« Sparkling Past » de Benjamin Hugard & Klaus Speidel.

Sparkling PastQu’est ce qui fait qu’une photographie analogique publicitaire est décrétée comme ratée? Qu’est ce qui peut l’éloigner ou la rapprocher du statut d’image d’art? Qu’est ce qui confère un statut à une chose?

Sparkling Past reprend des photographies de Jean-François de Witte (célèbre photographe publicitaire) qui n’ont pas été retenues pour faire vendre l’objet qu’elles devaient « représenter ». Issues de séances de travail, ratages manifestes, mécanismes de mise en scène apparents, cadrages trop larges, si les raisons qui ont présidés à leur éviction sont parfois évidentes, d’autres paraissent au premier abord bien plus mystérieuses. Accumulées ici sans liens apparents, ces images sont suivies par un bref essai cosigné par Benjamin Hugard (l’artiste) et Klaus Speidel (le critique d’art) dans lequel ils expliquent leurs pratiques propres tout en insistant sur l’indistinction de celles-ci dans l’élaboration de ce projet précis.

Certes, on est bien ici à première vue dans une démarche artistique classique du détournement ou de l’appropriation, où l’acte esthétique revient à faire entrer dans un domaine – celui de l’art – un matériau qui lui était à priori étranger. Le simple changement de registre, le simple fait de décréter « ceci est maintenant de l’art » suffisant alors souvent à sa mue en objet esthétique. Mais cette pratique, par ailleurs parfois éminemment pertinente (là n’est pas la question), est ici mise elle-même en perspective de façon originale. Ainsi n’est ce pas l’objet final d’un processus qui est détourné ici, mais le processus lui-même. Les images utilisées ne sont pas celles destinées à vendre un produit. Elle ne sont pas celles jugées par le photographe, le conseiller marketing, celui en communication, ou qui que se soit nommé apte à en décider, adéquates à « représenter » un produit. Préparatoires, de travail ou ratées, elles ne sont pas destinées à être vues. Elles sont des rebuts. Par l’exhumation sans apprêt, sans viser à le transfigurer par une mise en scène démonstrative, de ce que le commerce a enterré, le jugeant inapte à « vendre », l’artiste démontre avec brio que le beau n’est pas toujours là où l’on croit. Et que c’est parfois dans le bancal, dans l’artifice à nu, dans le défaut, dans ce qui est pensé excédentaire ou déficitaire par le commerce, que se loge le beau. Mais aussi, en insistant ici sur l’indistinction des rôles du critique d’art, du théoricien et de l’artiste, il pose en la mettant en acte la question de l’institution de l’oeuvre. Pour Benjamin Hugard et Klaus Speidel, l’oeuvre est impensable indépendamment de l’acte qui la fait telle. Faire oeuvre ne se peut sans y savoir projeté a posteriori le regard de celui la décrétera oeuvre.

Et puis, oui, une photo de lave-vaisselle, ça peut être beau…

Benjamin Hugard & Klaus Speidel, Sparkling Past, 2016, RVB Books.

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« Récit d’un avocat » de Antoine Brea.

 

Récit d'un avocat.

En 1996, deux immigrants kurdes sont condamnés par la cour d’assises du Jura à trente années de réclusion criminelles pour l’un, à la même peine à perpétuité pour l’autre, en répression des faits de viols aggravé, assassinat en concomitance, tortures et actes de barbarie commis au préjudice de Annie B., vingt-cinq ans, aide-soignante originaire d’Alsace. Engagé par la correspondante d’Ahmet – l’un des condamnés – le narrateur nous livre par le menu le récit de ce qui le liera à lui et des événements qui s’ensuivront.

De la lecture de « Lauve le pur », de l’écrivain Richard Millet, je conserve peu de souvenirs. Celui d’un titre assez joli, mais qui n’est pas de l’auteur, enfin pas tout à fait puisqu’il est imité d’Hervé Guibert. Celui d’une forte colique du narrateur au début. Celui d’un roman sociologique encombré d’idéologie, de simplifications. Celui d’un malaise qui m’a pris à voir la littérature s’emparer de victimes bien concrètes de notre monde pour en faire l’argument d’antipathies racistes et de peurs maladives.

Est-ce vrai? Où commence la fiction, où s’achève le réel? Souvent posées frontalement ou en marge d’œuvres s’en saisissant pour créer du vertige et les mettre en scène par des moyens ouvertement fictifs, ces questions sont en général ouvertement – et parfois profondément, là n’est pas la question – les outils d’un jeu. Le lecteur s’y considérant alors d’emblée comme un spectateur du ludique bien plus que comme un acteur. Prenez par contre un récit (car la couverture l’assure, c’est bien de cela qu’il s’agit), narré par un avocat et dont l’auteur est dit avocat (le quatrième en fait foi), le tout s’ancrant dans des faits douloureux abondamment documentés et rappelant à suffisance une masse d’autres dont la presse se fait à foison l’écho : le lecteur est face à du vrai.  Et que le récit en question débute par une mise en perspective – comme l’atteste l’extrait ci-dessus – de l’utilisation de faits réels pour en tirer, via la littérature, des arguments idéologiques, ne fait que renforcer ce processus. Le lecteur peut donc être en pleine confiance. Il lit une relation du réel.

J’ai écrit. Je n’ai pas mûri longtemps ma décision, j’ai écrit.

Alors, récit ou pas « Récit d’un avocat »? Ou roman « inspiré de faits réels »? Ou « non-fiction » à l’américaine hantée par la littérature? On vous en laisse « juger ». Au-delà, en confrontant le lecteur à ses propres aises, en questionnant un langage juridique qui crée, au sein du réel, ses propres fictions – bien mortifères celles-là mais que l’on accepte bien docilement -, Antoine Brea nous rappelle, en en floutant les frontières par des moyens neufs et redoutablement efficaces, que réel et fiction s’enchevêtrent. Pour le meilleur ou pour le pire.

Antoine Bréa, Récit d’un avocat, 2016, Le Quartanier.

Les sons ci-dessus furent enregistrés lors de l’émission matinale de Radio Campus sur laquelle nous officions un vendredi par mois sous la direction avisée de Alain Cabaux.

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« Voyage hors des limites de l’Essex » de John Clare

John Clareen tombant par hasard sur une remarque selon laquelle une personne qui ne connaissait rien à la grammaire n’était pas capable d’écrire une lettre ni même un reçu, je me suis trouvé dans le pétrin, en voyant que je m’étais engagé aussi loin sans avoir appris les premiers rudiments pour écrire comme il faut car c’est à peine si j’avais entendu le mot de grammaire à l’école – mais comme je brûlais d’envie de m’essayer à tout ce qui me tombait sous la main j’ai décidé de me mettre à la grammaire, et dans ce but, sur le conseil d’un ami, j’ai acheté le « Livre d’Orthographe pour Tous » comme étant d’un grand secours et de l’abord le pus facile pour mes débuts, mais ayant trouvé tout un fouillis de mots appartenant à telle ou telle classe telle figure de style ou telle autre tout aussi difficile à comprendre immédiatement dégoûté je n’en ai pas poursuivi la lecture car comme je savais que je pouvais parler pour me faire comprendre j’ai poursuivi ma carrière littéraire avec autant d’ardeur qu’auparavant

John Clare est unanimement considéré comme l’un des grands poètes anglais du dix-neuvième siècle. Si la qualité intrinsèque de sa poésie a suffi à l’imposer aux cotés de Keats ou Wordsworth, hors considérations autobiographiques, celles-ci forment cependant un contexte qui, tout en éclairant l’oeuvre, la déborde largement. Originaire d’une famille pauvre et inculte, enfermé les 23 dernières années de sa vie dans un asile psychiatrique, tout est réuni pour faire de lui une figure archétypale de la folie romantique. Voyage hors des limites de l’Essex – qui reprend, à travers ses échanges épistolaires, l’existence de John Clare vue et racontée par lui-même – est cependant bien plus que l’énième exemple de l’expression d’un « art de la marge ». Ainsi, si on retrouve ici certains des poncifs qui ont fait les succès d’une reprise psychanalytique, psychologique ou « art brut » de l’artiste « différent », ceux-ci sont systématiquement redoublés par leur prise de conscience. Non seulement parole propre du principal intéressé, ce Voyage est aussi une analyse des possibilités de l’émergence de cette parole, ainsi que sa mise en acte. Se développent donc, sur un même plan, la documentation « historique » d’un art – comment fut-il possible?-, son analyse consciente – par l’artiste même – et cet art lui-même. On est donc aux antipodes ici de l’exercice classique et à la mode où l’on exalte la différence – qu’elle émane du social ou du handicap – pour y fonder l’intérêt d’un artefact artistique. Ce n’est pas « l’inconscient », la « folie », la « marge », qui, seul et toute bride lâchée, permettrait d’ouvrir des horizons neufs à une pratique esthétique, mais l’exercice conscient, laborieux et opiniâtre d’une volonté.

Si je ne vous ai pas fatigué la cervelle en vous donnant autant à lire j’ai trop creusé la mienne en écrivant tout cela aussi je vous dis adieu

Ce Voyage n’explique pas. Il n’est pas le document d’une différence. Il ne raconte pas, de l’intérieur, l’exercice d’une folie. Dans l’expression de sa fidélité à l’être aimé, dans sa « fierté de n’être parti de rien », dans la défiance en lui dont il ne se départ jamais, dans la recherche consciente d’avoir à transcender l’ignorance dont il provient pour exprimer ce qu’il ressent, tout en sachant en préserver sa fraîcheur, John Clare s’affirme peut-être ici comme son exégète le plus clairvoyant. Et, surtout, nous y offre l’une de ses œuvres les plus belles et les plus émouvantes.

John Clare, Voyage hors des limites de l’Essex & autres textes autobiographiques, 2016, Grèges, trad. Pascal Saliba. 

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« Brouillards toxiques » de Alexis Zimmer.

Brouillards toxiques

 

« Le jour où la machine à vapeur a été trouvée, l’esprit humain a fait un pas immense vers son émancipation […] N’oublions pas que ce jour-là, c’est à la machine à vapeur, et par conséquent à un morceau de charbon, que nous aurons dû ce grand phénomène social. » Désormais « s’émanciper » suppose une consommation massive d’énergie fossile.

Entre le premier et le cinq décembre 1930, un brouillard d’une rare densité recouvrit l’Europe. De l’Angleterre au cœur de l’Europe continentale, les conséquences s’en font sentir : ralentissement des moyens de communication, accidents de la circulation, etc… Rien que d’habituel en somme. Si ce n’est que, non loin de Liège, dans une partie encaissée de la vallée de la Meuse, le brouillard parait, parmi les hommes et les bêtes, avoir mystérieusement semé la mort.

Des poussières, des gaz, des fumées, des usines, un brouillard, une vallée encaissée, une chute brusque des températures, leur inversion à une certaine hauteur, la vapeur d’eau qui se condense sur des tonnes de suie en suspension, des corps malades, prédisposés — corps « tarés », vies « hypothéquées » — et des morts… tout s’est emmêlé, jusqu’à produire sur les corps et les voies respiratoires — pharynx, larynx, trachées, bronches et alvéoles, cœur et système circulatoire — des altérations qui ont tué. La cause se dilue et, avec cette dilution, les critères d’imputation d’une responsabilité sont insaisissables. Ils se disséminent dans un écheveau de relations mêlant indistinctement des objets, des particules, des machines, des corps fragiles, des pratiques industrielles, des abstractions et des flux météorologiques bien concrets.

Très rapidement, la presse internationale s’empare du cas, des politiques sont interpellés, des experts sont désignés, des doigts sont pointés. Et les questions fusent : l’industrie est-elle responsable? les politiques et les industriels avaient-ils connaissance des risques? quelles mesures prendre pour éviter que le drame ne se reproduise plus? quelles voix sont autorisées à rendre compte et juger de l’événement?

Dans cette histoire, la différence entre inconvénient et dommage, impression et réalité, incommodité et insalubrité est le signe d’une dépossession. Seul l’expert sait interpréter de façon adéquate et par le détour de la science, ce dont les perceptions sensorielles — l’odeur et la vue en particulier — sont la manifestation. Ce savoir lui confère légitimité et autorité, un pouvoir de disqualifier les signes, les paroles et les énoncés jugés inappropriés, des énoncés se tenant sous le seuil d’une certaine scientificité dont il est le garant. Pour les experts, un corps sensible, un corps parlant est un corps qui se leurre. Un bon corps, un corps plausible, un corps à partir duquel un savoir à prétention scientifique peut être construit, est un corps abstrait, un corps réduit à son anatomie ou à certaines de ses fonctions physiologiques ou, comme en attestent les autopsies, un corps mort. Du moins un corps dont les signes d’altération s’ajustent a priori à leur méthode. Littéralement, dans cette histoire, seuls les experts savent respirer.

C’est bien connu : les faits parlent souvent mieux que les discours qui tentent d’en rendre compte. Mais que dire alors de ce qui fut dit des faits? Alexis Zimmer fait d’abord ici oeuvre d’historien. Mais d’un historien qui tente moins de documenter un phénomène que de nous confronter avec les mots et les discours sous lesquels celui-ci tend alors à disparaître. En faisant se rencontrer l’histoire longue (la constitution géologique du charbon) et la courte (le drame « industriel » et les rapports – techniques, médiatiques, politiques – qui en furent tirés en son temps), il parvient à conjoindre dans son récit, presque par la seule grâce de l’accumulation des faits, à la fois une lecture éclairante d’un événement et l’analyse glaçante de ce qui en fut fait. Et de ce que nous continuons à faire d’événements semblables.

Dans le creux des conflits exposés précédemment, une nouvelle atmosphère était produite. Une atmosphère susceptible d’accueillir par la constance de ses proportions universelles en certains éléments fondamentaux, la quantité toujours plus grande de gaz rejetés par le déploiement de la nouvelle industrie. En même temps que l’atmosphère subissait l’une des plus grandes transformations matérielles d’origine anthropique de son histoire, la problématisation et l’objectivation des rapports qu’entretenaient les hommes à cette dernière subissaient une refonte décisive. L’air ou les airs multiples et agissants d’ancien régime laissèrent la place à une atmosphère universelle, un fond indifférencié, relativement homogène, identique en tout lieu et en tout temps. Une atmosphère qui servit de matrice épistémologique à la pollution et à l’appréhension des nuisances du déploiement industriel.

Aujourd’hui, comme alors, ce sont bien les conditions climatiques – souvent alors associées à l’adjectif « exceptionnelles » – qui sont avancées en première instance comme causes mortifères de l’atmosphère. Ce sont elles qui « concentrent » les polluants ou « empêchent leur dilution ». Aujourd’hui, comme en 1930, ce sont des experts qui sont chargés « d’évaluer » les méfaits d’un toxique sur un corps moyen et d’en définir des « limites d’absorption acceptables », parfois en contradiction – voire au mépris – avec les corps individuels. Un des immenses mérites de ce livre est là : de nous faire constater qu’en un peu moins de cent ans, rien n’a fondamentalement changé dans les discours que nous formons pour rendre compte des dangers que nous créons. Et qu’il convient de rénover en profondeur les phrases censées analyser ces « manques d’air » et les paradigmes dont ils sont issus. A moins, bien sûr, que de s’étouffer toujours plus et de s’en satisfaire…

L’air que nous respirons est chargé de poussières et de gaz toxiques, mais aussi d’histoires entremêlées et indémêlables et nous n’en sentons que si peu. Puisse l’histoire qui suit nous apprendre, même un peu, à respirer autrement et à frayer les voies d’un monde plus respirable.

Alexis Zimmer, Brouillards toxiques, 2016, Zones Sensibles.

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Lettre ouverte au jury du Prix Rossel.

suspiciousConstruire une réputation, pas à pas, n’est pas chose aisée. Pensez, par exemple, à l’abnégation et la continuité dans l’effort qu’il aura fallu à une Marine Le Pen ou un Bart de Wever pour incarner les désirs sournoisement xénophobes d’un peuple, ou à un constructeur automobile allemand pour s’imposer comme fournisseur de produits verts. Un ami noir ou une simple larme de commisération dans les premiers cas, une malencontreuse erreur de paramétrage de données dans le second, peut venir ruiner les espérances patiemment bâties. A leur grand dam alors, les politiques cités paraîtront communément bon enfant, et VW ressemblera à un vulgaire constructeur automobile allemand. Eh oui, un rien suffit…

Ainsi, autre exemple, nous. Un peu plus de quatre ans d’existence ont permis de nous imposer comme une librairie « ultra pointue », « élitiste », ne vendant « que des trucs chiants incompréhensibles ». On n’imagine pas toujours les sacrifices qu’il nous aura fallu consentir à cet effet : ne pas se laver les cheveux (le libraire « pointu » est réputé peu soigneux de sa personne), toiser systématiquement du plus haut possible chaque client potentiel, être désagréable par défaut (le libraire « élitiste » est réputé bougon et aigri de naissance), passer des disques de musique contemporaine au lieu d’un bon vieux jazz sirupeux, déchirer scrupuleusement tous les bandeaux qui nous parviennent, et surtout faire semblant de lire des trucs chiants et qui plus est faire semblant de les lire tous… Tous sacrifices, certes conséquents, mais qui ont permis d’asseoir internationalement une réputation que nous croyions solide. Et voilà ti pas qu’Emmanuel Régniez, notre ami, collègue, et néanmoins employé, se voit annoncé qu’il est finaliste du prix Rossel! Et d’un coup, le soufflé de notre crédibilité retombe sous le poids de l’opprobre!

Que le jury du prix Rossel, l’autoproclamé Goncourt belge, qui est à la littérature ce que Béatrice Delvaux est au journalisme, qui croit mordicus que le sourire en coin, les longs cheveux blancs et le foulard en soie suffisent à faire de vous un auteur *, qui ose faire concourir dans une même catégorie (littéraire qui plus est) Emmanuel Régniez et… Bernard Tirtiaux (qui est à la littérature ce que le galinacée est à l’orthodonthie), que donc cet inutile et nuisible ersatz de l’inutile et nuisible « jury de prix littéraire » ose ne fusse que penser à « couronner » (oh qu’une couronne peut être lourde à porter!) Notre Château, le brillant roman de notre ami, collègue, et néanmoins employé, nous ne pouvons le prendre, solipsiste que nous sommes, que comme une tentative de déstabilisation de l’édifice péniblement dressé par nos soins. Ne serait-il pas plus judicieux alors, chers jurés, de remballer fleuret et épée avant de se porter des extocades plus virulentes? Vous effacez cette nomination, pouf, d’un coup, et, hop, on n’en parle plus? Et nous, on dit que les prix, c’est vrai c’est tout caca, mais pas le Rossel? Et on se quitte bons amis, chacun toujours gonflés de son immaculée légitimité? Hein? Bon, oui, certes, vous me direz que l’ami, collègue et néanmoins employé en question pourrait tout à fait refuser le prix ou la place de finaliste. Et que, du coup, cela réglerait le problème. Voire même, ajouterait à l’image de radicalité de la librairie. Oui, bien sûr. Sauf que sa salle de bains aurait bien besoin des 5000 euros promis au vainqueur. Le portefeuille a ses raisons que le ridicule feint d’ignorer. Non, franchement, le plus simple, le moins douloureux pour nous tous, est que vous fassiez marche arrière. Hein?**

A défaut, il nous restera peut-être le plaisir certes malsain mais sans doute inédit de contraindre l’auteur ami, collègue et néanmoins employé, à déchirer lui-même le bandeau placé sur ses livres devenus espace commercial de SudPresse.

*à prononcer avec un « h » aspiré

**en attendant, on ne désespère pas qu’un chantage odieux- mais que nous tairons – entrepris auprès de notre ami, collègue et néanmoins employé, aboutisse…

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« Paterson »de Jim Jarmusch.

 

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On est à peu près autant fan des concours que des prix littéraires. Et pourtant, quand on nous proposa de servir de relais à la sortie sur les écrans belges du dernier Jarmusch, il nous fut impossible de ne pas spontanément opiner du bonnet. Nous causer simultanément de poésie américaine, de Paterson, de Jarmusch, de Ginsberg, de Carlos Williams et de Ron Padgett, c’est un peu comme présenter une bimbo siliconée sur fond de dorures au nouveau président des USA ou une valise lybienne à un ancien président français : on se met à saliver, on tremble et on dit oui à tout…

Alors voilà, promotion et concours obligent, nous avons dans notre tiroir deux fois deux places pour aller découvrir ce film (dont on ne sait s’il est bien, mais dont les intentions seules méritent déjà le déplacement), et cela à partir du 07 décembre jusqu’au 27 décembre. Et pour les gagner, me direz-vous, que faire? A quelle question répondre? De quelles connaissances attester? A quels critères physiques, intellectuels, satisfaire? Eh bien, nous n’en savons trop rien et nous laissons tout loisir d’établir des critères plus tard, de n’en pas établir, d’en établir puis d’en changer, voire d’en établir de bien fermes et irrévocables mais après avoir distribué les prix en question à la tête du client à une bimbo siliconée sur fond de dorures équipée d’une valise lybienne…

Ce qui est sur c’est qu’il faudra passer nous voir.

Et pour le trailer du film c’est

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« You » de Ron Silliman.

Cover_YOU_DEF-page-001Comprendre ces mots non comme un flot mais comme une chute depuis la majuscule jusqu’à la précipitation du point.

Après plus de 25 années d’écriture, Ron Silliman mit en 2004 un point final au millier de page d’Alphabet. Composé, comme son nom l’indique, sur le modèle de l’alphabet, ce poème fleuve dans la lignée des long poems de Carlos Williams, Olson ou Zukofsky, et unanimement considéré comme l’une des grandes œuvres de la poésie américaine contemporaine, est réparti en 26 sections, 26 lettres, dont You forme donc la 25 ème. L’une des plus importantes en volume et l’une des plus essentielles pour accéder à la moelle d’une des œuvres principales d’un immense auteur des lettres américaines. Le principe formel de You est très simple. Il se compose de 52 sections de 7 paragraphes chacune. Un paragraphe = une journée. Une section = une semaine. You = une année. Et plus précisément l’année 1995, au cours de laquelle l’auteur quittera Berkeley, Californie, pour aller s’installer à Paoli, Pennsylvanie.

Les détails déferlent, bourdon de mille traits, chacun infiniment spécifique, apparent. L’art du temps à la teneur des tons. Engrenages et leviers d’une seule main, cachés sous la chair, convergent pour soulever ce stylo. Ce que je n’écris pas c’est le choc de te voir malade.

You se présente donc bien comme une forme de journal. Où se mêlent à l’histoire de l’an 1995 le travail du poète, ses obsessions, ses observations. Ancré dans une nature omniprésente (le recueil est par endroits un véritable catalogue ornithologique), You égrène le quotidien. Mais, surtout, scrupuleusement délimité dans le temps et le découpage d’une année, You permet de faire affleurer l’originalité des principes mêmes de la poésie de Ron Silliman. La poésie ne peut pour lui être un placage sur le réel de filtres linguistiques éthérés. La poésie se doit d’être une documentation de la pensée. Pour ce faire – comme la pensée elle-même – aucune suite logique ne vient légitimer nécessairement l’ordre des phrases. C’est leur articulation dans une structure qui les englobe et qu’elles habitent qui vient leur donner sens. Perception après perception, You en est un parangon d’une saisissante beauté!

Le dompteur emmène le tigre gigantesque dans nos locaux, l’installe près des photocopieuses avant que nous puissions approcher, un par un, pour caresser l’animal énorme, qui nous regarde avec des yeux que, s’ils étaient humains, nous dirions nostalgiques, sa fourrure épaisse, luxuriante nous surprend presue, le processus nous absorbe tant, caressant à tour de rôle un peu plus vigoureusement à chaque fois, que nous ne voyons pas que le dompteur a disparu.

A l’occasion de cette première édition* en français d’un de ces recueils, Ron Silliman s’est fendu d’une postface qui permet d’en éclairer les enjeux avec clarté et simplicité.

Parmi la riche cacophonie de chants d’oiseaux du matin, choisissez-en d’abord un, puis un autre, et servez-vous de chacun tour à tour en guise de premier plan par quoi entendre le tout.

Ron Silliman, You, 2016, Vies Parallèles, trad. Martin Richet.

*Signalons la parution chez Eric Pesty, dans les semaines qui viennent, de la première partie de Alphabet, Albany, traduite par Martin Richet.

En tant que taulier également de la chose, on s’en voudrait de ne pas attirer votre attention sur le site tout neuf, tout frais, tout beau des éditions Vies Parallèles, ainsi que sur la brillante recension de You par Christian Désagulier sur Sitaudis.

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« L’année sans été » de Gillen D’Arcy Wood.

L'année sans été

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On a fait le lien entre l’éruption cataclysmique de Santorin dans la mer Egée, en 1628 av. J.-C., la chute de la civilisation minoenne, la légende de l’atlantide et l’exode des hébreux hors d’une Egypte frappée par la peste selon le récit biblique. La liste est impressionnante, mais l’histoire du Tambora fera mieux encore. 

Le 10 avril 1815 eut lieu l’éruption volcanique la plus désastreuse de mémoire humaine. Un cratère de 6 km de diamètre et de 1 km de profondeur, des accumulations d’un demi-mètre de cendres au sol à plus de cent kilomètres du volcan, 90.000 victimes directes : si les constats visuels  et les conséquences connues directs permettent déjà d’apprécier pour partie l’ampleur du phénomène, ce n’est véritablement qu’à l’aune de ses conséquences plus lentes et plus lointaines que s’en jauge vraiment l’exceptionalité. Les baisses abyssales des températures dans l’Europe de 1816 (moyenne annuelle de 3°?!? pour Londres), des tempêtes effroyables sur le lac Léman, la famine d’Irlande, l’épidémie indienne de choléra de 1816 qui touchera Moscou ou Paris, jusqu’à la création du personnage de Frankenstein par Shelley ou la peinture des ciels tourmentés de Friedrich, Constable ou Turner : le tableau que dresse D’Arcy Wood du phénomène est d’une noirceur sans égale. Mais, n’en déplaise à d’aucuns, sa noirceur n’a d’égale que les preuves accumulées en vue de l’établir. Géologie, littérature, histoire de l’art, histoire politique, botanique, quelle s’en soit l’origine, la masse de preuves, comme la rigueur de leur recherche et de leur présentation, est impressionnante, et ne peut laisser aucun doute quant à la réalité de ce dont elle rend compte.

Le premier mérite de ce livre est là. En accumulant et liant entre eux des faits que les technologies de l’époque ne permettaient pas d’associer globalement – et que l’Histoire n’a dès lors pas retenu dans sa globalité mais comme des faits séparés -, il donne un accès entier et limpide à un phénomène. Ensuite, en ne reliant pas que des faits de même « nature » (l’influence d’un événement biologique sur une autre événement biologique, d’un fait de pensée sur un autre, etc…), mais en faisant fi de bien des barrières épistémiques traditionnelles, il parvient à démontrer – et besoin en est encore – que ces dernières sont un outil destiné à appréhender le monde, non le monde lui-même. Oui, le volcan Tambora est bien à l’origine de la création du personnage de Frankenstein, alors même que son auteure n’avait pas même connaissance de l’éruption. Oui, le cataclysme survenu aux antipodes fut l’un des éléments décisif dans l’invention du vélocipède. Loin d’une énième et banale évocation de l’effet papillon, L’année sans été est le rappel, plus que jamais nécessaire à l’heure de l’anthropocène, de l’immanence du réel. De quoi, peut-être, nous garder de nous enfoncer encore un peu plus vers le pire…

Gillen D’Arcy Wood, L’année sans été, 2016, La Découverte, trad. Philippe Pignarre. 

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« L’oubli » de David Foster Wallace.

L'Oubli

[Terry Schmidt] recevrait une part supérieure des bénéfices nets de Team Deltay et aurait donc les moyens de se payer un appartement plus joli et mieux équipé où se masturber avant de dormir, ainsi qu’une quantité d’accessoires et faux-semblants des gens réellement importants sauf qu’en vérité il ne serait pas important, à grande échelle il ne changerait pas d’avantage les choses qu’aujourd’hui. Il ne restait à Terry Schmidt, bientôt 35 ans, presque rien de l’illusion qu’il pouvait se distinguer du grand troupeau du commun des mortels, pas même le désarroi de ne pouvoir changer la donne ni l’immense envie d’avoir un impact à quoi il s’était raccroché jusqu’à la trentaine comme preuves que même s’il se révélait être un raté les grandes ambitions à l’aune desquelles il jugeait être un raté demeuraient d’une certaine manière exceptionnelles et supérieures à celle du commun

Comme le dit très justement le quatrième – non, le quatrième ne ment pas toujours -, David Foster Wallace met en scène dans ce recueil de nouvelles des « personnages qui souffrent de l’impossibilité de faire coexister leur propre espace mental avec le reste du monde ». Et ceux-ci de construire alors à leur déshérence des refuges où effacer ou oublier cet irréconciliable écart, que ce refuge prenne les teintes de l’absurdité artistique la plus scatologique, la chirurgie esthétique, une forme de « professionnalisme paternel » froid et distant, ou le suicide…

Dans le maillage de la fenêtre, un carré n’était rempli et ne racontait sa partie de l’histoire de la pauvre malheureuse propriétaire du chien bringé qu’au moment où je m’occupais de lui

Mais ces personnages ne sont pas des « barrés », des archétypes néo-romantiques du marginal. Non seulement car, du creux de leur « mal-être », ils gardent tous une conscience pleine et entière de ce qui leur arrive, ils se montrent à la fois avertis des causes de ce « mal-être » et de l’irrémédiable échec auquel aboutit toute tentative d’en sortir, mais aussi parce que, loin d’en représenter une marge, ils sont bien plus une représentation de ce que nous avons tous en commun que celle de ce qui se distingue de ce « commun ». Ils ne sont pas l’occasion d’un regard extérieur – celui du « hors-norme » – sur notre condition qui l’éclairerait d’un jour neuf, mais la lumière crue qui en provient. Leurs cauchemars ressemblent trop à nos vies.

David Foster Wallace parvient comme personne à rendre ces concaténations de réel et de rêve, ces rencontres entre différents temps, entre consciences. Entre farce et tragédie, il parvient à saisir comme nul autre l’amère et comique désillusion qu’être humain suppose. Et, en les faisant bruire de l’infinie variété des détails d’une vie, il donne à ses récits la puissance et la beauté d’un réalisme renouvelé.

On peut être au boulot en pleine réunion de création, et rien que pendant les petits silences où les gens regardent leurs notes et attendent la présentation suivante on peut avoir la tête traversée par une telle quantité de choses qu’il faudrait un temps exponentiellement plus long que toute la réunion pour mettre simplement en mots le flux de pensées de ces quelques secondes de silence.

David Foster Wallace, L’Oubli, 2016, L’Olivier, trad. Charles Recoursé.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/loubli-de-david-foster-wallace/

Racolage, usurpation et meurtre.

talese

 

Ces dernières semaines sont parus, à peu de jours d’intervalle (quatre en fait), deux livres qui, s’ils ne sont certes pas les mêmes (ben non) entretiennent bien plus de parenté qu’il n’y paraît (ben oui). Et dont, in fine, la différence ne réside pas où l’on pense.  A leur corps défendant (du moins pour l’un d’eux).

Suivez le fil. Il sera un tantinet long. Mais il se pourrait qu’il soit parfois drôle…

assassinAssassin se présente comme le récit de l’expérience de Bernard Wesphael, par lui-même, de l’accusation du meurtre de sa femme, de la détention qui s’ensuivit et des affres de son procès. Volonté de réhabilitation, revanche sur un système judiciaire ou médiatique qu’il juge partiaux, description sans fard du système carcéral, vengeance ad personam à peine voilée, Assassin, sorti le lendemain de l’acquittement de son auteur, coûte 19.90 €.

 

 

 

 

Bernard Wesphael, Assassin, 2016, Ed. Nowfuture.


motel du voyeurLe Motel du voyeur
s’articule autour des activités de voyeur de Gerald Foos. Dès 1980, ce dernier prend contact avec Gay Talese, auteur-journaliste, pour lui confesser la chose suivante : il a acquis un motel à Denver et l’a doté d’un véritable système d’observation, à leur insu, des clients qui viennent y séjourner. Il a ainsi, durant des années, épié sa clientèle et conservé le résultat de celles-ci sous forme de notes. Le livre propose, enchevêtrés, les fameuses notes (à 99.02 % des scènes de cul, à 0.98 % des scènes de drogue ou de meurtre) et les mises en contexte (essentiellement documentaires) de Gay Talese. Le livre coûte 19.00 €.

 

 

Gay Talese, Le Motel du voyeur, 2016, Ed. du sous-sol, trad. M. Cordillot et L. Bitoun.

 

Énervé par la parution (en fait surtout par le discours tenu à son endroit) du second et titillé par celle du premier, nous prîmes notre plus belle plume et nous décidâmes, en être bêbête et sournois que nous sommes, à tendre un piège à l’éditeur d’Assassin.

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Bonjour Now Future,

Libraire à Bruxelles, je serais intéressé de prendre une centaine d’exemplaires de “Assassin” de Bernard Wesphael (plusieurs de mes clients fidèles me l’ont déjà demandé). Auriez-vous l’amabilité de me préciser vos conditions commerciales (délai et conditions de paiement, remise, possibilités de retour, de pilonnage sur place)?

D’avance merci.

Emmanuel.

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

Cher Monsieur,

Merci pour votre intérêt. Notre distributeur est Interforum, vous pouvez les commander par votre canal habituel.
NB : une version Nl de grande qualité est également disponible.
Cordialement,
XXXXXXXX.

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Merci,

N’y aurait-il pas moyen de les avoir en direct? Pour notre bénéfice à tous deux?

Par ailleurs, serait-il possible d’organiser une signature avec l’auteur? Et peut-être conjointement avec le dénommé Oswald?

Bonne soirée.

Emmanuel.

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

Monsieur,

La possibilité théorique de faire une meilleure marge de part et d’autre est limitée en pratique par les modalités d’une convention de distribution exclusive signée avec Interforum.

Vous livrer en direct constituerait de facto une rupture de contrat unilatérale. C’est donc une impossibilité.

Organiser une séance de signature avec l’auteur est possible.

Le faire conjointement avec Oswald est une idée qui ne manque pas d’originalité. Peut-être pourriez-vous aussi exposer et vendre le même soir des posters réalisés à partir des photos d’autopsie de la défunte et les faire dédicacer par les deux protagonistes lors d’un vernissage ?

Votre devise est non serviam ?

Vous voulez nos livres ?
La nôtre est μολὼν λαβέ

Sincèrement,

XXXXXXXX

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

ah zut alors, découvert. Le net laisse décidément bien peu d’ombres où se dissimuler. A fortiori de qui maitrise ses lettres…

J’étais bien curieux de piéger un éditeur de cul-de-basse-fosse en l’aguichant avec plus sordide encore. Raté. Une autre fois peut-être.

Bonne journée.

Emmanuel.

PS : vote proposition pour les posters, ça tient vraiment?

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

A tout prendre, je suis heureux et rassuré que vous ayez voulu vous foutre de ma gueule ou même m’insulter car votre mystification n’était pas si ratée que cela, j’ai vraiment cru ou failli croire, je n’en sais toujours rien moi-même, que j’avais affaire à un esprit dérangé.
Quant à votre appréciation de notre démarche d’édition, je peux l’entendre. J’aimerais pouvoir vous dire aussi tout ce que vous ne savez pas. Me permettez-vous de vous téléphoner au calme la semaine prochaine ?
Cordialement, du coup (si, je vous jure),
XXXXXXXX

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Puisqu’on en est à étaler sa franchise, je m’y colle itou.

Si j’avais effectivement l’intention de me “foutre de votre gueule”, je n’avais pas celle de vous insulter. Essentiellement car, si je n’apprécie évidemment pas le type de publication que vous proposez aujourd’hui, elle me dérange beaucoup moins que celles qui se prennent pour autre chose que ce qu’elles sont.

En bref, il est loisible à chacun de “faire de l’argent” (pour payer un avocat par exemple) en exploitant les “bas instincts” d’un lectorat possible. Et chacun reste juge en son “âme et conscience” de la charge éthique de l’acte posé, indépendamment du discours avec lequel on le défend. Mais – et c’est ce contre quoi je “m’insurge” – je trouve la démarche bien plus dommageable encore quand elle désire se parer des atours du “bon cœur” ou, pire encore, de l’art. Ce qui ne me semblait pas devoir être le cas dans votre chef. Ce petit jeu initié avec vous étant censé le vérifier – et franchement, je ne vois pas comment il eût pu l’infirmer.

L’idée étant dans mon chef d’établir une comparaison entre votre pratique et celles d’autres éditeurs, exploitant le sordide à tout va sous couvert de prétentions esthétiques foireuses, au mieux par bêtise, au pire par appât du gain. Et dont on voit germer sans cesse ces derniers temps de nouveaux exemples. Comparaison dont, ceci dit, je ne sais si votre activité d’éditeur en serait ressorti grandie. Mais, en résumé, je préfère la vénalité maladroite à la prétention mercantile.

Nous pouvons certes nous téléphoner cette semaine qui vient. Mais mon agenda bien rempli et le côté pratique du mail me font privilégier ce mode-ci.

Et aussi cordialement tiens!

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

Cela me sera donc un plaisir de vous écrire, non pour espérer vous convaincre, juste pour vous donner des éléments de contexte et vous présenter nos motivations.
Je serai juste un peu plus évasif sur des détails, des noms, dont je ne veux pas laisser de traces, scripta manent.
Et à bientôt donc,
XXXXXXXX

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Ah, mais si du moins vous ne cherchez pas à présenter ces éléments et motivations sous l’égide glorieux de l’Art, soyez certain que je veillerai à me mettre dans les meilleures dispositions pour les entendre.Et n’hésitez pas à rester évasif. D’autant que je n’ai pas pour habitude de garantir une quelconque confidentialité.

Bon we à vous.

Emmanuel.

 

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

J’adore votre deuxième paragraphe. Vous êtes savoureusement désagréable. Évidemment, il faut aimer les saveurs astringentes, et ce que vous distillez, «il faut reconnaître que c’est plutôt une boisson d’homme». Bon week-end et bonnes ventes, cher contempteur du mercantilisme.

Et non, je n’aurai pas la prétention sotte de m’abriter sous le bouclier de l’Art.

XXXXXXX

 

Voilà, le reste restera entre nous. On peut déjà en conclure plusieurs choses :

  • nous sommes un peu pervers.
  • le proverbe « est bien pris qui croyais prendre » se vérifie parfois.
  • mais surtout – car c’est bien cela qui nous occupe ici-, on peut vouloir faire de l’argent (parfois d’ailleurs par respect ou amitié) et considérer qu’il est sot de se donner l’art comme excuse.

Voyons maintenant, en quelques extraits tirés de sa préface, comment l’éditeur du Motel du Voyeur défend le livre de Talese :

Au-delà du fait divers, cette plongée hallucinante dans la psyché américaine parcourt une sociologie criminelle des mœurs et s’avère le plus parfait des romans noirs, à mi-chemin du chef d’oeuvre de Truman Capote, De sang-froid, et du Journaliste et l’Assassin de Janet Malcolm.

L’histoire de la narrative nonfiction ou creative nonfiction est constellée de ces livres…

L’intérêt de la littérature de non-fiction réside en partie dans cette ambiguïté, cette confession dont le journaliste est prisonnier, et les grands livres du genre ne dérogent jamais à cette règle implicite : nul ne saurait sortir indemne d’une confrontation avec le réel.

Quoi qu’il en soit, Le Motel du Voyeur est une plongée fascinante et terrifiante dans l’esprit d’un homme obsessionnel , manipulateur, en marge du système et de toutes les lois.

On peut en retenir les choses suivantes :

  • Le Motel du Voyeur est un chef-d’oeuvre, vu qu’il est à mi-chemin de deux autres.
  • Gay Talese est à comparer à Joseph Mitchell.
  • Le Motel du Voyeur est la parfaite représentation de ce que peut proposer ce domaine merveilleux qu’est la nonfiction.

Si vous nous avez suivi jusqu’ici – ce dont on vous félicite, car nous fûmes déjà bien plus long qu’un tweet -, vous aurez déjà aisément compris que nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec ces arguments et que, si nous dressons une comparaison entre ces deux livres, c’est que nous pensons qu’il existe bien plus de commun entre eux que de raisons de les séparer. N’est inutile que la comparaison entre des contraires irréductibles.

Ainsi, les deux puisent à grandes louches dans le réel (quel qu’il soit et quoique qu’on puisse rassembler sous ce vocable, considérons le ici comme ce qu’il désigne selon le plus grand nombre). Les deux mettent en scène un fait divers sordide (un « meurtre » sur fond politico-alcolo-scabreux, un voyeurisme pervers et organisé avec son lot de liquides séminaux et sanguins). Les deux mettent au premier plan un personnage fascinant (un député présumé assassin, un voyeur au long cours). Les deux seront achetés d’abord pour les deux raisons qui précèdent. Les deux sont écrits avec des moufles… Et pourtant, le premier est vendu comme « document », le second comme « littérature ». Le « mérite » en revenant, selon nous, bien plus au discours vendu avec le second qu’aux « qualités intrinsèques » de chacun.

Le Motel du Voyeur n’est pas un « chef d’oeuvre ». Il est, stricto sensu, la documentation journalistique des actes d’un voyeur. Son articulation « critique », autrement dit la narration par Gay Talese de la relation du voyeur au journaliste ainsi que la « mise en perspective » de ce dernier, qui vient rythmer les actes du voyeur contés par lui-même, cette articulation n’a de critique que le nom et d’esthétique que sa prétention. Le Motel du Voyeur est l’histoire d’un gars qui se pogne à la vue de gars qui se pognent en se regardant se pogner. Le tout engoncé dans une pseudo-méta-lecture digne de maternelle et d’une écriture aussi plate que la Hollande sans le Vaalserberg. L’avantage étant, pour qui souhaiterait à son tour se pogner en lisant les aventures du gars qui se pogne en voyant des gars se pogner en regardant se pogner, que les épisodes pognatoires sont utilement et directement reconnaissables car inscrits en italique. En fait Le Motel du Voyeur est juste une grosse daube. N’en déplaise à l’éditeur. Chercher à l’apparier à de grands noms (Capote, Mitchell…), réduire leurs textes à un insipide ersatz de leur moelle pour hausser mieux celui que l’on préface, répéter à l’envi que les droits du texte ont été acquis pour énormément d’argent par Steven Spielberg (?!?!?), rien n’y fera…

Alors, oui, certes, ce voyeur est fascinant. Son étrangeté radicale vécue jusqu’à son terme et mâtinée – quoiqu’on désire peut-être ne pas l’admettre – de nos propres fantasmes ou pulsions ne peut que fasciner. Mais la question – littéraire s’entend – n’est pas d’offrir à un lecteur le spectacle de ce qui le fascine. C’est précisément ce que se propose de faire le document, et ce pourquoi il est d’ailleurs utile. La littérature est – et ce, quelle que soit la forme qu’elle adopte pour ce faire – ce qui nous sort de cette fascination, ce qui se saisit de la teneur de ce qui la provoque pour la déconstruire, la modifier, la retourner contre elle-même. Bref, pour en faire quelque chose. Là où le document laisse pantois, extatique, devant le fait brut, la littérature donne les outils pour en appréhender les causes. Et là où nous étions arrêté, charmé, immobilisé (fusse la main délicatement posée sur un sexe), nous comprenons alors les raisons de notre arrêt (et si nous ne comprenons ces raisons, du moins sentons nous alors qu’il y en a peut-être, à chercher encore et encore) et nous donnons les moyens de « briser le charme ».

Le Motel du voyeur n’est pas un « chef-d’oeuvre de la nonfiction ». A trop vouloir donner des raisons « saines » de lire un bon gros document racoleur, on en vient à dire beaucoup de grosses bêtises. La nonfiction ne se limite pas à des tentatives (maladroites ou non) de rénover la pratique journalistique. Elle ne se cantonne pas à une façon plus « sexy » ou plus « autorisée » de donner à lire du graveleux. Faire passer Gay Talese pour une forme de porte-drapeau d’un genre aussi protéiforme et novateur que la nonfiction, c’est un peu comme assimiler la poésie contemporaine au hip-hop (et non, on n’a rien contre le hip-hop), la pensée à la popphilosophie ou le sport à gérard Holtz. La nonfiction c’est aussi John d’Agata (attention : placement de produit), David Grann, Susan Howe, Kery Howley (attention : placement de produit), Thalia Field, Jim Shepard, etc…, c’est-à-dire une solide brochette d’auteurs qui, à contrario de Talese, ont saisi que le document n’est qu’un matériau que la littérature transforme. Et que cette dernière se doit de s’enrichir de formes neuves pour ne pas nous laisser désemparés, hagards, tels des merlans frits, face au document, à l’heure de sa prolifération sans bornes.

Sans prétendre imposer une vision unilatérale et bornée de la littérature, ni même se risquer à la définir trop péremptoirement, il nous semble en tout cas certain qu’elle n’est pas le « cache-sexe » du documentaire. Comme s’il suffisait de cette excuse, l’Art – prononcez avec un grand h aspiré! -, pour légitimer notre si humaine tendance à nous complaire dans ce qui nous attire a priori. Elle n’est pas le blanc seing donné à l’exposition d’un fait dérangeant, elle est une mise en forme qui dérange les faits.

Et du coup, on vous fait économiser 38.90 €…

 

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