« Vie auprès du courant » de Tarjei Vesaas.

Aftenposten. Vinje i Telemark 19650307. Forfatter Tarjei Vesaas hjemme på gården i Vinje. Foto i arbeidsrommet. Masse papirer. Foto: Rolf Chr. Ulrichsen / Aftenposten *** FOTO IKKE BILDEBEHANDLET ***

Dernière oeuvre de l’immense romancier norvégien sortie l’année même de son décès, Vie auprès du courant est un recueil de poèmes. Où, comme dans les romans de sa « dernière période » se déploient les thèmes qui lui furent chers et furent à l’origine de son succès. On y retrouve ces atmosphères teintées d’onirisme, d’un absurde discret, d’un symbolisme tout en nuance. Mais surtout, se défaisant du fil narratif romanesque, émerge de ses vers une écriture décuplée de la nature.

Parmi des branches nues

s’est accomplie la vie.

Tous les rameaux,

toutes les branches,

sont là dans le sommeil.

A côté d’un monde mais profitant de cet écart pour le détailler mieux et plus profondément. Telle parait souvent la nature de Vessas. Très rarement métaphorique – ou si légèrement qu’il n’y parait guère -, sa poésie prend les teintes de récits ad minima pour faire germer chez qui la lit à la fois les images bien précises de ce qu’elle décrit, et l’écart qu’elles entretiennent avec ce que la poésie en dit. On est à côté. On est auprès. Et c’est dans cette distance d’avec le courant, dans cette vie proche de lui sans être prise dans son flux, que Vesaas lui procure les plus beaux vers.

La congère lourde comme un monde.

Ce qui fait la beauté de l’oeuvre de Vesaas semble échapper à toute catégorie préconçue d’analyse. A l’aune de l’attachement ému que lui témoigne ses lecteurs, la magie semble opérer d’autant mieux que ses causes demeurent cachées. Le lire est un acte de foi. Dont ce recueil est comme l’épure.

Tarjei Vesaas, Vie auprès du courant, 2016, La Barque, trad. Céline Romand-Monnier.

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« Droiture et mélancolie » de Pierre Vesperini.

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Marc Aurèle est considéré (ce qu’une courte expérience en librairie pourra vous confirmer), non seulement comme un philosophe stoïcien, mais aussi peut-être comme son parangon, ayant pu faire preuve, dans l’exercice du pouvoir, de la mise en pratique de ses principes. Or tout cela ne serait que construction.

Mais un historien peut-il, demandera-t-on, faire abstraction des façons de penser de son temps? Je soutiens que oui, à condition de lire les Anciens dans le texte, en grec et en latin, de ne négliger a priori aucun document, aucune source qui viendrait contrarier nos présomptions, et, à partir de là, de rendre compte de leur vie à partir de leurs propres catégories, de leur propre façon de penser. L’histoire qu’on va lire se prétend donc, en ce sens, objective.

On gloserait sans fin sur cette entame, cette prétention à l’objectivité, cette possibilité – ou non – qu’à un sujet d’effacer – en le revendiquant – ses empreintes de l’analyse d’un objet. Mais passons…

Foucault lit chez Marc Aurèle les traces d’un processus de subjectivation. Or, chez les antiques, il n’y a de soi que lié au soi social. L’un et l’autre sont inextricablement liés et aucun philosophe antique ne cherchait à les disjoindre. En reprenant l’exemple même sur lequel se fondait Foucault pour en « apporter la preuve », mais complet et dépouillé de ses intentions, là où le philosophe cherchait à lire un examen de conscience ne nous est plus donné à lire que le simple récit d’une journée de loisir exemplaire…

Pierre Hadot insiste sur le passage, la conversion, de Marc Aurèle de la rhétorique à la philosophie. Or, il s’avère que l’empereur n’a jamais abandonné la rhétorique et que le « constat » contraire ne s’appuie que sur des présupposés fantasmés de lettres disparues…

Vesperini continue, impitoyable : les logoi impériaux étaient fonctionnels et n’avaient aucune prétention à la vérité (Ce qui est recherché, c’est l’efficacité, non la vérité) ; rien n’est plus éloigné de Marc Aurèle – de sa fonction et son époque – que la volonté de se placer sous la tutelle ou l’égide d’un maître unique, fusse t-il stoïcien ; les adresses aux dieux de « l’empereur-philosophe » ne sont nullement des métaphores d’un philosophe agnostique mais des appels bien réels, fidèles aux représentations de l’élite de son temps ; enfin, rien n’est plus éloigné de la réalité qu’un Marc Aurèle tolérant, magnanime, charitable, despote éclairé ou humaniste avant l’heure (suffisamment d’esclaves, de gladiateurs ou de pères de l’Eglise en firent les frais)… L’une après l’autre, les « certitudes » tombent!

Moins cruelle que redoutablement rigoureuse, l’analyse de Vesperini n’égratigne la postérité de certains que malgré soi. La déconstruction d’un mythe vaut bien ce prix. Apportant preuve après preuve, construisant son propos avec patience mais sans faux-fuyant, il dresse de Marc Aurèle un portrait qui tranche manifestement plus avec sa postérité qu’avec sa réalité. Ce faisant, il rappelle malicieusement qu’un historien, à ne pas s’en garder suffisamment, peut en venir à tresser les lauriers auxquels, précisément – et Marc Aurèle en est peut-être un superbe exemple -, aspirait son objet. Finalement, on ne sait s’il fait ainsi oeuvre d’objectivité. Ce qu’on affirme par contre c’est qu’il s’agit là d’une remarquable leçon d’Histoire!

L’historien n’est pas à ce point prisonnier de son temps qu’il doive forcément comprendre le passé par des analogies.

Pierre Vesperini, Droiture et mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle, 2016, Verdier.

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« La Phrase. Une expérience de poésie urbaine. » de Karelle Ménine & Ruedi Baur.

phrasecomment aborder un corpus littéraire par un geste qui ne soit pas simplement un geste mémoriel.

Lors de l’événement qui vit Mons endosser en 2015 le rôle de capitale européenne de la culture, de très nombreuses initiatives virent le jour. Parmi elles, in fine paradoxalement moins visible que beaucoup d’autres, médiatiquement plus « rutilantes », celle-ci : la constitution, du 11/12/2014 au 11/12/2015, d’une longue phrase célébrant la poésie inscrite à même les murs de la cité. Initié par Karelle Ménine, en partenariat avec Ruedi Baur, le projet vit s’élaborer une année durant une phrase longue de dix kilomètres et riches des mots de Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Dumont, Kierkegaard, Maupassant, Lacan, Hugo, Tzara, Aragon, Breton, Verhaeren, et tant d’autres liés subtilement par ceux de Karelle Ménine. Sur les façades, les bordures, les trottoirs, les bâtiments publics, les privés, les églises, la prison, de la gare à la gare, en lettres noires ou rouges sur fond blanc, soudainement, la poésie revendiqua droit de cité.

Donnant à lire – ou relire – l’entièreté de la phrase en elle-même, ce livre revient aussi sur le contexte, les aléas et les questions que pose cette remarquable expérience.

Rapporter un texte ancien au présent, c’est donc tenter de l’inscrire dans le seul moment d’attention possible, quelque chose qui a à voir avec l’ « ici et maintenant ». Et lorsqu’une voix n’est pas assez forte pour sortir du lot, il faut sans doute lui inventer un nouveau porte-voix. Le corps tout entier d’une ville peut en être un.

Quel est le temps d’une lecture? Qu’est ce qu’une voix locale? Comment inscrire durablement la poésie d’auteurs morts? Comment amener un texte et à qui? Comment prendre en compte la manière dont se dévoile un texte au lecteur dans l’inscription de celui-ci? A qui appartient le « visage » d’une ville? En gardant une trace écrite de l’événement et en en documentant la mise en oeuvre, ce livre démontre qu’inscrire (vraiment inscrire, au-delà de la métaphore) la poésie dans le paysage n’est pas qu’un acte esthétique. A l’heure de l’aveuglante omniprésence du mot-d’ordre publicitaire, il est une occasion de rappeler qu’il est d’autres utilisations de l’espace commun. Et que la poésie, loin d’y jouer un rôle accessoire, est, au contraire, une des conditions cardinales de l’inscription du politique dans l’espace de la cité.

Karelle Ménine & Ruedi Baur, La Phrase. Une expérience de poésie urbaine, 2016, Editions alternatives & Gallimard.

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« Lesabéndio » de Paul Scheerbart.

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Le ciel était violet, et vertes les étoiles ; le Soleil aussi était vert.

Situé à bonne distance de la Terre, entre Mars et Jupiter, l’astéroïde Pallas (qui existe bel et bien, vous pouvez vérifier) est peuplé d’êtres étranges : le corps caoutchouteux, munis d’une ventouse et d’yeux télescopiques, les Pallasiens se nourrissent de champignons via leur épiderme, se déplacent grâce à un système de rubans-roulants et fument de « l’herbe à bulles ». Paisible jusque-là, leur vie se voit bouleversée par le projet d’un visionnaire nommé Lesabéndio. Pour percer le nuage qui entoure leur astre, leur apportant la lumière mais en leur occultant l’au-delà, le Pallasien envisage la construction d’une immense tour. L’érection de celle-ci aura des conséquences insoupçonnées…

S’il nous était donné de résoudre toutes les énigmes, nous n’aurions plus rien à faire, et nulle part où aller.

Y aura-t-il suffisamment d’acier pour pouvoir bâtir l’immense édifice? Celui-ci ne risque t-il pas de défigurer l’astéroïde? Le jeu (la connaissance de ses propres causes) vaut-elle la chandelle (la possibilité de voir modifiée l’orbite de Pallas)? Le but glorieux projeté légitime t-il le rassemblement d’autant de forces individuelles? La douleur peut-elle être parfois souhaitable? Savoir justifie t-il tant de risques? La force d’une utopie ne s’épuise t’elle pas dans le désir de la concrétiser? Autant de questions que soulève ce roman de science-fiction écrit à l’aube de la Grande Guerre. Questions qui expliquent qu’il figurait en bonne place sur les tables de chevet de Gershom Scholem ou Walter Benjamin.

Véritable et original roman de science-fiction, à la fois fable écologique et utopique, explorant avec acuité et facétie les accords et désaccords de la technique et de l’esthétique, de la raison et de la mystique, questionnant la place de l’individu dans tout processus collectif, dénouant les fils de nos désirs les plus démesurés et de nos peurs les plus tenaces, Lesabendio, le chef-d’œuvre de Paul Scheerbart demeure l’une des grandes œuvres prophétiques de notre temps.

Notre existence sur Pallas est elle-même si étonnante, que nous pouvons raisonnablement espérer être les témoins de prodiges plus grands encore.

Paul Scheerbart, Lesabéndio, 2016, Vies Parallèles, trad. Raphael Koenig.

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« L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert » de Keith Basso.

L'eau se mêle à la boue dans un basin à ciel ouvert.Les lieux font autant partie de nous que nous faisons partie d’eux.

Un lieu n’est pas qu’un agrégat de pierres, de bois, de terres, de matières. Il se compose au moins autant des peurs, des souvenirs, des désirs que nos histoires y ont greffés. En cela les lieux des populations amérindiennes et les nôtres ne sont pas différents. La prise en compte, par contre, de cette inscription complexe et réciproque du sujet dans le paysage et du paysage dans le sujet, est bien différemment abordée et comprise selon qu’on est un apache occidental ou un bruxellois pur jus. Tout au plus pensée métaphoriquement chez le second, cette inscription mutuelle est à l’origine, dans le chef du premier, d’une construction ancestrale particulière et originale des rapports sociaux.

le passé est inscrit dans le paysage.

Rochers verts côte-à-côte qui saillent jusque dans l’eau, Chemin qui s’étend le long de rochers brûlés, Clairière circulaire aux fins peupliers, Elle porte son frère sur son dos, Saules gris forment un coude dans un tournant, Lézards qui s’enfuient par devant, Chemin vers la vie qui va en s’élevant : ce qui frappe à la première écoute des toponymes apaches, ce sont leur extrême précision et l’idée, par delà cette précision, qu’ils racontent quelque chose d’autre qui ne soit pas seulement destiné à les situer. Loin de représenter une transcription outre-atlantique d’un romantisme du lieu, cette pratique toponymique revêt en fait des fonctions inattendues…

Sans vouloir dévoiler trop de ce magnifique livre, ni donner l’impression de le résumer à gros traits, le procédé toponymique apache fonctionne à peu près sur ce principe : dans une assemblée, une personne autorisée va conter une histoire liée à un lieu pour rappeler indirectement à une personne présente dans l’assemblée que celle-ci transgresse un interdit, espérant que le message sera compris et suivi d’effet, le lieu dans le paysage fonctionnant alors comme un rappel éthique au yeux de tous.

les conteurs sont des chasseurs – et leurs récits sont autant de flèches qu’ils décochent.

« Parler avec les noms », soit parfois juste répéter des toponymes, et égrener les « histoires-mondes » qui sont liées aux lieux permet de soulager, de recadrer, de ré ancrer historiquement. La relation au lieu n’est nullement contemplative. Permettant une lecture spatiale de l’histoire et du lien social, le lieu, nommé d’abord par l’ancêtre puis par ses descendants, est l’occasion d’interagir sans cesse avec l’autre, en rappelant à la fois l’ancrage historique de la communauté, et ses exigences éthiques.

La sagesse réside dans les lieux.

Keith Basso ne se contente pas de relater sèchement les résultats et développements d’une énième aride étude. Si ses conclusions remportent l’adhésion, c’est autant grâce à sa rigoureuse inventivité qu’à son talent à la mettre en scène. Ainsi, ses « locuteurs-sources » (Duddley Patterson, Lola Machuse, ou l’inénarrable et facétieux Nick Thompson) nous deviennent, à nous lecteurs, moins des informateurs que des personnages d’une de ses « histoires-mondes ». A nous de les entendre…

il est préférable d’écrire au sujet du peu de chose que l’on croit connaitre que de se ronger les sangs face aux innombrables difficultés à connaitre quoi que ce soit.

Keith Bassa, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, 2016, Zones Sensibles, Trad. Jean-François Caro.

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« Le Merveilleux saloon de Mc Sorley » de Joseph Mitchell.

Le merveilleux salon de Mc SorleyA les entendre […], tous les clochards de Bowery détournaient des millions à Wall Street quand ils étaient plus jeunes, sinon ils étaient sénateurs, ou encore ils étaient PDG d’une très grande entreprise, mais, les pauvres bougres, le plus souvent ils n’étaient pas autre chose que des poivrots.

On ne compte pas les auteurs ou leurs livres dont on nous rabat qu’ils nous proposent des « portraits » « à nulle autre pareils », « au plus proche de la réalité », « plus vrais que natures », etc… L’adjectif complétant le nom des clichés que le seul terme « portrait » était censé défaire.

Parus entre 1938 et 1955 dans le célèbre New Yorker, chacun des textes rassemblés ici (dont l’éditeur, bien informé, nous certifie qu’ils se trouvent sur les tables de chevet de Paul Auster ou Woody Allen) « croque » un personnage bien réel des milieux populaires New-Yorkais. Et cela alors même que l’auteur en fait goûter sa disparition prochaine. Une tenancière de cinéma, des gitans, des barmans, des clochards… c’est au plus proche de la rue que Joseph Mitchell puise sa matière, la détaille, la fouille d’une plume aiguisée, et, par la juste et précise recension de leurs actions, la modèle et l’élève au rang de littérature. A la fois portrait d’êtres et portrait du lieu qu’ils font, Le Merveilleux Saloon de Mc Sorley est un immense classique!

Croisant un quidam dans la rue et y fixant un moment bref mais intense votre regard, n’avez vous jamais ressenti ce gouffre, ce vertige, à la pensée qu’il pouvait avoir une vie aussi particulière, une intimité aussi personnelle que la vôtre? Et avoir désiré, mi-craintif, mi-enthousiaste, vous y glisser plus longuement? Eh bien, Joseph Mitchell l’a fait pour vous! Et vous permet, le lisant, de prolonger ce moment enivrant où l’on goutte cette irréductible, magnifique, terrifiante et jouissive altérité.

Joseph Mitchell, Le merveilleux saloon de Mc Sorley, 2016, Diaphanes, trad. Bernard Hoepffner.

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« Deuxième Quodlibet » de Richard de Mediavilla.

Deuxième quodlibetEst-ce qu’une fève en trajectoire ascendante, qui rencontre une pierre de meule animée d’un mouvement descendant, marque un temps d’arrêt?

Ah les scolastiques! Coincés entre une antiquité dont leurs temps auraient pour ainsi dire tout délaissé et une Renaissance qui s’y serait replongé comme malgré eux, leurs trois siècles d’activité sont encore souvent regardés avec une relative indifférence. Alors que le Moyen Âge n’est certes plus cette période creuse de l’intelligence humaine, cet autre nom pour « des temps obscurs », on n’accorde qu’assez peu de crédit encore aux œuvres de pensée de ce courant. Comme s’il ne s’agissait de ne réhabiliter qu’un Moyen Âge qui convient, le scolastique reste ainsi presque un autre terme pour « pinailleur », « coupeur de cheveux en quatre » et autres raccourcis. L’amusement à priori tout juste poli – on ne peut quand même plus impunément rire en bloc du Moyen Âge… – exonérant alors de les lire avec attention.

Le projet de cette bibliothèque scolastique est précisément, par la grâce, tout simplement, d’une mise à disposition du grand public d’une édition et d’une traduction rigoureuses des grands textes de cette période, de rappeler la vivacité d’une pensée aux antipodes des clichés. Au croisement de la philosophie, de la théologie, du droit, des sciences, les questions auxquelles se soumettent les scolastiques nous éclairent encore aujourd’hui. Non seulement car leurs réponses ont pu être à l’origine de développements essentiels de notre modernité (tout contrat est ainsi une émanation du fameux « Traité des contrats » de Pierre de Jean Olivi) mais également car les moyens mis en oeuvre – pour autant qu’on ne les affuble pas d’anachronismes goguenards – offrent des outils logiques encore souvent pertinents ainsi qu’un écolage encore redoutable à penser juste.

Ainsi de la question ci-dessus. Si la fève montante marque un temps d’arrêt, n’en est-il pas de même de la pierre descendante? Mais la fève légère stopperait alors la lourde pierre de meule?!? Dans l’ignorance, par exemple, des forces newtoniennes ou, autre exemple, des mécanismes intellectuels qui permettront de résoudre les paradoxes de Zénon, la réponse à cette question nécessite la mise en oeuvre d’un appareil logique et rhétorique conséquent. En recourant à l’angéologie, à la physique d’Aristote – parfois contre elle-même -, à la théorie des accidents, Richard de Mediavilla s’appuie sur toutes les subtilités des savoirs de son temps pour résoudre ce dilemme. Dilemme dont il bon de ne pas oublier qu’il demeure bien scientifique. Au antipode des pinaillements gratuits, les trésors de raisonnement qu’il met en branle, s’ils ne s’articulent plus de nos jours selon les mêmes modalités, gardent cependant la saveur et la rigueur d’une architecture aujourd’hui toujours indispensable.

Richard de Mediavilla, Deuxième Quodlibet, 2016, Les Belles Lettres, trad. Alain Boureau.

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« Grand Cirque Déglingue » de Marco Lodoli.

Grand cirque déglingueProbablement qu’il est d’ores et déjà trop tard pour aimer les gens.

Rocco est concierge dans une école de Rome, où Mario est élève et Ruggero professeur. D’univers différents, mais d’âge identique, ils partagent une même fascination pour les idéaux anarchistes. Désirant les vivre et non plus seulement y aspirer, ils tentent de trouver les moyens les plus adéquats pour marquer leurs engagements. D’abord en volant des enfants-Jésus dans des crèches la veille de Noël. Puis en créant le « Grand Cirque Déglingue ». Puis…

Nous ne sommes pas des voleurs, des dévaliseurs de crèches, nous ne sommes pas des voyous : nous voulons seulement libérer Jésus de la croix qui l’attend, et tout de suite.

Contées à tour de rôle par chacun des trois amis, leurs aventures nous amènent, par des détours tragi-comiques, au travers de multiples rencontres d’autant de « bras-cassés » et d’anti-héros magnifiques, dans les rets d’une tension sans cesse plus obsédante. Dont émerge peu à peu une figure, celle de Sara.

nous sommes à l’extérieur ou à l’intérieur de ce chaos crépitant d’illusions?

Leurs rêves comme plaqués au sol par un réel trop lourd pour eux, Rocco, Mario ou Ruggero tentent, plutôt que d’y échapper, de construire des stratégies pour peser autrement sur ce réel. Mais toujours, tel un élastique se tendant pour les ramener d’où ils proviennent, leurs tentatives échouent. Et, entre cet idéal fantasmé et ce réel ingrat, la figure de Sara, virginale, aimée jusqu’au désespoir, symbolise à la fois le contrepoint et l’objet de leurs désirs, l’absolu inatteignable et l’échec. Ce vers quoi on a besoin d’aller sous peine de ne pouvoir continuer à exister et ce qu’on ne peut toucher sous peine de le détruire.

ils rêvent de mondes nouveaux mais ne sont pas fichus de dire adieu à l’ancien.

Cet entre-deux dans lequel nous sommes tous, cette impossibilité d’en sortir sans détruire l’ailleurs vers lequel on tend, Marco Lodoli parvient à le dire comme personne. Parvenant à bâtir autour d’une absente un récit qui, tenant en haleine jusqu’au bout, la fait advenir en en expliquant l’absence, il nous offre une superbe vue sur ces losers sublimes, perclus de doutes et de désirs. Il nous rappelle la nécessité de la pureté. Mais aussi sa non moins nécessaire inaccessibilité. Ce livre est une action de grâce…

Et nos idées ne sont-elles pas dérisoires, quand l’amour pour le monde suffit pour le comprendre.

Marco Lodoli, Grand Cirque Déglingue, 2016, P.O.L., trad. Louise Boudonnat.

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« Le doute en question » de Claudine Tiercelin.

Le doute en questionJusqu’où peut s’étendre légitimement le doute? Doit-il s’arrêter quelque part? Y a-t-il un point où il est non seulement insensé mais profondément irrationnel de s’obstiner à le poursuivre? Et si oui, pour quelles raisons au juste? Y a-t-il des doutes que, peut-être, on ne peut pas éliminer mais qu’on doit en un sens ignorer?

Soit suspensif (il m’est impossible de déterminer si quelque chose est vrai ou non, donc je suspends mon jugement), soit dogmatique (tout est faux et nous ne connaissons rien), le scepticisme peut, d’un bord l’autre, prendre bien des teintes. Si elle s’articule selon bien des teintes également, l’opposition à son emprise, qu’elle s’ancre par exemple dans l’appel à la pertinence ou le contextualisme, non contente de parfois concéder déjà beaucoup au sceptique, oublie parfois de lui retourner ses propres rappels à l’exigence. Si les attaques du sceptique peuvent à juste titre fonctionner comme d’utiles garde-fous à la raison et aux failles logiques qui peuvent l’affaiblir, et donc rappeler à qui veut connaitre que cela ne se peut sans rigueur, leur allégeance au doute dissimulent d’autres failles, non moins profondes. Si la raison doit être étayée, le doute aussi. Croire, connaitre ne peut se faire sans l’économie des preuves. Douter non plus. En d’autres mots : le doute a besoin de raisons.

On définit souvent le sceptique comme quelqu’un qui conteste la possibilité même de la connaissance : cette remise en question est aussi vieille que l’Antiquité. Or peut-être n’est-ce pas seulement la connaissance qui exige la production de ses conditions de possibilité. Mais aussi le doute.

Ainsi par exemple du doute cartésien. La mise en oeuvre d’une procédure philosophique reposant sur un doute méthodologique pêche par ce que la méthode présuppose. Comme l’on fait savoir Peirce ou Wittgenstein, le doute ne peut être premier – et donc devenir une méthode – car il présuppose un système de croyances et/ou de signes (tel le langage) où prospérer.

Si tout était mis en doute, c’est la possibilité même d’un doute doué de sens qui serait éradiquée.

Se proposant de relire le scepticisme par le filtre du pragmatisme (et surtout Putnam), Claudine Tiercelin nous éclaire sur ce qu’est le doute, mais jette aussi ainsi une lumière pertinente et toujours bienvenue sur ce que les propositions pragmatiques peuvent apporter : un sentiment qui, loin d’en être un « interdit », est appelé par la logique ; une éthique qui est aussi une esthétique ; un agir qui n’est pas que fin, mais aussi constitutif d’une pensée ; un principe social qui n’est pas que l’aboutissement d’un calcul logique mais qui s’y enracine ; et surtout, cette marque si importante du pragmatisme, cette relativisation essentielle de la distinction fait/valeur.

Non contente donc, s’aidant du pragmatisme, de démontrer brillamment que douter, croire ou connaitre ne peut se faire que dans le cadre d’un contexte, et que l’habileté du sceptique est de jouer précisément sur cette idée qu’inversement, douter, croire ou connaitre serait indépendant de tout contexte, Claudine Tiercelin nous permet de mieux sonder la richesse d’une pratique philosophique encore trop souvent regardée de haut de ce côté-ci de l’atlantique (mais ça change, ça change…). Peut-être car elle nous rappelle que refuser le dualisme ne se peut – comme c’est souvent le cas dans la pensée « continentale » – en choisissant un extrême en dépit d’un autre censé prédominer (nature vs culture, doute vs raison, corps vs pensée, etc…), mais en niant le principe même de leur opposition.

Les réalités ne sont pas vraies, elle sont ; et les croyances sont vraies d‘elles.

Claudine Tiercelin, Le doute en question, 2016, L’Éclat.

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« La fille aux papiers d’agrume » de Hanns Zischler.

La fille aux papiers d'agrumes.Dans une région montagneuse de l’Allemagne d’après-guerre, une petite fille collectionne les papiers d’agrumes. Depuis peu arrivée à Marstein, Elsa, qui souffre d’un handicap à la hanche,  se lie d’amitié avec une jeune anglaise comme elle à peine arrivée. Pauli, un jeune garçon de leur classe, se rapproche peu à peu d’Elsa.

Combien de fois ne prophétise-t-on pas la fin du monde pour tel ou tel jour, à cause de je ne sais quel supposé concours de circonstances, et quand arrive la date annoncée, le monde pourtant ne s’effondre pas, mais lorsque, du jour au lendemain, une étoile de cette taille resplendit soudain comme une traînée de craie dans le ciel, alors là…

Il est difficile d’en dire beaucoup plus. D’une écriture essentiellement factuelle, Hanns Zischler déroule un récit tout empreint des mystères, des craintes et des désirs de l’adolescence. Où ce qui lui est extérieur – la reconstruction d’un pays, le deuil d’une mère… – n’est présent que par touches discrètes, comme si rien ne devait peser réellement sur « ce qui s’ouvre à la sortie de l’enfance », mais ne l’influencerait qu’en l’effleurant.

Il y a peu, les agrumes étaient presque systématiquement emballées dans ces fins papiers aux illustrations colorées. Protections moins que publicités, les fines feuilles carrées vantaient la marque en enveloppant la rondeurs des fruits, en vantant les ailleurs ensoleillés. Si la tradition s’est quelque peu perdue aujourd’hui, demeurent les souvenirs. Et ce livre, discret joyau, dont la subtile écriture en rappelle la soyeuse légèreté.

Hanns Zischler, La fille aux papiers d’agrumes, 2016, Christain Bougois, trad. Jean Torrent.

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