« Brand’s Haide » de Arno Schmidt.

l’homme est bizarre, Schmidt inclus…

1946 : alors qu’il vient d’être libéré d’un camp de prisonniers, le dénommé Schmidt est confié aux « bons soins » d’un instituteur d’un village reculé de la lande de Brand. Celui-ci l’installe dans la remise à outils d’une maison déjà occupée par deux autres réfugiées, Lore et Grete. Alors qu’il tente de profiter de ce séjour forcé dans un lieu autrefois fréquenté par le grand auteur romantique Friedrich de la Motte Fouqué pour travailler à l’écriture de sa biographie, il doit aussi, en compagnie des deux femmes dans l’Allemagne exsangue de l’après-guerre, lutter pour sa survie. Peu à peu, sans doute la faim et l’amour aidant, l’univers merveilleux de l’auteur romantique imprègne le misérable logis et la forêt proche.

: demande à un petit hérisson sur la route s’il veut devenir meilleur ou plus intelligent : il aura un sourire ironique ; mais chuchote plein de promesses : veux-tu devenir plus puissant?!!! : hé, hé, comme ils brillent, les quinquets!!)

Certes, Brand’s Haide est l’occasion, pour Schmidt, le personnage comme l’auteur, d’une critique acerbe de l’Allemagne défaite. Les fonctionnaires, s’ils en dissimulent les attributs extérieurs, sont des ersatz nazis, les gens d’église déguisent leur soif de puissance d’une pudibonderie mâtinée de bêtise et les paysans engraissent leur plaisir satisfait de ce qu’ils soutirent aux réfugiés. La plume schmidtienne est crissante et son encre mordante.

Les abrutis! : la liberté relevait la tête, et eux se trituraient les mains, comme terrorisés devant un revenant!

Mais, dans Brand’s Haide, comme dans ses autres oeuvres, la prose du génial allemand ne peut être réduite à l’expression vitupérante et cynique d’un aigri moral, aussi talentueux et inventif soit-il. La forme, directement remarquable, et radicalement originale, n’est ni là pour elle seule – comme s’il ne s’agissait pour lui que d’habiller un exercice de style – ni exclusivement réservée à la féroce diatribe. Schmidt n’est pas qu’un génial excité, il est aussi – et ô combien! – capable d’émouvoir.

: gens dans la longue-vue : l’idéal : on les voit sans les entendre, sentir, toucher. (Les sans-bruit, les sans-tambour, les paisibles.)

Dans cette histoire d’amour (peu de livres d’Arno Schmidt ne sont pas des histoires d’amour!) où se mêlent le trivial et l’onirisme, le passé glorieux et le présent assombri par la défaite, les préoccupations traditionnelles de l’artiste et celle de ses entrailles, c’est, in fine, de l’éternelle tragédie d’aimer dans un monde qui ne semble pas fait pour cela dont il s’agit.

Je franchis le silence.

Arno Schmidt, Brand’s Haide, 2017, Tristram, trad. Claude Riehl.

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« Le Labyrinthe Magique » de Max Aub.

 

La guerre avait fait tomber beaucoup de barrières.

Chose bien étrange que la postérité littéraire. Ainsi le nom de Max Aub n’évoque t-il pas grand’chose pour le lecteur francophone alors même que Le Labyrinthe Magique, son oeuvre phare, est considérée par les locuteurs espagnols comme l’une des grandes œuvres du vingtième siècle.

Tout ce qui compte pour moi, c’est de savoir ce qu’est l’homme.

Ouvrage-fleuve de plus de deux mille pages, organisé en 6 parties dénommées « Campo », composée sur près de vingt-cinq années, Le Labyrinthe Magique prend comme toile de fond la guerre civile espagnole entre 1936 et 1940. Alors que le premier Campo (Campo cerrado) s’intéressait aux premiers soubresauts de la guerre civile, de la chute de la monarchie jusqu’au déclenchement proprement dit des combats en 36, la deuxième partie, elle, débute à Valence en juillet 36 pour s’achever par la relation en novembre de la même année de la bataille de Madrid. Mais, si la guerre civile est bien omniprésente, si sa chronologie est scrupuleusement épousée par le récit, si s’y découvrent bien tous les événements tragiques qui ont émaillés le conflit, ainsi que les noms de ceux qui, historiquement, y ont joué leur rôle, le sujet de l’oeuvre n’est nullement la guerre civile espagnole. Celle-ci n’en est bien que la toile de fond.

Celui qui sait pourquoi il agit est libre. Toute autre liberté est pure illusion. 

En utilisant la trame d’une tragédie historique pour ancrer ses récits, l’auteur, ici, leur donne une épaisseur « réaliste » – quoi de plus réel que ce qui fut abondamment établi par le document – tout en les investissant d’une redoutable puissance exemplative – quoi de plus révélateur des affres de l’âme humaine que ces moments auxquels se joue sa subsistance même. Comme libéré du souci de la fiction dans le décor, l’auteur peut pleinement se consacrer à élaborer les formes qui permettront de brosser son seul sujet : l’homme.

Nous écrivons et nous vivons en clair pour nos descendants alors que le langage est codé pour nous-mêmes.

En suivant pas à pas Rafaël Lopez Serrador, homme du peuple, dans sa recherche d’idéal pour lequel se battre dans une époque où toutes les idées, radicales et conformistes, conservatrices et progressistes, anarchistes et autoritaires, se côtoient, s’affrontent, se toisent, en narrant la constitution de ce bataillon de coiffeurs qui défendra Madrid, en faisant traverser son récit de multiples personnages et histoires sans lendemain, en enchevêtrant dans la trame principale maints détails qui l’étoffent sans jamais l’étouffer, en changeant sans cesse de focales, en faisant se succéder les formes du discours, en maniant une plume tour à tour détachée et factuelle, tour à tour au plus près des corps, Max Aub est parvenu à bâtir à la condition humaine l’un de ses monuments les plus beaux

Jacinto Bonifaz se demande comment il a pu se mettre dans un tel pétrin. Qui lui a demandé de s’y mettre? Maintenant, il pourrait être tranquillement assis devant la porte de son établissement, lisant La Libertad, précisément à cette heure-ci. Non, il était encore trop tôt, et Roma devait être en train de faire chauffer l’eau pour qu’il puisse se raser, comme c’était l’habitude, avant de s’installer devant son café au lait et sa demi-tartine de pain grillé. Alors qu’il était là, adossé à un tronc d’arbre, un fusil dans les mains. Qu’il soit fait selon la volonté de Dieu. La Casa de Campo. Qui l’aurait dit! Il y a des choses extraordinaires! Mais pour ce qui est du discours de ce matin, comment l’oublier! Tu as été du tonnerre. Voilà le lac, sans une ride, avec un léger brouillard à la traîne. Combien d’années qu’il n’était pas allé à la Casa de Campo! Ça se perd dans la nuit des temps. Avant, il était interdit d’y pénétrer. Puis, quand ça a été possible, il est venu pique-niquer avec Romualda à deux ou trois reprises. C’était vraiment joli. La lumière qui surgit entre les crêtes dénudées des arbres. Et un fusil dans la main. Pour ce qui est de chasser, il n’avait jamais vraiment chassé. Là-bas en Galice, quand il était gamin, avec une carabine que lui avait donnée son oncle Luis. Que sont-ils devenus? Qui se souvient aujourd’hui de la Galice? Et cependant lui s’en souvient. Plus brumeux, plus humide que maintenant. Les sabots boueux sur les sentiers bordés de haies. Et un lapin qui a surgi comme une flèche, il voit encore sa queue blanche, ses pattes arrière, le coup de feu et sa déception. Quel âge avait-il? 16 ans? C’est bien ça, 16 ans. Quelques mois plus tard, il venait à Madrid, au collège mixte, avec le curé. Après quoi, tout est Madrid. Madrid qui est là, dans son dos, protecteur, donnant la couleur qui manque à l’aube. Putain de froid, heureusement que la journée s’annonce belle. Pour les culottes! C’est vrai qu’il est resté trois mois au Maroc. Il ne s’en souvient même plus. Cela remonte tellement loin! La Galice, c’est encore plus loin, et pourtant… Derrière lui est allongé un gras qu’il connaît de vue, de la Casa del Pueblo. Il attend qu’on le tue pour pouvoir récupérer son fusil.

Max Aub, Le Labyrinthe Magique – Campo cerrado, Campo abierto, 2009, Les fondeurs de Brique, trad. Claude de Frayssinet. Tous les autres tomes sont disponibles chez le même éditeur.

Les sons ci-dessus sont issus de la Matinale de Radio Campus, orchestrée d’ouïe de Maître par Antoine Cabaux.

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« La Philosophie et le miroir de la nature » de Richard Rorty.

 

L’importance d’une pensée ne se cantonne jamais à une conséquence, une nouveauté, une originalité, qui, censée conclure cette pensée, la subsumerait toute entière. Ce qui vaudrait, précisément, pour un texte de peu d’intérêt, résumable à un concept ou une idée, aussi géniale en soit l’apparence, ne tient pas pour toute grande oeuvre. Quand bien même on pourrait en dégager des « lignes de force », des linéaments clairs, un « projet d’ensemble », les parties d’une oeuvre importante, ses développements logiques, sa construction, sont indissociables du tout qu’elle forme. Moins qu’amenant strictement à un but, ses plus infimes raisonnements en constituent et en fondent la substantifique trame. Ainsi en va t’il de Le Philosophie et le miroir de la nature. Ce qu’on pourra dire ici bas ne vaudra donc que comme une incitation à y plonger entier, une entame, une amorce à le lire, non comme une bien prétentieuse et inutile exégèse.

La tradition gnoséologique confond les explications causales ayant pour objet l’acquisition de la croyance avec les justifications de la croyance.

Pour le philosophe, traditionnellement, connaitre pose problème. Et c’est ce problème qu’il se propose de résoudre, dans son espoir d’ériger sa discipline comme fournissant un cadre ontologique permanent à tout le reste. Hanté par ce problème, il fit épouser les cadres de sa pratique, la philosophie, avec ceux de la théorie de la connaissance. La philosophie, nonobstant des différences à la marge ou des excuses qui convainquent peu, devint ainsi tradition gnoséologique. C’était, pour Rorty, oublier tout du long les mécanismes présidant eux-mêmes à la constitution de ce qu’est connaître. Ainsi accolée à la théorie de la connaissance, la pratique philosophique s’est appuyée sur l’idée que l’esprit fonctionnerait comme un miroir de la nature (les formes du réel s’y retrouvant telles quelles pour Aristote ou faisant l’objet d’une médiation par la représentation pour Descartes) qui nous pousserait à croire en une possibilité d’accumuler de la connaissance et à le distinguer, cet esprit, d’un corps. Phagocytée par l’image et la représentation, la tradition philosophique, en érigeant la connaissance à la fois comme fondement, but et problème de la pensée – et qui plus est, en la faisant reposer sur des principes auto-référents – s’est empêtrée dans ses propres contradictions. Alors qu’elle se proposait – et s’en glorifiait – d’expliquer nos croyances, nos comportements ou nos désirs, elle les justifiait. Alors que les thuriféraires de la connaissance croyait dessiner les contours solides d’une pratique destinée à son tour à conférer à toutes les autres une assise ferme et certaine, ils ne produisaient que de la norme. Sous quelques habits qu’elle se déguise, la gnoséologie, cette philosophie engoncée dans les illusions du connaître, ne peut être qu’une description du comportement humain, ni un éclairage de celui-ci, ni une tentative pour l’influer.

Les mutations philosophiques intéressantes […] surviennent non pas quand on trouve une nouvelle manière de traiter un vieux problème, mais quand un nouvel ensemble de problèmes émerge sur les ruines d’un ancien.

Si la critique de Rorty est effectivement une critique du dualisme, du béhaviorisme, du matérialisme, de la philosophie du langage ou, autre exemple, de l’analytique, elle ne se veut jamais comme une adhésion à ce qui, traditionnellement, soit occuperait la place du contraire (l’idée contre la matière, le particulier contre l’universel, le corps contre l’esprit, etc…), soit viendrait achever enfin un processus entamé depuis des lustres. C’est de sortir des paradigmes d’une philosophie constituée comme théorie de la connaissance dont il s’agit, non, en son sein, d’y organiser de nouvelles partitions parmi lesquelles choisir l’une plutôt que l’autre, ou d’en réaliser enfin parfaitement le programme. A la gnoséologie en déclin, il ne s’agit pas de soutirer les préceptes pour en constituer ce qu’on destinerait à la remplacer. Ce que marque ce déclin d’une philosophie pensée comme théorie de la connaissance, c’est celui de ce qui la sous-tend : l’idée qu’un cadre existe, neutre et permanent, dont la philosophie, et elle seule, puisse déployer la structure. Sur les ruines de la gnoséologie ne peut prospérer utilement que l’herméneutique.

D’une ampleur et d’une rigueur exceptionnelles, La philosophie et le miroir de la nature s’affirme indubitablement comme l’une de ses œuvres à partir desquelles la pratique qu’elle se propose de révolutionner ne peut plus même se définir en dehors d’elle. Une oeuvre d’autant plus à lire que, comme précisé ci-dessus, ses développements et sa logique s’abreuvant à la fois dans la tradition qu’elle critique et dans ce qu’ils cherchent à fonder sur ses ruines, ils en constituent et le détail et la mise en acte du projet.

Richard Rorty, La Philosophie et le miroir de la nature, 2017, Le Seuil, trad. Thierry Marchaise.

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« Le dernier cow-boy » de Jane Kramer.

Henry Blonton est un cow-boy, fils et petit-fils de cow-boy. En ces années septante finissantes, non loin d’Amarillo, Texas, il gère un ranch de près de quarante mille hectares et abritant deux mille deux cent vaches pour le compte de Lester Hill. Marié, père de quatre enfants, porté sur la bouteille, bagarreur, vaguement raciste, vaguement misogyne, aussi efficace dans la gestion d’un ranch qui ne lui appartient pas que malchanceux dans ses tentatives de se mettre à son compte, il est l’occasion, pour Jane Kramer, de dresser le tableau d’une Amérique qui découvre douloureusement ses failles et ses rêves déçus.

Quoi de plus emblématique, aux côtés d’un indien à plumes, que le cow-boy, pour incarner les origines du mythe américain? Quel exemple plus indiqué que la réussite du rancher pour symboliser la quintessence de la réussite américaine? Le premier est l’image de la bravoure, de l’indépendance, de la chevalerie moderne, alors que l’élevage texan est lui la meilleure trace du rêve américain, accessible à tous pour peu qu’on s’y investisse corps et âmes? Quand on gratte, cependant, la réalité est tout autre. L’immense élevage de l’ouest ne fut, dès ces débuts, rendu possible que par les sommes colossales investies par des banquiers ou des hommes d’affaires écossais ou anglais. La bête à corne texane, symbole d’indépendance, est du vulgaire capital à risque. L’image du cow-boy, quant à elle, est bien une image. Soi-disant glorifié par le cinéma américain dès ses débuts, le cow-boy en est bien plutôt une de ses émanations. C’est le cow-boy réel lui-même qui s’est fabriqué à l’image des héros imperturbables de l’ouest que fantasmait pour lui le cinéma. Le cow-boy, symbole national de l’être défiant avec courage l’adversité et l’âpreté du réel, n’est qu’être de carton-pâte.

En en suivant l’un de ses emblèmes, au moment même où se fissurent le plâtre des apparences, Jane Kramer parvient à saisir la douloureuse ambivalence qui étreint l’Amérique profonde de cette époque. Alors que tout ce qui fondait le mythe s’effondre et qu’on ne peut plus s’en cacher, ce sur quoi se fondait le mythe lui-même s’étiole. Avec empathie mais distance, elle documente avec précision une tragicomedie intemporelle : un être perd quelque chose auquel il tenait dur comme fer et, au moment même de la perdre, il s’aperçoit que cette chose n’était qu’illusion.

Jane Kramer, Le dernier cow-boy, 2017, Editions du sous-sol, trad. Ina Kang.

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« Informatique céleste » de Mark Alizart.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Avec l’informatique, la métaphysique de la « présence » a dû céder la place à une métaphysique du vide.  

hihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihi hihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihihi

Moyennant quoi, [l’ordinateur] n’est même pas une « chose ». On ne peut pas la rencontrer, la saisir. Ce qui la constitue, c’est le trou en son centre qui en détermine le fonctionnement.

hohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohoho hohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohoho hohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohohoho

[l’informatique] est le savoir que le savoir est essentiellement vivant.

huhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhu huhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhhuhuhu huhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhu huhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhuhu

si l’univers n’est pas infini, ce n’est pas parce qu’il est fini, c’est parce qu’il doit être « suffisamment » infini pour parvenir à être fini et à se compter pour Un.

HOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHO HOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHO HOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHOHO

Se confirme « à l’œil nu » que tout ce qui est est originairement « fendu », si bien que la seule chose qui se produit dans le processus de la « création du monde » est une refente qui se rebouche elle-même.*

hehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehe hehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehe hehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehe hehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehe hehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehehe

vivre à l’époque des ordinateurs, cela signifie que le monde, sous nos yeux, s’éveille à la conscience de lui-même.

HIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHI HIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHI HIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHIHI

c’est en étant idiote, elle aussi, en se laissant produire par l’évolution, que [la machine] sera spécifiquement humaine.**

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L’univers, le Tout, est un « Pas-Tout », une Personne, une conscience de soi. Par là-même il est creusé en son centre par un vide.***

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Mark Alizart, Informatique céleste, 2017, P.U.F.****

*On avoue une faiblesse particulière pour cette blague-là.

**Oh Informatique céleste, objet Ô combien humain!

***L’Univers est aussi une grande Moquette… (ou un Beignet?)

****Dans les pâturages du  pays merveilleux de Baratin, l’intellectuel en goguette broute allègrement l’herbe de la métaphore, du raccourci et de la pirouette sémantique. Sa variété dans le ridicule n’a d’égale que celle des rires qu’elle déclenche. Rires qui décuplent quand le lecteur imagine le penseur pseudo-profond lorgner d’importance vers l’étable de la renommée, désespérant d’un jour y pouvoir ruminer satisfait…

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« Les Chemins égarés » de Amelie Landry.

Dans un endroit sauvage, restez vingt minutes sans bouger et vous verrez les oiseaux arriver.

Il est de ces lieux dont on se dit qu’il est nécessaire d’y être initié pour y avoir accès. Voire même qu’on ne peut en dessiner une vue un tant soit peu « réaliste » sans en être un de ses acteurs. S’en dégage alors pour qui ne les fréquente pas un parfum d’interdit lardé de perversion, une impression d’ailleurs radical. Peuvent alors librement s’ériger sur ces distantes impressions les clichés les plus tenaces et les plus contradictoires. Les lieux de sexualité entre hommes, les lieux de rencontres « homosexuelles », ces lieux « incongrus » seront, pour qui ne les pratique pas, des lieux de liberté, de misère sexuelle ou de nivellement social, des endroits qui « craignent » ou qui exaltent, des lieux d’expression libérée de soi ou de fermeture à l’extérieur. Ils seront l’expression quintessenciée de notre monde ou sa marge la plus radicale. Ils seront à défendre ou à proscrire. Ils seront beaux ou moches. Mais très souvent, ils seront exclusivement l’un ou l’autre. Laissés dans le flou de la fascination que suscite toujours l’inconnu mâtiné de sexualité, ils ne seront plus qu’un support sur lequel fixer nos a priori.

Si quelqu’un a besoin d’aller s’exhiber et qu’il a un public, il va attirer quelques personnes. Un autre va se dire : « pourquoi pas moi? ». C’est comme ça que les lieux se créent.

Les Chemins égarés est au croisement de l’image et du texte. Les photographies prises sur les lieux de rencontre sont réparties en trois sections (lieux ouverts/présence humaine discrète/jour, lieux semi-ouverts/présence humaine plus affirmée/soirée, lieux fermés/corps affirmés/nuit) subtilement distinctes par des témoignages directs d’acteurs des lieux (prises de paroles brèves entre les deux premières parties photographiques, témoignages longs entre la deuxième et la troisième). Le tout, intelligemment hybride, se closant par un texte « témoignage littéraire » de Mathieu Riboulet et un autre, à consonance anthropologique, de Laurent Gaissad.

L’un s’y rendra pour baiser « hard », l’autre soft, le troisième pour regarder. D’aucuns sont hétéros et père de famille, d’autres homos assumés depuis toujours. Certains y vont en chasse, d’autres à l’aventure. Il en est qui prennent tous les risques et dont l’intérêt de l’expérience ne tient qu’à cela, beaucoup qui prennent des précautions sanitaires tatillonnes. Les uns vivent leur fréquentation comme une misère dont ils ont honte, les autres comme une libération qu’ils revendiquent. Certains en vantent le nivellement social et pécuniaire, d’autres qui attestent de la reproduction dans ces lieux des mêmes clivages qu’ailleurs. Un des grands mérites de ce travail est, par l’entremise des témoignages qu’il met adroitement et frontalement en contexte, de rompre radicalement avec la fascination initiale de son sujet. Aux antipodes de l’image d’Epinal de la sexualité librement vécue et assumée, comme d’un autre versant pudibond, la « vérité anthropologique » de ces lieux débordent largement des filtres partisans.

Yohan / Nord-Pas-de-Calais

Il y en a qui se donnent pour objectif d’en suivre d’autres, comme un petit ballet. Il y en a qui se mettent à quatre pattes direct et se font passer dessus par tout le monde. On dirait qu’ils sont prêts à tout, un peu en transe. Certains observent simplement de loin. Et y a ceux qui prennent ce qui passe, parce qu’ils ont envie d’un rapport rapide. J’ai compris que j’y allais comme au spectacle et que, pour qu’il y ait spectacle, il faut que certains se mettent en scène. J’accepte volontiers de participer, parce que si tout le monde vient pour regarder, il ne se passe pas grand-chose, on peut vite s’emmerder.

Mais aussi, par un mariage subtil des documents, des mots et des images, par une pratique de la narration très maîtrisée, ce travail s’affirme comme une brillante réussite esthétique. Où, derrière la réalité « crue » du terrain, se déploie, sans ostentation aucune ni mise en scène incongrue, une beauté à la fois brute et délicate. Dans les images de ces lieux en marge ou en friche – où l’on devine des labyrinthes paniques – et de ceux qui les occupent – qui ne sont pas sans rappeler parfois des faunes – Amélie Langry réussit à capter les éternels liens entre la violence et la douceur, la misère et la grandeur, la crainte et le désir.

Amélie Landry, Les Chemins égarés, Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes, 2017, Le Bec en l’air. Avec des textes de Laurent Gaissad et Mathieu Riboulet.

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« La révolution culturelle nazie » de Johann Chapoutot.

Le nazisme fut d’abord un projet, et ce projet fut celui d’une révolution culturelle.

On sait l’horreur que fut le nazisme. On sait que seule une réunion inédite de faits, de croyances, de frustrations, de volontés, a pu aboutir à ce qui est depuis devenu l’emblème du massacre de masse. On sait aussi, depuis le procès Eichmann, que cette horreur peut se farder des traits de la plus insignifiante banalité. On le sait, certes, mais à trop se réfugier derrière cette assurance que donne ce savoir, on en vient à le rendre presque rassurant, comme tout ce qui, coulé dans le bronze du passé, parait dès lors définitivement relégué. Le fameux point Godwin, comme sa critique, pouvant être lu comme un aboutissement de ce savoir. La conjonction particulière des événements dans les années trente en Allemagne devient à ce point particulière – de part aussi la masse de connaissances qu’on accumule à son endroit – que semble impossible tout parallèle avec une autre période de l’histoire. Rangé dans les cartons de l’Histoire, le passé définitivement expliqué est à ce point révolu que paraissent alors même révolu les mécanismes qui l’ont provoqué. D’où l’utilité, encore et encore, d’y revenir.

Raconter [l’antiquité] ce n’est pas seulement décrire mais aussi prescrire.

Platon, non pas idéaliste, mais praticien. Platon en législateur critique de la démocratie, en organisateur d’une cité forte. Kant comme créateur d’un impératif catégorique séparé de toute autres composantes.

L’impératif catégorique de l’action dans le III ème Reich est : agis de telle sorte que le Fürher, s’il prenait connaissance de ton acte, l’approuverait.

Le nazi choisit SON Platon. Le nazi choisit SON Kant. Plutôt que de renier un penseur en bloc, le nazi y sélectionne ce qui l’intéresse. Et ainsi Platon se mue-t-il en dernier héritier de la tradition nordique dans un monde antique décadent, en maïeute désespéré d’un être blond aux yeux bleus. Et l’impératif catégorique kantien, séparé de la visée universelle qui lui est consubstantielle, peux-t-il servir l’idéal communautariste. Or, un Platon sans son monde des Idées n’est pas Platon, un Kant particulariste n’est pas Kant. Aveuglé par les a priori, par les obsessions à laver l’humiliation du Traité de Versailles, l’intellectuel – le philosophe, le juriste, l’esthète, non le monstre que d’aucuns tentent de faire de lui – nazi trie dans une pensée antérieure ce qui assure des fondements à la sienne. Seulement occupé à assurer une légitimité au racialisme de son projet politique, il construit habilement, et parfois à son corps défendant, une pensée qui contredit les principes mêmes des pensées sur lesquelles il prétend le fonder.

La sélection aux fins d’épuration concerne donc autant les corps que les intelligences.

En détaillant et documentant précisément son propos, Johann Chapoutot éclaire magistralement la fabrication de la légitimité du processus culturel nazi. Et ce faisant, par son minutieux démontage, il nous enjoint à prendre conscience – et à prendre garde – de la mécanique redoutable qui la sous-tend. Mécanique dont les rouages sont toujours bien huilés.

Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, 2017, Gallimard.

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« Saufs riverains. Trilogie des rives II » de Emmanuelle Pagano.

Quand on écrit, les choses s’installent dans leur nom.

Le riverain est cet être qui forme communauté et dont son appartenance seule à celle-ci fonde parfois le rejet de ce qui lui est extérieur, et dont le fameux panneau « sauf riverain » témoigne. Mais le riverain est lui-même, étymologiquement, sémantiquement, sur la rive. Il est au bord d’une eau qui le condamne à rester à ses bords.

Celui qui possède l’espace possède le temps. Celui qui parcourt le temps comprend l’espace.

Composé en huit chapitres s’intéressant chacun à huit dates, de moins un million quatre cent mille ans au neuf novembre deux mille quinze, Sauf riverains baguenaude dans l’histoire du Salagou, ce cours d’eau de l’Hérault retenu depuis 1969 par le barrage du même nom et dans celle de l’Alrance, rivière de l’Aveyron barrée depuis 1951 par la retenue de Villefranche-de-Panat. D’un père originaire d’Octon, non loin du Salagou et d’une mère née à Boussinesq, à un jet de galet de l’Alrance, Emmanuelle Pagano utilise le paysage, le document familial, l’archive historique, le souvenir intime pour nous emmener dans les fils d’une narration sans cesse surprenante.

écrire c’est essayer de comprendre au dos des mots.

Qu’elle s’intéresse – et nous intéresse! – à Paul Vigné, qui fonda La Maison du Soleil, aux luttes des paysans du Larzac, à François de Bedos, un facteur d’orgue et gnomoniste bénédictin mort en 1779, à l’étymologie savoureuse de Palavas-Les-Flots ou à la structure de la ruffe, cette roche sédimentaire rouge emblématique de sa région, elle parvient, aux antipodes de l’égotiste auto-fiction, à rassembler tout ce disparate sous autre chose que sa seule intimité.

Comment un livre peut-il dire tout ce que recouvre un lac?

Comme Ctésibios créa il y a plus de deux millénaires le premier orgue en utilisant l’eau, Emmanuelle Pagano, dans ces récits au fil de l’eau, nous convie, en riverains souhaités et accueillis, à lire ce qui est enfoui sous les eaux. Et nous percevons que, de la rive, la seule possibilité pour ce faire réside dans la littérature.

Petite, je ne penserai pas à mémoriser, à écrire : je n’aurai pas si précisément observé toutes ces bêtes et toutes ces plantes à la loupe du langage. J’aurai juste joué dans leurs traces, leurs pollens, leurs cris, leurs odeurs. J’aurai juste vécu. J’aurai vu, senti, touché, goûté, ressenti, avant que l’écriture ne m’enlève toutes ces sensations à son profit. Et je me demanderai quand ça aura commencé, l’écriture, le retrait du monde, cette certitude d’être toujours à côté.

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains, Trilogie des rives, II, 2017, P.O.L.

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Ron Padgett.

Pour tout qui a eu la chance d’assister à la projection de « Paterson » de Jim Jarmush, se pose la question de pouvoir prolonger, par quelques moyens que ce soient, la beauté qui en émane. Certes, il est possible d’aller visionner encore et encore le film lui-même ou, pour les plus patients, d’en attendre la sortie en DVD. Il vous est aussi loisible, comme le titre du film lui-même semble y renvoyer logiquement, de pénétrer dans une librairie pour y acheter « Paterson » de Williams Carlos Williams. Et nous ne serons certainement pas de ceux qui vous déconseillerons d’assouvir cette pulsion. L’achat est plus qu’indispensable et la découverte de l’illustre médecin de Paterson plus qu’indiquée. Mais, pour tous ceux qui chercheraient vraiment à revivre au plus près la magie de ce chef-oeuvre du cinéma (et sans doute aussi pour en découvrir des pans neufs), si une oeuvre nous parait bien incontournable, c’est celle de Ron Padgett.

Ami de Jarmush, qui en connait l’oeuvre sur le bout des doigts, (les poèmes « illustrant » « Paterson » sont de sa main*), Ron Padgett est souvent associé à la New York School. Traducteur du français (notamment de Cendrars ou Reverdy), éditeur, il est l’auteur d’une vingtaine de recueils dont deux ont été traduits en français chez l’excellent éditeur Joca Seria.

 

ON NE SAIT JAMAIS

 

1) Ce qui pourrait se passer.

2) Comment les gens vont réagir.

3) Oh quoi que ce soit.

 

Trois règles qui habitent

dans la maison d’à-côté.

 

Arrive le grand méchant philosophe,

et contre leur porte

il jette les violents éclairs

qui sortent

de son cerveau.

 

La port »e n’est pas impressionnée

Derrière, les règles

pouffent.

 

J’assiste à la scène

à travers les rideaux de la cuisine

tout en rinçant la vaisselle.

 

Incarnation paroxystique de l’adage de Carlos Williams « No ideas but in things », la poésie de Ron Padgett sait se rendre attentive aux choses avant de les passer – éventuellement – au filtre des concepts. Tout sert au poète. Partant d’un rien, d’un objet du commun, du trivial, il l’explore, le passe par le fil du langage. Non parce que le sujet de la poésie importerait et qu’il s’agirait d’en changer, en privilégiant un par rapport à un autre, mais, précisément, parce que le sujet n’étant que le support d’autre chose, tous lui conviennent. Ouverte à tout support, la métamorphose qu’il insuffle au quotidien ne se mesure pas à l’aune d’un tri dans celui-ci.

 

LE FUTUR DE TON NOM

Mets le mot Raoul

devant n’importe quel nom

et tu verras comme c’est drôle.

Mais si tu le mets

après, ça ne l’est pas.

Si tu dis seulement la première

syllabe, et que tu fais une pause avant de dire

la deuxième, ça perd

tout son sens, comme ton nom

un jour perdra tout son sens.

Ses phonèmes vont courir partout

en quête de sens, mais

le futur n’aura pas de sens en réserve

pour lui. Il sera totalement épuisé.

 

Drôle, tendre, mettant en scène ses propres procédés mais sans effets démonstratifs, Ron Padgett parvient à conjoindre dans son projet poétique simplicité et sophistication. Et  l’air de rien, sans forfanterie aucune, il déroule une poésie d’une originalité et d’une beauté rares.

Ron Padgett, Le Grand quelque chose, Joca Seria, 2010, tard. Olivier Brossard.

Ron Padgett, On ne sait jamais, Joca Seria, 2012, trad. Claire Guillot.

*On est assez bluffé qu’il ne soit quasiment pas fait allusion dans la presse francophone à Ron Padgett, relativement au film de Jarmusch. Comment prétendre écrire une critique un peu étayée d’un film portant sur la poésie, en faisant l’économie de l’oeuvre poétique sur lequel son réalisateur se fonde et y renvoie tout du long? Il y a de ces mystères… En attendant, pour ceux que l’anglais ne rebute pas, il y a ceci.

 

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« La fin du monde n’aura pas eu lieu » de Patrick Ourednik.

 

Vous avez acheté mon livre? Vous avez eu tort.

La fin du monde reste une question sensible. Comme l’est, et pour des raisons peut-être pas si différentes, celle du futur antérieur. A notre époque où fleurissent les allusions eschatologiques, recoupant toutes les tendances – idéologiques, écologiques, religieuses, etc… – il n’est pas vain de rappeler que l’apocalypse est une mode ancestrale, qu’il n’est donc plus – du moins dans son acception commune – « à la mode » et donc que la fin du monde est un sujet éminemment original… Dans le même registre tortueux, qu’implique une négation appliquée à une phrase conjuguée au futur antérieur, si ce n’est que le fait qu’elle conjuguait – ici, la fin du monde – n’est pas certain? Ou plutôt, n’est plus certain, la négation impliquant le retour sur la certitude préalablement posée? Poser donc la non-certitude de la fin du monde en utilisant pour ce faire le futur antérieur dans un livre de fiction qui tournerait autour de la question de l’eschatologie reviendrait dès lors à placer le lecteur dans cette situation : si je lis cela, c’est donc que la fin du monde n’a pas eu lieu. Situation ubuesque, certes, mais sommes toute classique. On ne compte pas les romans, contes, fables, proses poétiques en vers, et autres genres qui ne s’y soient essayés avec plus ou moins de malheur.

-C’est bien triste, tout ça.

-Disons que ce n’est pas gai.

La différence, notable, est qu’ici le projet est bien de ne nous le faire regretter! Oui, da! Le constat, franc du collier, est en effet glaçant : comment se réjouir de la persistance d’un monde aussi crétin, où plaisanter ne se peut plus qu’en prévenant qu’on plaisante, où les crétins mous sont tués par les crétins sanguinaires, où les abrutis démocrates, devenus démocratiquement majoritaires, dénoncent, du fond de leur canapé, l’impossibilité à pouvoir exprimer librement une opinion dans les pays non démocratiques, alors qu’ils ont perdu la faculté de s’en forger une depuis belle lurette, et dont l’essence peut être tout entière résumée dans cette assertion :

La devise du Luxembourg était « Nous voulons rester ce que nous sommes ». 

Franchement, un monde pareil, il faudrait soi-même être devenu un parfait crétin, pour – à l’identique du luxembourgeois aspirant à demeurer ni plus ni moins qu’un luxembourgeois – aspirer à le voir perdurer…

Alors oui, évidemment, un dilemme se fait jour. Car regretter que la fin du monde n’a pas eu lieu impliquerait de facto, regretter notre lecture de La fin du monde n’aura pas eu lieu, rendue seule possible par la non-survenue de cette fin du monde ardemment souhaitée. Reste alors, à défaut de résoudre ce dilemme et de regretter qu’elle n’a pas eu lieu, ni qu’elle n’aura pas eu lieu, à espérer qu’elle aura bien lieu et à se réjouir, en lisant La fin du monde n’aura pas eu lieu, qu’elle vienne mettre un terme, définitivement, à ce à quoi elle n’aura, jusqu’alors, pas encore mis un terme.

Si c’est pas chouette.

Patrick Ourednik, La fin du monde n’aura pas eu lieu, 2017, Allia.

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