Happy 2018!

C’est peu dire que 2017 fut un grand cru! La qualité du débat public, la quantité d’amour déversée, le niveau d’empathie, la reconnaissance de l’intelligence comme valeur cardinale, le degré général de subtilité : le monde, c’est un fait, est devenu plus beau, plus vivable en 2017. Et, sachez-le, cette tendance devrait se confirmer l’année prochaine! Oui, 2017, c’était vraiment bien! Mais 2018 sera carrément top moumoutte!  En exclusivité nous avons désiré vous dévoiler quelques-uns des événements qui viendront faire de votre année 2018 une totale réussite :

Le secteur culturel continuera à contribuer à la mise en oeuvre courageuse d’un monde décroissant ; un homme exagérément bronzé, un seul, se noiera en méditerranée des suites d’une collision entre un jet-ski fuchsia et un yacht plaqué or ; Apple obtiendra le label Max Havelaar ; le clavier A,Z,E,R,T,Y deviendra le clavier A,Z,E,E.,R,T,Y ; comme le coût de la vie augmentera beaucoup, beaucoup de gens décideront d’économiser sur cet aspect-là ; l’hétérosexuel blanc avouera enfin que « tout ça c’est sa faute »; Bruno Latour sortira son premier livre de cuisine ; Bernard Stiegler avouera que « tout ça c’était une bonne grosse blague »; « islamo-gauchisme », « complot juif » et « intelligence artificielle » seront officiellement considérés comme des pléonasmes ; Put me a three, le snuffmovie mettant en scène Pierre Rabhi gangbangé par 3 colibris et sept licornes sortira enfin en français ; madame Legrand, Carolomacérienne nonagénaire et fière membre du FN depuis 72 ans apprendra (grâce à sa petit-fille informaticienne, Adolfine) que Jean-Marie, le Strasbourgeois blond sémillant rencontré via Meetic et dont elle était tombée éperdument amoureuse, s’appelle en fait Abdelkader, et qu’il ne vient pas, mais alors là pas du tout, de Strasbourg, c’est bête tout de même, mais c’est comme ça…

Mais aussi, et surtout, en 2018, il y aura Parce que l’Oiseau de Fabienne Raphoz, Revers de Dominique Quelen, L’Enfant perdue de Elena Ferrante, Les Œuvres Complètes de Ossip Mandelstam, Chronique des sentiments, tome 2 de Alexander Kluge, Splendide Hotel de Gilbert Sorrentino, et surtout surtout (attention, ce qui suit est à vocation publicitaire) :

 

 

Europa Minor de Miklos Szentkuthy. Quatrième tome de l’immense Oeuvre de l’Ogre hongrois, il est aussi, de l’avis de tous ceux qui l’ont lu, celui par lequel sa découverte est la moins abrupte. Il vous y plongera dans l’univers d’un évêque Robin des Bois et dans celui d’un empereur moghol, instigateur de la première tentative de syncrétisme monothéiste. Et vous rappellera que l’avenir de l’Europe est – depuis toujours – en Orient…

 

 

 

 

 

 

Délai de Grâce de Adeleheid Duvanel. Auteure de Suisse alémanique tombée dans l’oubli puis redécouverte depuis peu dans sa langue d’origine, elle était encore inédite en langue française. Nous sommes particulièrement heureux de vous la donner à découvrir. Elle conjugue la radicale inventivité de l’enfance ou de la déviance avec la rigueur formelle la plus pointilleuse. Elle ne ressemble à rien de connu. Elle est bouleversante. Elle est essentielle.

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« Le commencement de la philosophie occidentale » de Martin Heidegger.

 

La manière de se tenir qui est celle, par exemple, de l’oiseau qui chante, nous l’appelons : chanter. La manière de se tenir de l’étant qui est, nous l’appelons : être.

Penons un homme dans le désert s’éloignant d’un puits. Quand pourra t’on dire que le lien qui unit l’homme au puits est le plus fort, le plus palpable?  Sera-ce celui où l’homme s’y abreuve? Ou bien celui où notre homme, déshydraté, n’en concevra plus que le souvenir désespéré? La force du lien qui unit irréductiblement notre marcheur et l’eau du puits n’est-elle pas plus prégnante quand, précisément, l’écart entre les deux les rend indiscernables l’un à l’autre? Ce qui nous lie au commencement de la philosophie est saisissable par cette métaphore. Ce qui doit nous unir à lui est rendu plus urgent par la distance même qui s’est faite entre ce début et ce maintenant.

Traduire n’est pas simplement échanger une langue étrangère contre notre propre langue, mais est ce mouvement qui tra-duit, qui vous trans-porte avec la puissance originale de votre langue à vous au cœur de la réalité du monde qui se fait connaître dans la langue étrangère.

Ce volume des Œuvres de Martin Heidegger est issu d’un cours de 1932 dans lequel, par l’entremise d’un retour aux textes d’Anaximandre et de Parménide, il s’intéresse au commencement de ce qu’on appela par la suite « philosophie ». En pointilleux (et inventif) philologue, Heidegger voit dans ces fragments se dessiner un triple mouvement qui irriguera toute la pensée qui le suivra, quand bien même celle-ci en aura perdu la mémoire précise. En même temps que débute, selon lui, une réflexion sur la connaissance, celle-ci s’incarne dans et par un questionnement sur ce qu’est « être », ce questionnement étant lui-même intrinsèquement traversé par celui de son « apparaître ». Percevoir, commencer, être : trois mouvements dont les dynamiques sont indissociables. Bien plus alors qu’un début issu de rien – et dont il s’agirait aujourd’hui de retrouver la force – de réflexion sur l’être, c’est la question même de ce qu’est « être » qui se trouve donc liée à celle de « commencement ».

Il faut bien garder à l’esprit ceci : il suffit déjà, et seulement, qu’un questionnement s’inquiète de l’être, pour que l’être soit trouvé. Mettre ainsi en question, rien qu’à ce titre, vous apporte la trouvaille essentielle ; et l’être ne demeure cette trouvaille que pour autant et aussi longtemps qu’une question persiste à s’enquérir de lui. […] Seulement pendant ce temps, « il » (l’être) y a être!

On ne résumera pas ici en quelques mots ce texte majeur. On vous invitera à le lire. En toute confiance. Car ce biais – celui de ce livre, comme celui du « commencement » – nous parait être une des portes d’entrée les plus accessibles – oui oui accessible… – à l’une des pensées les plus décisives qui soit.

… car le même est aussi bien percevoir qu’être.

Martin Heidegger, Le commencement de la philosophie occidentale, Interprétation d’Anaximandre et de Parmènide, 2017, Gallimard, trad. Guillaume Badoual.

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Meilleures ventes 2017.

 

Chaque année l’accrochage de la guirlande et le fourrage de dindes riment avec top 20. Ainsi le libraire, en bon commerçant néo-libéral qu’il est, pense bilan, ventes et listes. Chez nous – qui proposons – grâce à vous – qui disposez -, ça donne ce qui suit :

 

  1. Jim Shepard, Le Maitre des miniatures, 2017, Vies Parallèles, trad. Hélène Papot. (on approche résolument des 300…)
  2. Joël Baqué, La mer c’est rien du tout, 2016, P.O.L.
  3. Tim Ingold, Faire, 2017, Dehors, trad. trad. Hervé Gosselin & Hicham-Stéphane Afeissa.
  4. Sergueï Essenine, La Ravine, 2017, Héros-Limite, trad. Jacques Imbert.
  5. Ron Silliman, You, 2016, Vies Parallèles, trad. Martin Richet.
  6. Mateo Alaluf, Daniel Zamora, Seth Ackerman, Jean-Marie Harribey, Contre l’allocation universelle, 2016, Lux
  7. Paul Valéry, L’homme et la coquille, 2017, Editions Marguerite Waknine.
  8. Joël Baqué, La Fonte des glaces, 2017, P.O.L.
  9. Didier Fassin, Le Monde à l’épreuve de l’asile, 2017, Société d’ethnologie.
  10. Eric Chauvier, La Petite ville, 2017, Amsterdam.
  11. David Antin, Parler aux frontières, 2017, Vies Parallèles, trad. Jean-François Caro & Camille Pageard.
  12. Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste, 2017, Gallimard, trad. Elsa Damien.
  13. Pierre Senges & Sergio Aquindo, Cendres des hommes et des bulletins, 2017, Le Tripode.
  14. Tadeusz Konwicki, Chronique des événements amoureux, 2017, Wildproject, trad. Hélène Wlodarczyk.
  15. Gertrude Stein, Le Livre de lecture, 2016, Cambourakis, trad. Martin Richet.
  16. Edouardo Kohn, Comment pensent les forêts, 2017, Zones Sensibles, trad. Grégory Delaplace.
  17. Fabienne Raphoz, Blanche Baleine, 2017, Héros-Limite.
  18. Conrad Aiken, Le Grand Cercle, 2017, La Barque, trad. Joëlle Naïm.
  19. heimrad backer, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov.
  20. Regina Ullmann, La Route de campagne, 2017, Circé, trad. Sibylle Muller.

 

C’est pas qu’on fait que vous conseiller des trucs biscornus. On en vend aussi!

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« Harlem Quartet » de James Baldwin.

 

La musique peut devenir une chanson mais elle commence par un cri.

Le chef d’oeuvre de James Baldwin fait se mêler, dans le New York des années cinquante, le destin de quatre jeunes que la musique, la religion mais surtout l’amour vont mener à la découverte du monde qui les entoure et d’eux-mêmes. Alors que Julia, l’enfant évangéliste, doit s’accommoder de la maladie de sa mère et de la mainmise malsaine de son père, Arthur Montana pose peu à peu les jalons d’une brillante carrière de chanteur de gospel. Cela sous les regards concernés de Jimmy et Hal, leur frère respectif. Conté par Hal, Harlem Quartet nous emmène dans un monde qui a certes bien évolué depuis, mais dont il appert, à sa lecture, que ses linéaments sont aussi intemporels qu’universels.

Si la vie de quelqu’un d’autre vous absorbe à ce point, cela veut dire que vous avez peur de la vôtre […] et, pourtant, il est vrai aussi – poupées russes! – que nous sommes tous, pour toujours et chaque jour, partie intégrante les uns des autres.

Homosexuel dans une Amérique puritaine, noir dans un pays qui sort doucement de la ségrégation de droit tout en peinant à se défaire de ce qui la nourrissait, James Baldwin est rapidement devenu l’un des porte-drapeau intellectuel des luttes raciales et gay. Cela allant parfois – du moins de ce côté de l’atlantique – jusqu’à occulter l’extraordinaire qualité formelle de son oeuvre. A tel point que d’aucuns lui reprocheront, dans cette oeuvre de la maturité qu’est Harlem Quartet, d’avoir « affadi », selon le point de vue sur lequel se juche le contradicteur, soit son discours « racial », soit son discours « gay ». Comme si la postérité, sous prétexte de n’en défendre mieux qu’un des aspects, n’avait pu assumer la complexité que lui-même défendait.

Nous tenions simplement pour acquis que tout le monde priait – peu importait où et comment.

Harlem Quartet est un chant. Un chant qui prend bien sa source dans les tréfonds d’une Amérique raciste et homophobe, mais qui, porté par un rythme unique et affiné dans ses moindres recoins, lui dessine les contours de « la fraternité, de l’amour, de l’espérance et de l’expiation ». Un chant indispensable.

L’amour passe par des tas de transformations mais l’amour ne meurt jamais.

James Baldwin, Harlem Quartet, 2017, trad. Christiane Besse.

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prix ptyx 2017

Cette année 2017 ne fut pas seulement celle des polémiques essentielles. Au risque de paraître superficiel, nous osons affirmer haut et fort qu’il y eu une vie à côté de l’écriture inclusive, du drapeau européen, de la croix de Saint-Nicolas et du clash fondamental « il-est-quand-même-beaucoup-plus-important-de-savoir-si-un-truc-est-de-gauche-ou-de-droite-pour-s’engueuler-à-l’aise-sur-ce-qui-est-de-droite-et-de-gauche-que-d’apprécier-la-charge-éthico-pragmatique-du-truc-en-question ». Oui, il y eu autre chose cette année que le « nananère en réseau social » ou le « c’est pas moi c’est lui » en vase clos. Cette année ne fut pas que celle où la polémique, plutôt qu’en être une des sources, remplaça définitivement le débat…

Cette année il y eu aussi des livres. Et de forts bons, ma foi!

Et cette année, comme chaque année, fort de notre objectif de noyer le prix dans le prix, de lui faire rendre gorge en l’étouffant dans sa surenchère, nous avons décidé d’attribuer le prestigieux prix ptyx 2017 aux deux livres suivants : transcription de heimrad bäcker et Le Monde à l’épreuve de l’asile de Didier Fassin. Pourquoi deux, nous direz-vous? Et pourquoi ceux-là? Ben, parce que (et oui, on sait, aucun des deux n’est écrit par un noir, un francophone, un.e femm.e, un juif, un musulman ou un inuit vegan…)

Voilà ce qu’on en disait :

 

le 1er convoi part le vendredi 20.10.1939 à 22 heures depuis aspangbahnhof.

transcription est l’oeuvre d’une vie. Celle de Heirmrad Bäcker, né en 1925 à Vienne et qui adhéra au parti national-socialiste en 1943. Recruté en 1945 par les Américains pour les aider dans l’ancien camp de Mauthausen, et donc confronté pour la première fois à l’horreur des camps nazis, il passa le reste de son existence à construire une forme qui puisse en rendre compte. Puisées dans des millions de documents (listes, abréviations, énumérations, motifs d’arrestation, inventaires de synagogues détruites, d’actions interdites, directives, définitions, tournures, bribes de paroles, dates, nombres, chiffres, noms, professions, ordres, légendes de plans, descriptions d’expériences médicales, listes d’exécution, procès-verbaux d’audience, actes d’accusation, rapports de marches avec indications des kilomètres parcourus et des nombres de morts, etc.), chacune des données figurant dans transcription est bien rigoureusement une donnée transcrite. Pas un mot de ce qui y est donné à lire n’est donc « imaginé ». Tout y est issu d’un monde résolument clos, celui qui porte le sceau du témoignage certifié et vérifié de la tragédie du siècle dernier. Tout y est donc réel, au sens plein du terme.

tâchez donc de trouver un homme qui, de manière ingénieuse et artistique, puisse développer tout ce système de performances dans l’ensemble des camps.

Si tout est ici issu du document, l’objectif n’en est cependant nullement documentaire. Il n’y est pas question d’ajouter à la masse gigantesque de ce qui documente un élément du réel, ni, à strictement parler, d’en exhumer des parcelles qui, par leur supposée exemplarité, pourraient rendre compte de l’ensemble. C’est ainsi moins le document qui compte ici que le langage. Celui dont le document – et l’horreur qu’il « documente » – est la trace. Celui qui vient, par sa forme même, légitimer l’horreur puis en faciliter la perpétuation. Celui, enfin, qu’il est indispensable de renouveler pour démasquer et contrer les deux premiers.

quelquefois, 10 000 unités arrivaient par jour, ce n’est pas moi qui décidais de la cadence ; tout ce que je pouvais faire, c’était de laisser couler le tout selon des flux aussi élégants que possible

Ce que piège génialement Heimrad Bäcker dans transcription, ce sont les possibilités dont les tenants d’un discours se dotent, souvent à leur corps défendant, pour non seulement exprimer l’inexprimable mais aussi le faire advenir. Versant alors dans l’inconscient, laissée à l’objectivité crue du documentaire et elle seule, la parole créée sur le lit de l’horreur peut ainsi proliférer à neuf. En exhumant du document ses appuis langagiers (abréviations, répétitions, détournements lexicaux, élisions, etc.) et en confrontant subtilement ceux-ci l’un avec l’autre, dans toutes leur diversité et leur inventivité, l’auteur fait bien – et ô combien – oeuvre de poète.

sous élévation des nuages on annonçait le nombre de cadavres déterrés et sous quantité de pluiele nombre de forçats utilisés et tués

Nos langues sont sièges de la folie comme de la beauté. En rappelant qu’il n’est pas de langage qui puisse se départir de l’une sans faire le sacrifice de l’autre mais qu’il convient bien d’en distinguer les oripeaux propres, Heimrad Bäcker nous démontre que la poésie ne se cantonne pas à un quant-à-soi éthéré et stérile. Elle a, in fine, tellement en commun avec la barbarie qu’elle peut en devenir sa grille de lecture essentielle. En cela seul, ce chef-d’oeuvre qu’est transcription s’avère-t-il indispensable!

heimrad bäcker, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov

 

En 1976, l’OFPRA, Office français de protection des réfugiés et des apatrides, enregistra 18 478 demandes d’asile et prit une décision favorable dans 95 % des dossiers qu’il examina. En 2006, il reçut 26 269 demandes similaires et ne donna le statut de réfugiés qu’à 8 % des requérants.

La littérature asilaire serait presque devenue un genre en soi. Non, bien entendu, qu’on en fasse jamais trop pour attirer l’attention sur un phénomène aussi sensible, mais il faut bien admettre que, très souvent, la chose est fort convenue. Fort de quelques lectures édifiantes, d’une « expérience personnelle forte et bouleversante » (entendez : « je viens de passer quelques jours à Calais »), nombre d’auteurs se saisissent du sujet pour asséner qui un essai, qui un roman, enfilant rageusement les vérités définitives comme autant de perles. Faisant souvent fi du moindre pragmatisme ou d’un investissement intellectuel conséquent, la plupart de ces textes s’érigent sur des principes certes forts beaux mais au moins autant « fort peu travaillés ». Et, malheureusement, à défaut d’y consacrer le sérieux et la rigueur que devrait particulièrement mériter leur sujet, ils se trouvent quelques fois « donner du grain à moudre » à tous ceux que ce statu quo contente.

Comment échapper à cette immédiateté des émotions? Comment résister à l’urgence des sentiments?

Si la situation du chercheur, de l’écrivain, de l’essayiste, n’est jamais « pure », déconnectée de son sujet, en surplomb, et ne le sera jamais, elle implique cependant d’abord, en préalable à ce qu’elle prétend éclairer, la prise en compte de sa position même. Indignation militante, volonté universaliste, approche clinicienne, ethnologique, anthropologique, sociologique, politique… Ce n’est qu’à partir du moment qu’il aura, en toute honnêteté, reconnu et balisé ses liens à son objet d’étude que le chercheur pourra se donner l’ambition d’y revenir utilement. Autrement, il ne donnera à lire, au mieux, que l’expression involontaire d’une catharsis.

Didier Fassin place ici, dans ce très bref ouvrage, la question de l’asile sous le double éclairage de ses origines – celle du mot « réfugié » notamment – et de son histoire récente extra-européenne – par exemple en analysant le cap de l’Afrique du sud. Par cette « provincialisation » spatiale et temporelle de l’Europe, il permet d’une part de sortir le problème de certains de ces écueils conceptuels habituels mais aussi de rappeler la véritable répartition mondiale de celui-ci. Ce faisant, non seulement il donne à tous ceux qui ne se satisfont pas de l’impasse actuelle des outils imparables, mais aussi, il se sert de son sujet pour nous délivrer une remarquable et nécessaire leçon d’anthropologie. Et nous démontre – et besoin en est, plus que jamais! – que distanciation, rigueur et engagement, loin de s’exclure, s’épaulent toujours.

Les catégories de l’ordre juridique et du discours politique sont avant tout performatives au sens où elles n’énoncent pas une vérité qui préexisterait mais qu’elles la produisent en l’énonçant.

Didier Fassin, Le monde à l’épreuve de l’asile, Essai d’anthropologie critique, 2017, Société d’ethnologie.

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« Atelier Albertine » de Anne Carson.

 

On ne compte plus les livres qui ont été écrits sur Proust. Que leurs auteurs s’intéressent à un point particulier de La Recherche, à un personnage, à un « thème » précis, ou qu’ils cherchent à l’aborder par un filtre extérieur qui l’engloberait tout entière, soit ils prétendent y « coller », soit ils disent s’en « inspirer ». Il s’agit d’expliquer ou de divaguer. L’un ou l’autre. Comme si le respect voué à l’oeuvre y cloîtrait irrémédiablement et celui qui cherche à la comprendre et celui qui désire y trouver des matériaux pour autre chose.

sur la différence entre métaphore et métonymie.

Puisque la question a été soulevée, voici la différence : on a demandé à un groupe d’enfants de réagir au mot « hutte », et certains ont répondu « une petite cabane », d’autres ont dit « elle a brûlé ». […] Maintenant que j’y repense, la différence entre « une petite cabane » et « elle a brûlé » n’éclaire absolument pas cette histoire de métaphore et de métonymie. Mais cela souligne néanmoins la fragilité de l’aventure de la pensée. Le jour où j’ai décidé de comprendre une bonne fois pour toutes la distinction entre métaphore et métonymie, je suis allée en bibliothèque, j’ai demandé tout un tas de livres, j’en ai lu différents passages, pris quelques notes éparses sur des bouts de papier et suis rentrée chez moi, en espérant mettre au propre mes notes le lendemain. Le lendemain, parmi mes notes, qui entre-temps étaient devenues désorganisées et inintelligibles, j’ai trouvé cette « petite cabane » obsédante et exemplaire qui a peut-être « brûlé ». Et bien que je fusse incapable de me rappeler son contexte, ayant négligé de noter sa source et ne voyant pas vraiment sa pertinence avec la métaphore et la métonymie, la « petite cabane » m’implorait de ne pas l’abandonner. Elle demeure un très bon exemple, mais de quoi, nous l’ignorons.

Anne Carson s’intéresse bien ici à Albertine, le personnage de la Recherche. Le nombre de fois où son nom est cité dans le roman. Le nombre de pages où elle est présente. Son lesbianisme. Son rapport au mensonge. La possibilité que son personnage, par la grâce du procédé de transposition, ait été l’occasion pour l’auteur d’inscrire dans l’oeuvre Alfred Agostinelli, l’amant décédé dans un accident d’avion. Mais aussi, au fur et à mesure même que Anne Carson parait s’approcher au plus près du personnage d’Albertine, et donc du roman de Proust, elle parait également s’en éloigner. Comme si la rigueur pointilliste de son analyse nourrissait quelque chose de tout à fait autre. Comme s’il ne s’agissait in fine, par l’entremise de la lecture scrupuleuse d’un de ses personnages, que de sortir de l’oeuvre, la parasiter. Comme si lire, dans toute l’acception la plus précise du terme, était précisément cela : parasiter. Comme si Albertine devenait la métaphore/métonymie d’une oeuvre, que l’oeuvre devenait la métaphore/métonymie de quelque chose d’autre. On ne sait trop quoi. On sait juste que c’est beau.

Anne Carson, Atelier Albertine, un personnage de Proust, 2017, Le Seuil, trad. Claro.

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Doucheflux!

 

Depuis les révélations des panama papers, il est devenu de bon ton d’être transparent quant à la destination des fonds d’entreprise. C’est forts de cette évolution sociétale – et aussi un peu anxieux de nous voir emportés par cette tourmente – que nous avons décidé de révéler au grand jour à quelles fins seront consacrées les sommes énormes que nous amasserons durant le mois de décembre. Et cela pour couper court à toutes les spéculations qu’aura pu engendré notre trop long silence. Voici donc le décompte précis :

99 % : rochefort 10, disques de musique contemporaine, salaire d’un auteur qui vend pas assez pour pouvoir survivre de sa plume (plume fraîchement cueillie chaque aube de l’aile droite d’une oie cynoïde), gouffre à pognon, sparadrap pour les lunettes, shampoing anti-pelliculaire, pâtes, pain de mie, riz, pommes de terre, anti-dépresseurs, chaussettes blanches…

1% : Doucheflux

Bref, venez (et si vous ne pouvez venir chez nous, sachez que vous pouvez aider Doucheflux autrement!)

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« je te fais un dessin » de Marc Cholodenko.

 

« Faut que je te fasse un dessin, ou quoi? » S’il nous est probablement arrivé à tous de poser cette question, rares parmi nous sont ceux qui auront envisagé, à leur tour, de répondre sérieusement à celui qui y aurait répondu positivement. Marc Cholodenko nous prouve ici que si le dessin ne simplifie pas nécessairement mieux le problème posé au départ, il permet au contraire de le creuser un peu plus profondément encore.

Ce visage de hasard où rien n’appelle l’empathie et tout s’oppose à l’interprétation, impossible d’y trouver rien de semblable à moins de considérer que parmi tous les visages possibles dont il prend la place tant qu’il absorbe le regard, à n’importe laquelle se trouve mon visage.

Les « dessins » de Marc Cholodenko, s’ils sont faits de mots, n’en demeurent pas moins des dessins. Comme ceux que l’on reconnaîtrait directement comme tels, ils représentent effectivement sur une surface la forme d’un objet, ils cernent bien quelque chose en lui bâtissant des contours.

Ce dessin n’a pas été dessiné c’est dessiner que ce dessin a fait.

La littérature est aussi – parfois, on aime à penser qu’elle ne serait même que cela – cela qui permet de saisir et le dérisoire en nous, et ce désir de le saisir. Non pas même qu’il s’agisse pour cela d’une quête, étant entendu qu’une quête n’est menée qu’en raison d’un aboutissement, que celui-ci soit souhaité ou redouté. Mais d’un cheminement dont l’hypothèse d’aboutir aurait été expurgée. Avant qu’il y ait quelque chose à voir, il lui faut un regard. Sans doute est-ce cela que nous réapprend Marc Cholodenko. Que nous ne sommes qu’un entrelacs dérisoire de perceptions. Et que la littérature, qui rend compte de ce tissu, est bien cet événement étrange « à l’intersection duquel réel et imaginaire tendent sans s’y recouper jamais ».

Marc Cholodenko, je te fais un dessin, 2017, P.O.L.

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Vieux Brol 23 : « Constitution des Athéniens » de Pseudo-Xénophon.

 

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

En ce lieu il semble juste que les pauvres et le peuple aient plus que les nobles et les riches, pour cette raison que le peuple est celui qui fait avancer les navires et qui confère à la cité sa puissance, et que les pilotes, les chefs de nage, les commandants en second, les officiers de proue et les charpentiers navals, voilà quels sont les hommes qui confèrent à la cité sa puissance, beaucoup plus que les hoplites, les nobles et les honnêtes gens.

En effet, quand les pauvres, les gens du peuple et les plus mauvais jouissent d’une bonne situation et que les gens de ce type deviennent nombreux, ils renforcent la démocratie.

C’est donc la cité qui sacrifie avec les fonds publics quantité de victimes, et c’est le peuple qui fait bombance et qui se partage les victimes par tirage au sort.

le peuple, du fait qu’il sait que [ses ennemis] ne brûlerai[en]t ni ne ravagerai[en]t aucun de ses biens, vit sans crainte et sans leur céder.

J’affirme donc, quant à moi, que le peuple qui est à Athènes discerne lesquels des citoyens sont d’honnêtes gens et lesquels des fripons, mais que, tout en le discernant, ils aiment ceux qui leur sont favorables et utiles, même si ce sont des fripons, alors qu’ils haïssent plutôt les honnêtes gens.

Or, la démocratie, quant à moi, je pardonne assurément au peuple lui-même, car on pardonne à chacun de se faire du bien à soi-même.

Car dans aucune cité ce qu’il y a de meilleur n’est favorable au peuple, mais c’est ce qu’il y a de pire qui, dans chaque cité, est favorable au peuple. C’est que l’on est favorables à ses semblables.

Pseudo-Xénophon, Constitution des Athéniens, 2017, Les Belles Lettres.

 

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« Essai sur le fou de champignons » de Peter Handke.

 

Qu’il existe non seulement une littérature sur les champignons, mais une littérature où quelqu’un parle des champignons en relation avec sa propre existence, voilà qui semble assez récent.

Nous est racontée ici l’histoire d’un homme qui, déjà enfant, ressentait un attrait presque irrésistible pour les champignons. Non pas leur étude, leur collection, leur recensement ou leur dégustation – bien que tout cela aussi soit venu enrichir son univers mycologique – mais bien plutôt leur recherche. Devenu brillant avocat spécialiste du droit pénal international, puis père, il va peu à peu se faire dévorer par ce qui deviendra une addiction.

« A l’intérieur de moi, je ne suis pas allé plus loin que les lisières des forêts où je filais, quand j’avais sept ans, pour entendre le vent dans les branches. Peut-être que, vu de l’extérieur, selon les apparences, telle ou telle chose est devenue autre, mais pas plus. Que dis-je? Je ne suis rien devenu d’autre! »

Irréductible à un genre, navigant entre le récit, le roman, l’essai ou le conte, cet « essai sur un fou » peut être lu comme on lirait une allégorie. Une allégorie de nos vies, de la littérature, du rapport ténu que nous ne cessons d’entretenir avec nous-mêmes enfant, de l’impossibilité de pouvoir dire siens des autres

Il s’en rendit compte : les siens n’existait pas.

Mais l’allégorie, chez Peter Handke, n’est jamais le résultat prédéterminé d’un processus dont l’auteur se bornerait à exécuter aussi fidèlement que possible le plan. Il ne s’agit nullement pour lui de construire un biais esthétique à un aspect du monde clairement circonscrit, l’allégorie (dire quelque chose pour dire autre chose) servant à éclairer d’un jour tamisé un point bien précis du réel. On y dit bien autre chose que ce qu’on y dit. On y est bien conscient de dire autre chose que ce qu’on y dit. Mais ce qu’on veut y dire vraiment n’est pas entièrement pensé dès l’entame. L’allégorie y a la bride lâchée. L’essai – celui-ci ou tout autre – émerge comme un cèpe sourd du sol. Rétif à toute culture organisée, le champignon est cette chose dont on peut organiser autant que possible les conditions indispensables à son développement, sans être jamais certain de l’y voir éclore. Le champignon, comme la littérature, ne se cultive pas. Il survient.

Il faisait semblant de ne pas chercher pour, en fait, secrètement trouver.

Peter Handke réussit le délicat pari qui consiste à construire très précisément les conditions de survenance d’un événement – ici, la littérature – tout en laissant in fine à celui-ci la possibilité de s’y déployer. Il a compris que pour que quelque chose advienne, il fallait aussi laisser advenir. C’est cela sans doute cette chose que l’on nomme le charme, le mystère ou la magie, et qui, de tout temps et pour toujours, rendra la littérature incultivable…

Peter Handke, Essai sur le fou de champignons, une histoire en soi, 2017, Gallimard, Trad. Pierre Deshusses.

 

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