« Viva » de Patrick Deville.

viva-devilleTout est dans Jeannot Lapin.

Malcom Lowry, Trotsky, Staline, Cravan, Frida Kahlo, Traven, Maurice Nadeau sont quelques-uns des personnages qui traversent ce livre de part en part.  Evoluant autour de deux principaux, Trotsky et Lowry, et d’un narrateur qui s’affirme chef d’orchestre de l’ensemble, leurs histoires, leurs rencontres réelles ou juste possibles, tissent deux par deux des parallèles dont les couples s’entremêlent les uns aux autres.  Et de ces croisements, de ce déraillement de l’espace et du temps, surgit une œuvre qui, tout en continuant le projet qu’on pouvait déjà lire dans Kampuchéa ou Peste et Choléra fait figure de programme à l’ensemble.

chercher pourquoi Plutarque aurait bien pu choisir Lowry et Trotsky pour ses Vies Parallèles.  Celui qui agit dans l’Histoire et celui qui n’agit pas. 

Sorte de vie parallèle, à la Plutarque mais en en liant et déliant les fils respectifs, de Trotsky et Lowry, Patrick Deville trace les parallèles entre deux modes de représentation du monde et d’action sur celui-ci : la politique et la littérature.

C’est jaunâtre et blanchâtre et tout parcouru de filaments, cette manière d’aligot que nous sommes, et de cela naît la pensée politique et parfois la poésie.

Ce sont des vaincus dont Patrick Deville dresse les portraits.  En fuite, terrorisés ou assommés par les dépendances, empêchés par l’exil ou sa propre exigence, le vrai politique comme le vrai poète est condamné à échouer toujours.  Et c’est cette connaissance de son inéluctable échec futur qui lui confère sa grandeur, celle de tout qui essaie encore et encore sans plus se préoccuper de l' »à quoi bon ».  Des vaincus mais des vaincus magnifiques.  Et dans ces portraits, ce « Band of brothers », c’est toute la force morale et nécessaire de l’impossible qu’il réaffirme magistralement.

Ils ont le même goût du bonheur, un bonheur simple et antique, celui de la forêt et de la neige, de la nage dans l’eau froid et de la lecture.  Chez ces deux-là, c’est approcher le mystère de la vie des saints, chercher ce qui les pousse vers les éternels combats perdus d’avance, l’absolu de la Révolution ou de la Littérature, où jamais ils ne trouverons la paix, l’apaisement du labeur accompli.  C’es ce vide qu’on sent et que l’homme, en son insupportable finitude, n’est pas ce qu’il devrait être, l’insatisfaction, le refus de la condition qui nous échoit, l’immense orgueil aussi d’aller voler une étincelle à leur tour, même s’ils savent bien qu’ils finiront dans les chaînes scellées à la roche et continueront ainsi à nous montrer, éternellement, qu’ils ont tenté l’impossible et que l’impossible peut être tenté.  Ce qu’ils nous crient et que nous feignons souvent de ne pas entendre : c’est qu’à l’impossible chacun de nous est tenu.

Patrick Deville, Viva, 2014, Le Seuil.

 

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« Heidegger et l’antisémétisme. Sur les Cahiers noirs » de Peter Trawny.

HeideggerEst-il possible de penser sans Heidegger?  Sans doute.  Mais il est plus compliqué de le faire après Heidegger.  Est-il possible de penser avec Heidegger après la parution de ses Cahiers noirs?  La question émeut et clive.  Et d’autant plus depuis les « fuites » relatives aux assertions supposées d’un Heidegger supposé antisémite.

Nous sommes assurément voués aux suppositions.

Alors même que d’aucuns trouvaient dans des on-dit, des informations de seconde main ou divers documents privés, de quoi instruire des procès, moins à charge et décharge, qu’il ne procédaient souvent d’une intention, l’ambition de Peter Trawny est bien de s’ancrer dans les faits d’un discours désormais disponible pour le confronter à la construction philosophique de qui l’a tenu.

Il y a un antisémitisme dans la pensée de Heidegger qui, comme on peut s’y attendre de la part d’un penseur, reçoit une justification philosophique (impossible), mais qui, malgré cela, ne va pas plus loin que deux ou trois lieux communs stéréotypés.  La construction ontologique aggrave son cas.  C’est elle qui a mené à la contamination de cette pensée.

La pensée heideggérienne, selon Trawny, fut donc contaminée par l’antisémitisme. Et cela, sous les « ors » les plus vulgaires de celui-ci.  « Concept » du complot juif internationaliste, de la juiverie, inhérence des rapports convulsifs avec l’argent à une race juive fantasmée, le juif de Heidegger qui nous est donné à lire dans les Cahiers noirs est bien celui du commun.  Là ou le bât de la pensée blesse, c’est où elle fut le plus chargée du vulgaire.  Le « on » condamné par Heidegger est celui-là même où il se complaît lorsqu’il évoque le juif.  Si, effectivement, les citations extraites des Cahiers noirs laissent peu de marge quant à leur interprétation stricte (oui, elles sont antisémites), elles ouvrent le champ (comme tout peut l’ouvrir) à nombre d’hypothèses.  Il a dit cela parce que ceci.  Il a dit cela parce que ça.  Tout est œuvre d’hypothèse.  Mais le propre de l’hypothèse est bien aussi que s’y reconnaît la possibilité, à même échelle de validité, de son exact contraire.  Et qui s’échine à vouloir sauver (ou couler) Heidegger à tout prix en vient alors à en tenir d’aucunes qui ne peuvent trouver de légitimité qu’en elles-mêmes.  Jusqu’à supposer (encore supposer), dans le chef de qui a tenu les propos faisant débat, pour le sauver mieux encore, une interprétation de l’interprétation future de ceux-ci.

La dissimulation des Cahiers noirs ainsi que la demande de les publier à la toute fin des œuvres complètes n’étaient-elles pas liées à l’intention de Heidegger de nous montrer à quel point sa -la- pensée a pu s’égarer?

A force de vouloir expliquer, qui plus est à la lumière de sa propre philosophie, la teneur de propos si bêtement communs, on en oublie que peut-être, justement, ils n’éclairent ni n’obscurcissent rien.  Peut-être sont ils juste bêtes et communs?  Peut-être ne sont ils tenus que pour cela?  Parce que communs, ils sont, c’est un truisme, partagés par tous.  La pensée a ses trous, ses vides, ses manques.  Comme qui pense a ses absences.  Faut-il pour cela faire de ceux-ci, de ces penseurs, des fabricants de gouffres?  A force d’apparenter des propos à des énigmes qu’il s’agit absolument de déchiffrer, de résoudre, on en oublie souvent une (d’hypothèse) : qu’il n’y ait pas énigme.  Que hors l’économie d’une pensée, ces propos ne seraient alors, glacials et abominables, que l’expression de l’inscription (et non sa contamination) de celle-ci dans un temps.

Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les Cahiers noirs, 2014, trad. Julia Christ et Jean-Claude Monod.

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Vieux brol 14 : « Le Décameron » de Boccace.

GRISELDANe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Valeureuses amies, plus on parle de l’action de la Fortune, plus il reste à en dire, quand on considère ces effets.

La main sur la poitrine de l’abbé, Alessandro trouva deux petits seins, ronds, fermes et délicats comme s’ils eussent été d’ivoire.

Bouche baisée ne perd point bonne fortune, mais bien se renouvelle comme la lune.

Madame, si je vous ai caché cet amour, c’est que je me suis aperçu que la plupart des personnes, une fois qu’elles ont pris de l’âge, ne veulent plus se rappeler qu’elles ont été jeunes.

Sois assuré de ceci: seule est chaste celle qui n’a jamais été sollicitée par personne ou bien celle qui a sollicité sans être exaucée.

Partez et efforcez-vous plutôt de vivre, car il semble que vous ne soyez ici-bas qu’en location, tant vous m’avez l’air pulmonaire et mélancolique.

il faut être fou pour tester sans nécessité les ressources de l’intelligence d’autrui.

cette histoire vous mettra en garde quant à ce qui peut arriver tout en vous faisant vous divertir de ce qui est advenu.

l’aveugle nécessité des lois et des juges qui, en investigateurs zélés pour ainsi dire des erreurs, font souvent avouer par de cruelles tortures le contraire de la vérité, tout en se disant ministres de la justice et de Dieu, alors qu’ils ne sont que les serviteurs du diable et les exécuteurs d’iniquités.

la blancheur des cheveux n’enlève rien à la verdeur de la queue.

celui qui te trompe, trompe-le; et si tu ne peux le faire aussitôt, souviens-t ‘en jusqu’à que tu le puisses, afin que l’âne qui rue contre le mur en reçoive le coup.

l’esprit de repartie n’est pas de par sa nature de ceux qui blessent, mais qui égratignent ; car s’il devait devenir blessant, il procéderait de la grossièreté et non de l’humour.

il arrive souvent que la Fortune cache chez des êtres exerçant de vils métiers des trésors d’intelligence.

je fis connaissance avec le Vénérable Père Nemecritiquepas Siouplaît, très noble patriarche de Jérusalem.

notre compagnie, à la conduite irréprochable depuis la première heure, ne s’est entachée d’aucun vice dans son comportement, quels qu’aient été ses propos.

Ils n’ont point vergogne d’afficher leur graisse, leur visage rougeaud, leur tenue lascive et leurs vêtements efféminés, et ils déambulent non comme des colombes mais bouffis d’orgueil tels des coqs superbes, la crête levée.

Tingoccio, à force de bêcher et de labourer les terres généreuse de sa commère, en attrapa une maladie.

On ne doit pas accorder moins de liberté à ma plume qu’au pinceau du peintre.

Aucun esprit pervers n’entendit jamais un seul mot sainement.

Boccace, Le Décaméron, 2010, Diane de Selliers (édition illustrée par Boccace et les peintres de son époque, version « souple » et moins onéreuse parue l’année suivante)

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« Goldberg : Variations » de Gabriel Josipovici.

Goldberg variationsQuelle est la raison, à votre avis, qui fait qu’Homère décrit Ulysse comme un menteur invétéré?

Dans l’Angleterre georgienne, Thomas Westfield, gentilhomme anglais souffrant d’insomnie, engage Samuel Goldberg, écrivain juif d’âge mur, afin que celui-ci lui fasse la lecture jusqu’à ce que le sommeil le gagne.  Décliné en trente chapitres-histoires-fugues, Goldberg : Variations embrasse rien moins que la totalité.

Aucune chose n’était plus ce qu’elle était, elle était toujours un élément d’une série qui s’étendait en arrière et en avant à l’infini.

S’inscrivant dans un héritage littéraire d’une richesse plus reconnue que lue (Sterne, Homère, Les mille et une nuits), puisant à grands seaux dans la peinture, la musique, les religions (difficile de ne pas penser au Talmud) ou les mythologies , le projet de Gabriel Josipovici, s’il s’ancre bien dans une certaine forme de tradition, s’en émancipe par son ambition même.  Sorte de panorama presque exhaustif des formes que peut prendre la fiction, Golberg : Variations, tour à tour, déploie puis dévoile les moyens de son objectif.  Roman à tiroirs, mises en abymes, mise en doute de qui raconte, de ce qui est raconté, et même de qui lit, chaque exercice est ici pratiqué, puis décodé.

Il sentait son cœur se réjouir tandis qu’il avançait dans les bois par une belle matinée d’été, et il riait à voix haute du simple plaisir de sa joie, et alors d’un seul coup l’image de lui-même en train de rire et le son des mots il sentait son cœur se réjouir tandis qu’il avançait envahissait sa tête et éloignait le bonheur de son cœur et le rire de sa gorge.

C’est aussi cela que permet ce mensonge qu’est le roman.  Cette mise à distance, dans l’autre, qui est aussi indissociable d’une perception de soi (et de soi percevant), est une des possibilités les plus fortes, et vertigineuses, qui nous soit donnée pour nous éprouver nous même.  L’expérience de soi ne peut faire l’économie de la fiction.  Car elle seule peut nous faire goûter à ce vertige qu’est cette réalité : nous vivons aussi dans l’autre.  En ce sens, Gabriel Josipovici remet cet acte de mentir qu’est faire de la fiction au centre même de la nécessité de la vérité.  Etre vrai suppose mentir.

Ce ne sont peut-être que ceux qui n’ont que très peu de confiance en la vérité qui craignent, comme nous le faisons, le pouvoir indubitable des mensonges.

Jouant et se jouant de ses références et de ses métaphores dans un maelström éblouissant dont le lecteur final (vous en fait, c’est-à-dire un être lui-même tissé de fictions), s’il n’en sort jamais indemne, ne se sent jamais exclu, Golberg : Variations se lit comme une mécanique huilée, totale et géniale, fonctionnant et donnant du plaisir jusque dans ses moindres rouages.  Jusque dans l’aveu d’échec inéluctable de qui cherche à atteindre l’impossible.

La mélodie est hantée par le sentiment qu’elle pourrait être autre, qu’elle n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres et, en conséquence, qu’elle est, dans un sens, bien trop prodigue, se jetant dans le vide, dans le silence, alors que peut-être même le silence aurait pu être meilleur, aurait pu être plus efficace.  L’ombre de l’arbitraire et du délibéré gâche même sa plus belle floraison.

Goldberg : Variations est un enchantement!

Gabriel Josipovici, Goldberg : Variations, 2014, Quidam, trad. Bernard Hoepffner.

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Vrac 4.

A la lecture de nos chroniques, comme à celle des bons mots affichés sur les livres que nous défendons en librairie, beaucoup s’étonnent que nous lisions autant.  Ce qui, à notre tour, nous étonne.  Car s’il est bien une activité centrale dans notre métier (à ce point centrale qu’elle le constitue, à notre humble avis, presque à elle seule), c’est bien lire.  On n’établira pas ici un relevé exhaustif des attitudes que suscitent ce constat.  De la moue dubitative presque éberluée au « Enfin un libraire qui lit! », l’éventail est large et varié.  On préfère appuyer encore un peu sur le clou.  Car si, effectivement, nous lisons beaucoup, il ne nous est matériellement pas possible de développer pour chaque livre lu et apprécié à sa juste valeur une chronique qui soit relevante.  Si tant est, du moins, que celles qui sont écrites le soient.  Car, oui, on lit plus qu’on en dit ou écrit.  D’où l’idée d’un rattrapage.  Sous forme courte.

Selon VincentChristian Garcin, Selon Vincent, 2014, Stock.

Le moi se dilue dans quelque chose de plus vaste que lui.

Christian Garcin nous convie à suivre (mais suivre, chez lui, se fait par d’incessants détours) Vincent, disparu volontaire.  Le lecteur est invité à découvrir, avec qui cherche dans l’espace du roman la trace de Vincent comme celle des causes de sa disparition, qu’il y a peut-être plus de « raisons » de disparaître que de rester « en pleine lumière ».  A la logique du statut quo, de l’immobilité, du même, répond en écho celle de la disparition. Dans ce récit vif et palpitant, jouissif, sophistiqué sans arrière-goût d’artifice, fait d’enchâssements, de mises en abymes, migrant dans le temps et l’espace avec un égal bonheur, puisant subtilement à nombre de sources narratives, se dévoilent encore une fois les thèmes chers à l’auteur qui, tous, renvoient à l’irréductible importance de l’Autre.

Reductio ad HitlerumFrançois De Smet, Reductio ad Hitlerum, 2014, PUF.

Le postulat sous-jacent à la « loi » de Godwin lorsqu’elle se transforme en « point » est que toute invocation d’Hitler et des nazis dans une discussion est nécessairement inappropriée, car rien ne peut valablement se comparer au Troisième Reich et au poids maléfique que celui-ci fait durablement peser sur la conscience collective.

La « loi » de Godwin (qui dit qu’au plus une discussion se prolonge, au plus la probabilité que le nom d’Hitler y surgisse se rapproche de 1), loi de constat s’il en est, comme les lois, instituées celles-là et dites mémorielles, démontre la prise en compte, par la collectivité elle-même, de sa propre faiblesse, ou de ce qu’elle s’imagine comme telle.  Rassemblés en une communauté édictant des lois, les hommes en élaborent donc une qui se fonde sur le constat de l’inféodation de l’individu au groupe.  En clair, la communauté des hommes redoute qu’une idée dite, proclamée, partagée, puisse, par effet de meute, aboutir au passage à l’acte.  Cette communauté, aveuglée par l’originalité abominable de la Shoah, interdit à chacun en son sein de manifester une intention dont elle craint qu’elle ne la fasse redevenir meute.  Mais, se faisant, en créant de l’indicible, en confondant intention et acte, elle fait du nazisme « un cache-sexe commode et unique du mal [...] qui peut conduire, par obnubilation, à négliger ce même mal lorsqu’il prend d’autres formes ».  François De Smet, parfois brouillon mais toujours intelligent et (malgré le sujet, disons, sensible) sans excès de prudence, livre ici un plaidoyer intelligent pour, si pas les embrasser, du moins accepter la contingence et le chaos, en lieu et place d’une cohérence érigée en dogme.

JBarrages de sableean-Yves Jouannais, Les Barrages de sable, Traité de castellologie littorale, 2014, Grasset.

Rien n’est à créer.  On n’invente rien.

Que font les enfants sur la plage équipés de leurs pelles et seaux?  Que sont leurs châteaux?  Qu’est ce qu’un barrage de sable si ce n’est un monument dressé à son échec?  Construisez-le loin du bord de mer, à l’abri des flots, il décevra, paraîtra inutile.  C’est sur le chemin de la marée qu’il a vocation à être.  Car il n’est, depuis l’élaboration de son projet, que le désir d’être détruit, de n’être rien.  Comme il l’a toujours été et le sera toujours.  Construit autour de son érudition guerrière (Jean-Yves Jouannais poursuit depuis 2008 un cycle de conférences-performances, l’Encyclopédie des guerres), elle même fruit de son obsession, Les Barrages de sable recèle en son creux la question de son propre projet.  Pourquoi construire quelque chose dont le sens même est d’être détruit?  Mais aussi pourquoi l’auteur du livre est-il à ce point questionné par les barrages?  Ce qui revient à poser la question : pourquoi faire œuvre?  Donc comment?  A l’opposé d’une quête effrénée et souvent bêtifiante de la nouveauté, s’en dégage une très belle évocation du seul échec qui vaille : l’épuisement.  Car en désirant épuiser un sujet, sans espoir d’y arriver jamais, on ne cherche qu’à embrasser à bras le corps, sans espérer y trouver de réponses, les questions que posent notre propre attrait pour ce sujet.  Un magnifique minimum.

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« L’homme descend de la voiture » de Pierre Patrolin.

homme descend de la voitureNous conduisons en silence, les uns derrière les autres, sans impatience à chaque nouvel arrêt.

Le narrateur vient de rentrer en possession d’un nouveau véhicule.  Alors qu’il se laisse aller chaque jour un peu plus au plaisir de la conduire et que la voiture se marque peu à peu des dégâts que sa conduite occasionne, alors aussi qu’il développe, avec sa compagne, le projet de cultiver des framboisiers, il découvre un vieux fusil dans son garage.

Je roule à la vitesse d’un homme qui marche.  Assis, les jambes à peine repliées.  Le dos droit, maintenu par le siège.  Les bras tendus pour choisir sa direction.  Un homme qui marche vite, et arrondi ses trajectoires.  Sans pousser sur les mollets.  Ni lever les genoux pour avancer.

« Descendre de la voiture » est à lire à la lumière darwinienne.  Car, l’homme, à côtoyer la technologie qu’il a créé, à s’en laisser guider, y a arraché des pans qui le constituent à son tour.  Et l’évolution humaine est aussi, par parcelles, le résultat, souvent inconscient, des marques du pouvoir qu’il délègue à ses créations.  Comme l’homme a tant gardé du singe dont il descend, il est constitué par la voiture.

Je roule.  J’avance parmi d’autres voitures automobiles, des gens assis qui roulent les bras tendus devant eux.  Comme moi.

La nature est devenue celle-là même : avancer assis les bras tendus.  A tel point que, quand il s’agit de définir un autre représentant de l’espèce utilisant un mode de déplacement moins commun, la redondance devient nécessaire.  Comme si, s’agissant pour ainsi dire d’une autre espèce, l’expression annulait la tautologie.

J’ai doublé un cycliste à vélo.

La voiture devenue nature.  Le paysage n’étant plus paysage, mais bien flux parsemé de publicités, décor (Un décor, entre les voitures et les camionnettes).  Les odeurs, les saveurs, les touchers fabriqués par l’industrie humaine étant censés nous rappeler une autre nature, perdue celle-là.

Je roule en suivant les virages, la paume des mains fermées sur le cercle du volant, les doigts serrés sur le grain d’une peau figée.  D’un cuir instantané, au dessin régulier, la trame répétée d’un réseau artificiel, moulé dans une résine de polyuréthane.  Doux sous la main.  Presque tendre.  Sec.

Les polymères, les polyuréthanes, les polychlorures, sont devenus notre quotidien, notre ordinaire.  Notre nature.  Où nos propres odeurs semblent devenues déplacées, artificielles.

Il prétendait que pour essayer de saisir ce que chacun perçoit, il faut soumettre son analyse à ce que la plupart croient percevoir [...] le général, l’ordinaire, le banal, nous est commun.

Rien que de banal dans ces envies de conduite du narrateur, comme dans son projet de cultiver des framboisiers, comme dans tout ce qui lui arrive, finalement, découverte du fusil incluse.  Et pourtant l’aventure est là.  Une des rares disponibles à notre époque, certes, mais bien présente.  Ou, du moins, possible.  A chaque tour de roue, l’éraflure est un danger, la mort se loge sous les pneus.  Et la fonction de l’écriture est ici d’en faire surgir, conjointe à sa banalité même, la possibilité d’en sortir qui s’y loge, s’y dissimule.  Le défi (dont on ne dira jamais assez à quel point il est magnifiquement relevé chez Pierre Patrolin) est tout entier là, lisible.  Comment faire sourdre des brumes du général, de ce commun, cet ordinaire, avec les mots mêmes dont la fonction est de ne pas s’en distinguer, d’y rester confortablement lovée, ce qui s’y loge d’individuel?

Nous roulons tous ensemble.

Pierre Patrolin, L’homme descend de la voiture, 2014, P.O.L.

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Lire le bandeau.

capillaireAh la rentrée littéraire!  Comme chaque septembre de chaque année depuis que l’édition a voluptueusement adopté ses atours les plus mercantiles, cette période voit se parer les librairies de ses nouveautés.  Nouveautés qui patienteront sagement deux trois mois sur les étals avant de pouvoir, aussi sagement, être oubliées. Car la nouveauté, la vraie nouveauté, a ceci de propre (dans le sens hygiéniste du terme) de n’être que nouvelle et de s’interdire la déchéance qu’est vieillir.  Nouveauté dont le nombre, la quantité à elle seule, semble (eu égard à ce qu’en dise les premiers torchons en parlant) être gage de la qualité. Chaque année l’arbre ploie sous le poids du fruit.  Ou l’adolescent sous le joug de son acné…

C’est le moment où le nouveau Nothomb peut enfin, après 12 mois de gestation, être jaugé à la seule aune possible, celle des autres Nothomb.  C’est en ces instants que peuvent bourgeonner à loisir les termes « écriture poétique », « plus grand écrivain de sa génération », « œuvre littéraire d’une puissance exceptionnelle », « récit poignant », « écriture lumineuse », « profond », « sensible », « moderne ».  Car la pléthore est aussi dans la métaphore.  Dans cet entonnoir temporel où tous semblent s’engouffrer avec une joie parfois mâtinée de résignation (style : « je déteste la rentrée mais j’adore publier 10 livres en septembre »), c’est aussi le moment de parier sur les Bienheureux qui pourront sortir de l’entonnoir gratifié du Sésame, de l’Absolu, de l’Ultime, j’ai nommé le Prix.  Mais c’est aussi le moment où se déverse à torrents dans nos lieux de vente, à grand renforts de senteurs de gasoil, l’ornement indispensable du livre de rentrée : le bandeau!

Tel celui du tennisman, celui de l’écrivain en dit souvent beaucoup (c’est du moins la tâche à laquelle qui l’imagine s’attèle) sur qui écrit.  De même qu’imaginer le bandana d’Agassi ceignant le front de Boris Becker (image un peu vieillie, certes, mais la nouveauté, nous…) requiert un effort considérable, et semble s’éloigner de toute volonté de transcrire sur l’ornement un caractère, un jeu, un style, de même donc, un bandeau Gallimard n’est pas un bandeau Grasset.  Osons l’écrire (ajoutons la métaphore à la métaphore) : il y a des écrivains de fond de court, d’autres du filet.  S’il ne fait pas la plume (ou le clavier…), le bandeau est sensé en être la trace visuelle, directement saisissable, accrochant le chaland par sa force évocatrice.  Comme le livre de rentrée est foncièrement, intangiblement original, pétri de sa géniale différence, le bandeau se doit d’en être l’expression.  Le bandeau, donc, doit être lu.

Prenons le bandeau Gallimard, par exemple.  Qu’y lit-on?

1. L’écrivain jeune n’a pas de peigne.

2. L’écrivain jeune doit être surveillé de près.  L’écrivain jeune, étant jeune, doit être cadré.  D’où le cadrage rapproché dont il bénéficie sur le bandeau.

3. Plus un écrivain est proche de l’Académie Française, plus il a droit à un col haut.

4. L’écrivain qui vend beaucoup a le droit de siffloter sur la photo.  Parce que, c’est bien connu, le succès fait siffloter.

5. La tension du ventre sur la chemise trop cintrée de l’écrivain à succès est forte.  D’où l’infime portion de ventre visible.  L’écrivain à succès est-il radin?

Il y a aussi ces portions de mystère adroitement dissimulées.  Ces regard vagues semblant questionner l’au-delà.  Ou droits, abrupts, semblant déshabiller le futur lecteur (alors que celui-là n’est encore qu’un chaland).  Le bandeau indique, attire mais questionne aussi.  Tiens mais…  Mais bien sûr.  C’est comme l’art!  Le bandeau est un art.  Nouveau, émergeant certes.  Mais art tout de même.  Et la force qui s’y loge déjà nous pousse à dire qu’il s’agit même de l’art de l’avenir.  Devant lequel tous les autres plieront l’échine, vaincus.  Car gageons que le bandeau l’emportera.  Quand, enfin, tous auront compris la merveilleuse économie du bandeau, son accord parfait aux temps remplaçant contenu par contenant, ne subsistera alors, dans toute sa gloire efficace, que du bandeau.  Sans le prétexte du vide qu’il entoure!  Du bandeau partout!  Du bandeau toujours!

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« Les mots sans les choses » de Eric Chauvier.

Mots sans les chosesil faut parler précisément et [...] il s’agit là d’un acte politique fondateur.

Imaginez un plombier (la métaphore est de l’auteur) faisant un devis sur une planète où il n’y a aucun problème de tuyauterie.  Poussée dans ses retranchements, l’image décrirait à merveille l’attitude de certains œuvrant dans les sciences sociales.  Pris dans les rets d’une habitude solidement ancrée (d’autant mieux qu’elle est bien souvent devenue inaccessible à la conscience), beaucoup s’entêtent à plaquer sur l’ordinaire, des concepts, des modèles théoriques, sans plus parfois s’inquiéter de ce sur quoi ils tentent de les appliquer ni de la correspondance entre le fait sensé être décrit et le modèle supposé en rendre compte.

Dans son enfance, l’être humain commence par parler des voitures pour tester le monde, mais cette phase d’expérimentation et d’autonomie ne dure pas ; à l’adolescence, il apprend déjà à la conduire ; à l’âge adulte, il les conduit effectivement ; puis, quelquefois, il les brûle, sans se rendre compte que cet acte se produit sur la ruine d’une pratique enfantine.

Tout jeune déjà, on apprend à plaquer des mots sur des choses, construisant peu à peu un réseau, non d’appropriation des choses par le nom, mais de distanciation d’elles par celui-ci.  Jusqu’à, s’y habituant, penser ne plus devoir requérir à l’expérience de la chose pour la saisir dans toute sa saveur.  Le modèle théorique (qui abouti, comme Eric Chauvier le nomme si justement à une « fiction théorique »), utilisé ou conçu par le chercheur en sciences sociales, n’étant qu’une des productions de cette psychopathologie du langage, qu’il vient sans cesse renforcer.

décrire précisément ce qui permettrait de saisir l’ordinaire ne fait pas l’ordinaire.

Les modèles théoriques viennent ainsi moins expliquer le réel ordinaire que le contraindre à se mouler dans les formes qu’ils lui construisent.  Non qu’ils ne soient utiles.  Mais jamais au sacrifice de l’expérience, ni du singulier.

Les seules limites du monde sont celles du langage.

S’interrogeant avec acuité sur la production de langage en sciences sociales, enrichissant Lévi-Strauss, Bourdieu ou Foucault de sa lecture attentive de Spinoza ou Wittgenstein, Eric Chauvier montre tout le poids d’une théorie qui s’aliène la pratique.  Réquisitoire parfois dur (et c’est quand il est le plus dur qu’il est aussi le plus drôle) contre le parler de l’à peu près, il attire l’attention sur cette irréductibilité de l’expérience de l’ordinaire, ordinaire que toute théorie faisant fi de son expérience singulière ne parviendra jamais à recouper.  Et, redoublant son analyse du discours qui la porte, il recourt à sa propre expérience, non bien entendu pour légitimer un autre modèle général qu’il proposerait, mais bien pour démontrer, dans un scepticisme joyeux, que l’expérience peut s’émanciper des modèles conceptuels qui ont tant tendance à les surplomber.  Rien qu’en cela, Eric Chauvier est un indispensable « casseur d’ambiance ».

C’est en cassant l’ambiance que le sens apparaît.

Eric Chauvier, Les mots sans les choses, 2014, Allia.

Nous parlions de son précédent livre ici.  Et on peut voir une présentation de son dernier livre qui le prolonge admirablement.

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« Orphelins de Dieu » de Marc Biancarelli.

Orphelins de Dieutu as pas fait appel à moi pour qu’on se raconte de jolies histoires.

En ce 19ème siècle naissant, résolue à venger son frère à qui quatre crapules ont tranché la langue sans oublier de le défigurer, Vénérande, jeune paysanne corse, s’adjoint les services de L’Infernu, vieux tueur à gages réputé pour sa sauvagerie, et s’embarque avec lui dans une traque sanguinaire.

mais la vie n’est-elle pas une suite de choix tous plus ou moins déplorables, pensa-t-il, des choix qui consistent avant tout à faire une croix sur un million d’envies, et ce pour n’en satisfaire qu’une seule, qui se révélera bien insignifiante au final, et qu’il faudra à son tour oublier dans l’alcool?

Alternent alors récit de la traque et récit de l’existence toute de fureur du tueur sur sa fin.  Alors qu’à la victime de l’horreur du monde est retirée la possibilité même de s’en plaindre, c’est à l’un de ses officiants qu’échoit non seulement la possibilité de le venger, mais aussi celle d’atteindre à la rédemption par l’exercice d’une parole.  Comme si, plus encore que la violence de L’Infernu, c’était le soliloque de sa confession qui pouvait racheter le poids que représente l’impossible plainte d’une victime, les tourments silencieux d’un homme qu’on avait condamné au silence éternel.

Elle buvait littéralement toutes ces histoires qu’il lui racontait jusqu’à en oublier ce qui l’avait menée à faire appel à lui.

Marc Biancarelli, dans une forme ayant toutes les apparences du classicisme éprouvé, questionne subtilement et magistralement les liens qu’entretiennent violence et vérité (la violence, ainsi la torture, n’elle pas parfois comme une assurance prise sur la vérité?).  Et démontre, dans un récit haletant, toute la force irréductible du langage et que, décidément, la plume est l’outil des sans-voix.

Ici, redisons-le, il n’est nulle mémoire.

Résonnera longtemps encore à vos oreilles l’éclat de rire sardonique d’une dernière phrase qui dit, génialement, à la fois la possibilité de la mémoire et sa terrible inutilité.

Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, 2014, Actes Sud.

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Vieux brol 13 : « Le neveu de Rameau » de Denis Diderot.

RameauNe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Mes pensées, ce sont mes catins.

personne n’a autant d’humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu’un auteur menacé de survivre à sa réputation.

si tout ici-bas était excellent, il n’y aurait rien d’excellent.

foin du plus parfait des mondes si je n’en suis pas.

le mort n’entend pas sonner les cloches.

Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il serait diablement triste.

Je suis à vos yeux un être très abject, très méprisable ; et je le suis quelques fois aussi aux miens ; mais rarement.  Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m’en blâme.  Vous êtes plus constant dans votre mépris.

On crache sur un petit filou ; mais on ne peut refuser une sorte de considération à un grand criminel.  Son courage vous étonne.  Son atrocité vous fait frémir.  On prise en tout l’unité de caractère.

Il n’était ni plus ni moins abominable qu’eux ; il était seulement plus franc.

c’est pour bien dire le mensonge que j’ambitionne votre talent.

l’argent des sots est le patrimoine des gens d’esprit.

Les choses de la vie ont un prix, sans doute ; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir.

rira bien qui rira le dernier.

Denis Diderot, Le neveu de Rameau, 1821, Delaunay.

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