« La Cage » de Kerry Howley.

Cage_Cover_300dpi« Oui, mais ça fait quoi? »

[…]

« C’est comme se réveiller ».

De passage à Desmoines, Iowa, à l’occasion d’une conférence sur la phénoménologie, Kit, une jeune étudiante en philosophie, assiste par hasard à un combat de la MMA Cage Fighting. Subjuguée par la violence de ce duel au cours duquel tous les coups semblent permis, mais aussi par sa propre réaction à celle-ci, elle décide de s’y intéresser de plus près – jusqu’à l’obsession… Pendant un peu plus de deux années, elle suivra au quotidien Sean Huffman et Erik Koch, deux combattants de ce sport-spectacle de l’extrême. L’un est un dur au mal routinier, en perpétuel surpoids, porté sur la fumette, qui accepte benoîtement tous les combats qui s’offrent à lui, l’autre est un jeune prodige, gracieux, méthodiquement entraîné et promis à un bel avenir. Deux années durant, ils se casseront des os, seront maintes fois recousus, fonderont des familles, aimeront, espéreront, seront déçus, espéreront encore.

J’observe et j’écris. Et tandis que je commençai à élaborer le récit de chaque coup, au ralenti, je compris qu’il fallait aussi que j’écrive sur le monde que ce coup allait ébranler.

Avec ce récit du quotidien tantôt banalement cruel tantôt violemment exaltant de deux combattants, dont on découvre, haletant, les destins croisés, Kerry Howley réussit la gageure de nous entraîner nous-mêmes dans ces combats tout en nous faisant réfléchir aux raisons et causes de notre propre fascination. Pourquoi sommes nous exaltés par les souffrances des autres ? Qu’en coûte-t-il de chercher l’extase par la violence ? Qu’est ce qu’un corps réduit au pur acte de perception? Au-delà du simple spectacle, ces combats ne sont-ils pas la trace de rites antiques disparus? Quelles excuses rassurantes ne se trouve-t-on pas pour se satisfaire de rester confortablement sous l’emprise d’une fascination?

Existe-t-il un endroit où le corps peut être davantage une chose qu’on utilise – qu’on pousse et qu’on pénètre – qu’une chose dont il faut sans arrêt de soucier?

Kerry Howley fait de Sean Huffman et Erik Koch deux anti-héros contemporains. Qui, tour à tour absurdes et attachants, pathétiques et grandioses, ridicules et profonds, en disent bien plus sur nous-mêmes que nous ne serions près à leur concéder de prime abord. Car nous y redécouvrons que le spectateur façonne au moins autant le spectacle que celui-ci ne le définit. Avec humour, brio et subtilité, elle nous rappelle que le ridicule de notre monde est issu, tout comme le beau dont nous le parons, des rapports que nous entretenons avec lui.

A mon avis, les narrateurs sont tous des fictions. Tous. Les plus fiables ont au moins la décence de le reconnaître.

Kerry Howley, La Cage, 2016, Vies Parallèles, trad. Sophie Renaut.

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« Marcher droit, tourner en rond » de Emmanuel Venet.

 

VenetLe syndrome d’Asperger, atypie du développement appartenant au spectre de l’autisme et qui ressemble à l’idée que je me fais du surhomme nietzschéen,me rend asociognosique, c’est-à-dire incapable de me plier à l’arbitraire des conventions sociales et d’admettre le caractère foncièrement relatif de l’honnêteté. Je suis tout à fait prêt à reconnaître mes déficiences dans ce domaine, d’autant qu’elles me donnent droit à une pension modeste mais bienvenue. Cependant il me semble qu’il serait plus sain de préférer la vérité au mensonge, et que l’humanité devrait plutôt s’attacher à dessiller les crédules et à punir les profiteurs qui entretiennent le climat de duplicité et de tromperie dans lequel, pour notre plus grand malheur, notre espèce baigne depuis la nuit des temps.

Le narrateur de Marcher droit, tourner en rond est atteint du célèbre mais mal connu syndrome d’Asperger. Assistant à l’enterrement de sa grand-mère – l’oraison, ce climax du mensonge -, celui-ci est l’occasion pour lui de revenir sur l’histoire de sa famille et des rapports que lui-même entretient avec elle. On y découvre un homme de quarante cinq ans qui, – maladie oblige – ne s’embarrassant pas d’inhibition, peut passer au crible de la seule rigueur les mensonges et dissimulations dont chacun pare le réel pour le rendre un tantinet plus vivable.

Lorsque je me laisse atteindre par le bombardement médiatiques de demi-vérités, de trucages, d’amalgames et de bobards éhontés, je me sens vivre au cœur d’un labyrinthe dont rien ne me prouve qu’il possède une issue.

D’un éclat de rire à l’autre – car la manifestation sans fard du vrai est toujours drôle là où il y a unanimité pour le dissimuler -, nous progressons dans le dévoilement d’une famille, comme de nos propres et multiples arrangements avec la réalité. Le vrai gêne. Il embarrasse. Mais, in fine, c’est moins la vérité qui nous gêne que de se voir révélé notre assiduité à l’enterrer. C’est cette complexité des moyens que nous mettons en oeuvre pour nous mentir, combinée à notre foi aveugle en eux, qu’il nous est surtout intolérable de nous voir rappelées. Et dont le syndrome d’Asperger est à la fois le messager comique et la victime tragique. Car cette rigueur carrée du réel envisagé sans apprêt, ce vrai que nous avons élevé au rang d’idéal, est-il seulement souhaitable? Ce que nous révèle aussi la logorrhée iconoclaste d’un syndrome d’Asperger – symbole de la vérité, mais que nous conjoignons à celui du handicap… -, n’est-ce pas qu’à vouloir absolument marcher droit, on se condamne à tourner en rond? L’exercice de la vérité n’est décidément pas chose si simple…

le réel ne génère qu’un douloureux sentiment d’absurdité.

Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond, 2016, Verdier.

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« Simurgh & Simorgh » de Gabriel Gauthier.

Simurgh & Simorgh

 

such as                                                  cette chose

they are                                                dehors

 

Page de gauche, des mots (épars, « épurés » donc manifestement de la poésie) en anglais. Page de droite, des mots (épars et « épurés » de même, donc de la poésie aussi) en français cette fois. Les conventions de l’édition sont ainsi faites qu’elles poussent le lecteur à y déceler, à gauche, un texte original et à y chercher, à droite, une traduction. S’y collant, il découvre que cela, parfois, achoppe : « cette chose » ne peut vouloir traduire « such as », ni « dehors », « they are », du moins telle qu’une traduction « normale » devrait le faire. Cela le dérangeant dans son attente, à laquelle une simple articulation de l’espace de la page l’avait introduit, il relit alors, et peut-être relit encore, et se rend compte alors que ce qu’il attendait du côté du sens s’est déplacé sur le terrain du son. (S’il faut mieux vous en convaincre pour en goûter la parenté, et ses différences, prononcez à voix haute et distinctement « cette chose » et « such as », ou « they are » et « dehors » à plusieurs reprises). Relisant encore – décidément -, il percevra alors peut-être que d’une page l’autre, il convient aussi moins de basculer d’une langue à une autre que d’y lire une continuité sémantique (« comme cette chose ils sont dehors »). Y revenant encore, il s’intéressera à ce qu’est ce « dehors » et aux rapports que celui-ci peut entretenir avec « cette chose ». Reprenant l’ensemble (les sons, l’utilisation de l’espace livre, celle des attentes d’un lecteur, les rapports signifiant-signifié, etc…), il découvrira alors que par delà les « jeux » que ces deux pages proposent, chacun gardant cependant son intérêt par devers les autres, ces « jeux » donc ne prennent tout leur sens que dans l’ensemble qu’ils construisent par les rapports qu’ils instituent de l’un à l’autre. Et de la jouissance du ludique, le lecteur verse alors dans le vertige de l’ontologie. Par la seule grâce de la poésie.

Oiseau à tête de chien de la mythologie iranienne, le Simurgh – ou Simorgh, donc – (سيمرغ, en persan) est fondamentalement bon, est dit immortel par certains et habite dans l’arbre du savoir dont il répand les graines de par le monde en s’envolant. En questionnant ce qui se cache du côté du signifié sous cette infime différence du côté du signifiant – ce « u » et ce « o » -, Gabriel Gauthier nous dévoile des abîmes de sens.

Simurgh et Simorgh sont dans un bateau. Mais s’il tombait à l’eau l’un de ses jumeaux à plumes, l’un de ces dieux persans à tête de chiens, perdu serait leur dialogue franco-anglais, fait d’à-peu-près, de faux-amis : ni gazouillis ni aboiements, mais zigzags à tâtons entre oracle et balbutiement. Et ce serait bien dommage, parce que dans la pliure qui diffère leur fusion en vol quelque chose comme la poésie renaît. [quatrième de couverture par Pierre Alferi]

Gabriel Gauthier, Simurgh & Simorgh, 2016, Théâtre Typographique.

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« Insectopédie » de Hugh Raffles.

InsectopedieD’autres mondes existent autour de nous. Trop souvent, nous les trouverons sans nous en rendre compte, regardant comme si nous étions aveugles, écoutant comme si nous étions sourds, palpant comme si nous étions insensibles, restreints par les limites de nos sens, la banalité de nos imaginations, l’inertie de nos certitudes prométhéennes.

Les nazis qui comparaient le juif au pou. Les fascistes italiens qui sont à l’origine de nouvelles façons de concevoir la protection animale. Un entomologiste farouchement anti-darwinien qui est la base de toutes nos connaissances sur la guêpe. Des fétichistes qui se mettent en scène dans des vidéos où on les voit écraser des lombrics. Un musicien qui cherche à capter les sons des insectes ayant élit domicile dans des pins. Des combats de grillons à Taiwan. Des collectionneurs de scarabées au Japon. Des invasions de crickets en Afrique… Insectopédie est, à première vue, plutôt que le catalogue entomologiste que son nom laisserait deviner, un grand fourre-tout des relations humains-insectes.

Si les nazis (et bien d’autres avant eux – notre tendance à les rendre à tort précurseurs de tant d’horreurs en dit beaucoup sur notre propre tendance à nous exonérer de celles-ci en les faisant porter, à l’image justement de la démarche nazie envers le pou, par cet autre irréductiblement monstrueux qu’est devenu le nazi) ont insisté à ce point sur cet « être-pou » du juif, c’est car l’insecte (l’insecte en général, dont le pou n’est qu’une occurrence parasitaire) n’est décidément pas un animal comme les autres. Grouillant, omniprésent, innombrable, froid, amoral, l’insecte parait être ce qui se distancie le plus de l’humain. Et donc, de ce dont ce dernier peut se dispenser à moindres frais éthiques. En interrogeant, avec une grande variété, un détachement exemplaire et un très subtil sens du récit, nos relations aux insectes, Hugh Raffles nous éclaire sur notre relation à ce qui nous entoure, tout en questionnant nos propres obsessions anthropomorphiques.

De quelle misérable pauvreté d’imagination faisons-nous preuve lorsque nous ne les considérons que sous l’angle de ce qu’ils peuvent apporter à notre compréhension de nous-mêmes!

C’est précisément en nous dépouillant de cette volonté d’à tout crin chercher dans l’autre espèce de quoi nous servir, la pliant d’abord à nos propres modes de pensée, que nous pourrons, à contrario, nous en enrichir. En nous aidant, par exemple, à discerner des individus, des singularités, dans le monde souvent pensé comme uniformément grouillant des insectes, c’est, in fine, dans le fouillis de nos faciles certitudes que l’auteur nous propose de fouiller. Avec une richesse rare!

Hugh Raffles, Insectopedie, 2016, Wildproject, trad. M. Dumont & L. Blanchard.

 

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« Sous le seuil » de Jean-Louis Giovannoni.

Sous le seuilLa matière suit sa pente.

N’en déplaise aux fervents suiveurs d’Ushuaïa (s’il en reste…), la nature n’est pas que lionceaux baguenaudant dans une savane aux reflets dorés, dauphins ludiques flirtant avec des catamarans certifiés 0-émission-carbone ou gorilles des montagnes s’épanouissant dans une vie familiale certes ennuyeuse mais somme toute rassurante, le tout raconté par une voix triste quand c’est triste et enjouée quand c’est enjoué. La matière suit sa pente. Et quelle qu’elle soit, cette matière, la pente l’y emmène vers le bas, toujours.

Aulnes, bouleaux, platanes et noisetiers, anémophiles, s’en remettent au vent. Air saturé, les spores, femelles ou mâles, nous pénètrent jusqu’au fond des poumons.

Jean-Louis Giovannoni investit ici ces espaces que l’homme a, de tous temps et pour diverses raisons, préféré occulter. La fange, le fécal, le séminal, l’invertébré, le pourrissant, ont beau effrayer, ces « domaines » n’en sont pas moins ce dont la vie procède et vers lesquels, toujours, elle retourne. Nous appartenons à ce monde, en sommes fait et le faisons. Et l’intérêt du poète est de nous le rappeler, non en le martelant comme des évidences, mais en nous ramenant, subtilement, en des temps où nous pouvions vivre ces évidences, sans même avoir à les penser.

Marcel met le feu. Ça s’enflamme vite. Le scorpion tourne et retourne au fond du bocal, il cherche la sortie. La capsule ferme hermétiquement.

La chaleur augmente. Insoutenable. Visages exposés au feu, nous ne reculons pas. Le dard du scorpion s’abat sur sa tête à feux reprises, puis se recroqueville.

Nous avons éteint le feu avec nos pieds et des branchages. Verre éclaté. Les cendres tournoient, se dispersent.

Des rires d’enfants au loin.

L’enfant vit déjà ces dégoûts. Il saisit déjà tout de la cruauté qu’ils dissimulent. Mais lui, instinctivement, les pare de ses rires et d’une cruauté décuplée. Et c’est cette intuition infantile (qui passe d’abord par une nécessaire mise à mal d’un autre mythe : la pureté de l’enfance…), vécue sans jamais être pensée, que Jean-Louis Giovannoni fait affleurer à la conscience de qui le lit. Et, ce faisant, il transforme nos peurs, qui nous cloisonnent, en autant de possibles.

L’espace ne fait plus peur : il contient.

Jean-Louis Giovannoni, Sous le seuil, 2016, Unes.

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« Adam, la nature humaine, avant et après » sous la direction de Gianluca Briguglia & Irène Rosier-Catach.

Chute d'AdamLa question de l’homme prélapsaire comporte en fait deux interrogations de fond, l’une de caractère historique et l’autre philosophique, conceptuellement distinctes, même si elles sont souvent mêlées. La première se demande comment étaient et comment vécurent Adam et Ève avant le péché originel, en présupposant qu’il y ait eu un certain laps de temps entre la création et la chute de l’homme. La seconde, en voulant esquisser une histoire contrefactuelle ou une expérience de pensée, se demande comment auraient été les descendants des premiers parents « si ceux-ci n’avaient pas péché ». Les deux interrogations sous-tendent cependant une question plus générale : comment se représenter l’homme dans une condition naturelle et idéale, habitant un monde physique primitif et pur?

La chute de l’homme de l’Eden est, essentiellement, un fait théologique. Contée dans l’Ancien Testament comme l’une des vérités révélées, cet épisode est bien entendu, et à part entière, un fait religieux. Il parait supposer ainsi, avant que d’être analysé et pensé dans toutes ses possibilités, une adhésion à la vérité dont il se présente comme l’une des émanations. Penser la Chute, dans une civilisation ayant appris à se méfier du religieux, revient presque à concéder y croire. C’est oublier, d’une part, que ce cantonnement du théologique à une sphère réduite et bien délimitée des savoirs est très récent, et que, d’autre part, comprendre les conséquences d’une foi, et y accorder une importance autre que liée au fait religieux, n’est pas y adhérer.

Qu’est ce que la nature humaine avant la chute? Le rapport entre le nom et la chose était-il direct avant qu’Adam ne faute? Qu’en serait-il si les premiers parents n’avaient pas pêché? La faute n’est-elle pas plus d’orgueil que de chair? Le protoplaste était-il le protopriétaire? Quel est le régime politique originel? Toutes questions qui ont animé, des centaines d’années durant, des débats d’une richesse et d’une complexité rares. Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Pierre Lombard, Grégoire de Tours, Jean de Olivi… tous, et tant d’autres, se sont penchés sur cette question du moment de cette première faute, y percevant non seulement le germe de celles qui suivirent et de l’enracinement de l’être humain dans le péché, mais aussi – et surtout – la possibilité de s’en libérer. Revenir aujourd’hui aux textes qui se sont saisis de cette question de l’écart entre pré- et post- lapsaire permet, bien au-delà de l’aspect simplement documentaire ou historique, de réinvestir nos propres fondements d’humain. Si l’on se défait de ce présupposé qu’est forcément mortifiante pour l’humanité toute doctrine du péché, ce moment précis où le premier homme chute redevient fondateur de notre propre condition, et permet de l’éclairer d’une clarté toujours riche.

La finalité de ces débats n’est donc pas celle de penser le retour à un impossible état d’innocence, mais celle d’analyser les écarts entre cette nature-là et l’état actuel, pour rendre possible – à travers cette mise entre parenthèses contrefactuelle de la réalité – l’étude des relations de pouvoir, de manière plus pleine et authentique. C’est en dépassant les limitations de notre nature actuelle et effective que nous pourrons mieux la comprendre.

Comme il était illusoire pour les chercheurs médiévaux de penser à la Chute en terme de retour à l’état prélapsaire, mais utile à construire un rapport au réel enrichi de ce recours à l’imaginaire, re-penser aujourd’hui la Chute, à la lumière d’une relecture apaisée, par exemple, des scolastiques, nous aide à mieux comprendre notre propre nature. La Chute nous a façonné. Et, qu’on y croie ou non, cette césure, déjà de par l’abondante discussion qu’elle a suscitée, a produit des effets durables et sensibles sur notre façon de nous percevoir humain. Issue, sans doute pour beaucoup d’entre nous, d’une fiction, la Chute se dessine comme l’un des moments clés de notre anthropologie.

Sous la direction de Gianluca Briguglia & Irène Rosier-Catach, Adam, La nature humaine, avant et après. Épistémologie de la chute, 2016, Publications de la Sorbonne.

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« Le vent dans l’oliveraie » de Fortunato Seminara.

Vent dans l'oliveraie

Après avoir réfléchi sur ce que j’ai écrit, il m’est venu un doute. Ai-je bien regardé au fond des choses?

Le vent dans l’oliveraie se présente comme le journal d’un propriétaire terrien de Calabre. On y suit, conté par lui-même, les événements qui émaille son quotidien, ses rapports avec les ouvriers et journaliers qu’il emploie, ses considérations quant aux revendications sociales et politiques du temps, et peu à peu, au fil des pages, l’ébranlement que causera en lui la relation déstabilisante qu’il aura avec un certain Michele Campisi et sa fille. Loin d’être une simple évocation d’un jour-le-jour rural et agricole d’un homme du cru, ou de son intimité, son journal est l’occasion pour lui de s’interroger en pratique sur ce qu’est la propriété et sur les rapports qu’elle institue. Qui possède la terre ne possède t-il pas les corps? La possession est-elle en soi et inaliénablement un mal, ou la responsabilité qu’elle incombe chez le possédant peut-elle, intelligemment pensée et vécue, en pallier les effets délétères? Sans s’embarrasser des poncifs d’un camp ou de l’autre, le narrateur cherche ici, en toute simplicité et en toute honnêteté, à interroger sa propre nature de possédant plutôt que se contenter d’en profiter benoîtement.

Mes paroles c’est le vent qui les disperse, dit-il. Dormez tranquilles. Vous serez réveillés par le bruit de la maison qui s’écroule.

Il sera dit d’un livre, d’un regard posé sur les choses, d’une parole, qu’il ou elle est ambigu(e) si l’on ne parvient pas y déceler de choix entre deux camps ou positions posées comme radicalement antinomiques. C’est parce qu’on suppose qu’entre deux possibilités, il n’y peut y avoir qu’adhésion à l’une ou l’autre – et que cette adhésion à l’une suppose de facto le rejet radical de l’autre -, que l’absence d’une lecture claire d’adhésion ou de rejet suppose donc un « louvoiement », une « anguille sous roche », une « ambiguïté », dans le chef de celui qui « n’ose trancher » ou « dissimule son parti ». L’ambiguïté repose donc, dans certains cas, sur un « ou » exclusif, dans le chef de celui-même qui prétend l’attester ou la dénoncer. C’est oublier qu’entre deux positions bien définies (ici, par exemple, « la propriété c’est mal » vs « la propriété c’est bien »), il existe une myriade de modalités, d’aménagements : il est possible pour un propriétaire de penser la propriété indépendamment – voire à la lumière! – de son seul rôle de possédant ; la communautarisation d’une terre n’est pas nécessairement souhaitable pour ceux qui n’en possédaient rien ; le pouvoir peut être aussi une astreinte ; un homme, enfin, ne se résume pas à sa « classe ». Là où l’on est tenté de lire de l’ambiguïté, sachons, parfois, déceler la nuance…

Fortunato Seminara, Le vent dans l’oliveraie, 2016, Les Belles Lettres, trad. Erik Pesenti Rossi.

 

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Vieux brol 21 : « Phèdre et Hyppolyte » de Racine.

1639-1699 französischer Schriftsteller,Tragödienautor. CDV-Foto 6,0 x 8,5 cm, Woodburytype, nach einem Gemälde von E. Hader, herausgegeben von Sophus Williams Verlag Leipziger Str. 29 Berlin 1890.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Phèdre atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire

Lasse enfin d’elle-même, et du jour qui l’éclaire,

Peut-elle contre vous former quelques desseins? (Théramène)

 

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas. (Hyppolyte)

 

De l’amour, j’ai toutes les fureurs. (Phèdre)

 

Et ne devrait-on pas à des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains? (Thésée)

 

Ainsi que la Vertu, le Crime a ses degrés. (Hyppolyte)

 

J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense. (Hyppolyte)

 

Tu te feins criminel pour te justifier. (Thésée)

 

Hyppolyte est sensible et ne sens rien pour moi. (Phèdre)

Je respire à la fois l’inceste et l’imposture.

Mes homicides mains promptes à me venger

Dans le sang innocent brûlent de se venger

Misérable! Et je vis? Et je soutiens la vue

 

De ce sacré Soleil, dont je suis descendue? (Phèdre)

Détestables Flatteurs, Présent le plus funeste

 

Que puisse faire aux Rois la colère céleste. (Phèdre)

 

L’Hymen n’est point toujours entouré de Flambeaux. (Hyppolyte)

 

Et la mort à mes yeux dérobant la clarté

Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté. (Phèdre)

 

Jean Racine, Phèdre & Hyppolyte, 1678, La Pléiade.

 

 

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« Lexique du verbe quotidien » de Bernard Charbonneau.

 

 

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Ainsi [les enseignants] seront entièrement absorbés dans le seul travail sérieux : dans l’examen des fruits d’un enseignement inexistant.

Écrites entre 1954 et 1968 pour le journal protestant suisse Réforme, ces chroniques rassemblées ici s’intègrent remarquablement dans la préoccupation d’une époque. Difficile en effet de ne pas y lire les liens ténus qui les apparentent, tant par leurs sujets que par leurs angles d’approche, aux travaux, à la même période, de Roland Barthes ou Marshall McLuhan. Détricotage des mythes bourgeois, intérêt pour le langage, nécessité de penser une technique sous peine de se laisser déborder par elle,… toutes préoccupations qui hantent l’entrée dans l’ère nucléaire de la possibilité de l’annihilation de l’homme par l’homme.

L’actualité n’est rien d’autre qu’elle-même.

Lexique du verbe quotidien est d’abord un redoutable et subtil décodage du lexique totalitaire, dont la durable et profonde emprise sur tous réside moins dans le pouvoir de mots d’ordre directement identifiables comme tels que dans celui que font peser d’autres, banals, mais qui en viennent à désigner, l’air de rien, l’exact contraire de ce dont on continue à les investir. Ainsi du mot « vacance » qu’on associe très rapidement à un autre : « liberté ». Alors que, précisément, il (le mot « vacance ») marque la dépossession de l’humain, par le cloisonnement devenu presque automatique de son temps, de pouvoir goutter la liberté à plein temps. Et qu’est ce qu’une liberté sous contrainte, sinon son contraire…

Car, dans notre monde, le temps des vacances est avant tout le parc national où nous enfermons cet animal dangereux dont l’homme n’arrive pas à se débarrasser : la liberté.

Dans un monde sans Dieu, mais surtout sans rien pour le remplacer, Bernard Charbonneau nous rappelle, avec une ironie douce mais sacrilège, à nos devoirs de vigilance. En décodant ce langage bourgeois, tout de dissimulation, enjôlant, flattant nos désirs inavoués de vies quiètes en les ensevelissant sous la tautologie et le lieu commun, il fait encore oeuvre de clairvoyance.

Le vrai bourgeois n’est pas l’homme de la possession mais du trafic. Il n’aime pas les choses pour elles-mêmes, même pas l’argent ; il ne s’attache qu’à leur valeur.

Sa lecture aujourd’hui, 50 ans après, tient à la fois de celle d’un oracle passé dont on peut vérifier les effets, et de celle d’un monde toujours à venir. Les temps changent, certes, la faiblesse de l’homme demeure. C’est cette pérennité qui la rend urgente.

Bernard Charbonneau, Lexique du verbe quotidien, 2016, Héros-limite.

Les sons ci-dessus sont issus de l’émission matinale de Radio Campus, avec Alain Cabaux, où nous officierons dès la rentrée, un vendredi par mois, en son indispensable compagnie.

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« Spoon river » de Edgar Lee Masters.

Spoon river

Spoon River, publié aux Etats-Unis une première fois en 1915 sous pseudonyme avant une édition finale en 1924 sous son vrai nom d’auteur, est un long poem dans la grande tradition américaine. On y lit les prises de paroles des morts enterrés dans le cimetière du village imaginaire de Spoon River. Souvenirs d’enfance, rancœurs, récits du décès, aveux d’une faute, regrets, bilan d’une vie, de chaque tombe, Edgar Lee Masters fait s’élever brièvement, l’une après l’autre, une voix différente en en précédant les dires de la seule mention de son nom.

Conrad Siever.

Pas dans ce jardin désolé

où les chairs se transforment en herbe

qui ne nourrit aucun troupeau, et en arbustes

toujours verts

qui ne donnent aucun fruit –

le long des sentiers ombragés

on perçoit de vains soupirs,

et des rêves plus vains encore

de communion avec les morts –

mais là, sous le pommier

que j’ai aimé et soigné et taillé

de mes mains noueuses

pendant de longues, longues années;

là, sous les racine de ce pommier d’hiver,

prendre part au cycle de la vie,

dans la terre et dans la chair de l’arbre,

et dans les vivantes épitaphes 

de pommes plus rouges encore!

Parfois sans autre effet qu’éclairant un pan de la vie passée du mort qui la prononce, à d’autres moments comme répondant à celles émises par d’autres défunts – la numérotation des poèmes et les renvois de l’un à l’autre sont bien utiles -, les précisant ou les dénonçant, les confirmant ou les démentant, ces épitaphes dessinent peu à peu un impitoyable et touchant tableau des passions humaines. Nos rancunes, nos vanités, nos errements, nos beautés, nos désirs, nos contradictions… Illuminé par le trépas, ce catalogue social nous renvoie, d’un outre-tombe parfois encore enserré dans le linceul de ses illusions pré mortem, une image en miroir saisissante de notre condition de mortel. La rumeur de ces morts, persistante, envoûtante, transcrite par le poète dans toute son émouvante diversité, teintera longtemps vos jours. Superbe et déchirant, Spoon River est un chef d’oeuvre indispensable!

Et pourquoi mon âme répondait-elle au livre 

tandis que je le lisais et le relisais?

Edgar Lee Masters, Spoon River, 2016, Othello, trad. Général Instin.

Le livre s’ouvre sur une préface « expliquant » le contexte particulier de cette édition. Soi-disant retrouvée, via une vente aux enchères, via un libraire, dans sa malle, la traduction serait celle d’un soldat de la Grande Guerre. Traduction qu’il aurait agrémentée de ses propres poèmes ainsi que d’une « carte » du cimetière. Ce serait cette traduction qu’un certain Général Instin (collectif anonyme dont on prend bien soin de nommer les contributeurs…) nous propose de lire, ainsi que des poèmes du soldat et sa fameuse carte, glissés dans les rabats du livre… Tout cela n’étant qu’un artifice. Un artifice inutile et un peu grotesque.

L’éditeur ou le traducteur est normalement au service d’un texte. Qu’il désire y laisser sa marque est humain. Que cela s’avère utile ou légitime est plus rare, mais peut être l’occasion d’expérimenter ludiquement certaines formes. Que le procédé qu’il choisisse pour ce faire en vienne à dénaturer la lecture d’un texte et – surtout, comme c’est le cas en l’espèce – à en encombrer l’accès au risque de l’en empêcher au plus grand nombre est bien plus questionnant. D’une oeuvre qu’il est censé servir en l’apportant à tous, il se sert comme piédestal.

Comme l’écrit Edgar Lee Masters (via Pope via Madame George Reece)  : Remplis bien ton rôle, c’est là que réside l’honneur.

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