« Grand Cirque Déglingue » de Marco Lodoli.

Grand cirque déglingueProbablement qu’il est d’ores et déjà trop tard pour aimer les gens.

Rocco est concierge dans une école de Rome, où Mario est élève et Ruggero professeur. D’univers différents, mais d’âge identique, ils partagent une même fascination pour les idéaux anarchistes. Désirant les vivre et non plus seulement y aspirer, ils tentent de trouver les moyens les plus adéquats pour marquer leurs engagements. D’abord en volant des enfants-Jésus dans des crèches la veille de Noël. Puis en créant le « Grand Cirque Déglingue ». Puis…

Nous ne sommes pas des voleurs, des dévaliseurs de crèches, nous ne sommes pas des voyous : nous voulons seulement libérer Jésus de la croix qui l’attend, et tout de suite.

Contées à tour de rôle par chacun des trois amis, leurs aventures nous amènent, par des détours tragi-comiques, au travers de multiples rencontres d’autant de « bras-cassés » et d’anti-héros magnifiques, dans les rets d’une tension sans cesse plus obsédante. Dont émerge peu à peu une figure, celle de Sara.

nous sommes à l’extérieur ou à l’intérieur de ce chaos crépitant d’illusions?

Leurs rêves comme plaqués au sol par un réel trop lourd pour eux, Rocco, Mario ou Ruggero tentent, plutôt que d’y échapper, de construire des stratégies pour peser autrement sur ce réel. Mais toujours, tel un élastique se tendant pour les ramener d’où ils proviennent, leurs tentatives échouent. Et, entre cet idéal fantasmé et ce réel ingrat, la figure de Sara, virginale, aimée jusqu’au désespoir, symbolise à la fois le contrepoint et l’objet de leurs désirs, l’absolu inatteignable et l’échec. Ce vers quoi on a besoin d’aller sous peine de ne pouvoir continuer à exister et ce qu’on ne peut toucher sous peine de le détruire.

ils rêvent de mondes nouveaux mais ne sont pas fichus de dire adieu à l’ancien.

Cet entre-deux dans lequel nous sommes tous, cette impossibilité d’en sortir sans détruire l’ailleurs vers lequel on tend, Marco Lodoli parvient à le dire comme personne. Parvenant à bâtir autour d’une absente un récit qui, tenant en haleine jusqu’au bout, la fait advenir en en expliquant l’absence, il nous offre une superbe vue sur ces losers sublimes, perclus de doutes et de désirs. Il nous rappelle la nécessité de la pureté. Mais aussi sa non moins nécessaire inaccessibilité. Ce livre est une action de grâce…

Et nos idées ne sont-elles pas dérisoires, quand l’amour pour le monde suffit pour le comprendre.

Marco Lodoli, Grand Cirque Déglingue, 2016, P.O.L., trad. Louise Boudonnat.

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« Le doute en question » de Claudine Tiercelin.

Le doute en questionJusqu’où peut s’étendre légitimement le doute? Doit-il s’arrêter quelque part? Y a-t-il un point où il est non seulement insensé mais profondément irrationnel de s’obstiner à le poursuivre? Et si oui, pour quelles raisons au juste? Y a-t-il des doutes que, peut-être, on ne peut pas éliminer mais qu’on doit en un sens ignorer?

Soit suspensif (il m’est impossible de déterminer si quelque chose est vrai ou non, donc je suspends mon jugement), soit dogmatique (tout est faux et nous ne connaissons rien), le scepticisme peut, d’un bord l’autre, prendre bien des teintes. Si elle s’articule selon bien des teintes également, l’opposition à son emprise, qu’elle s’ancre par exemple dans l’appel à la pertinence ou le contextualisme, non contente de parfois concéder déjà beaucoup au sceptique, oublie parfois de lui retourner ses propres rappels à l’exigence. Si les attaques du sceptique peuvent à juste titre fonctionner comme d’utiles garde-fous à la raison et aux failles logiques qui peuvent l’affaiblir, et donc rappeler à qui veut connaitre que cela ne se peut sans rigueur, leur allégeance au doute dissimulent d’autres failles, non moins profondes. Si la raison doit être étayée, le doute aussi. Croire, connaitre ne peut se faire sans l’économie des preuves. Douter non plus. En d’autres mots : le doute a besoin de raisons.

On définit souvent le sceptique comme quelqu’un qui conteste la possibilité même de la connaissance : cette remise en question est aussi vieille que l’Antiquité. Or peut-être n’est-ce pas seulement la connaissance qui exige la production de ses conditions de possibilité. Mais aussi le doute.

Ainsi par exemple du doute cartésien. La mise en oeuvre d’une procédure philosophique reposant sur un doute méthodologique pêche par ce que la méthode présuppose. Comme l’on fait savoir Peirce ou Wittgenstein, le doute ne peut être premier – et donc devenir une méthode – car il présuppose un système de croyances et/ou de signes (tel le langage) où prospérer.

Si tout était mis en doute, c’est la possibilité même d’un doute doué de sens qui serait éradiquée.

Se proposant de relire le scepticisme par le filtre du pragmatisme (et surtout Putnam), Claudine Tiercelin nous éclaire sur ce qu’est le doute, mais jette aussi ainsi une lumière pertinente et toujours bienvenue sur ce que les propositions pragmatiques peuvent apporter : un sentiment qui, loin d’en être un « interdit », est appelé par la logique ; une éthique qui est aussi une esthétique ; un agir qui n’est pas que fin, mais aussi constitutif d’une pensée ; un principe social qui n’est pas que l’aboutissement d’un calcul logique mais qui s’y enracine ; et surtout, cette marque si importante du pragmatisme, cette relativisation essentielle de la distinction fait/valeur.

Non contente donc, s’aidant du pragmatisme, de démontrer brillamment que douter, croire ou connaitre ne peut se faire que dans le cadre d’un contexte, et que l’habileté du sceptique est de jouer précisément sur cette idée qu’inversement, douter, croire ou connaitre serait indépendant de tout contexte, Claudine Tiercelin nous permet de mieux sonder la richesse d’une pratique philosophique encore trop souvent regardée de haut de ce côté-ci de l’atlantique (mais ça change, ça change…). Peut-être car elle nous rappelle que refuser le dualisme ne se peut – comme c’est souvent le cas dans la pensée « continentale » – en choisissant un extrême en dépit d’un autre censé prédominer (nature vs culture, doute vs raison, corps vs pensée, etc…), mais en niant le principe même de leur opposition.

Les réalités ne sont pas vraies, elle sont ; et les croyances sont vraies d‘elles.

Claudine Tiercelin, Le doute en question, 2016, L’Éclat.

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« La fille aux papiers d’agrume » de Hanns Zischler.

La fille aux papiers d'agrumes.Dans une région montagneuse de l’Allemagne d’après-guerre, une petite fille collectionne les papiers d’agrumes. Depuis peu arrivée à Marstein, Elsa, qui souffre d’un handicap à la hanche,  se lie d’amitié avec une jeune anglaise comme elle à peine arrivée. Pauli, un jeune garçon de leur classe, se rapproche peu à peu d’Elsa.

Combien de fois ne prophétise-t-on pas la fin du monde pour tel ou tel jour, à cause de je ne sais quel supposé concours de circonstances, et quand arrive la date annoncée, le monde pourtant ne s’effondre pas, mais lorsque, du jour au lendemain, une étoile de cette taille resplendit soudain comme une traînée de craie dans le ciel, alors là…

Il est difficile d’en dire beaucoup plus. D’une écriture essentiellement factuelle, Hanns Zischler déroule un récit tout empreint des mystères, des craintes et des désirs de l’adolescence. Où ce qui lui est extérieur – la reconstruction d’un pays, le deuil d’une mère… – n’est présent que par touches discrètes, comme si rien ne devait peser réellement sur « ce qui s’ouvre à la sortie de l’enfance », mais ne l’influencerait qu’en l’effleurant.

Il y a peu, les agrumes étaient presque systématiquement emballées dans ces fins papiers aux illustrations colorées. Protections moins que publicités, les fines feuilles carrées vantaient la marque en enveloppant la rondeurs des fruits, en vantant les ailleurs ensoleillés. Si la tradition s’est quelque peu perdue aujourd’hui, demeurent les souvenirs. Et ce livre, discret joyau, dont la subtile écriture en rappelle la soyeuse légèreté.

Hanns Zischler, La fille aux papiers d’agrumes, 2016, Christain Bougois, trad. Jean Torrent.

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« Chronique des sentiments. Livre I. Histoires de base. » de Alexander Kluge.

Alexander Kluge

Il n’y a rien de neuf mis à part les mutations.

Pourquoi lit-on? A quelque personne qu’on la pose, la réponse différera sans doute. Mais quelle qu’elle soit, elle fera apparaître forcément une parenté entre le pourquoi et le quoi. Autrement dit, chez tout lecteur, ce qu’il lit a toujours à voir avec les causes de sa lecture. Je veux me « divertir », je lis du Musso ; je m’intéresse à la façon dont le langage nous façonne, je lirai de la poésie ; je cherche à comprendre nos origines, je lirai « Trous noirs » de Susskind… Au delà des raisons ponctuelles (l’ « actualité », une recherche temporaire, un état mental passager) qui nous entraînent à ouvrir tel ou tel livre, les raisons profondes qui président à leur lecture paraissent y sommeiller. Les causes du geste étant comme contenues dans ce que la main saisit.

On réfléchit à quelque chose parce qu’on sait que d’autres y pensent, quelque chose réfléchit en nous.

Qu’est que cette Chronique de sentiments? Conglomérat de textes courts rassemblés en sous-ensembles (Description de bataille, Affirmation ensauvagée de soi, etc…), lardés d’images et de notes parfois sans lien évident avec leurs lieux d’apparition dans le livre, son apparence même laisse perplexe. Perplexité que ne lèveront nullement les premiers regards y jetés. Entre fiction et essai, formé de phrase souvent courtes et factuelles, chaque fragment de cette somme parait de prime abord constituer un élément d’un immense coq-à-l’âne. A tel point qu’est questionnée la possibilité de chacune de ses parties de signifier.

Ainsi le poète est-il constitué d’une abondance de duvets sensibles (comme ceux de la crinière de Méduse) ou bien il possède des tentacules, c’est-à-dire que son cerveau latéralise et peut, de son oreille avide d’actions, se figurer le Bien et le Mal pour décrire ce qui n’existe nulle part au monde. en regard de toute forme simple, cet ETRE PLURIEL présente un réel avantage évolutionnaire.

Les pleurs d’un général; une grippe qui bloque les voies cérébrales du Fürher, ce qui décide de l’issue d’une bataille; le rôle qu’eurent à jouer des hémorroïdes dans la déroute des armées allemandes; ce qui pousse une colonne de sapeurs-pompiers en fuite devant l’ennemi à faire demi-tour pour éteindre les incendies d’une ville en pleins combats; ce qui se dissimule sous l’acte dit volontaire; les impératifs génétiques, historiques, sociaux qui président à l’acte moral; l’histoire des morts de la prochaine guerre… Peu à peu, par l’entremêlement même des divers sujets et leurs approches, se dévoile une oeuvre-monde…

Puisant dans l’histoire, la géologie, la technique, la philosophie, la musique, la littérature, etc… et dans une imagination que rien ne vient limiter, Alexander Kluge nous plonge dans le gouffre de nos contradictions, de nos doutes, de nos beautés. Parfois se limitant à exposer un document, d’autres fois les creusant jusqu’à en épuiser tout le suc, se jouant du sens et des moyens classiques d’y aborder, il brouille les pistes et, les brouillant, en rend d’autres possibles, par leur brouillage même.

Alors que beaucoup d’œuvres éclairent des aspects du réel, prétendent l’expliquer, lui apporter un sens, l’oeuvre de Kluge lui crée un nouvel accès. En complexifiant le réel – Ah, ces beaux esprits qui nous présentent l’art comme ce qui « simplifie » le monde -, l’auteur lui offre des possibilités d’advenir autrement.

Pour revenir à notre question de départ : face à Chronique des sentiments, il n’y a pas de pourquoi qui tienne. Les raisons de sa lecture ne lui préexistent pas. Cette oeuvre est tellement autre qu’elle échappe à tout désir préalable d’elle. Et c’est en cela aussi – en sus de son époustouflante beauté – qu’on reconnait qu’elle est indispensable.

Jamais mes aïeux de la région sud du Harz n’auraient osé imaginer avec quels gènes étrangers les leurs cohabitent aujourd’hui chez leurs descendants, de même que nous, gens du présent, ne saurions dire (ni aucunement influencer) la manière dont les heureux événements (ou les malheureux) se répartiront dans l’avenir parmi nos enfants.

La 6 ème armée n’a jamais été une machine, l’instrument que les états-majors croyaient conduire. C’est bien plutôt de la force de travail, des espoirs, de la confiance, la volonté incontournable de demeurer proche des réalités – mélangée aux défauts de huit cents ans d’histoire antérieure – et, avant tout, l’obstination à demeurer en société qui conduisent ces 300.000 hommes à faire mouvement vers les steppes de la Russie du Sud, dans une contrée du monde, sur les rives d’un fleuve, où aucun d’entre eux n’avaient quoi que ce soit à y faire. C’est là l’édification organisationnelle d’un malheur.

Il est en nous QUELQUE CHOSE qui veut jouer.

Mes grand-parents étaient de simples paysans. Si l’on remonte à la naissance du Christ, cela fait 64 billions d’ancêtres. Chacun de ces ancêtres est le parent d’un arboricole, dont descendent tous les ancêtres et dont les sentiments tels que s’endormir, avoir bon goût, mordre, oh là là, et ainsi de suite, voient à leur tour leurs ASCENDANCES RESPECTIVES remonter à un seul couple de sentiments : chaud/froid.

Votre deuil, ce pourrait être de devoir dire adieu au dernier lien que nous aurions pu avoir avec un état de l’humanité qui date de douze mille ans. Peut-être y a-til chez ces premiers habitants des légendes qui remontent à dix-huit mille ans, si bien que nous, les gens d’aujourd’hui, nous comprenons quelque chose en nous, qui ne trouve en nous plus aucun langage.

Alexander Kluge, Chronique des sentiments. Livre I. Histoires de base, 2016, P.O.L., Edition dirigée par Vincent Pauval, trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Hilda Inderwildi, Jean-Pierre Morel, Alexander Neumann, Vincent Pauval.

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« Journal de déportation » de Yannis Ritsos.

Journal de déportationUn si grand silence et personne ne se réveille.

En juillet 1948, dans la foulée du vote de la loi dite « 509 » rendant illégale le Parti Communiste Grec, Yannis Ritsos fut arrêté et emmené sur l’île de Limnos. C’est là qu’il composera les deux premières parties de son Journal de déportation. La troisième partie sera elle écrite à Makronissos, de sinistre mémoire, où les prisonniers furent déportés dès mai 1949, décision ayant été prise de mieux « organiser » et durcir la répression. Ce n’est qu’en juillet 1950 qu’il sera transféré de Makronissos sur l’île d’Aï-Stratis dont il ne sera libéré qu’en 1952.

Pas de quoi faire un poème bien sûr et je jette ça sur le papier comme une pierre inutile sur d’autres pierres qui aideraient peut-être un jour à bâtir une maison.

Son journal est bien entendu un document, un mémoire de l’enfermement. Entre le récit des lettres qui arrivent au compte-goutte, de l’ennui, des petits soucis du quotidien, des variations du climat, il est la trace de ces infimes riens qui font le tout du prisonnier. L’emprisonnement rétrécit le monde, il l’enserre dans ses limites. Et à moins de sombrer dans la folie, chacune des parcelles qui lui est laissée doit être exprimée par le prisonnier le plus profondément possible. De ces riens, le prisonnier doit exprimer la quintessence.

Nous tâchons de fixer notre attention sur une couleur sur une pierre sur la marche d’une fourmi.

Travail de mémoire donc, certes. Et la voix que sa parole donne à ces camarades la légitime déjà à elle seule. Mais ce journal est aussi la marque, par le travail du poète, de ce que dernier peut apporter qu’aucun autre ne peut. Par le langage seul, alors que tout autour de lui se dépouille, se mure peu à peu dans le silence et le froid, faire état de ce qui y demeure malgré tout, et le magnifier.

Avec le temps se raréfient les bons mensonges.

En arrachant ces moments du réel des camps (et non en leur construisant un ailleurs éthéré), en en travaillant sans cesse les mêmes accords (les ronces, les barbelés, les chiens, la brume, le froid, les chaussettes trouées…), en toute lucidité, il parvient à dresser des mots qui permettent – à tous – d’y ancrer un espoir et une résistance.

Au-dessus d’eux le ciel s’agrandit

il s’agrandit s’approfondit

il ne s’épuise pas. 

Yannis Ritsos, Journal de déportation, 2016, Ypsilon, trad. Pascal Neveu.

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Imaginez!

Steenrock 2016Imaginez que vous n’ayez rien fait qui mérite d’être puni!

Imaginez que vous n’ayez rien fait qui mérite d’être puni, que tout le monde soit bien d’accord avec vous, mais qu’on vous enferme quand même – en vous répétant que ce n’est pas une punition – et qu’on vous dise que c’est normal! Que c’est comme ça!

Eh bien c’est exactement cette situation que vivra quelqu’un se retrouvant dans un centre fermé en Belgique (ou ailleurs). Reconnaissant leur situation particulière car rappelant qu’il ne s’agit nullement d’une mesure punitive, un état parvient à légitimer l’enfermement d’un être humain. Mesure transitoire, conservatoire, l’incarcération de l’étranger qui n’est pas – ou plus – en ordre administrativement relève, dans la bouche de ceux qui se retranchent derrière son évidence, du simple bon sens pratique. Et ce simple « bon sens » d’occulter alors tout le reste : la proportionnalité d’une réponse à apporter à un problème supposé, les raisons qui poussent quelqu’un à fuir tout – famille, amis, traditions, langue, climat – pour aller vers l’inconnu, le désastre psychologique que peut susciter une privation de liberté pour qui n’a commis aucun crime, l’inefficacité d’une telle mesure dans un monde sans cesse plus globalisé, l’injustice manifeste de lois qui ne s’appliquent que dans le sens sud-nord et jamais pour des devises ou des marchandises… Peu importe! C’est juste pragmatique!

L’assassin va en prison, le violeur va en prison, le terroriste aussi, le fraudeur en col blanc multi-récidiviste qui a vraiment pas – mais alors là vraiment pas – de pot va en prison, le politicien véreux pour autant qu’il fasse bien entendu également partie des catégories précitées vole en taule itou… Y envoyer un étranger sans autre raison formelle qu’un titre de séjour invalide revient à décréter qu’aller ailleurs – pour autant que cet ailleurs soit « chez nous » – est un crime qui mérite d’être puni. Juste aller ailleurs.

Imaginez maintenant un monde où aller ailleurs est un crime!

Dites vous alors qu’y vivre ne vous empêche nullement d’œuvrer pour le changer!

 

Ce samedi 07 mai aura lieu le Steenrock 2016, festival qui se propose de faire de la musique en lieu et place de centres fermés. Pour se renseigner c’est . Pour donner (le Steenrock coûte, certes, mais bien moins cher que la politique dont il dénonce la honte) c’est ici. C’est important…

 

 

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Vieux brol 20 : « Agamemnon » de Eschyle.

EuménidesNe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Dis le chant lugubre, lugubre; mais que triomphe le sort heureux.

Un dieu fut grand jadis, débordant d’une audace prête à tous les combats : quelque jour on ne dira plus qu’il a seulement existé.

ce n’est qu’à celui qui a souffert que la Justice accorde de comprendre.

La mesure est le bien suprême.

de la prospérité germe un insatiable malheur. […] Non, c’est l’acte impie qui en enfante d’autres, pareils au père dont ils sont nés.

de l’heure dernière le prix est infini.

Ah! Tristes sont les hommes! Leur bonheur est pareil à un croquis léger; vient le malheur : trois coups d’éponge humide, c’en est fait du dessin!

Qui donc, qui donc, parmi les hommes, pourra se flatter désormais d’être né pour un sort qui l’exempte de maux?

conjecturer n’est pas savoir.

ma main en a fait un cadavre, et l’ouvrage est de bonne ouvrière.

l’exilé se repaît d’espérances.

Courage! L’heure est bonne : va, gave-toi de tes crimes.

Eschyle, Agamemnon, 458 av. JC, Les Belles Lettres.

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« FrICTIONS » de Pablo Martin Sanchez.

frictions_couvImagine, imagine un instant qu’un jour tu te réveilles à minuit et que tu sentes le mort. Attention, ce n’est pas que ça sente le mort, non, c’est toi qui sens le mort. Tu te lèves, tu vas aux toilettes et… tout est normal. Sauf l’odeur. Définitivement : tu sens le mort. Ce qui est curieux, c’est que tu n’as jamais senti un mort. Bien sûr tu as assisté à plusieurs enterrements, et même à une ou deux veillées funèbres, mais tu n’as pas eu le culot de sentir les morts, il n’aurait plus manqué que ça. Quoi qu’il en soit, tu es convaincu maintenant que tu sens le mort. Non que ce soit une odeur désagréable, un peu aigre peut-être, comme de fromage rance, mais en tout cas supportable. En outre, tu te sens bien, tu ne remarques rien d’étrange, tu en viens même à bailler. Ta bouche est pâteuse, ça oui. Tu fais craquer tes doigts. Tout est normal, sauf cette odeur. Finalement, tu retournes au lit et t’endors aussitôt. Quand de nouveau tu te réveilles, tout est dans l’obscurité. L’odeur de mort est de plus en plus intense. Tu essaies de tendre le bras jusqu’à l’interrupteur, mais ta main heurte un mur de bois. Tu tentes de te redresser et tu te cognes la tête contre un plafond excessivement bas. Aucun doute : tu es dans un cercueil. Mais ce que tu ignores, c’est si on t’a enterré vivant ou si on peut penser après la mort. Imagine, imagine ça un instant. Et puis oublie.

Etre écrivain et hispanophone au début du 21ème siècle, c’est, quoi qu’il arrive et de quelque manière qu’on s’en défende, se situer par rapport à Borgès. S’il existe bien entendu pour chaque langue ou discipline son inféodation propre, il faut convenir que la charge que fait peser le génial argentin sur la littérature en espagnol parait à la fois sans mesure et hégémonique. En foot, vous avez encore le choix entre Messi ou Ronaldo, en littérature belge entre Nothomb et François Emmanuel (oh putain…). Là, c’est, pour ainsi dire Borgès ou rien. Figure tutélaire par excellence, tour à tour inspiratrice et castratrice, il semble ainsi la source et l’impasse au prisme desquelles toute oeuvre hispanophone doit être jaugée, voire même, initiée. Et face à une telle emprise, on peut soit biaiser (ainsi tant de jeunes plumes belges se décideront-elles à embrasser une carrière footballistique, intimidées par les figures emmanuellienne ou nothombesque), soit se décider à l’affronter de face, la défiant presque. C’est ce dernier parti qu’a pris Pablo Martin Sanchez.

Triptyque (Frôlements, Caresses, Étreintes) rassemblant 27 nouvelles, FrICTIONS vous retourne le lecteur comme on le ferait d’une crêpe. Ne prenant pas même la peine d’installer confortablement ce dernier dans un espace connu et rassurant, P.M.Sanchez ne lui en fait pas moins reconnaître ce que son univers à de commun avec celui que nous nommons « le réel ». Jamais vraiment « irréels » car reposant sur un appel clair à l’imagination – comme ci-dessus -, sur l’onirisme, ou sur des jeux poétiques ou linguistiques, et donc s’affichant comme jeu, le contexte, la situation ou les personnages qui sont donnés au lecteur le « dérange » d’autant mieux qu’ils tranchent plus finement avec son univers habituel. Ils le requièrent même pour advenir.

Là où Borgès vous emmenait dans les rets vertigineux de sa phrase, comme malgré vous, Sanchez vous démontre que son vertige ne peut être sans ce qu’y investit son lecteur. Prenez un gaz, un liquide, un solide ou une histoire et laissez les seuls, sans rien d’étranger à eux-même, et rien ne les révélera. Introduisez y un corps étranger et s’y produira un son, un échauffement, une friction, quelque chose qui attestera de sa survenue mais aussi de l’espace dans lequel il est survenu. Ce r dans FICTIONS, il dit le frottement qui manquait peut-être aux fictions de Borgès et que se charge de produire Pablo Martin Sanchez pour les achever enfin.

Peut-on dire plus avec moins?

Pablo Martin Sanchez, FrICTIONS, 2016, La Contre Allée, trad. Jean-Marie Saint-Lu.

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« Un chant muet » de Raymond Monelle.

Un chant muetLa musique ne peut se traduire dans la langue, car se dessinant dans l’illimité, elle l’en retient.

A ceux qui prétendraient ne limiter la théorie de la musique qu’à une construction de discours sur la partition musicale – et donc quelque part la musique à sa seule partition -, Raymond Monelle oppose un démenti flagrant et diantrement « rafraîchissant ».

La musique ne signifie pas la société. Elle ne signifie pas la littérature. Et par-dessus tout, elle ne signifie pas la réalité. Les codes musicaux sont propres à la musique, comme tout code est propre à sa sphère. Les codes se signifient cependant les uns les autres ; entre la littérature et la société, entre la lecture et la vie, des relations sémiotiques permettent à chacun des médias de faire sens. Ainsi lorsque nous associons par exemple les topiques musicaux aux topiques littéraires, nous ne les « traduisons » pas, car cela impliquerait la priorité d’un médium sur l’autre, comme si le topique littéraire correspondait à une « signification vraie » et que le topique musical était un indicateur peu performant. De telles erreurs ont pu conduire à penser que la musique était un signifiant pauvre et imprécis. Or la musique est parfaitement transparente et en tout point capable de signifier son propre niveau sémantique.

Prenons l’exemple du galop. Au travers de l’exploration du topos musical du cheval dans les musiques du 19 ème siècle, on découvre que l’animal y est évoqué toujours au galop, en mesurés composés (6/8, 9/8 ou 12/8) rapides. Se contentant de la partition et des rapports entre paroles et notes qui attesteraient de cette prédominance du galop, on s’arrêterait alors au bord de ce qui fait réellement sens. C’est en levant le nez de la partition pour humer l’air de l’époque qu’on gratte derrière les évidences. On découvre alors que le cheval n’est nullement au galop car en situation d’urgence mais en raison de son statut. L’équidé est, au 19 ème, encore porteur de la vaillance, de l’importance et de la noblesse de son cavalier. Et de cela, la musique en doit marquer la différence d’allure. Là où une mule, une charrette ou un un piéton se traîne, le cavalier galope! Et, en ces temps du romantisme, la musique qui l’exprime se trouve d’autant plus dépositaire, via son rythme, de cette noblesse, de cette vaillance, qu’elle se veut l’expression d’un moyen-âge dont l’époque voit disparaître les dernières traces.

Chaque topique peut signifier un large univers sémantique, lié à des aspects de la société contemporaine, à des thèmes littéraires et à des traditions plus anciennes.

Mais cela ne s’arrête pas là non plus! Car le topique musical (du galop par exemple, ou du soupir, autre exemple) qui s’origine dans un système bien plus large que la seule musique va peu à peu s’en distinguer pour porter seul une signification. Se chargeant de sa construction historique, et des conventions d’un temps, il peut devenir lui-même convention. Une appogiature va alors non seulement se dissocier de ce qu’elle représente, mais même le remplacer. D’imitation littérale, l’appogiature devient référence stylistique, puis ne signifie plus que par association, pour enfin, parfois, comme après un ultime dépouillement, se muer en convention.

En déconstruisant la musique, en montrant les mécanismes qui président à son érection en « système », et en s’appuyant pour ce faire sur tout (philosophie, anthropologie, histoire, littérature, etc…) ce qui peut, justement, lui proposer un appui, Raymond Monelle fait bien plus qu’ouvrir l’espace de la musicologie. Son entreprise critique – bien plus large et diverse que ce que cette chronique tente de laisser apercevoir – est l’occasion de démontrer qu’en creusant intelligemment et sans à priori un domaine apparemment « restreint » et « spécialisé », on ne peut qu’enrichir tous les autres.

où trouver la signification?

Raymond Monelle, Un chant muet. Musique, signification, déconstruction. 2016. La Rue Musicale. Trad. Stéphane Roth.

 

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« Un ABC de la barbarie » de Jacques-Henri Michot.

abc de la barbarieUne vieille idée m’est revenue […]. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru… (Gustave Flaubert)

Un ABC de la barbarie est bien un véritable abécédaire. Dans lequel s’enchevêtrent, lettres après lettres, dans un ordre scrupuleux, des « bruits » et des citations. Le livre que l’on tient (nous lecteur) entre les mains, nous est présenté comme l’oeuvre inachevée d’un écrivain nommé Barnabé B, dont deux de ses proches (François B et Jérémie B) auraient rassemblés et organisés les textes épars. L’édition en ayant été confiée par ces derniers aux Editions du 9 Brumaire, les deux amis ayant également « enrichi » le texte recomposé de Barnabé d’une préface, d’une postface, de notes et de notes additionnelles.

A ses yeux, la pire jactance était préférable, et de fort loin, aux chaises électriques, aux égorgements, aux emprisonnements, aux éventrations, aux famines, aux génocides, aux mafias, aux mutilations, aux pendaisons, aux tortures, aux travail des enfants… bref, à la concrète horreur planétaire de « l’exploitation et de l’oppression ». 

[…]

Ce à quoi, B. rétorquait qu’il y aurait scandale à en disconvenir, mais qu’il était, malgré tout, requis de mener un combat sans trêve ni merci […] contre le sauvage déferlement langagier qu’il estimait porteur de mort.

Ces bruits que Barnabé décline sont bien ceux ambiants, que tous nous entendons à chaque instant.

3.Il en faut pour tous les goûts!

4.Illuminations féeriques

5.Illusions de courte dure Cf. Répits

6.Images de marque Cf. Journée de tous les dangers

7.Images du jour Cf. Héros

8.Images insoutenables (Cf.Suspenses), images virtuelles

9.Imaginations au pouvoir

10.IMMOBILISMES

Tous ces bruits dans lesquels nous baignons à ce point qu’il n’en sont plus décelables, il convenait d’abord, pour en faire entendre à nouveau la terreur qu’ils proclament, d’en dresser liste. Déjà par cette seule juxtaposition ordonnée, leur terrible inanité, leur parenté de donneur d’ordre redeviennent décelables. Attirer notre attention sur eux en en dressant les listes est donc déjà utile. Mais comment encore en faire ressortir mieux la chape de plomb qu’ils font peser sur le langage qu’en leur opposant sur la page même leur plus exact contraire : la poésie.

Ma tu perchè ritorni a tanta noia?

perchè non sali il dilettoso monte

ch’è principio e cagion di tutta gioia? (Dante Alighieri)

Mais la poésie n’est pas ici (l’a t’elle seulement été autre part que dans l’esprit de ceux qui n’en lisent pas?) rêverie béate d’un ailleurs, geste rassurant vers l’éthéré. La poésie est un art de la guerre, dont le poète est sentinelle. Et chacun de ces gestes, chacune de ces citations que Barnabé, François et Jérémie opposent aux bruits ne fonctionnent jamais comme des échappatoires. Ils sont autant d’alertes. De corps à corps. En s’insérant entre les mots d’ordre, comme des coins, la poésie en dénonce le programme mortifère tout en le retournant contre lui-même.

/ J. a noté, à la rubrique ENFANTS : « Un enfant meurt de faim toutes les 8 secondes » / J’ai écrit cela en 36 secondes. Durant ce temps, 4 enfants sont morts de faim sur la terre, leur berceau. La mort du 5ème est intervenue avant la fin de : « J’ai écrit ». Où vivaient-ils, quel âge avaient-ils, comment s’appelaient-ils, ces 5 enfants?

Sans jamais faire des outils de la mise en abyme un artifice creux, Jacques-Henri Michot s’en saisit pour attester de la continuité et de la collectivité de toute création, comme de toute rage qui la porte. Et réaffirme, avec force et subtilité, qu’à moins de se laisser assourdir par ces bruits, nous ne pouvons nous passer du poète. Encore faut-il que ce dernier n’oublie jamais que son rôle est souvent moins de dire que de faire entendre…

vous allez devoir affronter un risque majeur : celui d’étouffer, à l’ « Aube du Troisième Millénaire », dans la jungle touffue des Bruits.

Jacques-Henri Michot, Un ABC de la barbarie, 2014, Al Dante.

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