de sa propre poésie.  L’acte poétique est ce qui fait accéder cette pulsation au mot.  Il est la parole du souvenir de la pluie tombée sur l’arbre dont est tissé le papier sur lequel le poète écrit.  La poésie est passage.  Et le poète, à la fois pécheur et Charon.

Et je suis de ceux qui ramènent le filet

Quand l’immortalité est venue en bancs.

Arseni Tarkovski, L’avenir seul, 2013, Fario, trad. Christian Mouze.

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C’est magnifique quoi.

barbieRécemment, lors de nos pérégrinations sur la toile (quand on trébuche, on devient désuet), nous trébuchâmes sur ceci.  Anna Gavalda chez France Culture!  Soyons clair : Anna Gavalda est la cadette de nos préoccupations.  Seul subsiste un vague souvenir de pages lues, aussi vite oubliées (à imaginer qu’elles puissent ne pas s’oublier, un frisson glacé nous parcourt l’échine).  Elle n’éveille rien en nous.  Pas même de l’indifférence.  Une totale et rassérénante sensation de vide.  C’est sans doute parce que nous fûmes tentés un instant par l’appel du vide (et puis il pleuvait, la librairie, cette morne plaine, était désertée par les quelques derniers braves bouffeurs de pages*) que nous nous laissâmes à écouter la chose.  Nous passâmes la porte (ceci est une métaphore).  Et découvrîmes, oh surprise, que le vide est habité.

« La poésie affleure à chaque ligne » (vers 2.00).  La phrase est bien d’A.G elle-même.  Et porte sur rien moi que l’œuvre d’A.G.  Nous y apprenons donc que l’œuvre gavaldienne est affaire de poésie.  Et accessoirement, si du moins la A.G. en question porte en haute estime la poésie (ce que la suite de la torture auditive confirme), que A.G. s’estime aussi beaucoup (ce que la suite de la même torture confirmera aussi).

« J’ai eu l’impression d’écrire un long poème » (vers 5.11).  A.G à propos de « La vie en mieux », son dernier roman (ci-après dénommé poème).

« C’est magnifique » ou « C’est magnifique, quoi » (vers 5.54  8.57  9.03  10.45  12.38  15.38  28.09).  Où l’on apprend que ce qui distingue la poésie du reste, c’et que c’est magnifique ou magnifique, quoi.

« Nous, Français, élevés à Racine et Corneille, un alexandrin, on l’entend tous [...] Je crois beaucoup à l’alexandrin [...] Moi, j’ai commencé très tôt, parce que le titre de mon premier roman en était un [...] Ce qui est mignon, je le dis avec toute l’honnêteté dont je suis capable, c’est que je n’étais pas consciente du tout que c’était un alexandrin. »  (de 5.50 à 6.15) Le premier roman, oups, le premier poème gavaldien se dénommait Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.  On apprend donc ici que la poésie c’est avec des alexandrins, que A.G est honnête et que tout cela mis ensemble, mélangé, à peine secoué, est mignon.

« J’ai gardé mon carnet avec mon écriture de quand j’étais petite et je m’en sais très gré » (vers 10.00).  On apprend ici (au-delà de l’aspect strictement documentaire) qu’il est possible, quand on est Anna Gavalda bien entendu (ce que tout le monde n’est pas), de se savoir gré de quelque chose, voire très gré.

« Je sais qu’aujourd’hui, c’est plus chic d’aimer des gens plus ornementés, ornementeux, ou ornementaux » (vers 10.30).  S’exprimant ici encore sur la poésie, on apprend donc que celle-ci est affaire d’ornement, qu’en avoir (en é, eux ou aux) est chic, donc pas bien (car le ton est condescendant), et donc que la bonne poésie n’est pas ornée.  La définition de l’ornement fait défaut.

« Ce qu’il y a de plus poétique dans ma vie, mon seul belvédère sur le monde, c’est France-Culture » (vers 15.38).  Quoi donc de plus touchant, de plus émouvant, que l’aveu de cette rencontre entre la poétesse et ce qu’il y a de plus poétique dans la vie de la poétesse.

« Justement parce que je suis si loin de cette écume, quand je rencontre les gens, je suis obligée d’aller avec eux dans le nu de leur âme. » (vers 16.08).  Nous pensons (mais qui sommes nous pour oser penser?) que c’est ici que la poétesse atteint le climax de son expression poétique.  Le relire suffit à nous en convaincre.

« Je mets tellement de choses si belles dans mes livres » (vers 19.43).  Victor Hugo n’était pas modeste et Victor Hugo était poète. Je ne suis pas modeste donc Je suis poète.  Cqfd.  Où l’on admire non plus la poétesse poétesse mais bien la poétesse philosophe, la logicienne rigoureuse.

« C’est beau, c’est très très beau.  J’ai beaucoup lu pour arriver jusque là » (vers 26.32).  Où A.G réagit à ce qui est lu de sa poésie.  Voir ci-dessus.  Où, aussi, on se demande, un brin anxieux, si elle va encore lire beaucoup.

« [La vie en mieux] se trouve dans toutes les librairies, ainsi que tous ces autres livres » (vers 28.28).  Où la passeuse de pommade, pardon, la journaliste, nous informe que nous ne sommes pas libraires.

Le vide est habité, on vous disait.

*le libraire, c’est bien connu, est plus plaintif qu’un agriculteur dépressif par temps de sécheresse voyant s’approcher de son dernier champ loué à crédit un essaim de sauterelles en formation serrée.

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« Alexandrie la divine » sous la direction de Charles Méla et Frédéric Möri.

Alexandrie la divineNous ne sommes pas nécessairement habitués des « Beaux livres ».  Du moins de ceux qui relèvent tellement de cette appellation presque contrôlée qu’ils ne renvoient plus du tout au contenu sémantique initial de celle-ci.  Est ainsi presque devenu systématiquement « beau livre » le livre avec plein de pages, beaucoup de photos, et cher.  Les pages en nombre n’étant plus destinées à être tournées mais plutôt à faire office de table basse…

« Alexandrie la divine », qui accompagne l’exposition du même nom à la fondation Bodmer à Genève, rassemble les analyses de plus d’une centaine de chercheurs et, en 1100 pages et 400 photos prises à la chambre grand format, dresse un état des lieux des connaissances les plus actuelles sur la ville mythique.  Des temps précédant son érection en 331 av J-C par le conquérant macédonien, où la région était déjà un lieu intense d’échanges tant commerciaux que culturels, jusqu’à nos jours, ce livre éclaire d’une lumière renouvelée l’importance considérable qu’Alexandrie joua dans l’histoire.  Lieu de syncrétisme religieux, où Sarapis, YHW, le Christ, Allah ou Orphée se sont vont vu ériger leurs temples respectifs, mêlant leurs fondations comme autant de rhizomes, lieu d’intenses tractations qui firent se rencontrer les commerçants, les combattants mais aussi les sages d’Orient et d’Occident pendant plus de 800 ans, Alexandrie fut un des laboratoire les plus vivace du vivre-ensemble.  Son phare, sa bibliothèque, la Septante, la géographie de Ptolémée, les mathématiques d’Euclide, l’invention du système piston-cylindre, le néo-platonisme ; pendant des centaines d’années, Alexandrie fut un centre international incontournable de la pensée.  Dans ses ruines, comme d’ailleurs dans ce qui en émergent de nos jours, se découvrent les différentes strates de nos propres origines.  Et ce vrai « Beau livre », véritable somme, en exhume doctement et admirablement l’essentiel.  1100 pages, c’est parfois un minimum…

Sous la direction de Charles Méla et Frédéric Möri, Alexandrie la divine, 2014, La Baconnière.

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« Les enchantements de Glastonbury » de John Cowper Powys.

John-Cowper-Powysle monde de la conscience est plus réel que le monde de la matière.

La réception d’un texte, ou de son auteur, a parfois de ces tours et détours que l’analyse la plus attentive ne peut éclairer.  Ainsi en va t’il de ce roman comme de John Cowper Powys.  Paru en 1933, traduit en français en 1971, considéré par certains (en fait, ceux qui l’ont lu) comme un chef-d’œuvre, Les enchantements de Glastonbury reste pour l’immense majorité des « lecteurs avertis » (tiens, c’est quoi, un « lecteur averti »?) une inconnue.  Question de taille (l’objet pèse ses 1432 pages bien serrées)?  De qualité éditoriale (la densité de coquilles y est supérieure à celle mesurée dans un poulailler industriel)?  Ou de la différence radicale d’un texte qui le rend à ce point hors repères qu’il en devient irepérable?

Les processus de toute force créatrice sont compliqués, tortueux et arbitraires.

Dans la ville de Glastonbury, ancienne cité lacustre, liée à Joseph d’Arimathie, associée par beaucoup à la cité mythique d’Avalon de la légende arthurienne, vont s’affronter Philip Crow et Johnny « le sanglant » Geard.  Le premier est l’industriel de la ville, cherchant à développer ses entreprises, notamment en exploitant l’étain se trouvant en faibles quantités dans les grottes de la cité, le second, héritier d’une fortune considérable, cherche à asseoir Glastonbury comme un nouveau lieu de pèlerinage, rénovant la croyance en un Christ devenu très lointain de ce que lui y décèle, exploitant l’argile des grottes pour en façonner des figurines édificatrices.  Matérialisme contre mysticisme.  Pouvoir temporel contre pouvoir spirituel.  Confrontation universelle et éternelle sur laquelle viennent se greffer les tiraillements d’une époque (nous sommes dans les années trente) écartelée entre un capitalisme se débridant et un communisme n’hésitant pas à s’affirmer totalitaire.

Le meilleur amour est pur enchantement.  Mais le pur enchantement est âpre et farouche et stoïque, et l’homme afin de le connaitre doit avoir en lui une austère dureté.

Dans le creuset de ces luttes où chaque volonté cherche à se réaliser, où des saints naissent, des amours parfois « contre-nature » se nouent, où chacun souffre, vit, meurt, calcule ou aime mais où tous essaient, dans ce creux, ce sont ces luttes mêmes qui finissent par s’éteindre, s’étouffant dans le feu l’une de l’autre.  Ne laissant plus à nu que l’évidence de ce que le chroniqueur (ainsi que se désigne lui-même le narrateur) nomme, avec Aristote, la Cause Première.

Le langage des arbres est encore plus étranger à l’intelligence humaine que celui des bêtes et des oiseaux.

Que connaissons nous d’abord, si ce n’est ce qui affleure à la surface de notre conscience?  Quelle impression nous laisse d’abord (le d’abord de notre enfance ou celui de l’histoire des hommes) le soleil ou la lune si ce n’est celle d’un être animé?  A s’en défier sans cesse, à s’exercer à la répudier, la nature n’est plus devenue qu’un théâtre où jouer, une argile à façonner.  Powys redonne une voix au soleil, à la lune, au vent, à l’âme, au pou même.  Il mêle, dans ce Glastonbury-programme, l’animisme des premiers âges à la fascination technologique qui affleure alors, la légende arthurienne à l’aspiration communiste, l’ascèse et l’exubérance, la vérité et le mensonge.

Tout mensonge, je vous le dis, tout mensonge aussi longtemps qu’une multitude d’âmes croit en lui et porte cette croyance, crée une vie nouvelle, au lieu que l’esclavage de ce qu’on appelle la vérité nous entraîne vers la mort et vers les morts!

Sans recherche de forçage syncrétique, très loin aussi d’un prisme nietzschéen auquel d’aucuns le réduiraient trop rapidement, et par-delà un manichéisme auquel on aurait bien tort de le cantonner, Les enchantements de Glastonbury, mêlant les époques et les références comme les registres du langage en rendant compte, offre l’ampleur et la force d’un chef-d’œuvre.  Soit ce qui est fondamentalement autre et voué à le rester toujours.

Le miraculeux est lié à l’expérience de notre race humaine tout autant que la loi scientifique la plus communément acceptée.

John Cowper Powys, Les enchantements de Glastonbury, 1976, Gallimard, trad. Jean Queval.

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« Une autre façon de raconter » de John Berger et Jean Mohr.

Une autre façon de raconterQue signifient les photographies?  Comment sont-elles utilisées? [...] Une photographie est le lieu de rencontre des intérêts du photographe, du photographié, du spectateur et de ceux qui utilisent la photographie ; et ces intérêts sont souvent contradictoires.  Ces contradictions à la fois cachent et redoublent l’ambiguïté naturelle de l’image photographique.  [...] naturellement et nécessairement, s’interroger sur la photographie conduit à poser la question de la signification des apparences en elles-mêmes.

Edité pour la première fois (pour sa première partie) en 1981, ce livre de John Berger et Jean Mohr, depuis longtemps indisponible, ressort accompagné du DVD d’un film cor-réalisé par John Berger et Timothy Neat, « Joue-moi quelque chose », lui-même préfacé par Anne Michaels.  L’ensemble se présente d’abord comme une vaste réflexion sur la photographie et l’image, dont le troisième chapitre de la première partie se veut une forme de mise en pratique des « conclusions théoriques » des parties qui précèdent.  Où seraient « analysés » les enjeux que mettent en scène et déploient les images du photographe.  Où, au travers de son expérience, un « décodage » serait opéré des modes de représentation, de leur ambiguïté, de ce qu’ils révèlent de qui montre, de qui est montré et de qui regarde.  Ainsi d’une séquence au cours de laquelle sont proposées des images photographiques à neuf personnes différentes dont le lecteur ne connaît que la profession, chacune de celles-ci devant se fendre de leur « interprétation », cette dernière pouvant être « vérifiée » par le lecteur, le photographe lui proposant, après lecture des interprétations, le contexte « réel » du cliché.  Se mêlent et se démêlent ainsi ce qui est vu, qui voit et qui lit.  Et au travers de leurs écarts ainsi mis en exergue se découvrent les questions essentielles que soulève l’acte de voir et de narrer.

Mais, au delà même de ce qui pourrait passer pour un but premier, écrire un essai sur la photographie, s’élabore, dans le creux même des questions posées, la volonté de leur donner un relief autre que théorique.  En questionnant la photo, il faut faire acte de photo.  Non que cela soit comme un forçage.  Mais parce que, autrement c’est impossible.  Parce qu’une image est toujours imaginée.  Et qu’en parler même reste imaginer.

Nous voudrions qu’elle soit lue comme une œuvre d’imagination.

Fondamental.  Et beau.

John Berger & Jean Mohr, Une autre façon de raconter ;  John Berger & Timothy Neat, Joue-moi quelque chose, 2014, l’écarquillé.

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« Quoi faire » de Pablo Katchadjian.

Quoi faireNous avons créé des choses qui nous détruisent.

il y a des trous dans le décor du rêve qui empêchent de voir ce qu’il y aurait à voir à cet endroit si le décor était complet.

Organisé en 50 courtes séquences, Quoi faire se présente comme une suite de rêves ou d’options de réponse à la question d’un étudiant.  Chacune met en scène le narrateur et Alberto, les deux protagonistes de la « chose » revenant systématiquement dans une suite de situations cocasses et étranges.  En rupture l’une par rapport à l’autre, chaque séquence semble fonctionner en vase clos sur elle-même.  Nulle progression narrative classique entre les séquences, celle interne à chacune étant elle-même ad minima.  Et ne se développant qu’en dehors du carcan de ce qu’il convient de nommer la rationalité

elle n’a pas besoin d’une structure rationnelle pour nous comprendre et [...] c’est justement ce qui nous fait du bien.

Chaque « histoire » est bien irrationnelle, et toutes ensemble ne donnent pas non plus lieu à une « histoire » les chapeautant et leur donnant « sens ».  Le « sens », la « raison », semble même être ce contre quoi Quoi faire fut écrit.  Jusqu’à ne pas laisser au soin de la métaphore de tout unifier.  Quoi faire n’est ni jeu de création d’un ailleurs pur, ni tentative d’atteindre le monde au plus profond par la métaphore. Ni œuvre d’un Roussel, ni celle d’un Szentkuthy.  Mais si ces fragments échappent à la raison, quelles sont alors leurs raisons d’être?

D’une séquence l’autre, des motifs se répètent : des étudiants de deux mètres et demi, des capuches, des yeux qui clignent, Léon Bloy, 800 buveurs, le beurre froid, l’entourloupe.  Mais ce qui importe ici, n’est pas ce qui se répète, mais bien que cela se répète.  Là se niche précisément l’intérêt et l’importance de Quoi faire  : seule compte la structure!  D’habitude destinée à illustrer un propos, à « raconter une histoire », un peu à la manière dont un échafaudage est utile à l’édification d’une façade, la structure d’un récit sert.  La structure est moyen.  Elle est servile.

Ni Alberto ni moi ne comprenons la question, mais une voix inconnue, qui sort pourtant de moi, lui répond qu’effectivement les contenus sont irrationnels parce qu’ils émergent d’on ne sait où (ou parce qu’on ne sait pas d’où ils émergent), mais que le système de contenus est la seule chose rationnelle qui existe et que nous devrions compter là-dessus. 

La structure comme seul objet et sujet. Quoi faire est d’abord cela : la mise en œuvre dans son cadre même de ce qui est sensé répondre, dans le roman (ou le récit, ou l’essai, bref la chose écrite), à la question : quoi faire?  En n’omettant pas (et dépassant ainsi le seul cadre éthéré d’un texte-programme), comme le sous-tend la question, l’évidence d’un agir.

Il faut agir et se tromper.

Pablo Katchadjian, Quoi faire, 2014, Le Grand Os, trad.  Mikaël Gomez Guthart & Aurelio Diaz Ronda.

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« Dans les antres de la sagesse » de Peter Kingsley.

Dans les antres de la sagesseDes pans entiers de notre histoire doivent être réécrits.

La figure de Parménide dans l’histoire de la philosophie occidentale est liée à son début.  C’est en lui, et les nombreuses exégèses du vingtième siècle (qu’elles soient heideggériennes ou autres) n’y coupent pas, que l’on découvre déjà comme réalisés entièrement les fondements qui innerveront toute la philosophie.  Séparation du magique et du réel, clivage âme-corps, délimitation d’un domaine de la sagesse qui en exclut les passions, toutes les dualités à l’œuvre dans la philosophie occidentale sont sensées se retrouver chez Parménide qui ainsi l’inaugure.

l’inconvénient qu’il y a à créer des génies, c’est que plus nous les grandissons, plus longue est leur ombre portée et plus grand le nombre de ceux qu’ils cachent et plongent dans l’obscurité.

Quand bien même les nouveaux développements philologiques permettent d’affiner l’étude du poème parménidien, l’éclairage jeté sur son œuvre reste fondamentalement platonicien.  Et à vouloir s’en détacher absolument amène plus à créer son Parménide qu’à le rétablir dans sa vérité.  Pour Peter Kingsley, c’est dans son contexte que se dévoile un Parménide neuf.  Les nombreuses et récentes découvertes archéologiques nous montrent ainsi un monde antique bien moins simple qu’il n’y paraît.  Où Apollon n’est pas que ce Dieu de la lumière qu’a fabriqué la tradition mais aussi issu et tissé d’ombres.  Où se lisent sur les stèles récemment exhumées les liens qu’entretenaient les sages d’antan avec les techniques d’incubation.  Où, derrière les ors un peu pompeux d’une Grèce rêvée, se rappellent les origines phocéennes du penseur de Vélia.  S’y décèle alors un Parménide guérisseur, un Parménide magicien.  Aux antipodes de la construction (de la fiction) d’un Parménide platonicien se dresse sous la plume de Peter Kinsley un Parménide chamane.

Si les recours à l’anathème un peu facile de la personne du « savant » (manière un peu courte de se défier par avance de l’accusation éventuelle lancées par ces mêmes savants de n’en pas être un), si le rappel trop fréquent (et très court) que notre monde résulterait de la corruption d’un autre (entendez-y qu’il y a eu perte, affaiblissement, que l’auteur s’entend à attester et déplorer), si tout cela peut logiquement énerver, il n’en demeure pas moins que la vitalité de l’analyse de Peter Kingsley déploie le champ des possibles et, en ré-ancrant un penseur dans le contexte religieux, politique, culturel et géographique qui l’a vu évoluer, celle-ci se trouve être, en négatif, un remarquable exercice de compréhension des mécanismes œuvrant à la fabrication de l’histoire.

la sagesse demande tout ce que vous êtes.

Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse, 2007, Belles Lettres, trad. H.D.Saffrey.

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