Ouin ouin…

LA JOLIE VACHEEn cette période un tantinet financièrement morne qu’est traditionnellement le mois de juillet, nous fûmes contacté – en tant que co-fondateur de Vies Parallèles – par le journal Le Soir dans le cadre d’une « enquête sur l’état de l’édition belge qui ne va pas bien et s’en plaint ». Diantre! nous dîmes-nous. Pfff! mwouarf! continuâmes-nous mi-ennuyés mi-goguenards. Mais le temps était à l’embellie, l’étape du Tour promettait d’être passionnante (quod non), nous lisions Wallace, nous étions donc de bonne humeur et répondîmes de bonne grâce…

Et nous découvrons aujourd’hui le papier sorti hier (on est lent, et aussi pas lecteur du Swâr – ce qui n’arrange rien). Dont nous vous permettons de lire la teneur gratuitement ci-dessous :

 

L’édition belge cherche sa place

Le livre: spécial Belgique

FLAVIE GAUTHIER
 Les ouvrages manquent de visibilité face aux Français

Comment se porte l’édition belge ? Pas très bien, en tout cas pour ce qui concerne la littérature d’après les récents chiffres communiqués par l’Association des éditeurs belges (Adeb). « La part de marché des ouvrages édités par des maisons d’édition belges reste stable en 2014 (28 %), constatait leur rapport rendu public en juin dernier. Mais leur poids est très inégal en fonction des secteurs. Dans trois cas sur quatre, les ventes d’ouvrages “belges” portent en effet sur des ouvrages universitaires, des livres scolaires, des bandes dessinées ou des livres juridiques.A l’inverse, les ventes d’ouvrages édités par des maisons étrangères (essentiellement françaises) sont, elles, très largement majoritaires dans le domaine de la littérature générale, dans le secteur du livre de jeunesse et dans celui des beaux livres et des livres pratiques. »

Si globalement, c’est toute la littérature générale qui perd de l’importance, les livres édités en Belgique ont du mal à trouver leur place face aux ouvrages des éditeurs français. « C’est sans doute lié à la difficulté de placer en librairie nos livres lorsqu’on est un petit éditeur, constate David Giannoni des éditions Maelström. Très peu de libraires arrivent encore à faire l’effort. La rotation est devenue de plus en plus rapide et donc les best-sellers sont privilégiés en rayons. Notre grand problème, c’est notre manque de visibilité auprès du grand public. Si vous faites un sondage dans la rue, vous demandez aux gens de citer des éditeurs belges, ils vont dire Casterman (mais ce n’est plus belge), peut-être Luce Wilquin et Racine. Les éditeurs français ont l’habitude qu’on parle d’eux. On a un rôle à jouer dans notre promotion. »

Financièrement les maisons d’édition belges n’ont pas non plus les mêmes moyens que leurs voisins. Rares sont celles qui peuvent se payer du personnel. Maelström fonctionne grâce aux bénévoles et aux subsides. Les éditions Weyrich sortent leur épingle du jeu avec sept employés. « Nous avons un chiffre d’affaires global en hausse. En littérature, nous constatons une progression constante de 3 % pour l’année 2014-2015 », souligne le fondateur Olivier Weyrich.

Un succès local pour cette maison qui édite des romans avec un ancrage wallon, mais aussi des livres historiques, sur le jardinage, le patrimoine, etc. L’éditeur explique que leur stratégie de distribution y est sans doute pour quelque chose. « Nous sommes très pro-actifs sur ce point. On distribue sur les points de vente où on est sûr de trouver nos lecteurs. Nous n’avons pas d’intermédiaire, on s’occupe nous-même de la distribution sur le marché belge et dans les librairies à la frontière française. »

Autre reproche souvent fait aux éditeurs belges : leur présence très limitée dans les autres pays francophones. La petite nouvelle bruxelloise Vies parallèles a fait le pari de publier chaque année trois titres distribués en Belgique, France, Suisse et Canada. « On s’est assurés d’avoir une distribution dans ces pays avant de se lancer », explique Emmanuel Requelle, le fondateur et également libraire chez Ptyx à Ixelles. L’ASBL mises sur la qualité plutôt que la quantité : «Nous nous intéressons fondamentalement à des textes essentiels, peu importe qu’ils soient belges ou non. » Par exemple, ils ont été les premiers à publier en français l’essai américain de John D’Agata et Jim FingalQue faire de ce corps qui tombe. La sortie du livre a suscité l’intérêt des médias français et belges. La stratégie payante ?

 

Contrairement à ce qui pourrait devenir une sournoise habitude, nous ne reprendrons que mollement ce qui fut fait de nos propos. L’article « Le livre : spécial Belgique » – à l’opposé de ce qu’eût pu donné à penser son titre – est court et ne permettait évidemment pas de reprendre l’entièreté de nos propos. On dira juste que nous fûmes un chouia plus incisif. Pour faire court, nous précisons juste que les termes « Subside indus », « Luce Wilquin », « Maelström », « Daube », « Nul », figurèrent plusieurs fois dans la même phrase (qui n’était pas si longue). Mais bref, contentons-nous de revenir sur les propos des autres…

 

– « C’est sans doute lié à la difficulté de placer en librairie nos livres lorsqu’on est un petit éditeur, constate David Giannoni des éditions Maelström. Très peu de libraires arrivent encore à faire l’effort. La rotation est devenue de plus en plus rapide et donc les best-sellers sont privilégiés en rayons.

 

Hum! Comment dire? Si on comprend bien l’argumentation (souvent reprise par d’autres éditeurs d’ailleurs), on peut tracer le schéma causal suivant : t’es petit éditeur + le libraire est un feignant + le Best Seller est un livre rotateur et très vendu = c’est tout caca pour l’éditeur. Voilà! C’est simple non?

Mais en fait, ça l’est beaucoup moins qu’il n’y paraît. Car on connait plein de « petits éditeurs » (et de bien plus petits que Luce Wilquin – 21 gaspillages de papier en 2014 – ou Maelström – 31 titres parus en 2014) pour qui l’avenir n’est pas aussi sombre que cela. Zones Sensibles, Héros-Limite, Le Tripode, Vagabonde (pour ne prendre que quelques exemples) publient bien moins, sont beaucoup moins (euphémisme) subventionnés et se plaignent bien moins. A tel point que nous en imposerions presque notre schéma propre : éditeur belge + beaucoup de subsides = ouin-ouin. Le « romantisme du ptit qu’on spotche » a la vie dure. Et s’il ne suffit pas à justifier le geignement, il est toujours bon d’y ajouter celui du « c’est la faute des autres ». Car, comme de bien entendu, si le « petit éditeur » n’est pas en librairie, c’est parce que le libraire, ce gros beauf feignasse à l’esprit embrumé par son seul leitmotiv – j’ai nommé le pognon -, ce jean-foutre prétendument lecteur, ce glandeur, ce vulgaire manutentionnaire de pages, ce furoncle sur la face de la littérature, ce ténia de l’édition ne veut pas faire d’effort. On lui rétorquera – en tant que libraire – que chez nous, comme chez beaucoup de nos confrères, on ne trouve pas beaucoup – voire pas du tout – de best-sellers. Si le « petit éditeur » plaintif n’y retrouve pas plus de titres de chez Maelström, ni de chez Luce Wilquin, peut-être – mais oh que ce peut-être soulève de questionnement, de remise en question et d’effort! – y faut-il voir des explications autre part que chez ce truc bien pratique nommé « l’autre »? Peut-être le « petit éditeur » n’est-il pas étranger au désamour qui le frappe? Peut-être est-il mal diffusé? Peut-être sa production abondamment subventionnée n’a t-elle que peu d’intérêt? Peut-être – on espère sentir ici le doute s’insinuer subrepticement dans l’esprit du « petit éditeur » – le « petit éditeur » n’est-il pas aimé car ce qu’il commet n’a aucune raison valable de l’être? Peut-être ce glandeur de libraire ne « place »-t-il pas les livres du « petit éditeur » dans ces rayons car il est vendeur de livres et non de daube? Peut-être, peut-être, peut-être… Ah ces ennuyeux « peut-être »! Alors qu’il est si simple de se lover dans ses rassurantes certitudes!

 

Si vous faites un sondage dans la rue, vous demandez aux gens de citer des éditeurs belges, ils vont dire Casterman (mais ce n’est plus belge), peut-être Luce Wilquin et Racine.

 

 

Nonobstant le « peut-être », nous trouvons cela plutôt rassurant…

 

« Nous sommes très pro-actifs sur ce point. On distribue sur les points de vente où on est sûr de trouver nos lecteurs. Nous n’avons pas d’intermédiaire, on s’occupe nous-même de la distribution sur le marché belge et dans les librairies à la frontière française. »

 

Rehum! Re-Comment dire? La contradiction inhérente à l’argumentation semble suffire à la démonstration de son inanité. Mais soyons didactique!

Utilisons ici non plus un schéma, mais une égalité simple : le « petit éditeur » pro-actif = le « petit éditeur » qui distribue là où il est sûr d’écouler sa marchandise dans des limites ne dépassant pas Wervicq-Sud… Un dynamisme pareil, avouons-le, ça fait rêver! Avec une telle audace replète, la Hollande serait un marigot infesté de moustiques de la taille du Vatican – la Hollande, pas les moustiques -, Bill Gates serait aujourd’hui champion régional de tic-tac-toe, et – oui, parfois, être mollasson ça a du bon – Adolf Hitler peindrait encore paisiblement des croûtes à Montmartre…

Allez, on arrête là. On a Alpe d’Huez!

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« L’ange exilé » de Thomas Wolfe.

Thomas Wolfe

Chacun de nous est la somme de tout ce qu’il n’a pas calculé : qu’on rende à la nudité et à la nuit et l’on verra naître en Crète il y a quatre mille ans l’amour qui mourut hier au Texas.

Publié en 1929, L’ange exilé fit scandale. S’ancrant dans la réalité douloureuse d’une Amérique en banqueroute, il jetait sur cette nation la lumière cure de qui ne prend pas les gants du conformisme fade pour l’éclairer. Vaste peinture d’un sud volontariste sortant de sa léthargie, on y suit la famille Gant, au travers du regard qu’y porte en secret l’un de ses jeunes membres, Eugène.

O perdu!

Alors que leurs enfants cherchent, chacun par d’autres voies, à échapper à leur emprise, la mère, Eliza, et le père, Oliver Gant (toujours nommé « Monsieur Gant » ou « Gant »), s’affrontent dans un combat dont la virulence ne trouve de pendant que dans sa baroque démesure. Fidèle servante de l’idéal capitaliste américain, Eliza parie sur le placement immobilier pour se sortir d’une misère qu’elle continuera à voir toujours plus grande alors qu’elle se sera estompée depuis longtemps. Oliver, lui, sculpteur de son état, n’a cure de la propriété, et s’oppose farouchement à sa femme, comme à tout ce qui peut justifier ses incessantes plaintes. Sur fond de réparties acerbes mais homériques, leur combat, que l’alcoolisme récurent de Gant vient renforcer, prend les teintes du mythe.

il marchait dans l’obscurité, la mort et les anges noirs volaient autour de lui, et nul ne le voyait.

Autobiographie voilée, L’Ange exilé est certes la peinture d’une époque et d’un début de destinée personnelle. S’y découvrent indirectement mêlés une Amérique en crise, empêtrée dans les contradictions de son modèle social, et des sujets perdus dans ces mêmes contradictions. Exilés d’un ailleurs qui peut être Dieu, la patrie, le père, la mère, jetés dans un ici-bas par une faute originelle, les convenances, la violence d’un autre, ou par ses propres craintes et atermoiements, tous semblent jetés d’une place qui leur était naturelle et dans l’impossibilité de s’en trouver une autre qui puisse entièrement les satisfaire. Comme une forme de réécriture du Paradis perdu de Milton, il s’insère dans cette tradition romantique de l’être déchu. Mais il est aussi une extraordinaire tentative d’écriture, que Faulkner lui-même n’hésitait pas à présenter comme la plus importante de son temps.

Dans les remous bruns du passé, sa vie s’enroulait comme la spirale d’un filament électrique ; c’est lui qui donnait vie, forme et mouvement aux innombrables sensations dont le hasard, un instant gagné ou perdu, une inclinaison de la tête, l’élan immense et aveugle de l’imprévisible, avaient alimenté le feu ardent de son être. Avec un éclat intense et rayonnant, son esprit faisait ressortir ces expériences infimes, et tout le reste n’en était que plus affreusement irréel. Et combien de ces sensations qui resurgissaient et ouvraient en lui, jusqu’à l’obsession, les horizons de l’imagination et du rêve, avaient été happées, au milieu d’un paysage tourbillonnant, à la fenêtre d’un train.

L’écriture de Wolfe parait être la directe retranscription d’un faisceau de la lumière. Plus précisément même que le compte-rendu scrupuleux de ce qui serait rendu visible par une source d’éclairage en fonction de sa progression, de ses hausses ou baisses d’intensité, l’Ange exilé donne l’impression d’être la source elle-même. Rendant une bribe de cette lueur tant désirée aux anges exilés que nous sommes, par la grâce des ses contrepoints, Wolfe a compris que peindre ne se fait pas avec des couleurs mais avec la lumière…

C’était comique. C’était pénible. C’était violent.

Nous avons été des exilés dans un autre pays, des étrangers dans le nôtre.

Thomas Wolfe, L’ange exilé, 2008, trad. Jean Michelet, L’Age d’Homme.

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« ‘j » de Caroline Sagot Duvauroux.*

'jSeul, donc, je, ne peut pas.

Prenons cette phrase, ce vers.  Voire même, en son sein, cette seule virgule séparant ce qui s’apparente à un pronom sujet « je » et le verbe nié qui le suit « ne peut ».  Retirons celle-ci et conjuguons « normalement » la phrase :

Seul, donc, je ne peux pas.

Que se loge dans cette différence si ce n’est le décisif écart qu’est la poésie.  Ce n’est nullement d’un sujet qu’il s’agit dans la première, celle de Sagot Duvauroux, si ce n’est du sujet grammatical.  En lui faisant perdre sa particularité, sa singularité – par une virgule et une conjugaison autre – elle le dépouille de sa teneur psychologique.  Le « je » n’est plus ici celui d’un sujet psychologique, mais celui de tout sujet, celui de la phrase, grammatical, comme celui de tout sujet.  Il devient comme un commun et réalise dès lors ce que la phrase proclame.  Le « je » qui « peut » se différencie du « je » qui « peux » par cela même qu’il n’est pas seul.  Il lui faut la virgule et le « t » pour exister, différencié de l’autre « je ».

Sait-on ce qu’on dit

De même ici – mais comme une image en miroir de notre premier exemple -, la grammaire sert-elle un projet qui la dépasse.  Le « on », cet impersonnel, ce vague, le reste par le verbe conjugué qu’on lui conjoint.  Le « on », on ne sait ce qu’il dit car, précisément, il reste indéterminé jusque dans la terminaison du verbe qu’il conjugue.  Là où le jeu est possible avec le « je », sa possibilité s’éteint avec (et dans) le « on ».  Et cette impossibilité de devenir son principe même.

L’instantané se révèle pérenne.

Alors certes, la poésie – la seule qui vaille, fondée dans le mot – de Caroline Sagot Duvauroux est un jeu.  Elle s’ancre dans le mot et les jeux qu’ils proposent.  Mais sans s’y arrêter.  Elle n’est ni gratuite ni fermée sur elle-même.  Le jeu n’est là que pour révéler.  Et la virtuosité de la poétesse n’est qu’un outil utile à éclairer des pans de réel sinon maintenus dans l’ombre.  Où peut, aussi – aussi, car entre bien d’autres « choses » -, éclore une sensualité.

Tu seul sut ouvrir des lèvres en je pour que tu s’écroule.

Caroline Sagot Duvauroux, ‘j, 2015, Unes.

*la technologie permet-elle la poésie et jusqu’où? Possibilité de liberté, le technique ne devient-elle pas emprise? Le langage à créer demande en tout cas de forcer les standards que la technique impose sur le langage normé. Nous avons essayé de transposer dans le titre de cette chronique le le « j » et l’apostrophe qui le précède. Sans succès…

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Vieux brol 18 : « Lettres à Lucilius, livre 1 à 6  » de Sénèque.

seneque

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

La part la plus considérable de la vie se passe à mal faire, en large part à ne rien faire, toute la vie à n’être pas à ce que l’on fait.

C’est n’être nulle part que d’être partout.

Ce n’est jamais du présent seul que viennent nos peines.

Ce sont deux extrémités à éviter, de se faire semblable aux méchants, parce qu’ils représentent le nombre ; de se faire l’ennemi du grand nombre, parce qu’il ne nous ressemble pas.

On exagère la douleur ; on l’anticipe ; on se la forge.

Le sage ne ne provoquera donc jamais la colère des puissants. Il rusera avec elle, comme avec l’ouragan le marin.

La faim est peu coûteuse ; ce qui coûte, c’est un palais blasé.

Oui, Lucilius, la servitude ne retient que peu d’hommes ; il en est plus qui retiennent la servitude.

Ton premier devoir, le voici, mon cher Lucilius : fais l’apprentissage de la joie.

Dans la pensée de bien des gens, vivre n’est pas douloureux ; c’est oiseux.

A l’occasion sache te désobliger.

Ces vérités, je le sais, ont été dites souvent, et se diront souvent encore

Pense à la mort toujours pour ne la craindre jamais.

Nul ne sait être à soi.

Le nécessaire a pour mesure l’utile.

La trace d’une main amie, imprimée sur les pages, assure ce qu’il y a de plus doux dans la présence : retrouver.

Nous serions à nous, si ces pauvres choses n’étaient pas à nous.

La pire folie est de juger un homme, soit sur l’habit, sur sur la condition, qui n’est qu’un habit jeté sur nous.

La plus indigne des servitudes est la servitude volontaire.

Vis pour autrui si tu veux vivre pour toi.

Il est doux de séjourner avec soi-même le plus longtemps possible, quand on s’est rendu digne d’être pour soi-même un objet de jouissance.

L’effet de la sagesse, c’est une joie constante.

Sénèque, Lettres à Lucilius, livres 1 à 6, vers 63, Les Belles Lettres.

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« Jours d’exil (1849-1855) » de Ernest Coeurderoy.

Jours d'exilConsidéré comme un des « penseurs » de la révolution avortée de 48, Ernest Coeurderoy, médecin, fils de médecin, dut s’exiler en Suisse, en Belgique, en Italie ou en Espagne. Alors que la France le condamnait par contumace, de 1849 à 1852 (date à laquelle il rejoindra l’Angleterre), il composa un journal dont l’ensemble, monumental, nous est ici donné à lire.

L’intérêt de Jours d’exil n’est pas à trouver dans l’éclairage que son auteur donnerait des événements de l’époque. A cela, après tout, se suffisent les nombreux écrits et récits plus directement en prise avec l’histoire des peuples. Ainsi, s’il revient bien parfois sur les côtés factuels de son expérience révolutionnaire et sur ses conséquences pratiques personnelles, c’est moins pour documenter les faits que pour illustrer les complexités qui se cachent sous eux.

Je serais humilié d’être de l’avis de tout le monde.

Initiateur d’une tentative révolutionnaire communautariste et individualiste, médecin et poète, « violent » pragmatique et ardent défenseur de ce que nous nommerions aujourd’hui « la cause animale », athée virulent et contemplateur presque animiste de la nature, Ernest Coeurderoy est de ces figures qui rendent à la complexité de l’être humain ses lettres de noblesse. Ainsi nous rappelle-t-il que la tentation communautaire – révolutionnaire ou non – ne doit pas qu’être la chasse gardée d’écervelés gauchistes ou de laissés pour compte. Elle peut être acte de choix. On peut faire le choix de l’agir révolutionnaire sans en être convaincus par les causes premières, ni imperméable aux risques de sa violence. L’agir ne suppose pas un acquiescement servile à tout ce qui est péroré en haut des barricades.

Entre celui qui professe le dogme de l’égalité des personnes et celui qui ne relaie qu’une équitable répartition des choses, il y a une différence radicale.

Et cette différence radicale, comme toutes celles qu’on occulte trop facilement « dans le feu de l’action », qui n’en tient pas compte dans ses choix, dans ses actes, se condamne souvent in fine à combattre ce pour quoi il se croyait au départ engagé. Dans l’exposition radicale de ce qui le pousse à agir, Ernest Coeurderoy nous donne à lire ce qu’on croit bien souvent à tort la fonder.  La raison vraie d’une action qui vaut ne tient pas dans l’aveuglement mais dans la clairvoyance. C’est la conscience pleine d’un agir – de ses risques et de ses doutes – qui lui donne sa valeur.  Et qui devrait la fonder.

Ernest Coeurderoy nous rappelle que là où d’aucuns liraient de la contradiction se dévoile précisément la richesse d’une vie humaine.

Et à ce rappel, universellement indispensable, il donne des mots sublimes. Vive, interpellante, cultivée sans pose aucune, bucolique par endroits, exhortante à d’autres, parfois apaisée, parfois scandée, la langue qu’il lui confère rappelle si bien aussi que tout poète doit se méfier de la poésie. Ou de ce qu’on nomme telle.

dans l’humanité future, les vrais poètes seront les esprits les plus rebelles à ce que nous appelons poésie.

Ernest Coeurderoy, Jours d’exil (1849-1855), 2015, Imprimé en France, Héros-Limite.

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KissKissPesty!

kisskissbankbank

On n’est pas très KissKissBankBank quand il s’agit d’édition (encore moins quand il s’agit de rembourser le FMI d’ailleurs). Non, bien entendu, qu’il ne nous semble pas honorable et utile d’en appeler à des modes de financement pluriel, collectif, dans le cadre de tentatives culturelles.  Mais la facilité du processus d’appel de fond, l’enthousiasme souvent un peu nombriliste qu’il génère, nous parait du même coup endiguer une réflexion sérieuse quant à la mise sur pied du projet ou quant à son éventuelle remise en cause. Quand il s’agit de la création d’une maison, c’est souvent d’une naïveté consternante et d’une incompétence crasse. Quand il s’agit d’un sauvetage, c’est fréquemment geignard et déresponsabilisant en diable (« la presse ne fait plus son boulot », « les libraires ne lisent plus », « mes diffuseurs/distributeurs sont des charognards », « je suis un petit éditeur et c’est toudi les p’tits qu’on spotche »).  Soit on nous demande de prêter vie à un projet mort-né soit de ranimer un cadavre. Dont l’existence même ne se justifie tout simplement pas…

Rien de tout cela ici!

Eric Pesty est à la poésie ce que la Rochefort 10 est à tout être humain normalement constitué : une nécessité! Projet d’éclairage de la poésie contemporaine (traduite ou non) depuis 2005, cet éditeur a fait plus en dix années pour la littérature que Alexandre Jardin lors de sa trop prolifique carrière pour l’oxymore. C’est dire! Coleridge, Grand, Albiach, Prynne, Gesualdo, Baqué,… autant de noms que les lecteurs attentifs de poésie ne manqueront pas de reconnaître comme fondamentaux et que les autres – ou plutôt leur progéniture – peuvent s’attendre à retrouver dans les anthologies de poésie des prochains millénaires.

Projet essentiel donc qui a besoin – pour se développer mieux, non pour prolonger une agonie – de rembourser une presse typographique « Fag ». Car l’éditeur a compris que sa démarche, pour rester indépendante, exigeante et cohérente, se devait d’embrasser des atours moins corsetés que ceux auxquels on cantonne l’édition. Et que l’impression en faisait partie.

Mais bref. Vous trouverez tout cela expliqué – sans plainte aucune! – en long et en large .

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« Orpheu » dirigé par Fernando Pessoa & Mario de Sa-Carneiro.

Orpheu

La littérature est tissée de mythes.  Non seulement, elle s’érige sur ceux dont elle a fait sa matière (qu’ils soient grecs, slaves ou indiens), mais elle crée les siens propres.  Ainsi en est-il de certains textes qui, inconnus par essence, génèrent un désir résultant précisément – tels les personnages de ces mythes – de leur caractère inatteignable. Pensez à certains textes de Joyce cachés par un neveu pudibond, à Infinite Jest de Wallace, à Zettel’s Traum de Arno Schmidt ou à A de Zukofsky…  Qu’on ne puisse les atteindre pour de sombres questions de droit, pour des raisons liées – comme on dit – aux troubles de l’Histoire, ou pour des raisons de traduction, leur inaccessibilité vient grossir chaque année un peu plus l’intérêt qu’on lui conférait par principe. Et le dévoilement devient alors évènement.

Orpheu est de ces textes!

Fondée en 1915 par Fernado Pessoa et Mario de Sa-Carneiro, elle connaitra deux numéros parus et un troisième à l’état d’épreuves.  Evènement – et scandale – dès la sortie du premier numéro, elle fut considérée rapidement comme un point incontournable de l’Histoire des littératures européennes.  A travers laquelle se cristallisaient toutes les singularités des modernismes.

Ah! pouvoir m’exprimer tout entier comme un moteur s’exprime! / Etre complet comme une machine! / Pouvoir s’avancer dans la vie triomphant comme une automobile dernier cri!

Si, effectivement, cette revue reflète un aspect documentaire et permet d’éclairer une époque et la genèse de ce qui deviendra une des grandes œuvres du vingtième siècle, son intérêt n’est pas que contextuel. Si se lisent dans la suite de ses contributions la trace d’un temps, les prémisses d’un génie poétique et certaines des réalisations déjà les plus achevées des grandes poètes lusitaniens (on pense ici à l’Ode Maritine ou l’Ode Triomphale de Alvaro de Campos), s’y découvre aussi une des envies qui dépassent tout -isme. Ses velléités anti-bourgeoises, ses réparties provocatrices, ses tours parfois grandguignolesques, ses néologismes, ses inventions formelles incessantes sont le témoin d’une inextinguible, universelle et si humaine soif de créer.

Soyons esthètes, vivons de toute éternité du désir qui, lui seul, personnalise l’âme, la rendant, pour notre vie spirituelle, gigantesque!… Il est étrange, ce vœu que je formule, mais, d’aventure, n’est-il pas étrange, le Vertige de l’Existence?…

Fernando Pesso & Mario de Sa-Carneiro (Dir), Orpheu, 2015, Ypsilon, trad. Patrick Quillier.

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« Newton et la flûte de Pan » de James E. McGuire & Piyo M. Rattansi.

NewtonNewton, père de la physique moderne!  Newton, visage de la raison!  Newton, rupture par laquelle s’engouffra la modernité! Dans nos inconscients collectifs, la seule mention du nom de l’illustre anglais suffit à nous faire entendre le mot « science » dans son acception la plus contemporaine.  Newton est, pour nous, la science.  Mais, s’il en en fut l’un des jalons les plus incontestablement important, il n’en fut, précisément, qu’un de ses jalons.  Et non celui que la science, dans sa définition contemporaine, prétend nous donner à contempler.  En clair Newton ne fut pas ce scientifique que notre propre conception actuelle de la science nous incite à voir.

Les deux auteurs s’intéressent aux notes manuscrites de Newton retrouvées en marge du tome III des Philosophiae Naturalis Principia Mathematica.  Celles-ci furent systématiquement considérées par la postérité, moins comme des remarques, des ajouts au texte initial, des notes pouvant l’éclairer, que comme des pistes abandonnées par le penseur du XVII ème siècle.  Il est communément admis que ces notes ne seraient plus que les traces résiduelles d’une impasse de la pensée.  Comme une étape, mais avortée, de la réflexion.  Mais qu’en serait-il si celles-ci n’étaient plus prises comme un rebut mais comme parties prenantes d’un ensemble?

Défense d’un déisme bien moins voltairien que très classiquement puritain, volonté d’ancrer ses découvertes dans une antiquité dont il exalte moins les facettes traditionnellement « raisonnables » que « théologiques », développement du schème de la prisca theologia, tous développements bien éloignés de l’image que l’on peut se faire de nos jours d’une science « sèche », expurgée du magique, dépouillée des oripeaux du merveilleux…

il partageait cette croyance, commune au XVII ème siècle, que les connaissances divine et humaine pouvaient être harmonisées et se soutenir l’une l’autre

Considérer ces remarques comme des erreurs du grand savant permet de mieux « coller » à notre image actuelle de la science.  Et par là, à la légitimer mieux.  Mais dénature une autre conception de la science, différente de la notre, mais bien plus adéquate à rendre compte de ce qu’elle était au XVII ème siècle.

Avec finesse et talent, James E. McGuire et Piyo M. Rattansi interrogent, par ce biais « anodin » (comment, à travers le temps, peut-on lire des marges?), notre propre regard sur la science et l’idée de progrès.  Ainsi Newton nous apparait-il bien différent de ce « père de la science moderne », rupture radicale entre « monde magique » et « monde scientifique ».  Le XVII ème siècle ne connaissait pas cette science-là.  Elle était cette tentative de « retrouver l’unité de la Sagesse de la Création », et ce à partir de tous les matériaux possibles.

James E. McGuire & Piyo M. Rattansi, Newton et la flûte de Pan, 2015, Allia, trad. Alexandre Minski.

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« La persuasion et la rhétorique » de Carlo Michelstaedter.

CarloPlus quelqu’un veut marcher sur ses jambes plus il doit saigner à blanc la langue.

Le contexte d’une œuvre vient parfois faire peser sur elle une chape dont elle ne parvient plus facilement à émerger.  Ainsi en est-il de celle-ci.  La persuasion et le rhétorique est le travail de maîtrise de Carlo Michelstaedter, qu’il composa à l’âge de 23 ans, juste avant de se suicider, le lendemain même d’y avoir apposé un point final.  S’il semble difficile de lire ce texte en faisant abstraction du suicide de son auteur – comme, à l’inverse, nier d’emblée tout rapport entre l’œuvre et l’acte paraitrait tout aussi vain -, il ne s’agit pas de le lire uniquement à la lumière de ce seul prisme « documentaire ».  Si s’y lisent indéniablement des échos possibles de l’acte qu’il commettra, « La persuasion et la rhétorique » est bien plus qu’une tentative d’explication de l’acte fatal de son auteur.

Dans une conscience plus vaste, une même chose est plus « réelle » car elle reflète cette vie d’une manière plus vaste.

Puisant avec fraîcheur (et parfois naïveté) dans la tradition nietzschéenne, citant abondamment Héraclite, Parménide ou Eschyle, Carlo Michelstaedter fait bien plus que construire une réflexion simplement technique sur la rhétorique.  S’appuyant – parfois plus classiquement qu’il n’y parait au premier abord – sur une tradition dont il détricote les nœuds, il montre en quoi la vie (et l’amour de celle-ci) ne prend souvent les atours que d’une continuité.  Né, vivant puis mourant, l’être humain n’est bien souvent que continuation, la peur de la mort l’enjoignant à ne pas « vivre vraiment ».  La mort, par la peur dont elle imbibe chaque tentative d’acte de l’être, se muant alors en la vie elle-même.

être né ce n’est que vouloir continuer.

Fantastique remise en perspective de la science, vision prophétique de la technique et de la machinisation de l’être humain, travail de sape sur la pérennité des concepts (l’objectivité, le bien, le mal), mise en doute du « cogito ergo sum », La persuasion et la rhétorique est une extraordinaire et salutaire invitation à penser.  En réinventant, précisément, ce qu’on entend aussi par « penser ».

Lorsque quelqu’un mets ses dents en contact d’une pomme, il faut bien dire qu’il travaille des mâchoires s’il veut la manger.  Ainsi en est-il de la réalité.

Mais, comme le titre de sa maîtrise l’indique, Carlo Michelstaedter a bien compris que cette pensée – en ce compris sa relativité – n’est rien sans les langages qui la portent. Ainsi, cette « vie-mort », cette continuité fade, que d’aucuns vantent et célèbrent comme la « vie » ne serait rien sans la technique de langage qui lui donne son souffle : la rhétorique.

ils nourrissent de mots leur ennui, ils confectionnent un baume de mots contre la douleur.

La rhétorique est ce langage camisole de force, qui pèse d’autant mieux sur l’individu qu’elle semble le doter d’un outil favorable au bien commun, alors qu’elle ne fait, par le ressassement de lieux communs, qu’en mieux aliéner les singularités.  Elle est le langage des esclaves qui traduit dans les mots l’inanité d’une « vie » immuable, ennemie des possibles qu’ils pourraient y adjoindre.  Comme la vie triste est celle, terne et continue, dont on accepte n’en être qu’un des maillons, la rhétorique est un système de langage qui ne requiert des locuteurs que leur benoîte inféodation. Elle est un donné.  Elle n’est qu’un maniement.  Une techné.  Elle est le contraire de la liberté.

la langue n’existe pas mais tu dois la créer […], tu dois créer chaque chose : pour que ta vie soit tienne.

Carlo Michelstaedter, La persuasion et la rhétorique, 2015, L’éclat, trad. Marilène Raiola et Tatiana Cescutti.

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Fais c’que j’dis mais ne dis pas c’que j’fais…

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Imprimé en France

Imprimé en Italie

Imprimé en Bulgarie

Imprimé en Chine

Achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Pulsio

Achevé d’imprimer dans l’Union Européenne

Un très rapide tour de colophon et hop, un goût d’ailleurs vous prend.  Italie, Lituanie, Chine, Espagne, ils sont loin les temps où c’est l’imprimeur du coin qui vous fabriquaient les livres.  La « mondialisation », ici comme ailleurs, a fait son office.  Et, bien entendu, pour les mêmes raisons qu’ailleurs.  On veut dire, oui, que dans le secteur éditorial comme dans les autres, ce sont bien sûr de simples calculs arithmétiques qui président souvent aux choix d’impression.  Et, oui aussi, c’est moins cher de faire imprimer à l’autre bout du monde qu’à Charleroi (si on ne considère pas Charleroi comme l’autre bout du monde, évidemment).  Rien d’étonnant à cela donc.  Et pourtant…

Et pourtant, à les bien lire, les colophons dissimulent une gêne bien plus qu’ils n’informent sur un état de fait. Quand on les lit vraiment, comme ce qu’ils introduisent ou ponctuent, ils révèlent les marques d’ambivalence, de honte parfois, d’hypocrisie souvent, qu’ils recèlent. Petit tour d’horizon:

1. Quand on vous dit qu’un livre « a été achevé d’imprimer sur les Presses de Pulsio », il l’a été en Bulgarie, au mépris de beaucoup de réglementations environnementales, de beaucoup d’effort graphique et d’au moins autant de ce que l’on peut nommer la concertation sociale.

2. C’est aussi pour ça qu’un éditeur dira souvent que le livre « a été achevé d’imprimer sur les Presses de Pulsio » et non pas qu’il « a été achevé d’imprimer en Bulgarie ». Ça fait sale. Et on n’aime pas acheter un livre sale.

3. Quand vous lisez qu’un livre a été fabriqué en Italie ou en Espagne, c’est parce que là bas c’est moins cher d’imprimer (beaucoup moins, au point qu’y ajouter le transport reste moins cher). Vous pouvez donc y lire que le dumping social, que d’aucuns penseraient être limité aux frontières de l’Europe ou sur ses bords, y fonctionne très bien aussi.

4. Quand vous questionnez l’éditeur sur ce fait, il vous répond (systématiquement) que « il y a une grande tradition d’imprimerie en Italie – ou en Espagne – et que moi, au moins, j’imprime pas en Chine ». Si vous lui répondez que vous pensez qu’il y a une grande tradition d’imprimerie en Chine aussi, il se tait (systématiquement).

5. Quand vous lisez « Imprimé dans l’Union Européenne », vous pouvez être certain que le livre n’a pas été imprimé en France. Ni en Belgique. Ni au Luxembourg. Ni en Italie. Ni en Espagne. Ni en Chine, c’est vrai…

Alors, certes l’économie du livre est fragile. Et tous, acteurs ou consommateurs, nous sommes confrontés à des gestes dont nous ne pouvons maîtriser tous les aléas. Mais la fragilité (qu’in fine de tels comportements ne font qu’augmenter), comme la gêne, n’excusent rien.  Et cette gêne manifeste (que d’aucuns, meilleurs princes que nous, nommeront « maladresse » ou « manque d’information ») traduit autre chose que l’acte qu’elle dissimule. Elle en traduit la conscience.

Comment faire imprimer en Chine (sisi on l’a vu) un livre sur le réchauffement climatique à destination de la jeunesse? Comment porter un discours « de gauche » et faire imprimer en toute connaissance de causes – oui, un coût bas a des causes – celui-ci par des exploités? Comment empocher les subsides qu’octroie une collectivité et faire imprimer ce qu’elle permet dans des conditions qui, de fait, à terme, la condamnent ? Comment feindre d’ignorer alors qu’on prétend donner à connaître? Comment accepter qu’une quelconque culture puisse légitimer de son importance pour s’ériger sur le mépris social ou environnemental? Ce que démontre cette gêne c’est que ce comment, précisément, n’a pas de réponse crédible… Ce que dévoile cette gêne sous sa couche de mauvaise foi, c’est la conscience d’être incohérent.

A cela, heureusement, il existe des alternatives, des possibilités d’en sortir. Dont celle dessinée par l’association des librairies Initiales.  Qui a compris, dans l’édito du premier numéro de leur magazine, que la réussite – ou le renouveau – du livre ne passera pas outre la reconnaissance – technique aussi bien que sociale – de tous ses métiers. Libraires, auteurs, lecteurs, imprimeurs, graphistes, transporteurs, représentants, éditeurs, nos actes mêlés pèsent bien plus que des excuses bidons. La prise en compte de l’ensemble des métiers culturels dans la production d’un bien comme le livre nous rappelle les liens qui soude cette culture à ce qui la fonde – ben oui, des gens. Et sans lequel elle fonctionne à vide.

 

 

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