Doucheflux. Pas de douche, pas de lingette!

ROBOT QUI ELECRTIGIEC’est le 24 décembre.  Vous êtes encore attablés.  Autour de vous sourient et palabrent tous les gens que la tradition a établis comme ceux devant être aimés par vous, en dépit des pires vacheries de l’oncle Untel ou du regard torve que vous lance depuis toujours tante Machin.  Les enfants, comme chaque année, ont parfaitement tenu leur rôle d’enfants : ils se sont égratignés férocement, se sont disputés la moindre miette de gâteau, se sont arrachés chacun les cadeaux rutilant de plastique (et peut-être de la sueur des mains pré pubères et lointaines qui y ont œuvré), avant de sombrer, exténués, dégoulinant de morve, les cheveux défaits, les habits uniformément tachés.  Tout cela sous le regard attendri des parents unanimes devant tant de belle innocence.   Vous êtes repus.  Tout baigne dans cette quiétude morne qu’on sait depuis toujours être l’annonce du pire, mais que vous n’avez, à ce moment, aucune envie de prendre pour autre chose que pour ce qu’elle semble être.  Délicatement bercé par l’illusion, et en cela un peu aidé par le vin de votre beau-père (aigre certes mais poliment efficace), vous vous surprenez à sourire à l’antédiluvienne blague sur les marocains-voleurs-de-mobylette que vous assène votre beau-frère, aussi hilare que son haleine est sure.  En un mot comme en cent : vous êtes bien.

Et puis, subitement (Est-ce l’haleine du commensal, ou l’odeur insistante des bougies sensées faire passer au second plan celle, pourtant entêtante, de la dinde dont on a, comme chaque année, méticuleusement gratté la carapace noircie juste avant de la glisser sur la table, qui vous ramène à votre vigilance olfactive?), subitement donc, vous portez vos doigts sous l’imposante éminence, qui à votre grand dam, depuis toujours et pour toujours (mais sans doute moins longtemps), vous sert de tarin.  Et là, vous humez le mélange des effluves de viande froide préalablement carbonisée, de mer, de raisin fermenté,  qui sont le versant odoriférant de tout ce que vous avez ingurgité bravement.  Et la corporéité de tout cela vous revient, comme un double soufflet appuyé sur vos joues pleinement rebondies et épanouies.  Vous sentez!  Et cette odeur, curieusement, vous fait honte!  D’un geste impatient, vous saisissez alors cette petite pochette que la prozacée mais attentive maîtresse des lieux a eu le bon goût de placer à côté de votre assiette.  Vous l’ouvrez, y plongez deux doigts malodorants, en sortez la lingette humide et citronnée que vous passez fébrilement sur les mains (surtout entre les doigts, où l’effluve, insidieuse, vicieuse, se dissimule le mieux).  Et vous espérez, secrètement, que ces aromes de citron (qui sont au truc jaune qu’ils sont sensés rappeler ce que Michel Onfray est à la philosophie), vous espérez donc que ces arômes viendront gommer cette odeur faite d’effluves mêlées.  Mais rien n’y fera!  La pestilence continuera, imperturbable, à imprégner vos muqueuses!  Car cette odeur, entêtante, n’est pas qu’une odeur.  Elle est votre culpabilité!

Tel est le sort auquel votre libraire vous a voué, vous qui n’êtes pas venu acheter durant le mois de décembre votre cadeau de pages et de mots dans sa modeste échoppe.  Vous qui, inconscient, déjà grisé sans doute par l’égoïsme festif, n’avez pas daigné verser votre obole à la propreté de votre prochain.  Vous le saviez pourtant, votre libraire vous avait bien prévenu, qu’il verserait 1 % de son chiffre d’affaire à Doucheflux, dont l’objectif est de permettre à tous la dignité de la propreté.  Vous le saviez!  Mais n’en avez rien fait!  Et c’est pour cela que votre libraire vous a maudit, vous condamnant à respirer à jamais l’odeur de ce repas.  Si le désarroi du démuni devant sa propre odeur n’a pu vous émouvoir, que celle de votre intempérance satisfaite et repue vous poursuive à jamais!  Pas de douches, pas de lingettes!

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« Philippe Beck, un chant objectif aujourd’hui » du collectif rassemblé lors du colloque de Cerisy-La-Salle.

 

ACTES DU COLLOQueUn livre de Philippe Beck est toujours un évènement.  Un livre sur Philippe Beck aussi.  Mais quand ce sont Benoît Casas, Tristan Hordé, Tim Trzaskalik, Jean-Luc Steinmetz, Gérard Tessier, Annie Guillon-Lévy, Jean-Luc Nancy, Judith Balso, Alain Badiou, Martin Rueff, Rémi Bouthonnier, Stéphane Baquey, Tiphaine Samoyault, Béatrice Bonhomme, Yves di Manno, Isabelle Barbéris, Jérémie Majorel, Isabelle Garron, Gérard Pesson, Marcelo Jacques de Moraes, Jacques Rancière, Natacha Michel, Guillaume Artous-Bouvet, Antonio Rodriguez, Pierre Ouellet, Xavier Person, Paul Echinard-Garin, Günter Krause, Jacqueline Risset (ouf) qui se rassemblent pendant sept journées au chevet de son œuvre et que les actes de ce colloque sont rassemblés dans un livre édité par Corti…  Eh bien, voyez vous, cela nous réjouit!  On est comme ça!

Alors certes, le disparate de qui y parle empêche la cohérence de l’ensemble.  Et la transcription rigoureuse des rencontres, de leur suite de paroles, en empêche une quelconque lecture uniformisante de la poésie de Beck. On n’est évidemment pas, au sens strict, dans un essai littéraire.  Mais dans un recueil de paroles.  Et c’est là précisément que se trouve à notre avis ce qui fait l’intérêt de ce considérable pavé.  La poésie de Philippe Beck est à ce point neuve qu’elle charme, certes, mais laisse encore bien souvent démuni qui cherche des mots pour en rendre compte.  Le charme opère mais déstabilise.  C’est là, sans doute, que l’on peut saisir que l’œuvre de Beck est bien d’avant-garde.  C’est-à-dire de celle, d’œuvre, qui devance les outils qui en peuvent témoigner.  Politique, musicale, philosophique, critique post-romantique, dramaturgique, érudite, la diversité des approches donne l’impression d’un grand tâtonnement.  Et dans ce tâtonnement, dans ce vivier de tentatives, se donnent à lire, certes des éléments d’approche d’une œuvre neuve et essentielle, celle de Beck, mais aussi l’aventure de pensées « affrontant » cette nouveauté.  S’y dévoilent, dans un même écrin, des possibilités d’approcher une œuvre et l’histoire errante des moyens qui doivent se créer pour l’appréhender.  C’est en cela qu’il s’adresse, par-delà le cénacle des lecteurs passionnés de Philippe Beck, à tout qui s’intéresse à la poésie et aux mécanismes de création d’une parole.

Actes du colloque de Cerisy-La-Salle, Philppe Beck, un chant objectif aujourd’hui, 2014, José Corti.

Ce colloque s’étant tenu en août 2013, les intervenants ne pouvaient avoir connaissance d’Opéradiques, le dernier recueil de l’auteur sorti en février de cette année.  On dit ici une partie de l’immense bien qu’on pense de ce recueil fondamental.  Le son donné ici est extrait de l’excellente émission « Temps de Pause » de Anne Mattheeus et Fabrice Kada sur Musique 3.

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« Les miracles dans la France du XVIème siècle » de Nicolas Balzamo.

Miracles dans la france du XVIAlors qu’on imagine l’imaginaire médiéval comme envahit par une suite presque ininterrompue de miracles baignant celui-ci dans un surnaturel qui en imprégnait les moindres rouages, la réalité est bien différente.  Fondant son enquête sur les livres de raison, ces textes écrits par des privés pour eux-mêmes, témoignages certes d’une « élite » de l’époque, mais témoignages précieux tout de même, Nicolas Balzano dresse un portrait tout en nuance du XVIème siècle.

Alors que nous avons tendance à extrapoler l’omniprésence du miracle dans l’imaginaire du siècle à l’ensemble de ses composantes, la rareté relative de son occurrence dans l’expérience individuelle dont témoignent ces livres de raison, démontre que si le miracle était un incontournable de l’imaginaire, il n’en avait pas lobotomisé les hommes du siècle.  Et puis aussi :

L’emphase du propos aboutit à sa propre négation : si tout était miracle, alors plus rien ne l’était.

Construisant en filigranes une définition du phénomène miraculeux d’une justesse et d’une précision édifiante, Nicolas Balzano nous en rappelle la structure forcément conservatrice : ordre/désordre/intervention d’un auxiliaire/rétablissement de la situation initiale.

Dieu rétablit ce qui doit être.

Au-delà de sa structure même, c’est la structure de son apparition dans l’imaginaire collectif qui est interrogée ici.  Car le miracle ne peut survenir de rien.  Il est fruit d’un mouvement qui le dépasse et qu’il continue et dont la croyance est à la fois sa cause et sa conséquence.

Croire au miracle, c’est créer un lien entre un évènement et un ensemble de croyances préexistantes.

Le miracle coexiste à sa croyance.  Et sa survenue dans le paysage imaginaire porte la marque d’un langage de la performativité.  Comme le Logos créateur dont il atteste la présence omnipotente, c’est bien le mot « miracle » qui crée le miracle en même temps qu’il le nomme.

[Le miracle] naît subjectivement de l’assimilation d’un évènement à une signification, elle-même portée par un archétype [...], et objectivement, lorsque cette signification est proclamée.

Certes se prenant parfois les pieds dans le tapis de la forme sous laquelle il a d’abord été pensé (une thèse ne fait pas un livre), Les miracles dans la France du XVIème siècle, se révèle un brillant démontage des clichés et des clivages qu’un temps peut construire sur le passé, du haut de ses certitudes faciles et « rassurantes ».  Et nous rappelle que c’est moins souvent le monde qui change que le regard que l’on porte sur lui.

Que le talent d’Erasme joint aux possibilités nouvelles offertes par l’imprimerie ait donné à sa voix une résonance inédite ne doit pas occulter l’essentiel : sa critique était aussi essentielle que le système de croyance qui en était l’objet.

Nicolas Balzano, Les miracles dans la France du XVIeme siècle, 2014, Les Belles Lettres.

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« Portraits » de Dezsö Kosztolänyi.

PortraitsIl n’y a que ça de sain.  Chaque métier est un moyen.  Mais il ne vaut quelque chose que lorsqu’il devient un but.  Comment vois-je le monde?  Dans des phrases.  Comment l’ingénieur le voit-il?  Dans des plans.  Et le champion de courses?  Dans des distances.

Que ce soient Les vies des hommes illustres de Plutarque, Les Caractères de La Bruyère ou les « archétypes » d’un Molière, la peinture des particularités d’un être humain a de tout temps tenté les plus grandes plumes.  Que la volonté sous-jacente soit politique, philosophique, religieuse, ou autre, « croquer » un être particulier peut être bien autre chose qu’un simple exercice narratif.  On peut peindre un corps en vue d’exercer son coup de pinceau, mais aussi y trouver une finalité.

Mon Dieu! Que pourrais-je raconter d’intéressant?  Que suis-je?

Organisé en courtes séquences de quatre ou cinq pages, chacune s’intéressant à un personnage de Budapest dont on ne sait au départ, en général, que le métier, Portraits est très loin du carnet de croquis, du recueil de rebuts.  Chaque portrait s’ouvre par une brève préface et se clôt par une postface pendant lesquelles l’auteur met en contexte le corps de chaque chapitre.  Celui-ci est réalisé sous forme d’un chassé-croisé de questions-réponses courtes parsemé ça et là de quelques rares didascalies.  On y croise un coiffeur, un député, une élégante, un fossoyeur, une domestique, un écrivain…  Et chaque fois, la magie opère.  Jamais poussif ni maïeutique, le catalogue presque banal de ses dialogues fait de Portraits, par ses touches pointillistes, un des tableaux les plus justes et touchants d’une humanité irréductible à chacune de ses individualités.

Le garçon de café, quoiqu’il fasse du surplace sa vie entière, n’use pas en vain ses jambes et ses chaussures, il va loin, vers des connaissances sans cesse nouvelles.

Avec cette simplicité typique des meilleurs plumes, Kosztolanyi parvient à faire sourdre de chaque individu qu’il croque une parcelle intacte d’humanité.  Sans non plus réduire chacun à sa valeur d’exemple, il parvient à se situer dans cet exact entre-deux de l’individu et du commun. On trouve une véritable étincelle dans si peu de livres, nous confie-t-il.  Chacun de ses portraits en est une.  Où se lit, avec humour et humilité, sans mièvrerie ni concession, une tendresse sereine pour une humanité dont on se demande, refermant le livre, si elle le vaut vraiment.

L’homme ne vaut rien en général.  Regardez : sa chair est immangeable ; sa peau n’est même pas bonne à relier des livres parce qu’elle se casse facilement ; on a tenté de préparer des macaronis à partir de ses os, mais les fines bouches ont protesté.  L’homme ne peut être apprécié que vivant, et même dans ce cas pas n’importe quand.

Deszö Kosztolanyi, Portraits, 2013, La Baconnière, trad. Iboyla Virag & Michel Orcel.

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« Indiens en bleu de travail » de Jaime de Angulo.

Indiens en bleu de travail.Doc, nom de Jaime de Angulo chez les indiens, revient chez ceux-ci dans le but d’apprendre leur langue, le Pit River.  Très vite (et cela se confirmera lors des trois autres étés qu’il les côtoiera), cet idiome lui paraît bien plus complexe que la société au sein de laquelle il est employé.  Ou que l’image qu’il s’en donne de prime abord.

J’errais parmi les armoises.  Je pensais à cette langue de Pit River.  Je voyais déjà que ce serait très difficile, que c’était une langue très complexe, d’une structure complexe.  Et pourtant les indiens de Pit River étaient dits l’une des tribus les plus primitives, culturellement au niveau de l’Age de Pierre.  J’en restais songeur… Pourrait-il n’y avoir aucun rapport entre langage et culture?

Le langage est la trace de la différence entre deux conceptions du monde.

Les deux mots se ressemblent, n’est-ce-pas, astsuy et astsuy.  L’un signifie <maison> et l’autre <hiver> mais les blancs ne voient jamais la différence.

L’évidence de l’un se heurte à celle de l’autre.  Sans comprendre où se loge cette différence (ici, dans le ton), elle paraît irréductible et consacrer, dans le langage même, un écart qui ne pourra être comblé entre les deux « civilisations ».

Je n’ai que des mots.

Loin d’acter ce constat en s’y arrêtant, ou, défait, de se recentrer sur la seule étude linguistique dépouillée de ces oripeaux sociétaux, Jaime d’Angulo s’y enfonce plus encore.  Et grâce à lui et sa narration faisant fi des clivages épistémologiques, on aborde une culture (ici celle de Pit River, comme il eût pu s’agir d’une autre) par le propre cheminement de qui la découvre.  Et ainsi, cet ailleurs qu’il nous fait découvrir, garde tout son goût d’ailleurs.  Sans revêtir celui d’une étude reposant sur un calque posé par la civilisation qui étudie sur celle qui est étudiée.

La saveur de l’autre, dans ce qu’il a de plus différent se révèle à nous dans toute la fraîcheur de son apparition.  Où la chance peut devenir critère moral ou la paresse une vertu.  Où, si l’on n’a pas un quelque part où aller, il est possible de ne pas aller du tout.

Et si nous n’allions pas quelque part, nous n’allions pas, et voilà tout.

Et dire que suffit juste, pour que le lecteur puisse recevoir cette sensation radicale et vivifiante d’un écart, que Jaime d’Angulo ne soit pas quelqu’un « comme il faut ».

Les anthropologues comme il faut ne côtoient pas les ivrognes qui roulent dans les fossés avec les shamanes.

Jaime de Angulo, Indiens en bleu de travail, 2014, éditions Héros-Limite, trad. Martin Richet.

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« Charles Peguy dans nos lignes » de Charles Pennequin.

Charles Peguy dans nos lignesOn en parlait déjà ici : Péguy, pour beaucoup qui ne l’ont pas lu, comme pour tant d’autres qui l’ont mal lu, se retrouve aujourd’hui bien souvent tiraillé entre modernes et post-modernes, entre catholiques et agnostiques, entre tenants du patriotisme et nationalistes.  Il y a ainsi peu à peu eu plus à dire de sa réception que de l’œuvre elle-même.  Au point qu’il ne semble plus même exister d’œuvre.

Il a épousé la forme de l’assise le parler.  Il s’est rassis sur son séant.  Il s’est rassis sur ses fesses le parler et il a laissé faire la modernité et la postmodernité.  Il les a laisser causer.

Ramener Péguy aujourd’hui, telle est la tentative de Pennequin.  D’abord justement, pour le confronter à cette réception clivée de son œuvre.  Et en démontrer l’inanité, et, à travers elle, celle de l’époque qui la produit.  Car ce qui parle le mieux de l’indigence de ces tentatives de réappropriation d’une œuvre, c’est l’œuvre de Péguy elle-même.  Elle parle si bien contre ces discours imbéciles qu’on tient sur elle pour l’utiliser.  Elle dit elle-même si parfaitement l’impossibilité de la réduire à de l’utile partisan.  Elle dit ou plutôt elle parle si bien.  Car Péguy, c’est cela. De la parlotte.  Une parlotte si étrangère aux causeries qui se déchaînent sur elle.

Il ne faut pas assécher notre art et notre poésie, mais aller de l’avant et croiser partout le fer avec l’indigence de notre époque et avec l’atonie qui nous traverse de partout.

Superbe introduction à un immense poète, Charles Péguy dans nos lignes, dans cette parole si caractéristique de Charles Pennequin, qui, comme une rive, s’enrichit à chaque flot nouveau des limons qu’il y dépose, dit parfaitement et conjointement l’intemporalité de toute poésie qui vaille et l’importance politique de la rappeler toujours et encore.

Car Péguy c’est de la pâte à penser générée d’un symphonie.  Une symphonie bonhomme pour penser aujourd’hui.

Charles Pennequin, Charles Péguy dans nos lignes, 2014, Atelier de l’agneau.

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« Album de famille avec portraits d’inconnus » de Vicomte de Lascano Tegui.

Album de famille avec portraits d'inconnusLe 8 juin 1900, un accident de chemins de fer tragique survient à Abbeville.  Michael Bingham, un agent d’assurance anglais, y survit miraculeusement.  L’entreprise d’assurance pour laquelle il travaille le charge alors de faire des investigations sur les morts qu’a occasionné cet accident.  En cherchant dans la généalogie des disparus ce qui pourrait justifier après-coup leur mort accidentelle, la compagnie espère trouver ainsi les mécanismes qui y président et donc, en évaluant mieux le risque, augmenter ses marges bénéficiaires.  Vingt ans d’un travail acharné plus tard, alors qu’il apporte son volumineux rapport au siège de l’entreprise qui l’emploie, Michael Bingham constate que celle-ci avait fait faillite vingt ans plus tôt, peu de temps après lui avoir confié sa mission.  Il devient fou et jette ses notes au vent.  Le narrateur, témoin de cette scène, réussit à sauver six de ces dossiers.  Et ce sont ceux-là qui nous sont ici donnés à lire.

Il lui vint une idée de génie, et il décida d’acheter la volonté populaire. [...]  Les veilles d’élection, il s’assurait son capital électoral en fournissant à chaque votant l’une des bottines – la droite ou la gauche -, avec la promesse de compléter la paire s’il était élu.

Peignant les généalogies de ces six disparus, c’est toute une humanité qui se découvre à nous.  Où l’on rencontre entre autres des députés, des banquiers, des vagabonds, des coiffeurs pour dame, des bandits de grands chemins, des graveurs atteints de strabisme ou des plieurs de serviette.  Et cette faune humaine, notre Vicomte la raconte telle qu’elle est, sans fards, délicieusement retorse, facétieusement cruelle, joyeusement lucide et perfidement juste.  Dans un éclat de rire permanent et irrésistible.

Où se trouvaient les érudits qui sauraient lire entre les lignes de son manuscrit, qui n’était ni limpide, ni destiné aux somnambules, ni susceptible d’intéresser les fossoyeurs?

Entre ses lignes se devine un projet qui, s’il est directement lié aux peintures enlevées de ses personnages, la déborde par les dispositifs d’écriture qu’il met en place.  Car, peu à peu, à sa lecture attentive, par delà les éclats de rire qu’il convoque, le texte du Vicomte célèbre une magnifique impossibilité.  Celle de détacher du magma commun de l’humanité une parcelle d’individualité qui puisse s’en détacher irréductiblement.  Et pour ce faire, une écriture devait être trouvée.

Une écriture incapable de mentir pour son propre compte, mais capable d’endosser tous les mensonges de l’humanité.

Vicomte de Lascano Tegui, Album de famille avec portraits d’inconnus, 2014, Circé, trad. Séverine Rosset.

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« L’économie morale des sciences modernes » de Lorraine Daston.

Economie morale des sciences modernesNous sommes les héritiers d’une tradition très ancienne qui oppose la vie de l’esprit à celle du cœur, et d’une plus récente encore qui oppose les faits aux valeurs.

Dire que les catégories ont une histoire est déjà en soi une révolution.  Dans cet article publié dans la revue Osiris en 1995, Lorraine Daston, par le prisme de ce qu’elle nomme économie morale, rappelle d’abord que les catégories fondamentales de la pensée scientifique (le probabilisme, l’objectivité, la causalité, l’expérience,…) ne sont pas issues d’un donné, d’un ailleurs surplombant les savants et les imbibant de tout temps.  Et l’épistémologie historique qui permet de retracer l’histoire des cadres scientifiques fondamentaux fait alors affleurer à la surface même de son analyse les raisons morales qui y président.  En analysant en quoi et comment l’économie morale a pu structurer les caractéristiques essentielles de la connaissance scientifique que sont la quantification, l’empirisme et l’objectivité, elle démontre avec brio, et sans recourir aux trop faciles filtres du psychologisme ou de la motivation, que la fabrique des sciences est liée à la fabrique des valeurs.

Ainsi Lorraine Daston, en analysant la quantification dans son rapport à l’histoire, montre comment a pu se développer l’importance accordée à la mesure de précision.  L’éthos de l’exactitude a une histoire qui modèle celle des sciences.  Quantifier, procédé paraissant gage de précision, de perfection, d’autodiscipline, de retrait complet du sujet, n’est pas neutre.

L’expérience, qui a remplacé les universaux aristotéliciens par des cas particuliers, a également remplacé les lieux communs aristotéliciens par des raretés et des singularités.

L’empirisme, en même temps qu’il marque un passage de la communauté à l’individu, dans le lien qu’il entretient avec la curiosité, marque celui d’un signe d’incontinence et de passivité à celui de vertu cardinale.

L’objectivité est une méthode de compréhension.

Au delà d’une historicité, des fondamentaux (paraissant établis de tout temps, fermes par nature) tels que la quantification, l’empirisme et l’objectivité ont une diversité.  Ils sont pluriels.  Et leur formation interroge nos propres cadres d’appréciation de la science que nous n’hésitons pourtant pas (souvent inconsciemment) à définir sous des plans moraux.

La science n’est pas simplement synonyme de vrai ; elle l’est aussi de « bien » et de « juste ».  Cette équation n’est pas nouvelle et a une longue histoire.

Lorraine Daston, L’économie morale des sciences modernes, 2014, La Découverte, trad. Samuel Lézé, présentation Stéphane Van Damme.  On s’en voudrait de ne pas vous inciter à prolonger cette découverte du travail de Lorraine Daston avec son Chef-d’œuvre (très bien habillé qui plus est) que constitue « Objectivité« , sorti aux Presses du Réel en 2012.

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« Nous deux encore 1948″ de Henri Michaux.

Nous deux encoreLou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus.

Il est parfois difficile de s’attaquer à certains textes.  Tant les lire semble entrouvrir un gouffre.

En 1948, Michaux connaissait un drame qui allait profondément marquer sa vie comme son écriture.  Sa femme, alors que lui était en voyage à Bruxelles, était victime d’un terrible accident.  Après avoir allumé un feu, sa robe de chambre en nylon s’enflamme.  D’un mauvais réflexe, elle ouvre précipitamment la fenêtre.  L’appel d’air fait s’embraser sa chevelure.  Malgré qu’elle parvienne à s’enrouler dans une couverture, les pompiers l’emmènent à l’hôpital brûlée au deuxième degré, partiellement au troisième.  Après un mois de souffrances atroces, elle s’éteint le 19 février.

« Nous deux encore 1948″ qui paraît en automne de la même année chez son ami et libraire Fourcade (sous un nom d’emprunt), s’adressant à Marie-Louise, l’épouse défunte, est en prise directe avec cet évènement.  Peu de temps après la parution, Henri Michaux se ravise et fait usage de son droit de retrait.  Il retire les exemplaires déjà mis en vente et en interdit la diffusion.  Jusqu’à sa mort, il en interdira toute publication.  De nos jours, il est seulement disponible dans l’édition « Pléiade » des Œuvres Complètes.

Qu’est ce que lire ce texte implique?  Peut on faire fi de la volonté de l’auteur de soustraire une partie de son œuvre?  Y a-t-il indécence à le lire?  Ne s’agit-il pas du viol d’une intimité?  Les questions que soulève l’accessibilité à ce texte ne sont pas directement en lien avec la littérature mais avec la morale.  Et comme l’on peut s’interdire de le lire par des paradigmes moraux, on peut aussi se justifier de le lire en ayant recours à la morale.  « Après tout, si Michaux l’a édité, c’est qu’il a jugé bon de le faire.  Son revirement n’exclut pas sa première intention.  Et celle-ci nous exonère donc de notre culpabilité ».  « L’auteur est mort.  Son intimité ne lui appartient plus ».  Etcetera…  Toutes questions relevant en fait de ce qu’est l’intimité et des raisons qui président ou non à sa préservation.

Or, s’arrêter sur ces questions, c’est s’arrêter au seuil de ce qui fonde l’importance de ce texte.  Faire abstraction du drame.  Faire abstraction du con-texte (à partir du moment ou celui-ci en vient occulter le texte, ce pourrait être une règle à suivre).  Car le texte, précisément, tout s’y trouve.  Rien n’y échappe ici.  Il n’y a pas de gras.  Il n’y a pas d’évènement en dehors des mots sur la page.  Nulle tentative de rendre compte d’un extérieur à la page qui la légitimerait, en serait la cause.  Juste la volonté (et le désarroi, et l’impossibilité) d’un poète de joindre par les mots ce que le feu a séparé.

me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens, mais nous deux encore, nous deux…

C’est d’un gouffre tissé de mots qu’est fait « Nous deux encore 1948″.  Certes issu du tragique, de la souffrance.  Mais s’y arrêter, s’arrêter à l’intime, c’est précisément s’arrêter à la tragédie, à la brutalité du fait.  Sans y déceler ce qui le fonde : la tentative du poète d’y échapper.

Sur l’exemplaire adressé à Adrienne Monnier, Michaux a écrit, en dédicace : « Quelque chose qu’on ne peut pas se pardonner de ne pas avoir mieux réalisé. » A quoi, Adrienne Monnier répondit : « J’ai lu et relu les pages que vous avez écrites pour votre femme.  Elles sont très belles.  Il me semble que vous avez dit tout ce qu’il fallait dire.  Vous ne pouviez faire mieux – mieux aurait peut-être été moins bien.  Je suis sûre que Marie-Louise en tire du bonheur.  Elle a gagné par sa mort un chant de vous à faire périr d’envie je ne sais combien de mortelles. »

Henri Michaux, Nous deux encore, 1948, Ed. J.Lambert & Cie.  On peut penser raisonnablement ici à cet autre sublime tentative, plus récente, de Hubert Lucot, dans Je vais, je vis.

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« En face » de Pierre Demarty.

En faceQu’on peut vivre ainsi très facilement, sans presque se soucier d’exister.

Jean Nochez, marié, père de deux enfants, philatéliste, parfait indice du moyen terme de l’humanité, incarnation de la normalité faite homme dans tout ce qu’elle représente de plus insipide banalité, Jean Nochez décide un jour (mais y a t’il seulement quelque chose chez lui qui ressorte de la décision?) de quitter domicile, femme et enfants, de traverser la rue et de louer l’appartement en face.

Jean Nochez, fantassin admirable de la division des nombres qui parmi nous se dirige à pas certains, incalculable et inhéroïque, vers le terme du combat sans songer un seul instant à en dévier l’issue, Jean Nochez, suprême et paradoxale incarnation de ce que l’humanité peut avoir de plus désincarné, Jean Nochez, huître, moule, mollusque, particule, en un mot très exactement individu, n’avait pas la moindre raison de se concevoir capable d’un geste si singulier.

Pas de côté, ou plutôt pas vers l’autre côté d’une vie faite de rien (C’est beaucoup déjà, ce trois fois rien.), tissée d’habitude, nourrie à grands coups de journaux télévisés, de gratins ou de quiches, le geste de Jean Nochez paraît LA transgression par excellence.

Par cet infinitésimal pas de côté, ce très léger glissement dans la marge [...] il s’apprête à accomplir le geste le plus scandaleux qui soit : tourner tranquillement le dos au monde, à sa vie, pauvre vie, vieille maîtresse acariâtre et possessive, bien fait pour elle.  Et ce sans motif, sans mobile, ni la moindre finalité.

Racontée par l’un de ses collègues du zinc des Indociles heureux qu’il apprendra à fréquenter assidument, l’aventure (car aventure il y a) de Jean Nochez a ceci d’extraordinaire qu’elle nous enseigne qu’un rien suffit à bouleverser l’édifice d’une vie.  Dans cet océan d’ennui qu’offre le spectacle de nos existences, le fantastique tient à un minuscule écart.

Car on peut aller très loin sans aller nulle part.

D’une drôlerie féroce parsemée de références (certes pas toujours utiles), brillamment rythmé, « En face » parvient à subtilement nous offrir en miroir l’image de ce néant quotidien, un peu pompeusement nommé vie, dans lequel nous sommes moins plongés qu’englués, et que ne semble parfois traverser, mais si scrupuleusement, que le temps.

C’est un récit plein de silence et de rumeur, et moi l’idiot qui le raconte, et vous qui en cherchez le sens.

Pierre Demarty, En face, 2014, Flammarion.

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