KissKissPesty!

kisskissbankbank

On n’est pas très KissKissBankBank quand il s’agit d’édition (encore moins quand il s’agit de rembourser le FMI d’ailleurs). Non, bien entendu, qu’il ne nous semble pas honorable et utile d’en appeler à des modes de financement pluriel, collectif, dans le cadre de tentatives culturelles.  Mais la facilité du processus d’appel de fond, l’enthousiasme souvent un peu nombriliste qu’il génère, nous parait du même coup endiguer une réflexion sérieuse quant à la mise sur pied du projet ou quant à son éventuelle remise en cause. Quand il s’agit de la création d’une maison, c’est souvent d’une naïveté consternante et d’une incompétence crasse. Quand il s’agit d’un sauvetage, c’est fréquemment geignard et déresponsabilisant en diable (« la presse ne fait plus son boulot », « les libraires ne lisent plus », « mes diffuseurs/distributeurs sont des charognards », « je suis un petit éditeur et c’est toudi les p’tits qu’on spotche »).  Soit on nous demande de prêter vie à un projet mort-né soit de ranimer un cadavre. Dont l’existence même ne se justifie tout simplement pas…

Rien de tout cela ici!

Eric Pesty est à la poésie ce que la Rochefort 10 est à tout être humain normalement constitué : une nécessité! Projet d’éclairage de la poésie contemporaine (traduite ou non) depuis 2005, cet éditeur a fait plus en dix années pour la littérature que Alexandre Jardin lors de sa trop prolifique carrière pour l’oxymore. C’est dire! Coleridge, Grand, Albiach, Prynne, Gesualdo, Baqué,… autant de noms que les lecteurs attentifs de poésie ne manqueront pas de reconnaître comme fondamentaux et que les autres – ou plutôt leur progéniture – peuvent s’attendre à retrouver dans les anthologies de poésie des prochains millénaires.

Projet essentiel donc qui a besoin – pour se développer mieux, non pour prolonger une agonie – de rembourser une presse typographique « Fag ». Car l’éditeur a compris que sa démarche, pour rester indépendante, exigeante et cohérente, se devait d’embrasser des atours moins corsetés que ceux auxquels on cantonne l’édition. Et que l’impression en faisait partie.

Mais bref. Vous trouverez tout cela expliqué – sans plainte aucune! – en long et en large .

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« Orpheu » dirigé par Fernando Pessoa & Mario de Sa-Carneiro.

Orpheu

La littérature est tissée de mythes.  Non seulement, elle s’érige sur ceux dont elle a fait sa matière (qu’ils soient grecs, slaves ou indiens), mais elle crée les siens propres.  Ainsi en est-il de certains textes qui, inconnus par essence, génèrent un désir résultant précisément – tels les personnages de ces mythes – de leur caractère inatteignable. Pensez à certains textes de Joyce cachés par un neveu pudibond, à Infinite Jest de Wallace, à Zettel’s Traum de Arno Schmidt ou à A de Zukofsky…  Qu’on ne puisse les atteindre pour de sombres questions de droit, pour des raisons liées – comme on dit – aux troubles de l’Histoire, ou pour des raisons de traduction, leur inaccessibilité vient grossir chaque année un peu plus l’intérêt qu’on lui conférait par principe. Et le dévoilement devient alors évènement.

Orpheu est de ces textes!

Fondée en 1915 par Fernado Pessoa et Mario de Sa-Carneiro, elle connaitra deux numéros parus et un troisième à l’état d’épreuves.  Evènement – et scandale – dès la sortie du premier numéro, elle fut considérée rapidement comme un point incontournable de l’Histoire des littératures européennes.  A travers laquelle se cristallisaient toutes les singularités des modernismes.

Ah! pouvoir m’exprimer tout entier comme un moteur s’exprime! / Etre complet comme une machine! / Pouvoir s’avancer dans la vie triomphant comme une automobile dernier cri!

Si, effectivement, cette revue reflète un aspect documentaire et permet d’éclairer une époque et la genèse de ce qui deviendra une des grandes œuvres du vingtième siècle, son intérêt n’est pas que contextuel. Si se lisent dans la suite de ses contributions la trace d’un temps, les prémisses d’un génie poétique et certaines des réalisations déjà les plus achevées des grandes poètes lusitaniens (on pense ici à l’Ode Maritine ou l’Ode Triomphale de Alvaro de Campos), s’y découvre aussi une des envies qui dépassent tout -isme. Ses velléités anti-bourgeoises, ses réparties provocatrices, ses tours parfois grandguignolesques, ses néologismes, ses inventions formelles incessantes sont le témoin d’une inextinguible, universelle et si humaine soif de créer.

Soyons esthètes, vivons de toute éternité du désir qui, lui seul, personnalise l’âme, la rendant, pour notre vie spirituelle, gigantesque!… Il est étrange, ce vœu que je formule, mais, d’aventure, n’est-il pas étrange, le Vertige de l’Existence?…

Fernando Pesso & Mario de Sa-Carneiro (Dir), Orpheu, 2015, Ypsilon, trad. Patrick Quillier.

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« Newton et la flûte de Pan » de James E. McGuire & Piyo M. Rattansi.

NewtonNewton, père de la physique moderne!  Newton, visage de la raison!  Newton, rupture par laquelle s’engouffra la modernité! Dans nos inconscients collectifs, la seule mention du nom de l’illustre anglais suffit à nous faire entendre le mot « science » dans son acception la plus contemporaine.  Newton est, pour nous, la science.  Mais, s’il en en fut l’un des jalons les plus incontestablement important, il n’en fut, précisément, qu’un de ses jalons.  Et non celui que la science, dans sa définition contemporaine, prétend nous donner à contempler.  En clair Newton ne fut pas ce scientifique que notre propre conception actuelle de la science nous incite à voir.

Les deux auteurs s’intéressent aux notes manuscrites de Newton retrouvées en marge du tome III des Philosophiae Naturalis Principia Mathematica.  Celles-ci furent systématiquement considérées par la postérité, moins comme des remarques, des ajouts au texte initial, des notes pouvant l’éclairer, que comme des pistes abandonnées par le penseur du XVII ème siècle.  Il est communément admis que ces notes ne seraient plus que les traces résiduelles d’une impasse de la pensée.  Comme une étape, mais avortée, de la réflexion.  Mais qu’en serait-il si celles-ci n’étaient plus prises comme un rebut mais comme parties prenantes d’un ensemble?

Défense d’un déisme bien moins voltairien que très classiquement puritain, volonté d’ancrer ses découvertes dans une antiquité dont il exalte moins les facettes traditionnellement « raisonnables » que « théologiques », développement du schème de la prisca theologia, tous développements bien éloignés de l’image que l’on peut se faire de nos jours d’une science « sèche », expurgée du magique, dépouillée des oripeaux du merveilleux…

il partageait cette croyance, commune au XVII ème siècle, que les connaissances divine et humaine pouvaient être harmonisées et se soutenir l’une l’autre

Considérer ces remarques comme des erreurs du grand savant permet de mieux « coller » à notre image actuelle de la science.  Et par là, à la légitimer mieux.  Mais dénature une autre conception de la science, différente de la notre, mais bien plus adéquate à rendre compte de ce qu’elle était au XVII ème siècle.

Avec finesse et talent, James E. McGuire et Piyo M. Rattansi interrogent, par ce biais « anodin » (comment, à travers le temps, peut-on lire des marges?), notre propre regard sur la science et l’idée de progrès.  Ainsi Newton nous apparait-il bien différent de ce « père de la science moderne », rupture radicale entre « monde magique » et « monde scientifique ».  Le XVII ème siècle ne connaissait pas cette science-là.  Elle était cette tentative de « retrouver l’unité de la Sagesse de la Création », et ce à partir de tous les matériaux possibles.

James E. McGuire & Piyo M. Rattansi, Newton et la flûte de Pan, 2015, Allia, trad. Alexandre Minski.

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« La persuasion et la rhétorique » de Carlo Michelstaedter.

CarloPlus quelqu’un veut marcher sur ses jambes plus il doit saigner à blanc la langue.

Le contexte d’une œuvre vient parfois faire peser sur elle une chape dont elle ne parvient plus facilement à émerger.  Ainsi en est-il de celle-ci.  La persuasion et le rhétorique est le travail de maîtrise de Carlo Michelstaedter, qu’il composa à l’âge de 23 ans, juste avant de se suicider, le lendemain même d’y avoir apposé un point final.  S’il semble difficile de lire ce texte en faisant abstraction du suicide de son auteur – comme, à l’inverse, nier d’emblée tout rapport entre l’œuvre et l’acte paraitrait tout aussi vain -, il ne s’agit pas de le lire uniquement à la lumière de ce seul prisme « documentaire ».  Si s’y lisent indéniablement des échos possibles de l’acte qu’il commettra, « La persuasion et la rhétorique » est bien plus qu’une tentative d’explication de l’acte fatal de son auteur.

Dans une conscience plus vaste, une même chose est plus « réelle » car elle reflète cette vie d’une manière plus vaste.

Puisant avec fraîcheur (et parfois naïveté) dans la tradition nietzschéenne, citant abondamment Héraclite, Parménide ou Eschyle, Carlo Michelstaedter fait bien plus que construire une réflexion simplement technique sur la rhétorique.  S’appuyant – parfois plus classiquement qu’il n’y parait au premier abord – sur une tradition dont il détricote les nœuds, il montre en quoi la vie (et l’amour de celle-ci) ne prend souvent les atours que d’une continuité.  Né, vivant puis mourant, l’être humain n’est bien souvent que continuation, la peur de la mort l’enjoignant à ne pas « vivre vraiment ».  La mort, par la peur dont elle imbibe chaque tentative d’acte de l’être, se muant alors en la vie elle-même.

être né ce n’est que vouloir continuer.

Fantastique remise en perspective de la science, vision prophétique de la technique et de la machinisation de l’être humain, travail de sape sur la pérennité des concepts (l’objectivité, le bien, le mal), mise en doute du « cogito ergo sum », La persuasion et la rhétorique est une extraordinaire et salutaire invitation à penser.  En réinventant, précisément, ce qu’on entend aussi par « penser ».

Lorsque quelqu’un mets ses dents en contact d’une pomme, il faut bien dire qu’il travaille des mâchoires s’il veut la manger.  Ainsi en est-il de la réalité.

Mais, comme le titre de sa maîtrise l’indique, Carlo Michelstaedter a bien compris que cette pensée – en ce compris sa relativité – n’est rien sans les langages qui la portent. Ainsi, cette « vie-mort », cette continuité fade, que d’aucuns vantent et célèbrent comme la « vie » ne serait rien sans la technique de langage qui lui donne son souffle : la rhétorique.

ils nourrissent de mots leur ennui, ils confectionnent un baume de mots contre la douleur.

La rhétorique est ce langage camisole de force, qui pèse d’autant mieux sur l’individu qu’elle semble le doter d’un outil favorable au bien commun, alors qu’elle ne fait, par le ressassement de lieux communs, qu’en mieux aliéner les singularités.  Elle est le langage des esclaves qui traduit dans les mots l’inanité d’une « vie » immuable, ennemie des possibles qu’ils pourraient y adjoindre.  Comme la vie triste est celle, terne et continue, dont on accepte n’en être qu’un des maillons, la rhétorique est un système de langage qui ne requiert des locuteurs que leur benoîte inféodation. Elle est un donné.  Elle n’est qu’un maniement.  Une techné.  Elle est le contraire de la liberté.

la langue n’existe pas mais tu dois la créer […], tu dois créer chaque chose : pour que ta vie soit tienne.

Carlo Michelstaedter, La persuasion et la rhétorique, 2015, L’éclat, trad. Marilène Raiola et Tatiana Cescutti.

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Fais c’que j’dis mais ne dis pas c’que j’fais…

filigranes 3

Imprimé en France

Imprimé en Italie

Imprimé en Bulgarie

Imprimé en Chine

Achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Pulsio

Achevé d’imprimer dans l’Union Européenne

Un très rapide tour de colophon et hop, un goût d’ailleurs vous prend.  Italie, Lituanie, Chine, Espagne, ils sont loin les temps où c’est l’imprimeur du coin qui vous fabriquaient les livres.  La « mondialisation », ici comme ailleurs, a fait son office.  Et, bien entendu, pour les mêmes raisons qu’ailleurs.  On veut dire, oui, que dans le secteur éditorial comme dans les autres, ce sont bien sûr de simples calculs arithmétiques qui président souvent aux choix d’impression.  Et, oui aussi, c’est moins cher de faire imprimer à l’autre bout du monde qu’à Charleroi (si on ne considère pas Charleroi comme l’autre bout du monde, évidemment).  Rien d’étonnant à cela donc.  Et pourtant…

Et pourtant, à les bien lire, les colophons dissimulent une gêne bien plus qu’ils n’informent sur un état de fait. Quand on les lit vraiment, comme ce qu’ils introduisent ou ponctuent, ils révèlent les marques d’ambivalence, de honte parfois, d’hypocrisie souvent, qu’ils recèlent. Petit tour d’horizon:

1. Quand on vous dit qu’un livre « a été achevé d’imprimer sur les Presses de Pulsio », il l’a été en Bulgarie, au mépris de beaucoup de réglementations environnementales, de beaucoup d’effort graphique et d’au moins autant de ce que l’on peut nommer la concertation sociale.

2. C’est aussi pour ça qu’un éditeur dira souvent que le livre « a été achevé d’imprimer sur les Presses de Pulsio » et non pas qu’il « a été achevé d’imprimer en Bulgarie ». Ça fait sale. Et on n’aime pas acheter un livre sale.

3. Quand vous lisez qu’un livre a été fabriqué en Italie ou en Espagne, c’est parce que là bas c’est moins cher d’imprimer (beaucoup moins, au point qu’y ajouter le transport reste moins cher). Vous pouvez donc y lire que le dumping social, que d’aucuns penseraient être limité aux frontières de l’Europe ou sur ses bords, y fonctionne très bien aussi.

4. Quand vous questionnez l’éditeur sur ce fait, il vous répond (systématiquement) que « il y a une grande tradition d’imprimerie en Italie – ou en Espagne – et que moi, au moins, j’imprime pas en Chine ». Si vous lui répondez que vous pensez qu’il y a une grande tradition d’imprimerie en Chine aussi, il se tait (systématiquement).

5. Quand vous lisez « Imprimé dans l’Union Européenne », vous pouvez être certain que le livre n’a pas été imprimé en France. Ni en Belgique. Ni au Luxembourg. Ni en Italie. Ni en Espagne. Ni en Chine, c’est vrai…

Alors, certes l’économie du livre est fragile. Et tous, acteurs ou consommateurs, nous sommes confrontés à des gestes dont nous ne pouvons maîtriser tous les aléas. Mais la fragilité (qu’in fine de tels comportements ne font qu’augmenter), comme la gêne, n’excusent rien.  Et cette gêne manifeste (que d’aucuns, meilleurs princes que nous, nommeront « maladresse » ou « manque d’information ») traduit autre chose que l’acte qu’elle dissimule. Elle en traduit la conscience.

Comment faire imprimer en Chine (sisi on l’a vu) un livre sur le réchauffement climatique à destination de la jeunesse? Comment porter un discours « de gauche » et faire imprimer en toute connaissance de causes – oui, un coût bas a des causes – celui-ci par des exploités? Comment empocher les subsides qu’octroie une collectivité et faire imprimer ce qu’elle permet dans des conditions qui, de fait, à terme, la condamnent ? Comment feindre d’ignorer alors qu’on prétend donner à connaître? Comment accepter qu’une quelconque culture puisse légitimer de son importance pour s’ériger sur le mépris social ou environnemental? Ce que démontre cette gêne c’est que ce comment, précisément, n’a pas de réponse crédible… Ce que dévoile cette gêne sous sa couche de mauvaise foi, c’est la conscience d’être incohérent.

A cela, heureusement, il existe des alternatives, des possibilités d’en sortir. Dont celle dessinée par l’association des librairies Initiales.  Qui a compris, dans l’édito du premier numéro de leur magazine, que la réussite – ou le renouveau – du livre ne passera pas outre la reconnaissance – technique aussi bien que sociale – de tous ses métiers. Libraires, auteurs, lecteurs, imprimeurs, graphistes, transporteurs, représentants, éditeurs, nos actes mêlés pèsent bien plus que des excuses bidons. La prise en compte de l’ensemble des métiers culturels dans la production d’un bien comme le livre nous rappelle les liens qui soude cette culture à ce qui la fonde – ben oui, des gens. Et sans lequel elle fonctionne à vide.

 

 

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« L’Amérique défaite » de George Packer.

Amerique défaiteSous la surface de la vie, il n’y avait rien de ferme sur quoi se tenir.

Oprah Winfrey, Joe Biden, Raymond Carver, Sam Walton (le créateur de Wal-Mart) sont quelques-unes des têtes connues dont George Packer nous conte les trajectoires dans « L’Amérique défaite ».  Mais on y lit aussi les récits de Dean Price, de la famille Hartzell, de Jeff Connaughton ou de Thammy Thomas.. . Tous personnages dont les noms ne vous disent rien car l’Histoire américaine ne retient plus que les noms de la réussite la plus ostentatoire et rejette dans ses limbes ceux qui peuvent symboliser sa faillite ou sa remise en question radicale.  Ce dont ces noms sont précisément les marques.  D’où l’importance du travail de George Packer qui cherche à brosser un portrait plus complet – et complexe – de cette Amérique de plus en plus duale.

Et ce n’est qu’après sa mort, quand son péquenaud de fondateur ne fut plus là pour donner un visage à Wal-Mart, que le pays commença à comprendre ce que la compagnie avait fait.  Au fil des ans, l’Amérique était devenue comme Wal-Mart.

En contrepoint de l’histoire de la Silicon Valley, image d’Epinal d’une Amérique d’un succès bâti sur la dématérialisation de l’économie, il y a celle de Yougstown qui verra en quelques décennies se détricoter son dense réseau industriel tout entier tourné vers l’acier.  A l’histoire d’un Wall Street qui verra se gonfler en quelques années les rangs de ses multimillionnaires lui répond celle de Tampa où, en quelques mois, la fièvre immobilière la plus folle laissera place à une panique dévaluative sans précédent.  Le rêve américain en panne, c’est ce qui intéresse l’auteur.  Et plus loin que le constat, remarquablement dressé ici, c’en sont les causes profondes qu’il explore en conjoignant le récit de ses excès les plus fous et celui des conséquences que ces excès font irrémédiablement peser sur l’ensemble d’une communauté.

La titrisation paraît d’un premier abord sans lien aucun avec les dentiers de la famille Hartzell, tout comme la morale pingre d’un Sam Walton semble bien éloignée des conséquences désastreuses que sa création, Wall-Mart, aura sur la santé des américains.  Avec une finesse redoutable, de ces portraits intimes, George Packer, tisse un portrait d’une Amérique en crise, contrastée, très loin de nos clichés européens.  L’air de rien, par fines touches successives il nous donne à lire au travers de la réalité crue des faits, les rapports qui les animent.

Il parvenait à voir les vérités cachées derrière la surface de la terre.  Certains soirs, il s’asseyait sous son portique, un verre de Jack Daniel’s à la main, et il écoutait les camions qui filaient vers le Sud sur la route 220, emportant des caisses de poulets vivants vers les abattoirs – toujours à la faveur de la nuit, comme un vaste et honteux trafic -, des poulets tellement gavés aux hormones qu’ils ne pouvaient même plus marcher – et il se disait que ces mêmes poulets reviendraient sous forme de morceaux de viande sous les lumières du Bojangles’ en haut de la colline, et ces morceaux de viande seraient plongés dans l’huile bouillante par des employés qui détestaient tellement leur boulot que cette haine pénétrai dans la nourriture, et cette nourriture serait servie et mangée par des clients qui deviendraient obèses et finiraient à l’hôpital de Greensboro pour traiter leur diabète ou leur insuffisance cardiaque, une charge pour la collectivité, et plus tard, Dean les retrouverait sillonnant les allées du Wal-Mart de Mayodan dans des voitures électriques par ce qu’ils seraient trop lourds pour marcher, comme les poulets nourris aux hormones.

Et ce tissage est – oh combien! -, œuvre de littérature!

George Packer, L’Amérique défaite, portraits intime d’une nation en crise, 2015, Piranha, trad. Etienne Dobenesque.

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Théâtre/Roman » de Louis Aragon.

Louis Aragonje me déplie, me cogne, ah j’ai passé le seuil, « je me crée »…

Alors que Violette vient de le quitter (Est-elle morte?  L’a-t’elle quitté pour un autre homme?), Romain Raphaël voit apparaître un homme dans sa cage d’escalier.  Comme se fait-il qu’il lui rappelle lui enfant?  Ou semble préfigurer ce qu’il adviendra de lui dans ses vieux jours? Qui est-il?  Le suit-il? Est-ce lui qui lui laisse des poèmes sous son paillasson?  Existe-t-il même?  Et ses doutes ne remettent-ils pas en cause l’identité de Romain, voire son existence?

J’ai tout le temps l’impression que quelqu’un farfouille dans mes pensées.

C’est cette sensation là qui vous assaille à lecture de Théâtre/Roman, comme à celle des derniers « romans » d’Aragon.  Celle de ne plus être seul à vous gouverner, à guider votre regard sur les pages.  Et conjointe à celle-là, celle de ne plus pouvoir discerner les lignes que vous croyiez bien tracées entre qui crée et est créé.

De toute façon, c’est du théâtre.  Puisque tout en est, alors?

Certes prolongeant une « tradition » dans laquelle il assume son ancrage, Aragon en redéploie les horizons.  Ainsi pose-t’il la question du théâtre et des parallèles qu’il entretient avec la vie, comme avant lui, par exemple, Calderon, mais en y imprimant les marques nouvelles qu’y appose inévitablement le siècle finissant.  Le théâtre est toujours le miroir de la vie, mais un miroir brisé, fragmenté, dont l’auteur (mais qui est-ce cet auteur?) se propose de ramasser les morceaux.  Freud, le structuralisme, les idéologies du vingtième, etc… sont passées par là qui diffractent le sujet et en rendent illusoire l’unité.  Le metteur en scène, l’auteur sont donc là pour, à défaut d’en recoller les morceaux, en dire le désordre, l’enserrer dans une perspective.

il y a des choses qu’on fait comme ça qui ne doivent rien à l’auteur.

Approfondissant jusqu’au vertige d’ancestrales questions, Louis Aragon parvient à en affiner les contours.  Non pour y répondre.  Mais pour, superbe minimum de l’auteur, les poser autrement.  N’épargnant jamais le lecteur (en ce compris par certaines longueurs involontaires), Louis Aragon le contraint, s’il le suit (ou le précède) à questionner profondément qui il est.  Et parvient à dresser le catalogue de ce que peut la littérature.

Il faudrait tout relire, tout revoir, pour savoir qui invente.  Qui est le modèle et qui le reflet.

Ce qui fut songe d’un crée en l’autre la vie

Louis Aragon, Théâtre/Roman, 1974, Gallimard.

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« Jusqu’au cerveau personnel » & « [Nouure] » de Philippe Grand.

 

 

nouure_couvMon idéal-lecteur aime le sens et qu’on lui en complique l’accès.  Il me ressemble : déteste qu’on le pense sans dents, bon qu’à téter.

On ne compte plus les œuvres n’ayant comme propos et finalité qu’elles mêmes. Parfois, n’ayant d’autre raison d’existence que celle de venir confirmer celle de qui l’a écrit, le nom encré sur la couverture semble se borner à ancrer l’ « auteur » dans le « réel » (à force de dire « je », ce « je » finira bien par advenir!). Parfois, le retour sur les modalités de son existence parait, comme sur commande, n’être qu’un effet de mode, comme garantissant le sérieux de l’ « auteur » (quel meilleur gage de sérieux donner dans un domaine que de faire montre de s’intéresser aux modalités de production essentielles de ce domaine). Soit onanisme scripturaire, soit entre soi pédant, l’ « œuvre égocentrique » échappe en fait bien difficilement aux affres de l’égo de qui l’écrit.

un écrit tout à dire d’où il vient et comment il avance.

Ici, le livre tout entier centré sur lui-même, l’est vraiment sur lui-même. Et non sur l’auteur. Il n’a d’autre projet que lui-même.  Il n’est que sa propre fin, dont les moyens sont détaillés jusque dans leurs rouages les plus fins.

notes comme libérées de la musique

Libéré de ses contraintes (narration, rapport au réel, genre, espace de la page, etc…), accointant avec le Rien, le livre est ici une écriture de l’écriture. Mais qui ne profite pas de l’abandon des contraintes pour justifier une « facilité ». Ainsi de l’esthétique du fragment, qui souvent sert à dissimuler une impossibilité à construire, et qui, ici, est repensé dans les écarts qu’il peut présenter par rapport au « segment ».  Livre-parties d’un livre plus vaste, auquel ils renvoient pour le creuser mieux, Jusqu’au cerveau personnel et [Nouure] fonctionnent comme des vrilles*.

Est-ce autre chose, l’âme, que ce que montre une phrase déchirée?

Creusant en vrillant dans un corps (du bois, du liège), la vrille ramène à la surface ce qui était enfoui dans la matière, mais l’élargi aussi et la fait déborder sur ce qui l’entoure.  Ainsi fonctionne l’écriture de Philippe Grand qui, centrée jusqu’à l’obsession sur elle-même, creusant toujours plus avant, la précisant toujours mieux car différemment, en vient à éclairer bien plus large que son si étriqué sujet.

Un corps que la vie a quitté occupe moins de place qu’il n’en aurait occupé au terme de son développement dans des conditions normales : du temps a manqué à ce corps, mais en aucun cas, on ne regarde l’espace autour de l’enfant mort comme l’absence de corps.

Regarder le blanc d’une page comme une absence d’encre (ce blanc dont l’insupportable ne semble pouvoir être vaincu par l’auteur qu’une fois vérifiée sa capacité à le noircir), envisager le livre comme chapitre d’un livre dont il n’est que partie, penser le temps de l’édition d’un livre en rompant avec celui de son écriture, si tout cela, certes, renvoie directement à la question de l’écriture, il n’en éclaire pas moins des pans autres. Concentrant son faisceau (concentrer, c’est-à-dire focaliser, mais aussi aller à la moelle, à l’essence de la matière) sur son sujet, il le creuse, le précise toujours mieux. Mais, bien loin de ne renvoyer toujours plus qu’à elle-même, à se « spécialiser », l’écriture bien menée sur l’écriture va titiller, dans ses tréfonds, ce qui s’y loge d’universel.

Je n’écris pas mais sculpte.

Aventure poétique – et donc (n’en déplaise à ceux qui ne lisent Platon que via des formules) philosophique! – hors-norme, la tentative de Philippe Grand est assurément l’une des plus vertigineuses, inventives, et originales qu’il nous ait été donné de lire!

Ce qui éclot à bout de plénitude, la cible de toute sève, cette

couleur soutenue par un faisceau d’accomplissements, c’est Rien,

l’accord des choses à elles-mêmes, que je recueille pour éclairer

mes murs et résonner à leur hauteur.

Jusqu'au cerveau personnel

Philippe Grand, Jusqu’au cerveau personnel, 2015, Héros-Limite.

Philippe Grand, [Nouure], 2015, Eric Pesty.

Les sons ci-dessus sont tirés de « Temps de Pause » sur Musique 3, émission orchestrée de main de maîtres par Fabrice Kada et Anne Mattheeuws.

*Et ces vrilles, pour gagner en vertige, sont ici éditées simultanément et sous (presque) les mêmes atours.

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« La vallée tueuse » de Frank Westerman.

vallée tueuseMoins il y a de faits, plus il y a de récit.

Le 21 août 1986, une nuit de pleine lune, dans une vallée reculée du Cameroun, près de deux mille personnes, des centaines de poulets, de babouins, de zébus, d’oiseaux, vont perdre la vie. Les mouches elles-mêmes périront.  Alors que huttes et palmier demeurent étrangement intacts.  Que s’est-il passé réellement?

« Dean ». « Fred ». « James ». Dans un roman, leur rencontre, à cet endroit-là, et dans ces circonstances, ne serait pas crédible. Mais c’est précisément ce qui rend la réalité si fascinante, de manière irrationnelle.

Frank Westerman, qui suivit ces faits à l’époque, revient dessus 25 ans plus tard.  Et redouble l’explication « pragmatique » de la catastrophe – ou du moins l’exploration de ses causes possibles – de ce que l’incertitude de ces causes a semé. Certes document sur ce fait étrange qui défraya mondialement la chronique, La vallée tueuse est bien plus qu’un rapport circonstancié de faits.  S’il revient bien sur l’émoi scientifique que l’évènement suscita, c’est moins pour étayer une explication ou l’autre que pour montrer ce dont, précisément, les divergences scientifiques et ces volontés d’en trouver une à tout prix sont le nom.

Ainsi retrace-t-il par le menu le conflit qui opposa directement Tazieff et Sigurdsson.  Emanation gazeuse de grande ampleur d’origine volcanique pour le premier, d’origine spontanée surgie du fond d’un lac pour le second, les thèses âprement défendues de part et d’autre se développeront très rapidement dès les premières heures de la catastrophe. Querelles d’ego, transposition dans la science de clivages géopolitiques, transcription dans les méthodes d’investigation du mépris post colonialiste, Frank Westerman exhume avec brio de l’apparente objectivité scientifique ce qui en sape les fondements. Et montre que les histoires, les mythes se développent autant sur les inconnues inhérentes à un mystère naturel que sur les filtres -conscients ou non, involontaires ou recherchés – qu’on y plaque.

je m’intéressais à la naissance des histoires et à la manière dont elles renvoient à la réalité dont elles procèdent.

Ce qu’il retrouve dans les mythes autour de ce mystère est aussi ce qui y fut oublié dès l’origine par une science occidentale qui, à force de tout vouloir ériger sur des faits observables, en vient à oublier que tout est d’abord hypothèse, elle-même y compris. Sur la souffrance oubliée, sur le témoignage direct ignoré ou méprisé germent des histoires qui, finalement, ne semblent alors pas si loin de celles que, aveuglés par l’ego et la mainmise séculaire qu’ils croient exercer sur le monde, les « scientifiques » créent.  Le mythe et la science ne sont que deux faces d’une même réponse à l’inconnu.  Et toutes deux des inventions…

la curiosité humaine ne peut se satisfaire de ce qui est incomplet, absurde ou inconnaissable.  Faute de mieux, nous inventons ce qui manque.

Frank Wetserman, La vallée tueuse, 2015, Christian Bourgois, trad. Annie Kroon.

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« Dix décembre » de George Saunders.

Dix décembreJe ne pouvais m’empêcher de me demander de quoi demain serait fait.

Des prisonniers obligés de servir de cobayes à des entreprises pharmaceutiques, des jeunes filles nubiles que l’on suspend à un filin pour décorer son jardin, une mère qui aime tellement son enfant qu’elle l’attache à un arbre : un rien suffit à George Saunders pour nous faire verser dans le surnaturel.  Dans chacune de ses nouvelles, nous retrouvons un univers connu, réaliste, dont l’étrange ne tient bien souvent qu’à un léger biais.  Un biais « absurde » mais qui le paraît d’autant moins qu’il vient clôturer ou ornementer une situation qui le paraît – ou devrait le paraître – parfois plus encore.

Je suis resté là un moment, à réfléchir, à prier, Seigneur, donne-nous plus. Donne-nous suffisamment. Aide-nous à ne pas nous laisser distancer par nos pairs.  Enfin, pas davantage.  Pour les enfants. Avant que notre retard ne les marque trop profondément.

George Saunders explore un univers futur ou parallèle au notre, mais très proche et dont les constituants nous paraissent déjà tous faire partie de nos vies.  Seules manqueraient alors ou leur réunion dans un même canevas, ou un point final à leur réalisation entière, pour faire verser de notre monde connu à un autre. Qui lui deviendrait dès lors irrémédiablement étranger. Et c’est cette limite, ce fragile instant, auquel l’écriture de Saunders donne droit.

Peut-être vous direz-vous, dans le confort douillet de votre époque future : ne vaudrait-il pas mieux simplement s’abstenir de faire ce qu’on ne peut pas se permettre?

Et ce qui émerge là, dans ce « surnaturel » ad minima, sur ce détail parfois infime que pointe l’auteur, c’est notre monde quintessencié. Comme s’ils venaient chapeauter notre époque, y mettre un point final, ces fragiles écarts nous paraissent d’autant plus étranges qu’ils viennent confirmer et non infirmer le contexte général dans lequel l’auteur les fait éclore.  Et leur absurde vient alors, comme en contrepoint inversé, rendre plus éclatant celui dans lequel notre monde baigne tout entier.  Et l’auteur en nous alertant de leur imminence, se mue en inquiétant et utile prophète…

George Saunders, Dix décembre, 2015, Editions de l’Olivier, trad. Olivier Deparis.

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