islamophobicwashing

Ce lundi soir 03 juillet, à Anderlues, riante commune non loin de Charleroi en Belgique, une jeune femme voilée se faisait violemment agresser par deux hommes pour la seule et unique raison qu’elle portait un voile. L’acte est clairement islamophobe. Tout indique qu’il est dirigé contre ce que l’on nomme « l’allochtone », ce qu’il représente et la façon dont se le représente l’inconscient collectif. Tout cela, c’est du fait. De l’incontestable.

Hier, à la chambre des représentants, questionnée sur le sujet, Madame Zuhal Demir, secrétaire d’état à l’égalité des chances, « jeune femme issue de l’immigration étiquetée NVA »* a précisé qu’un plan allait « enfin » – sous-entendu « grâce à elle et son parti » – pouvoir voir le jour. Alors qu’elle s’est refusée en séance plénière à qualifier l’agression, elle a cependant tenu à préciser que :

Ce plan visera non seulement le racisme entendu dans sa forme classique mais également le racisme dont les «  autochtones  » peuvent être victimes de la part d’«  allochtones  », la trop faible participation au marché de l’emploi des femmes d’origine étrangère ou encore le harcèlement dont certaines sont les victimes en raison de leur habillement «  trop occidental  ».

Difficile de se montrer rétif à un tel programme. Protéger qui que ce soit contre ce que peut susciter l’expression de sa différence est plus que louable. Quant à profiter d’une énième agression qui touche une représentante d’une communauté déjà pas mal stipendiée pour déclarer envisager des mesures aptes à endiguer l’acte inverse… C’est, comment dire, un peu borderline, non? Du genre : « ouais bon, y en a une qui se fait lacérer au couteau parce qu’elle porte un voile et donc qu’elle est « arabe », c’est pas top top, mais bon, quand même hein, tout le monde sait bien que c’est les « arabes » qui sont coutumiers du fait », ou alors : « on sait tous combien il est difficile, voire dangereux, dans « certains quartiers »** de se promener en short ou en jupe, faut pas s’étonner que certains se rebellent », ou alors pourquoi pas : « si l’arabe voilée est voilée c’est parce que sa communauté l’oblige à porter un voile et aussi elle l’empêche de travailler et si elle travaillait elle se serait jamais retrouvée à se balader à Anderlues avec un voile à cette heure-là »…

Alors, oui, évidemment, tout ça c’est pas dit. Comme aussi, ne sont jamais nié les faits. On ne dit pas que cela n’a pas eu lieu. Comme on ne revient pas sur les circonstances. On se contente de n’en rien dire vraiment. On ne nomme pas. Plus fort encore : on ne nomme pas l’acte qui a eu lieu – l’acte islamophobe, l’acte de « l’autochtone » contre « l’allochtone » -, on en fait l’occasion de nommer ce qui, à ce moment-là, n’a pas eu lieu – l’acte « anti-blanc », l’acte de « l’allochtone » contre « l’autochtone ». Et ainsi, on fait mouche deux fois : on invisibilise l’acte réel, qui a bien eu lieu, et on actualise celui qui est fantasmé. L’arabe agressé devient l’occasion de renforcer la chimère de l’arabe agresseur. En toute décontraction, le voile déchiré devient ainsi l’occasion de défendre le port de la chemise brune. C’est dégueu. Mais c’est super efficace…

*l’islamophobicwashing n’est jamais aussi efficace que quand il est pratiqué par une « jeune femme issue de l’immigration étiquetée NVA ». La NVA, parti qui oeuvre activement au retour de la chemise brune, l’a très bien compris.

**le « certain quartier » est majoritairement « arabe », « turc », « maghrébin »…

***Oui oui, on sait. Ce blog est censé être en vacances. Mais bon…

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Cadeau.

Depuis 6 ans maintenant, nous vous tenons informés via ce blog des essais, des romans ou des recueils de poésie qui se dégagent naturellement de la production éditoriale actuelle. Sans consensualisme (on l’espère) ni élitisme (on l’espère aussi, même si on sait très bien que là, on ne fera pas l’unanimité…), notre objectif n’y est autre que de vous avertir de ce qui s’édite de mieux de nos jours. Parfois aussi, rarement, nous profitâmes de la notoriété inattendue de cet outil pour donner libre cours  à l’une ou l’autre de nos indignations. Ce qui ne fut pas sans résultat. Aujourd’hui, ce blog fut visité plus d’un million de fois. Ce qui fait un sacré paquet… On ne sait s’il faut nous en réjouir (ça veut peut-être dire qu’on est pas inutile) ou s’en inquiéter (si c’est utile de nous lire, ça veut aussi peut-être dire que c’est parce que ce qu’on écrit n’est plus lisible ailleurs). Le temps est venu de prendre un peu de repos (sur le blog hein, la librairie, elle, reste bien entendu ouverte comme d’habitude). Ce sera l’occasion pour nous de se concentrer sur d’autres tâches : conseiller des clients en restant attentif au tour de France et à la coupe du monde de Football, remplir des dossiers de demandes d’aides à l’édition et/ou à la traduction, traduire de la poésie néerlandaise, tenter de comprendre comment un gars qui dit qu’il est « de gauche » en arrive à commander ses livres sur Amazon et/ou à circuler en Uber, traduire de la prose américaine, replonger dans le mécanisme passionnant d’attribution des aides à l’édition de la Fédération Wallonie Bruxelles, lire des services de presse de la rentrée littéraire, ricaner en lisant des services de presse de la rentrée littéraire, s’extasier en lisant des services de presse de la rentrée littéraire, faire des livres, lire et relire tout Aristote, maintenir la forme pour le Tuscany Trail et la Frend Divide de l’année prochaine, contempler les engins de chantier qui vont bloquer la rue pendant six mois… Bref, le blog (et le blog seul hein, la librairie, on le répète, reste bien ouverte comme d’habitude) ferme pour un mois.

Mais comme on est gentil et qu’on désirait vraiment vous remercier d’une fidélité à laquelle on ne s’attendait pas (et qu’on n’est pas sûr de mériter), on vous donne à lire ici un inédit absolument splendide d’Adelheid Duvanel dont le prochain recueil, Anna & moi, sort ce 21 août 2018, chez Vies Parallèles bien sûr, traduit par Catherine Fagnot bien sûr! Qui, comme toute l’oeuvre de l’immense suissesse, est à lire un minimum de deux fois…

 

Sansmoi

            Le jeune homme essaie de prendre pied dans la nouvelle ville. Au café, il dit souvent : « Sans moi » quand ses collègues conviennent de quelque chose. On l’appelle bientôt Sansmoi ; on oublie son véritable nom. Après chaque phrase qu’il prononce, Sansmoi est pris de crainte et d’effroi : il est persuadé qu’il ne pourra plus dire une phrase de sa vie. Parler le fatigue : il doit reconstituer son âme image par image. Mais ses images sont vagues, confuses. L’arbre dénudé danse dans le vent froid. Sansmoi est debout devant la baie vitrée, le coude levé, le verre de bière à la main. Dans la rue, la lampe qui se balance à un fil soudain s’allume : il est cinq heures et quart. Une demi-heure plus tard, il fait nuit et le tramway fait entendre sa cloche. « C’est oppressant, tout ce que tout le monde attend de moi », dit Sonja au fond de la pièce en tirant violemment sur sa manche. Sansmoi veut qu’elle soit maternelle avec lui : par mère, il entend une femme aux pieds enflés qui porte de petites pantoufles. Il essaie de faire savoir à Sonja qu’il est presque aveugle et presque sourd, mais elle n’en croit rien. Bien qu’il ait loué un grand appartement, Sonja n’est pas autorisée à vivre chez lui. Elle s’occupe de son ménage et couche à l’occasion avec lui, mais il ne permet pas qu’elle passe la nuit là. Sonja demanda un jour dans quoi il travaillait : « Piscine », répondit-il. Elle s’imagina qu’il était maître-nageur, un de ces hommes qui font les cent pas le long du bassin en surveillant les nageurs, pour sauter illico dans l’eau et sauver quelqu’un qui serait en train de se noyer. Mais Sansmoi ne fait pas partie des sauveteurs : il construit des piscines. Quand elle s’aperçut de son erreur, Sonja fut déçue. On entend un craquement dans le mur. Sansmoi est toujours immobile à la fenêtre. Sonja, qui n’a pas le droit d’allumer la lumière, vacille soudain et heurte violemment du bras la porte de l’armoire, qui s’ouvre. En fait, Sonja voudrait dire : « Je suis enceinte », mais elle remet sans cesse cela à plus tard. Elle craint que son ami ne lui dise : « Sans moi. »

 

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« Gramophone, Film, Typewriter » de Friedrich Kittler.

 

Certains livres vous arrivent tout neuf entre les mains déjà nimbés d’une très longue et flatteuse histoire. Publié en Allemagne en 1986 (traduit en 1999 en anglais…), Gramophone, Film, Typewriter est tout de suite devenu un classique incontournable, non seulement de l’histoire et de la théorie des médias, mais aussi de la littérature.

Comme son nom l’indique bien, le livre de Friedrich Kittler s’intéresse à ces trois inventions techniques majeures que sont le gramophone, le film et la machine à écrire. Mais, au lieu d’en écrire l’histoire classique et linéaire (qui a inventé quoi à quel moment), l’auteur s’ingénie à mettre des bâtons dans les roues de l’ « histoire à papa » : le gramophone est d’abord un prolongement de l’organe oculaire qui, par après, permet à des « écritures sans sujet » d’émerger ; le film, s’enracinant d’abord dans les paradigmes de l’écrit, lui impose ensuite ses propres schèmes ; la machine à écrire dont on croit qu’elle modifia d’importance les rapports homme-femme, contribua à renforcer les fantasmes qu’on la voyait bien combattre. Chez Kittler, rien n’est simple…

La mécanisation prive les individus de mémoire et met en place une salade de mots qui n’aurait jamais pu être prononcée dans les conditions de monopole de l’écriture. […] avec l’invention d’Edison, l’époque de l’absurde, notre époque, pouvait commencer.

Dans Gramophone, Film, Typewriter, il ne s’agit pas de dresser l’histoire de média, de techniques et des interactions que ceux-ci ont pu avoir avec le réel, mais de faire émerger de celui-ci ce que la technique en a fait et, surtout, de ce qu’elle continue à y modifier.

Les chansons rock chantent directement le pouvoir des média qui les porte.

Alors que nous croyons, prétentieux que nous restons, façonner nos outils médiatiques et techniques, nous oublions combien ceux-ci nous fabriquent. L’oubli tranquille dans lequel nous paissons venant alors lui-même renforcer d’autant la main-mise du média. Et c’est alors jusqu’à l’amour ou le bonheur – et non plus seulement l’idée que l’on s’en fait – dont les modes opératoires viennent à dépendre des médias qui prétendaient juste l’exprimer.

Le bonheur des média est la négation de leurs dispositifs matériels.

Dans cette oeuvre capitale, dont le procédé formel est aussi original que ce dont il témoigne (raison pour laquelle le même livre est appelé « roman » dans sa version anglophone), c’est à un véritable travail de sape aussi subtil que radical auquel se livre l’auteur. Travail de sape dont l’image que renvoient de nous les objets que nous croyons ne faire que fabriquer ressort profondément bouleversée. Travail de sape qui bat en brèche le monde romantique de l’omnipotence de l’écrit dans lequel nous nous plaisons à croire reposer encore. Un travail de sape qui désenchante, donc. Qui nous extirpe de l’émerveillement dans lequel le média technique nous maintient.

Le concept nietzschéen d’inscription, tombé aujourd’hui au rang de métaphore fourre-tout dans la philosophie post-structuraliste […] désigne le tournant atteint lorsque les techniques de communication ne peuvent plus être rapportées aux êtres humains parce qu’elles ont elles-mêmes, tout à fait à l’inverse, façonné les êtres humains.

Friedrich Kittler, Gramophone, Film, Typewriter, 2018, Presses du Réel, trad. Frédérique Vargoz.

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« Rapport sur les inégalités mondiales », Collectif.

L’objectif du Rapport sur les inégalités mondiales 2018 est de contribuer à un débat mondial mieux informé sur les inégalités économiques en apportant à la discussion publique les données les plus récentes et les plus complètes.

Introduisez maintenant l’économie lors d’une discussion, arrosée ou non, et vous vous retrouverez sans doute en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire irrémédiablement coincé entre l’étau de positions aussi clivées que fermement défendues. Ce qui nous étonne (depuis longtemps, certes, mais plus encore de nos jours, la masse concrète d’informations disponibles n’ayant eu de cesse d’augmenter) c’est non seulement l’absence totale de données étayées sur lesquelles les contradicteurs basent leurs hurlements (car oui, souvent, ça hurle), mais aussi, et surtout, la tranquillité qu’ils affichent quand on leur fait constater leur incurie. Comme si une position était d’autant mieux défendable qu’elle s’enracinait plus profondément dans l’éther. A l’heure de l’information partout et tout le temps disponible, il semblerait parfois que l’information vérifiée soit devenue l’ennemi de la conviction plutôt que ce qui la forge…

Le caractère indispensable de ce livre est bien là. Il permet à tout le monde* de disposer, sur un sujet à la fois précis et transversal, des informations vérifiées et vérifiables, ainsi que leur mise en perspective. « Tout le monde », car il n’est nul besoin de posséder à fond le jargon et les diplômes d’un économiste chevronné pour saisir la teneur de ce qui y est décodé. Pour qui en douterait, la synthèse est placée au début! « Vérifiées et vérifiables » car tout ce qui y est précisé et résumé, avec clarté et rigueur, est tiré de données qu’il est possible de consulter librement via le net. « Mise en perspective » car les données brutes ne sont que peu de chose sans le savoir qui les articulent.

Ce rapport est bien ce qu’il prétend être : un « rapport ». Il n’est ni un « constat », qui se contenterait d’emmagasiner dans l’espace d’un livre des données sans mettre en évidence ce qui les relie, ni un « programme », qui picorerait dans une immense masse d’informations de quoi faire plier le réel selon ses a priori. Il n’est bien qu’un « rapport ». C’est-à-dire quelque chose de concret, de réel, de palpable, de partagé. Un point de départ commun. Et, contrairement à ce qu’on entend souvent ici ou là, il nous parait être, précisément parce qu’il n’est QUE cela, ce dont nous avons le plus urgemment besoin.

Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thoams Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman (coordinateurs), Rapport sur les inégalités mondiales, 2018, Le Seuil & World Inequality Lab.

*  « tout le monde » inclut l’islamo-gauchiste, le bobo, le fascîîîîîîîste, le néo-libéral, etc. bref tous ceux que nous nommons parfois moins selon ce qu’ils sont que nous ne contribuons, ce faisant, à les faire correspondre toujours un peu plus au vocable dont on les affuble… Ah le langage! Ce truc propitiatoire!

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« Que ferai-je quand tout brûle? » de Antonio Lobo Antunes.

 

Maintenant que mon père est mort j’aimerais savoir ce qu’il était, mais je ne sais pas. Je ne sais pas. J’ai beau tourner et retourner le problème, la réponse est je ne sais pas. Tout me paraît si compliqué, si bizarre : un clown qui était en même temps un homme et une femme ou tantôt un homme tantôt une femme ou parfois une sorte d’homme parfois une sorte de femme

Le père, Carlos, clown de cabaret, travesti à la poitrine gonflée qui ne sait comment être père ou époux et qui collectionne les amants. Judite, la mère, obsédée par les mimosas, alcoolique qui noie sa peine et ses désillusions dans les bras de qui lui paie à boire. Rui, le jeune amant. Helena, la tante naïve et aimante. Couceiro, l’oncle érudit et tendre. Et Paulo, le fils, drogué, qui tente de reconstruire, au travers d’une conscience chahutée, les souvenirs et les sentiments de sa vie de tragédie.

ce que je veux vous dire madame Aurorinha c’est que même si vous êtes vieille, même si vous êtes malade, même si vous ne pouvez plus bouger laissez-moi m’asseoir un moment contre ce mur éboulé, m’asseoir un moment par terre, allumer le briquet, trouver l’aiguille, aidez-moi à serrer le garrot autour de mon bras, à presser le piston et ensuite, si ça ne vous ennuie pas, restez un moment près de moi jusqu’à ce que je

pardon

m’endorme

Le fragment de Lobo Antunes n’est jamais un pis-aller. Il n’est jamais la réponse ou l’excuse prétendument romantique à la faillite d’un système. Le roman d’Antunes est fragmenté comme le sont nos consciences, nos vies. Il ne fragmente rien. Il n’éclate rien qui ne soit déjà éclaté. L’éclat n’y est ni une sophistication esthétique, ni une défaite transformée en concept. Il est, au sens plein du terme, réaliste. Et c’est quand il conte, comme ici, une identité écartelée jusqu’au dans son genre qu’il se révèle avec le plus de force et de justesse.

Antonio Lobo Antunes, Que ferai-je quand tout brûle?, 2003, Christian Bourgois, trad. Carlos Batista.

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Indice 1 : L’atelier d’écriture

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Dans le monde du livre, c’est pas vraiment folichon pour le moment. Pour faire court et simple : « le secteur économique « livre » est en contraction et les divers indicateurs synthétiques démontrent que le proche avenir ne devrait pas présenter un climat favorable à une reprise de vigueur, ce qui nous donne à penser que le marché est donc clairement récessif. » Alors, certes, on pourrait s’ingénier à en déceler les causes. Ou à, très sérieusement, en détailler les conséquences. On causerait alors à l’envi des responsabilités du smartphone, du grand méchant loup Amazon, des séries-à-la-con-que-tout-le-monde-trouve-super-parce-qu’elles-dénoncent-graves-et-que-dire-qu’après-The-Wire-les-séries-c’est-nul-c’est-cracher-dans-la-soupe-du-populaire-et-que-ça-quand-on-se-prétend-intellectuel-on-peut-pas-surtout-pas, du détricotage du tissu socio-culturel, de la paupérisation des professions artistiques…  Toutes choses fort instructives et ô combien réjouissantes. A cet exercice sérieux, nous avons préféré nous intéresser, plutôt donc qu’à leur tenants et aboutissants, aux indices* de la déliquescence.

Qui dit vendre moins de livres, dit moins d’argent qui vient des livres. Qui dit moins d’argent qui vient des livres, dit chercher de l’argent autre part. Diversifier, quoi. Car, diantre, il faut bien remplir le frigo! L’écrivain-à-succès, le « EAS » (au contraire de l’auteur-d’avant-garde, le « AARG ») peut heureusement compter sur le succès accumulé précédemment. Fort de celui-ci, il pourra, à défaut de vendre du livre, capitaliser sur le désir de ses lecteurs d’en vendre à leur tour. Il ne vend plus assez – bon, ça, ok, il ne le dit pas – mais il a vendu « a lot » et comme il a vendu à donf, il possède l’art et la manière de vous rendre capable de vendre aussi « a lot ». C’est imparable. Et comme il sait – et avec lui, toute une équipe le sait très bien aussi – que c’est pas parce les gens lisent moins des livres qu’il y en a moins qui veulent, non pas en écrire, mais qu’on dise d’eux qu’il en écrivent, hé ben, comme il sait tout cela et qu’il faut bien payer le crédit hypothécaire, il se dit qu’il y a un paquet de gens qui sont certainement prêt à débourser des pépètes pour qu’on dise d’eux qu’ils sont écrivains. Et donc, hé ben, il crée des « ateliers d’écritures ». Entre 120 € (formule « interactive ») et 500 € (formule « expérience ultime ») les 5 heures de cours, le EAS vous distillera des conseils essentiels, dont le teasing seul nous laisse déjà transi :

Je veux faire le cours d’écriture de l’écrivain que vous êtes.

Une vie réussie, que ce soit une vie d’artiste ou une vie d’homme, c’est une dialectique entre le désir et le soupçon.

Le titre c’est le visage de votre livre.

En respectant à la lettre ce programme, il y a très peu de chance que vous ne deveniez pas, en deux temps trois mouvements – voire moins – un popphilosophe d’envergure internationale.

Que les cours soient prodigués par un Zèbre (200 €) une prestigieuse maison d’édition (mais c’est beaucoup plus cher**), l’objectif, décliné sous toutes ses teintes, ne prétend in fine à satisfaire qu’à un et un seul impératif, celui de la fin de mois douloureuse (le « IDLFDMD »).

Ça va pas trop bien, donc. C’est même, apparemment, un peu désespéré. Mais vous constaterez, comme nous, que c’est quand le désespoir revêt, comme ici, ses habits de lumière, qu’il est le plus jouissif de s’y laisser aller.

*il en existe suffisamment que pour nous avoir donné l’idée saugrenue de créer une série…

**ce qui est normal. Comme certains cours sont donnés par des anciens élèves qui ont été primés, il est tout à fait logique que, si vous suivez ces cours, vous serez vous aussi primés un jour. Ce qui légitime tout à fait que vous raquiez maintenant. Vu qu’après, quand vous aurez été primés, vous pourrez donner cours à votre tour. Et donc faire raquer les prochains. C’est logique. Ça s’appelle un investissement.

 

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« Mauvais temps » de Gérard Dubey & Pierre de Jouvencourt.

 

Comment en effet espérer une attitude plus responsable des acteurs sociaux vis-à-vis de la dépense énergétiques, plus de sobriété comme il est coutume de l’entendre, si les dispositifs techniques censés accompagner, soutenir, voire initier ces changements comportementaux contribuent par leur seule action sur la vie pratique à nous séparer encore d’avantage d’un réel auquel on pense se reconnecter, ou encore s’il induisent de nouvelles formes de subjectivités radicalement antinomiques avec ce qui est initialement espéré?

Des voitures intelligentes, des compteurs électriques intelligents, des frigos intelligents, etc. : en quelques années, les « solutions » proposées au problème de la « gestion environnementale » ont pris une teinte de plus en plus technique. Censés nous aider à poser les gestes environnementaux justes, voire à les poser à notre place, les outils technologiques « connectés », « en réseau », nous sont vendus comme une aide alors même qu’ils font partie du problème. Comment prétendre qu’un compteur électrique « en réseau » pourra résoudre quelque problématique écologique que ce soit alors même que sa fabrication, sa mise en place et son fonctionnement ne font que renforcer les déséquilibres qu’il prétend résoudre? Alors même, aussi et surtout, que sa seule idée nous enserre un peu plus encore dans le mode de pensée qui structure ce dont il convient de se détacher?

Les objets sont de plus en plus différenciés, nos gestes le sont de moins en moins […] Parce que l’objet automatisé marche tout seul, il impose une ressemblance avec l’individu humain autonome, et cette fascination l’emporte.

Plutôt que de revenir sur ce qui devient peu à peu une évidence, et faire semblant de s’en étonner, les deux auteurs se concentrent, d’une part, sur les mécanismes conscients et inconscients qui permettent ces propositions technologiques, et d’autre part, sur ce que leur prolifération engendre. Que dit de nous la confiance devenue souvent aveugle que nous concédons à l’objet technique dans l’organisation de ce qui peut pallier nos propres comportements? Et qu’engendre cette confiance? A confier ce qui nous reste de destin à la machine, n’en excluons-nous pas l’Autre?

Réaliste sans être pessimiste, lucide sans être technophobe, ce court essai se démontre redoutablement utile pour qui veut mieux comprendre – au lieu de s’en plaindre – les enjeux profonds des changements colossaux dont nous sommes les témoins. Et les acteurs…

En marge de l’augmentation exponentielle d’informations et de l’extension instrumentale de nos capacités sensorielles, c’est donc au rétrécissement de l’expérience située, en tant que fenêtre vers la possibilité de faire de l’aléa un allié, que nous sommes confrontés.

Gérard Dubey & Pierre de Jouvancourt, Mauvais temps, Anthropocène et numérisation du monde, 2018, Dehors.

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« Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique » de Edmund Husserl.

Loin de nous l’idée de vous résumer en quelques phrases ou extraits la quintessence d’une démarche philosophique aussi riche que la phénoménologie par le biais d’un de ses livres fondateurs. Ni de vous faire croire que nous en avons saisi toutes les subtilités dans chacune de ses nuances. Mais l’édition à neuf (et la nouvelle traduction) d’un livre aussi essentiel que cette œuvre d’Husserl, par les échos que cette sortie entretient avec un certain « état de la pensée actuelle », ne pouvait que nous interpeller. Et nous inciter à interpeller à notre tour…

L’erreur de principe de l’argumentation empiriste consiste à identifier ou à confondre l’exigence fondamentale d’un retour aux « choses mêmes » avec l’exigence de justifier toute connaissance par l’expérience (Erfahrung). Il considère sans plus, en vertu de la compréhensive restriction naturaliste du domaine des « choses » connaissables, que l’expérience est l’unique acte qui donne les choses elles-mêmes. Mais les choses (Sachen) ne sont pas, sans plus, choses de la nature ; l’effectivité au sens habituel n’est pas sans plus l’effectivité en général, et c’est seulement à l’effectivité de la nature que se rapporte cet acte donateur originaire que nous nommons « expérience ».

Un pan important des recherches philosophiques en cours a pris comme principe cardinal, depuis un certain temps déjà, de s’opposer, sous le prétexte qu’il innerverait tout, au « positivisme ».  Sans entrer dans les détails et en s’empêchant, à l’inverse, de généraliser ou de caricaturer, il nous faut reconnaître que beaucoup de positions avancées  en réaction à ce « positivisme » nous paraissent manquer et leurs objectifs, et les possibilités de se doter de fondements solides qui puissent rivaliser avec ceux qui forment la base des positions « positives ». A suivre certains – et là, oui, on caricature un tantinet – il nous faudrait « renoncer à la raison » ou « se défaire de la logique », ces vieilleries n’étant que les reliquats inutiles d’un monde à renverser. De là à « causer avec des arbres », « ouvrir ses chakras » et « penser les possibles en communiquant avec les lombrics », il y a des pas que d’aucuns semblent avoir franchis. Le « refus de la raison », au départ simple façon – par ailleurs sans doute nécessaire – de se démarquer d’un « positivisme » plénipotentiaire,  en est venu à autoriser, sous le déguisement de la philosophie, l’ésotérisme le plus échevelé.

[La réalité, aussi bien la réalité de la chose matérielle prise individuellement que la réalité du monde tout entier] n’est pas en soi-même quelque chose d’absolu, qui se lie secondairement à quelque chose d’autre, mais ce n’est, au sens absolu, rien du tout (gar nichts), elle n’a pas du tout d’ « essence absolue », elle a l’essentialité (Wesenheit) de quelque chose qui, par principe, est seulement de l’intentionnel, seulement du conscient, du représenté en conscience, de l’apparaissant.

L’intérêt qu’il y a à lire (ou relire) aujourd’hui ce texte fondateur est donc aussi là : il est possible de développer une pensée vive et vivifiante qui puisse différer d’un discours « scientifique » dominant – et, partant, en atténuer/gommer/éradiquer les effets dommageables – sans en sacrifier la rigueur qui fit son succès. Comme le démontrent, par exemple donc, Husserl avec la phénoménologie, ou Dewey ou James avec le pragmatisme, des voies existent qui permettent de rompre d’avec un système dominant sans verser dans l’opinion. Pour autant qu’on les lise – sans se contenter de leurs métatextes ni d’extraits « soigneusement » choisis* en fonction des biais de confirmation que ses extraits permettraient – des textes tels que celui-ci prouvent qu’il est tout à fait possible d’organiser des alternatives qui soient et radicales et crédibles.

la fiction est la source à laquelle s’alimente la connaissance des « vérités éternelles ».

Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, 2018, Gallimard, trad. Jean-François Lavigne.

*il y a ainsi une véritable culture de l’extrait qui paraît s’être implantée jusque dans les « milieux autorisés ». A tel point que des citations de penseurs aussi déterminants que Nietzsche, Deleuze ou Spinoza, viennent de plus en plus fleurir les discours de nombre d’études dites « sérieuses », alors même que remis dans le développement desquelles on les a arrachées, ces extraits appuyaient parfois le contraire de ce que l’auteur de l’étude entend affirmer. Non lus, Deleuze est résumé par « ritournelle » ou « lignes de fuite », Spinoza est athée et Nietzsche est de gauche… De penseurs, certains ont fait des fabricants d’aphorismes.

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« Vertiges » de Joanna Walsh.

Ils m’enlèvent les mots de la bouche, des mots que j’ai à peine eu le temps de goûter après les avoir arrachés à la génération précédente. Je pensais que c’étaient mes mots.

Dans chacune des quatorze nouvelles qui composent ce recueil, une femme s’arrête. Qu’un événement soit survenu qui l’y incite ou que cet arrêt paraisse impromptu, elle se penche alors, et nous avec elle, sur elle-même. Comme s’ils émergeaient soudainement d’un flux de leur existence, ces instants sont alors l’occasion, pour la femme qui les éprouve, de tenter de les circonscrire au mieux, de les cerner, de les percevoir le plus intensément possible et d’en exprimer l’étrangeté de la façon la plus acérée qui soit. Et, au travers de ces descriptions pointillistes érigées sur un instant rare, c’est l’étrangeté même de leurs existences qui se dévoile.

Mais un temps nous avons été jeunes. Ça se voyait parce que nous achetions des choses neuves fabriquées avec des matériaux jeunes. Elles étaient lisses, en plastique, avec des angles arrondis, sans danger – clairement conçues pour de très jeunes utilisateurs. Il était indispensable que nous ne nous ne blessions pas, nous les jeunes mères, même si la tentation était très grande. On avait besoin de nous, et on avait besoin des choses en plastique pour que nous les mères, qui étions devenus nos propres enfants, ne nous blessions pas. Il n’y a qu’à voir avec quelle patience nous nous formions à nous servir des choses neuves. Ça s’apparentait à s’élever soi-même.

Il n’y a dans ces nouvelles aucune progression dramatique, ni d’évolution psychologique. Introspectif, insolite, souvent facétieux, ce que ces femmes détaillent renvoient fréquemment à ce qu’être une femme est ou, plus justement, à ce que font d’elles les conditions – naturelles, sociales – qui lui sont appliquées. L’insolite ou l’étrange ne paraît jamais ici fabriqué. Il n’est que ce qui résulte logiquement de la découverte d’une voix trop longtemps tue. Et à laquelle le talent de Joanna Walsh prête une extraordinaire clairvoyance.

Joanna Walsh, Vertiges, 2018, do, traduit par Véronique Béghain.

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« En attendant la fin du monde » de Baudoin de Bodinat

Un monde désormais, si l’on résume, sans échappatoires, même en imagination.

Courbés sur leur intelligent-phone, ils parcourent nos espaces publics, les yeux fixés avidement sur un temps et un lieu qui ne sont pas ceux qu’arpentent leurs pas. Il savent tout. La terre se réchauffe inexorablement. 80 % des insectes européens ont disparu lors des trente dernières années. Le taux de polluants dans l’atmosphère des grandes villes ne cesse d’augmenter et de causer un plus grande nombre de décès. Sans cesse, le flux de migrants climatiques grossit. Tout cela est à portée de leur doigt. Ils savent tout. Ou plutôt, ils y ont accès. Car cela fait déjà quelques temps que, pour eux, « avoir accès » a remplacé tous les modes de « savoir ». Comme si ce dernier terme n’était devenu qu’une modalité, d’ailleurs subsidiaire, du premier. Et s’ils savent, et s’ils se savent savoir, cela signifie alors un point d’arrêt, un aboutissement. Comme si « savoir » était une fin en soi et ne nécessitait aucun « agir » où se conclure. Ayant accès, c’est-à-dire donc, pour eux, « sachant », ils peuvent alors retourner tranquillement à leurs gestes automatiques leur donnant accès à plus encore.

Toute leur vie se passe à faire autre chose.

Le constat est là, glaçant. Alors que les possibilités de connaitre les raisons du désastre qui s’annonce et les gestes indispensables à notre survie – celle-ci s’affirmant de jour en jour plus douteuse -, n’ont jamais été aussi disponibles, le ratio entre le possible et l’action n’a jamais paru aussi faible. Prostrés sur leur autels portables, ils se contentent de… retourner se prosterner devant leurs autels portables. De ce qu’il croyaient – et persistent à croire! – pouvoir leur offrir une infinité de vies possibles, ils ont fait ce qui les condamne à n’en vivre aucune.

Nous reste alors ce texte. Comme une consolation de ne pas se savoir tout seul à partager un désespoir. Une consolation bien terne. Une misère. Mais une misère bien en phase avec le monde qui la provoque.

Baudoin de Bodinat, En attendant la fin du monde, 2018, fario.

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