Vieux Brol 22 : « Illusions perdues » d’Honoré de Balzac.

 

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

 

-Monsieur, j’ai un recueil de poésie…

-De la poésie, s’écria Pochon en colère. Et pour qui me prenez-vous?

 

Tout dans ces deux mondes [le littéraire et le politique] est corruption, chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.

L’écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les nouveaux venus que ne l’est le plus brutal libraire. Où le libraire ne voit qu’une perte, l’auteur redoute un rival : l’un vous éconduit, l’autre vous écrase.

Il n’y a pas une vertu qui ne soit doublée d’un vice. La littérature engendre bien les libraires.

La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui.

Tout journal est une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus.

En effet le commerce de librairie dite de nouveautés se résume dans ce théorème commercial : une rame de papier blanc vaut quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou cent écus.

Paris est en quelque sorte la Belgique de la province : on y trouve des retraites presque impénétrables, et le mandat de l’huissier poursuivant expire aux limites de sa juridiction.

Je ferais le mal comme je viens de le faire ici, avec les meilleures intentions du monde.

Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843, La Pléiade. 

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La douche. La suite.

 

Bon, si vous nous avez lu, sur Facebook, ou via d’autres ondes, ces derniers jours, vous aurez remarqué qu’il y était abondamment question de douches, de sans abri, de détecteur de mouvement, d’aménagement floral, de démontage, de grogne, de honte, etc… Pour ne pas nous répéter, on vous renvoie au premier épisode : premier épisode.

Le détail du second épisode (la lettre de madame Lalieux et notre réponse) est ci-dessous.

En résumé : Désemparés par une situation à laquelle ils ne savaient plus comment répondre, des gens ont commis une grosse boulette. Sans trop savoir de quoi il en retournait, leur cheffe a commis une autre grosse boulette. Se rendant compte de ces deux grosses boulettes – peut-être nos doléances, multiples et diverses, y ont-elles aidé – l’Échevine a décidé de « démanteler le dispositif inapproprié ».

Tout cela (et les exemples sont légion) nous rappelle, si besoin en était, à notre vigilance bienveillante mais déterminée.

Merci à tous.

 

Messieurs,

J’ai bien reçu votre message ci-dessous et à vrai dire serais disposée à y adhérer pour une grande part.

Je partage comme vous une profonde révolte contre la pauvreté et combat, avec les armes qui sont les miennes, le libéralisme sauvage qui la produit. Je n’ai pas LA solution qui permettrait de l’éradiquer mais je pense que de nombreuses initiatives prises, notamment par la Ville de Bruxelles, y contribuent.

Le Musée des Egouts a rouvert ses portes en novembre 2015 et connait depuis lors un certain succès grâce notamment à une équipe, réduite mais motivée, qui y assure un accueil de qualité. Mais la vie de ces employés n’est pas facilitée par la présence souvent pacifiques, parfois agressive, de familles entières qui y campent et y vivent dans des conditions indignes et pour tout dire, épouvantables. Chaque matin, les gardiens, anciens égoutiers reconvertis, demandent gentiment à ces personnes de quitter les lieux pour permettre l’accueil des visiteurs. Il y a quelques mois, l’un d’eux a subi un burn out dont il souffre toujours. A plusieurs reprises, la cellule spécialisée de la police, accompagnée des services sociaux de la Ville, a pris en charge ces familles. Ces mêmes familles ou d’autres y reviennent inlassablement. Certes, vous avez raison, ces faits témoignent d’une certaine impuissance des autorités à éradiquer les problèmes sociaux. Doit-on pour autant considérer que cet emplacement a vocation à accueillir ces familles aussi longtemps que nos villes connaitront le phénomène des sans-abris ? Doit-on se résoudre à fermer un musée, ou pourquoi pas, un centre culturel, une administration, un commerce, parce que d’aucuns considèrent qu’un sans-abri ne peut être déplacé ? Je ne le pense pas. Raison pour laquelle, après avoir organisé ces opérations avec les services sociaux, j’ai donné mon accord pour l’installation de bacs de plantes sur les marches des pavillons d’octroi qui abritent le musée.

Venons-en maintenant à ce dispositif de sprinklage. Jamais je n’ai donné mon accord à la pose de ce dispositif, qui s’est décidé entre différents services administratifs, et j’en ai été informée par un article dans la presse après que les équipes des musées m’aient informées qu’elles avaient répondu aux questions de médias. Moi-même sollicitée par une journaliste, et sur base d’un compte rendu oral, rapide et il est vrai sommaire, j’ai couvert et repris leurs propos parlant d’un dispositif d’arrosage. Ce n’est qu’ensuite que j’ai appris que le mécanisme était muni de capteurs et se déclenchait au mouvement, ce qui bien entendu rend absurde l’explication donnée. J’ai dès lors demandé l’arrêt complet du système le temps de me rendre sur place et de comprendre plus précisément la situation. C’est aujourd’hui chose faite et je vous informe que j’ai demandé le démantèlement de ce dispositif inapproprié.

Pour être complète, et ayant l’habitude d’assumer mes prises de position, j’estime cependant que cela ne clôture pas cette triste histoire. Je continue à penser que les sans abris n’ont pas leur place à cet endroit , qui est d’ailleurs une issue de secours, et que ce n’est pas aux équipes du musée à devoir gérer ce type de situation. J’ignore encore ce que nous pourrons faire mais ma volonté reste de trouver une solution, dans le respect de tous, les sans-abris comme les travailleurs.

Restant à votre écoute, je vous prie de croire, Messieurs, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Karine Lalieux

 

 

Madame,

 

C’est avec soulagement que nous pris connaissance de votre décision de démanteler le mécanisme incriminé. Nous vous avouons également être soulagés d’apprendre que vos « explications » étaient le fruit d’une méconnaissance des agissements d’une partie de votre administration.  Le seul fait d’envisager le contraire – qu’une autorité ait pu diligenter un procédé aussi inique, puis décidé de la couvrir aussi grossièrement –  faisait froid dans le dos. .. Nous espérons bien que ce démontage sera complet et qu’aucune trace n’en sera plus visible. Car sa fonction, faire fuir, opère autant par la menace qu’il fait peser et le symbole d’exclusion qu’il institue qu’en déversant des litres d’eau.

Sur le fond, croyez bien que nous comprenons parfaitement le désarroi qu’a pu ressentir le personnel du Musée.  Notre empathie n’est pas à géométrie variable. Ce désarroi n’est ni plus ni moins que celui dont, tous, nous pouvons faire l’expérience au contact obligé de l’extrême pauvreté. S’il permet cependant de comprendre même la mise en œuvre de cette « solution », il ne la légitime bien entendu jamais.

Nous comprenons également que vous ne souhaitiez pas voir, aux abords d’un Musée dont vous avez la charge,  l’image de celui-ci souillée par les signes de la misère. Comme personne ne désire côtoyer celle-ci au quotidien. Cependant, réfléchir la ville et en organiser l’aménagement en en expurgeant de fait les plus fragiles, ne fût-ce qu’en cartographiant les zones où ils seraient tolérés, celles où ils ne le seraient pas, n’est JAMAIS une solution. Non seulement parce qu’un quelconque cadastre de tolérance ou tout aménagement conçu dans ce but (un banc bombé, des plots, des grilles, des bacs de plantes…), suffit à déshumaniser la frange la plus exposée de notre collectivité. Mais aussi car ce rejet mécaniste et indiscerné conforte l’autre part de cette même collectivité dans un égoïsme d’autant plus mortifère qu’il n’est plus même conscient. Voir les plus fragiles d’entre nous devrait fonctionner comme une piqure de rappel, douloureuse mais nécessaire, nous enjoignant à comprendre que, sans doute, si nous en voyons les signes, c’est que nous n’en faisons pas encore assez dans notre lutte contre ce qui cause leur détresse. Cacher le pauvre, c’est l’oublier. Cacher le pauvre, c’est oublier que ce « nous » n’a pas grande valeur sans ce « lui ». Construire la mise à l’écart du miséreux, c’est s’exonérer, à moindres frais pour « nous », au prix incommensurable de sa dignité pour « lui », d’agir sur les causes de la misère. Rien, selon nous, de plus contraire à la mission du service public.

Nous vous prions d’accepter, Madame l’Échevine, l’expression de nos sentiments distingués.

 

Emmanuel Régniez

Emmanuel Requette

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La douche et la bêtise crasse…

 

Hier, nous tombâmes là-dessus : un système d’arrosage pour faire fuir les sans-abris.

C’est peu dire que nous devînmes tout rouge de colère… Car, non contents de faire fuir le plus fragile d’entre nous à coup d’aménagement floral – la belle excuse qui eût déjà suffi à notre courroux -, on double cette mesure inique d’une bêtise crasse. Au symbole de la douche, déjà historiquement très porteur, que l’on enrichit d’un nouvel aspect, on y ajoute le mépris le plus complet pour l’intelligence de l’interlocuteur. Comment accepter que sous le déguisement vaseux d’une rhétorique à laquelle personne ne peut concéder la moindre once d’honnêteté, on traite le miséreux comme un vulgaire nuisible? Comment tolérer que le service public s’ingénie à construire des moyens mécaniques et automatiques (là aussi, l’histoire est lourde!) de rejet du pauvre alors qu’il lui revient de lutter contre les causes de la pauvreté? La vue de la misère est toujours confrontante, dure, pénible. Elle nous rappelle nos limites. Nos responsabilités parfois. La fuir est souvent lâche. Construire de quoi la cacher, dans le mépris de la dignité de ceux qui en souffrent, est criminel.

D’où cette missive, envoyée ce jour.

Si vous voulez vous y joindre et ajoutez votre nom ci-dessous ou dans les commentaires, n’hésitez pas!

 

 

A madame Karine Lalieux, Échevine de la propreté publique et de la culture de la Ville de Bruxelles

 

Madame,

 

Nous venons ces derniers jours d’apprendre que votre administration avait fait installer aux portes du Musée des égouts de la ville de Bruxelles, dont vous avez la charge, un système qu’il convient bien d’appeler « anti-sdf ». Comment nommer autrement de lourds bacs de plantes placés aux lieux mêmes qu’occupaient des familles sans-abris ? Quelle autre dénomination lui donner alors que cette installation, leur interdisant déjà d’occuper « commodément » ce lieu déjà bien précaire, fut doublée d’un système d’arrosage déclenché par détecteur de mouvement ?!?!?

Force est de reconnaître que votre « explication », au mieux, méconnaît grandement les mécanismes les plus élémentaires de la biologie – non, une plante nécessitant de l’eau ne l’indique nullement à ce qui l’entoure en bougeant –, au pire, les connait trop bien – oui, un Rom que l’on désire faire fuir de cet endroit  aura toujours un peu de mal à se reposer sous une pluie que le moindre de ses mouvements déclenche. A la honte que représente cet « aménagement », vos propos ajoutent celle d’une indigente hypocrisie.

Nous vous saurions dès lors gré de bien vouloir faire retirer cet aménagement honteux au plus rapidement. A défaut, il va de soi que nous sommes prêts à nous en charger nous-mêmes et à en faire la publicité.

Nous ne pouvons accepter que notre ville devienne un espace chargé des signes du refus de l’Autre. A fortiori quand cet Autre est le plus démuni d’entre nous et que celui qui en veut faire disparaître les moindres traces est celui-là même que la collectivité a désigné pour prendre en charge la misère qui en est la cause. C’est contre la misère qu’il convient de lutter, non contre ceux qui la vivent au jour le jour.

Nous vous prions d’agréer, Madame l’Échevine, l’expression de nos sentiments distingués.

 

Emmanuel Régniez

Emmanuel Requette

 

Et trois jours plus tard : la solution

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Le panda rouge, le stock et le jardin.

 

Prenez l’être le plus « mignon » auquel vous puissiez penser. Un chaton, un hamster, un dauphin, un panda rouge, un nouveau-né (défripé). Par exemple. Faites lui subir les pires avanies. Épuisez sur lui vos idées les plus perverses. Torturez-le, déchiquetez le. A feu doux, maintenez en lui un fifrelin de vie qui puisse juste témoigner de sa souffrance. On défie alors quiconque apercevra dans ces moments l’être miaulant ses douleurs, bavant ses miasmes et empuantissant l’atmosphères de ses sucs, de se défaire d’un mouvement de répulsion. Hé bien, en 2017, la littérature, c’est un peu ça…

En crise depuis de nombreux mois maintenant, le secteur du livre, inquiété dans son ensemble par cette colossale baisse de chiffre d’affaires (à deux chiffres tout de même), semble, pour partie, s’être libéré de toutes contraintes pour « prendre le problème à bras-le-corps ». Et, dans l’optique des joyeusetés de septembre, cela nous vaut de constater, s’il en était encore besoin, que l’être humain acculé, ne pouvant donc reculer, ne recule décidément devant rien. Modeste tour d’horizon…

–  L’éditeur (et l’auteur) en danger croit mordicus que l’excès est propice à survivre. Comme le supplicié s’accroche à ses grincements de dents, l’auteur (et l’éditeur) en sursis s’accroche à ses métaphores  :

J’ai encore sur mes lèvres carbonisées le goût des siennes – c’étaient des lèvres douces et tendres comme la chair des papayes, elles avaient la couleur rose du jus de grenade et le goût de noisette des graines de sésame qui parsèment les petits pains du matin et qu’elle aimait lécher le soir sur les doigts de ma main

la mer était très salée, mais déjà douce et tiède, sirupeuse : on aurait dit un mélange de miel et de lait dans lequel une salière géante se serait déversée

A vingt et un ans, à peine dépucelés de l’entrejambe, on était encore puceau de l’horreur.

Un siècle inconnu piaffait d’entrer dans l’histoire et de se faire un nom.

Pourquoi ne suis-je pas en toi, là, tout de suite, maintenant, tout au fond, bien au fond, mon épée de Zorro dans ton fourreau?

Ces quelques subtiles métaphores arrachées à la littérature septembrienne démontrent (attention, nous aussi on peut s’y coller lourdement) que la planche de salut est souvent glissante et que, seul, le nom de la tête de nègre ou du pet de nonne n’en donne pas le goût. Autrement dit l’excès d’une forme, plutôt que dissimuler un fond, en révèle souvent magnifiquement l’indigence.

–  L’éditeur acculé sait aussi faire feu de tout bois. Ne pouvant plus se contenter de la qualité seule des pages noircies par ses « poulains » pour les fourguer au public de la rentrée, il cherche à « teaser ». Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une bonne « bande-annonce » :

Bande-annonce stock.

Non content d’y apprendre que Eric Orsenna est aussi un acteur manqué, qu’un auteur a des horaires pour écrire, que la dernière phrase d’un livre c’est « comme une petite mort », qu’écrire « c’est réinjecter de la vie dans la vie », que Simon Liberati écrit par ce « qu’il sait le faire » et « qu’au bout de sept romans, on peut dire qu’on est écrivain », non content d’apprendre toutes ces choses essentielles, donc, on y assiste surtout à une séance de poses d’une richesse rare. On se dit, après, que si c’est ça qu’on nous propose à – 14 %, à – 30 %, une bande-annonce Stock, c’est Youporn.

–  Enfin (un « enfin » tout rhétorique, car la liste est longue), l’auteur à l’agonie, se dépêtrant dans les ennuis financiers, ne pouvant compter comme avant sur de confortables royalties, se doit de « diversifier ses revenus ». Heureusement pour lui, si la vente est en berne, l’aura de « l’Auteur » et l’espoir « d’en être » demeurent. Ce qui permet à l’auteur aux abois de faire miroiter à l’aspirant-écrivain (qui, rappelons-le, ne pourra se dire « écrivain » qu’au septième pensum) la gloire d’être édité. Ce dont l’ultime réalisation se donne à voir dans cette merveille absolue. Car la pire erreur pour un écrivain, c’est « d’écrire à côté de soi ».

L’empathie pour qui meurt a ses limites. Dont l’une, essentielle à notre humble avis, est de le faire sans s’épancher. Le spectacle de l’agonie convulsive de cette littérature qui nous tient quand même un peu à cœur, nous donnerait presque envie de l’achever d’un rageur coup de talon…

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« Jours redoutables » de Christophe Manon & Frédéric D. Oberland.

 

Ça parle de la douleur d’être, de la fugacité des plaisirs, de ces jours où la peur pourrait nous submerger. Ça parle d’épidermes qui se touchent, s’épanchent dans des désirs dont ils savent l’illusoire. Ça parle d’inextinguibles souffrances. Ça parle de nos égarements. Ça parle d’épiphanies. Et ça en parle si bien que ça nous coupe toute herbe sous le pied.

tout cela toutefois est d’une grande beauté.

Christophe Manon & Frédéric D. Oberland, Jours redoutables, 2017, Les inaperçus.

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« Le monde à l’épreuve de l’asile » de Didier Fassin.

En 1976, l’OFPRA, Office français de protection des réfugiés et des apatrides, enregistra 18 478 demandes d’asile et prit une décision favorable dans 95 % des dossiers qu’il examina. En 2006, il reçut 26 269 demandes similaires et ne donna le statut de réfugiés qu’à 8 % des requérants.

La littérature asilaire serait presque devenue un genre en soi. Non, bien entendu, qu’on en fasse jamais trop pour attirer l’attention sur un phénomène aussi sensible, mais il faut bien admettre que, très souvent, la chose est fort convenue. Fort de quelques lectures édifiantes, d’une « expérience personnelle forte et bouleversante » (entendez : « je viens de passer quelques jours à Calais »), nombre d’auteurs se saisissent du sujet pour asséner qui un essai, qui un roman, enfilant rageusement les vérités définitives comme autant de perles. Faisant souvent fi du moindre pragmatisme ou d’un investissement intellectuel conséquent, la plupart de ces textes s’érigent sur des principes certes forts beaux mais au moins autant « fort peu travaillés ». Et, malheureusement, à défaut d’y consacrer le sérieux et la rigueur que devrait particulièrement mériter leur sujet, ils se trouvent quelques fois « donner du grain à moudre » à tous ceux que ce statu quo contente.

Comment échapper à cette immédiateté des émotions? Comment résister à l’urgence des sentiments?

Si la situation du chercheur, de l’écrivain, de l’essayiste, n’est jamais « pure », déconnectée de son sujet, en surplomb, et ne le sera jamais, elle implique cependant d’abord, en préalable à ce qu’elle prétend éclairer, la prise en compte de sa position même. Indignation militante, volonté universaliste, approche clinicienne, ethnologique, anthropologique, sociologique, politique… Ce n’est qu’à partir du moment qu’il aura, en toute honnêteté, reconnu et balisé ses liens à son objet d’étude que le chercheur pourra se donner l’ambition d’y revenir utilement. Autrement, il ne donnera à lire, au mieux, que l’expression involontaire d’une catharsis.

Didier Fassin place ici, dans ce très bref ouvrage, la question de l’asile sous le double éclairage de ses origines – celle du mot « réfugié » notamment – et de son histoire récente extra-européenne – par exemple en analysant le cap de l’Afrique du sud. Par cette « provincialisation » spatiale et temporelle de l’Europe, il permet d’une part de sortir le problème de certains de ces écueils conceptuels habituels mais aussi de rappeler la véritable répartition mondiale de celui-ci. Ce faisant, non seulement il donne à tous ceux qui ne se satisfont pas de l’impasse actuelle des outils imparables, mais aussi, il se sert de son sujet pour nous délivrer une remarquable et nécessaire leçon d’anthropologie. Et nous démontre – et besoin en est, plus que jamais! – que distanciation, rigueur et engagement, loin de s’exclure, s’épaulent toujours.

Les catégories de l’ordre juridique et du discours politique sont avant tout performatives au sens où elles n’énoncent pas une vérité qui préexisterait mais qu’elles la produisent en l’énonçant.

Didier Fassin, Le monde à l’épreuve de l’asile, Essai d’anthropologie critique, 2017, Société d’ethnologie.

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« L’esthétique de la résistance » de Peter Weiss.

 

Tout en courant de la gare du métro Schwarzkopfstrasse, par la Chausseestrasse jusqu’à la Pflugstrasse, tandis que hurlaient les sirènes et que me hélaient les responsables des blocs d’immeubles pour me forcer à descendre dans l’abri le plus proche, poursuivi par les sifflets à roulettes, une question me tourmentait et, tandis que les autos et les omnibus s’arrêtaient, que des gens se pressaient et disparaissaient dans les trous indiqués par les flèches blanches et que j’accélérais encore au premier tournant pour arriver à la maison, cette question attendait une réponse : et si toute cette activité avec les livres et les tableaux n’avait pas été en fin de compte une simple fuite loin des problèmes pratiques, accablants, la même fuite panique, éperdue que cette course sur le pavé brillant de pluie, jusqu’au porche à deux battants avec les montants sculptés, puis à travers la cour, jusqu’au logement froid et vide en haut de l’escalier. Et il me suffit alors de voir le linoléum aux lignes râpées et aux endroits endommagés où apparaissaient les aspérités du plancher, avec ses trajets tracés par les pas en direction du fourneau, de l’évier, de la porte de la pièce attenante, puis de jeter un coup d’œil dans la chambre où les pieds du lit avaient laissé des creux dans le revêtement du sol, pour ressentir une fois de plus ce qu’était la pauvreté et admettre que ce à quoi nous avions consacré nos efforts durant tant de nuits de veille et en éprouvant du vertige, n’était tout de même pas là pour nous. Mais ensuite, debout devant la fenêtre ouverte, tout au-dessus de l’enchevêtrement des rails, de la forêt de poteaux électriques sur le terrain devant la gare de Stettin, commença la résistance née de mon désespoir, et je me dis à ce moment même dans le vrombissement des escadres en manœuvre, que se préoccuper des richesses de la pensée, activité en apparence absurde dans notre pauvreté, constituait notre part du combat pour la survie et que les carrés de Giotto à Assise et Padoue et leur aridité stylisée étaient tout à fait à leur place dans nos pièces enduites de gris-vert.

L’esthétique de la résistance est le chef-d’oeuvre de Peter Weiss, et l’un des textes majeurs du 20ème siècle! Monumental pavé qui nécessita plus de dix années d’écriture, il met en scène des personnages fictifs ou réels, majoritairement communistes, souvent issus de milieux ouvriers, qui, dès avant la prise de pouvoir de l’infect moustachu jusqu’au dépeçage de l’Allemagne d’après-guerre, tentent de construire par tous moyens une opposition au fascisme et à toutes ses causes. On suit donc ces résistants (dont une très grande proportion de résistantes) dans l’Espagne des années trente, l’Allemagne des premières purges, le Paris des exilés, la Scandinavie des années 40, entre un internationalisme socialiste dont les dirigeants demandent toujours plus de signes d’allégeance et une machine fasciste qui se renforce jusqu’au délire meurtrier le plus abject. En parallèle avec ses vies risquées à chaque instant, le narrateur, un je sans identité certaine aux origines modestes revient sur ses rapports à l’art et à la relation viscérale qu’entretient selon lui acte esthétique et acte résistant.

Ce qui nous était toujours apparu comme l’impossibilité de l’art, de la création littéraire, était en réalité la condition même du travail qui rendait la vie possible.

L’esthétique de la résistance est… une esthétique de la résistance. Par delà cette tautologie, le titre du mastodonte de Peter Weiss contient son programme. Ainsi pour ce dernier l’acte esthétique est-il constitutif de l’acte de résistance. Non pas donc qu’une « bonne oeuvre d’art » serait dépositaire de ce qui s’oppose à quelque chose et une « mauvaise » non, mais bien qu’il n’y a d’art qu’essentiellement résistant. Cette consubstantialité allant par delà même la conscience. Ainsi en va-t-il par exemple de l’autel de Pergame. Intemporel chef-d’oeuvre sculpté célébrant la victoire des Olympiens sur les Chthoniens (et par métonymie celle des Attalides sur ses ennemis « barbares »), commandé, au 2ème siècle avant notre ère, par les dirigeants omnipotents de la cité de Pergame à des sculpteurs soumis, enfoui pendant longtemps puis exhumé pendant le 19ème siècle par des archéologues allemands en exploitant une main-d’oeuvre locale miséreuse, il est l’occasion, une fois ramené et exposé dans un Berlin déjà fasciste, d’y comprendre mieux sa propre condition pour un ouvrier aspirant au socialisme. Alors qu’elle est commandée par des vainqueurs, exhumée et exposée par d’autres qui s’en rêvaient les héritiers, l’oeuvre d’art contient toujours en elle le ferment de résistance qui la vit naître sous les coups de taille des mains esclaves, et que ressuscite l’œil de l’opprimé. N’en déplaise à qui opprime.

c’est seulement lorsque le verrou de sa cellule se referma avec fracas qu’elle fut désespérée de ce qu’elle dût accepter cette répartition des rôles, où celui qui avait choisi de résister devait porter des chaînes jusqu’à la fin des temps alors que l’autre, se contentant toujours de capituler, vivait à l’abri, content de soi.

Mais, en proposant une esthétique de la résistance, L’esthétique de la résistance se veut aussi la mise en oeuvre de son programme. En mêlant et démêlant les terribles histoires de ses personnages, en conjoignant rigueur d’une analyse esthétique fouillée et émotion de destins intimes, en faisant germer de l’ancien et de ce que l’on pensait connu, des moments d’une beauté sans nom, c’est, à son tour, à une véritable révolution esthétique que nous convie Peter Weiss. Nouvelle esthétique, nouvel art, qui comme tout ce qui est vraiment neuf, demandera un investissement conséquent de la part du lecteur. Nouvelle forme, nouvelle résistance, émergeant d’un terreau ancestral, dont germera à son tour, et encore et encore, pour qui veut et d’où qu’il provienne, les pousses toujours nécessaires d’une nouvelle résistance, d’une nouvelle forme.

L’important qui recouvrait tout de son ombre, ce n’était pas ce qui constamment volait en éclat et s’effondrait, c’était l’effort engagé pour tenir bon dans le vacarme, les cris et les râles.

Peter Weiss, L’esthétique de la résistance, 2017, Klincksieck, trad. Éliane Kaufholz-Messmer. 

Le bavardage sonore ci-dessus fut capté par le courageux Alain Cabaux sur les ondes de Radio Campus.

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« Ultime anthologie » de Idea Vilarino.

 

La pierre bleue

qui luit

reluit de mer

le voile rose violacé

de l’horizon clair

et la masse lugubre des pins.

Entre le poème qui ouvre le recueil et celui qui le ferme, la poétesse uruguayenne – devenue classique en son pays -, paraît nous guider, main dans la main, vers un nécessaire apaisement. D’une lumière provenant d’une source inattendue et reflétant son contraire, elle bascule lentement vers sa sereine absence. Jouant de l’ancestrale corde lyrique qui associe mort et amour, elle parvient, économe en moyens, prodigue en inventivité, à construire un univers formel dont l’extraordinaire profondeur n’a d’égale que sa générosité. La poésie d’Idea Vilarino est simple. Elle ne se hausse jamais sur un étal d’artifices. Elle s’offre à vous. Elle s’oppose à toute frénésie. Elle nous invite, plutôt qu’à y bâtir des leurres, à accepter qu’il n’y ait rien, que nous ne soyons nous-mêmes que des erreurs, que nos gestes mêmes ne soient qu’attente sans objet. Ainsi, libérés des fièvres agitées et bavardes de l’espoir, pourrons-nous nous laisser gagner enfin par l’agrément d’un silence rasséréné, cette autre appellation possible de la poésie.

Il fait noir pour toujours.

Les étoiles

les soleils et les lunes

et tous les débris de lumière

ce sont là de petites erreurs

saleté passagère

dans la noirceur splendide

intemporelle 

silencieuse.

Idea Vilarino, Ultime anthologie, 2017, La Barque, trad. Eric Sarner.

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« De la neige ou Descartes en Allemagne » de Durs Grünbein.

 

Maître, c’est bientôt sur vous qu’on réglera – les horloges.

Entre 1619 et 1620, Descartes séjourna à Neubourg, alors capitale du Palatinat-Neubourg, en Allemagne actuelle. Et c’est là, selon ses dires, que se révélèrent à lui les idées qui fondèrent par la suite la charpente de sa pensée. Durs Grünbein – dont on rappelle ici qu’il est l’un des plus importants auteurs allemands en exercice – s’empare de ce fait historique et fait dialoguer, dans une masure ensevelie sous la neige, le Maître et son serviteur, Guillot. La naissance du « je » cartésien, le froid, la guerre de trente ans, le rêve, l’amour très charnel de Guillot pour Marie : autant de sujets de conversation ou d’inquiétude qui émaillent leurs conversations. A cette première partie, souvent drôle et enjouée, voire même potache (même si elle est tempérée par les menaces qui pèsent déjà lourdement sur l’Europe) répond en contraste la seconde, très courte, où l’on retrouve un Descartes seul, isolé, dans son douloureux et mortifère exil suédois.

C’est une image déformée que tu peins là. Le philosophe –

Un bloc de glace qui garde, surgelée, la fragile plante qu’est la vie.

On a souvent tendance à associer au penseur français les opinions mêmes que se forge de lui, sans le lire, le plus grand nombre. Un être froid, « clinique », une pensée désincarnée, essentiellement duale, établissant le machinisme en idéal. En gros, un désenchanteur, un penseur épris de mécanisme, et rêvant d’y contraindre le réel, plutôt que cherchant de l’expliquer par ce biais.

En montrant un Descartes engoncé dans le réel jusqu’au cou, avec tous ses miasmes, ses désirs, ses pulsions, et s’y montrant bien, Durs Grünbein rompt radicalement avec cette vue bien réductrice. Dans ces dialogues passionnants – qui ne sont pas rappeler ceux animant d’autres couples mythiques de la littérature – il démontre qu’une pensée aussi grande que celle du philosophe français ne pouvait sourdre que d’une conscience pleine et ouverte sur le réel.

Point proche de Dieu, dans la chute des flocons s’enflamme

L’existence… Pour un instant, l’homme dans la neige

Est à son image, il avance d’un pas lourd, et porte en soi l’univers,

Avant que le temps ne l’avale, lui, le paysage et que son appel ne se perde.

Ni poésie, ni essai historique, ni essai philosophique, ni théâtre, ni « prose poétique », car ne se laissant réduire à aucun genre, De la neige ou Descartes en Allemagne s’affirme comme l’une de ces œuvres hybrides et essentielles venues d’Allemagne qui permettent de jeter un regard neuf sur les possibilités qu’offre le langage.

Durs Grübein, De la neige ou Descartes en Allemagne, 2017, Grèges, Trad. Françoise David-Schaumann & Joël Vincent.

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« Les Combarelles » de Michel Jullien.

 

Les théories s’éteignent les unes après les autres quand les grottes demeurent.

Si on s’intéresse à « l’art pariétal », il faut admettre que c’est souvent ou pour lui-même exclusivement ou par ce que cet intérêt éveille dans un cadre historique étriqué. On se pose alors surtout les questions du pourquoi de ces images : le (ou la) peintre était-il le (ou la) « chaman » du clan? L’image peinte avait-elle une fonction propitiatoire? Y est-il question de « sacré »? Etc. En sus des questions techniques, au demeurant passionnantes, les images de ces grottes ornées nous renvoient bien plus souvent sur le terrain des raisons et conditions de leur production que sur celui de « l’analyse » de l’image proprement dite. Michel Jullien, pour notre plus grand plaisir, a désiré y revenir.

Dans La parole en archipel, [René Char] nous dit : « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir. » Les Combarelles en sont là, elles vivent, d’un sort un peu las, prolongeant une mémoire qu’on aurait crue infaillible.

Que cela veut-il dire qu’un président élu s’octroie le privilège d’aller, en petit comité, respirer l’air ultra protégé d’une caverne fermée à tout autres poumons pour des raisons de conservation patrimoniale? Que consacre cette quasi absence de représentation humaine dans l’art des magdaléniens en regard du message anthropocentriste du programme Voyager? En prenant des biais inattendus, érudits, drôle parfois, mais toujours pertinents, l’auteur retourne bien aux images pariétales elles-même ainsi qu’aux conditions de leur réception actuelle. Et, à travers ces détours, éclaire l’obscurité de ces grottes d’une lumière neuve.

Les grottes ornées ne sont pas des musées tout faits, ce sont des tirelires.

Ce livre, richement et impeccablement illustré, n’est pas un énième livre sur les « grottes ornées » ou sur les « hommes des cavernes ». Avec humour, érudition et générosité, rappelant de facto cet étrange mélange de proximité et d’éloignement qui nous lie à notre ancêtre et nous en distingue, il nous convie à une remarquable, ludique et nécessaire leçon de regard.

Et lorsque je regarde, je vois ce qu’on ne voit pas.

Michel Jullien, Les Combarelles, 2017, l’écarquillé. 

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