« Attentats-suicides » de Talal Asad.

Mais comment peut-on prétendre savoir ce qui traverse l’esprit d’un assaillant avant qu’il ne se suicide? Tout récit accrocheur sur le suicide repose sur l’intérêt qu’il suscite en spéculant sur les états intérieurs du suicidé. La mystification du suicide comme pathologie ne fait qu’alimenter le fantasme de pouvoir accéder à cette dimension.

L’immense majorité des livres qu’on a vu fleurir ces dernières années sur la question de l’attentat-suicide se présentaient comme des tentatives de répondre à la question des ses motivations profondes. Que ces tentatives aient été honnêtes (la question est, oui, vraiment intéressante) ou simplement putassières (l’attentat-suicide, ça fait vendre du bouquin), elles s’articulaient toutes autour de notre incompréhension et de notre fascination face à un acte qui nous paraissait en rupture radicale avec, au choix, notre mode de vie ou notre mode de pensée. Résolument envisagée sous l’angle du choc des civilisations – même si c’était pour déclarer être en rupture avec l’évidence présumée de son constat -, toujours, mais sous diverses formes, la thèse reposait d’une part sur l’existence de raisons précises qui auraient pu expliquer l’acte, d’autre part sur la possibilité de pouvoir les connaitre.

Mais une chose demeure particulièrement intrigante : l’ingéniosité ainsi déployée par les discours libéraux pour humaniser des actes inhumains.

La réflexion de Talal Asad ne part pas de l’attentat-suicide. Il part des discours qui ont été façonnés sur lui. Á travers une double démarche, d’un côté il entend démontrer l’impossibilité de connaitre vraiment les raisons de ce phénomène particulier, aussi intriguant et fascinant soit-il, et d’un autre, via les erreurs qu’il décèle dans leurs recherches parfois obstinées, il tente de saisir les raisons même, non de l’acte, mais de la recherche de ses causes. D’où vient l’horreur que tous nous ressentons face aux représentations visuelles ou verbales des attentats-suicides alors même qu’instinctivement nous comprenons que celle ressentie face à des actes de guerre « communs » ne lui est apparentée que de loin? Notre assimilation de l’attentat-suicide à un sacrifice ne revient-elle pas à l’investir d’une signification chrétienne ou post-chrétienne qui, si ses motivations apparentes ou sous-jacentes montrent un rapport évident avec l’islam, lui offre alors un modèle d’explication schizophrénique?  Toutes questions – et bien d’autres – dont la façon même avec laquelle on cherche à y trouver des réponses éloigne d’une quelconque solution. Derrière ces questions psychologiques, morales ou politiques et les impasses auxquelles y mènent nos modalités de recherche s’en logent d’autres, anthropologiques celles-là, sur lesquelles ce livre offre par contre un éclairage absolument essentiel.

Si un fait demeure inconnaissable, du moins nous reste-t-il nos tentatives pour chercher à y atteindre. A défaut de pouvoir connaitre vraiment le fait qui les fonde, pouvons-nous alors mieux nous connaitre nous-mêmes…

Talal Asad, Attentats-suicides, Questions anthropologiques, 2018, Zones sensibles, trad. Rémi Hadad.

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« Le fleuve sans rives » de Juan José Saer.

dans ce livre, on trouvera un peu de tout

Le Rio de la Plata est cet immense estuaire de 290 kilomètres de long formé par le Rio Parana et le Rio Uruguay, sur la façade atlantique de l’Amérique du Sud. Démesurée frontière entre l’Argentine et L’Uruguay, cet espace charriant autant les fantasmes que les alluvions est l’occasion pour Saer d’exercer un art qu’il maîtrise à la perfection. Oeuvre de commande, Le Fleuve sans rives permet ainsi non seulement à son auteur de mener le lecteur là où ce dernier ne s’attendait pas à être mené, mais aussi à transformer ce cheminement en sa propre exégèse.

Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même.

En quatre « saisons », Saer nous intéresse bien, et de très près, au Rio de la Plata. Sa géographie, sa géologie, ses courants, ses mouvements de flux et reflux, l’histoire de sa découverte et de son développement, tout cela est exploré – comme le précisait sans doute le « bon de commande » – avec la précision et la rigueur requises. On est dans le fait vérifié et estampillé « vrai ». Mais parmi ces faits directement reliés au fluvial, l’auteur, assez rapidement en vient y glisser d’autres. Ainsi en vient-il à nous parler de lui et de son enfance, des faits politiques souvent douloureux qui ont marqué l’Argentine, de la littérature aussi. Et peu à peu, en nous éloignant du fleuve (pour y revenir toujours, comme pour le temps d’un bref plongeon), l’auteur nous convie-t-il à voir et penser différemment tout ce qui nous irrigue.

Au lieu de vouloir être à tout prix quelque chose – appartenir à un pays, à une tradition, se reconnaître dans une classe, un nom, une situation sociale – , peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas vers la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible.

Aux antipodes de la métaphore creuse, Saer, avec générosité et génie, nous enjoint dans une recherche esthétique et ontologique aussi fascinante que déterminante. Dans Le Fleuve sans rives, on trouve donc bien un peu de tout. Non pas car, maîtrisé ou non, le système formel prôné par l’auteur serait de créer un désordre mais bien, a contrario, parce qu’aucun « espace propre » n’existant pour rien nulle part, la littérature se doit de ne pas s’en créer un pour soi-même. Tout, décidément, est sans rives…

Juan José Saer, Le Fleuve sans rives, Le Tripode, 2018, trad. Louis Soler.

Il nous est impossible ici de ne pas alerter tout lecteur sur un autre Fleuve sans rives, de Hans Henny Jahnn. .Tout simplement parce qu’il s’agit, à notre humble avis, du plus important chef-d’oeuvre méprisé du vingtième siècle. Qu’on se le dise!

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« Europa Minor » de Miklos Szentkuthy.

 

Toute culture commence avec un conte – la nôtre, apparemment, finira avec une légende où cultures, peuples, dieux maîtrisés ou non, paysages et logiques danseront comme des lutins ou comme des nymphes, et nul ne saura dire s’il s’agit d’une danse macabre ou d’un ballet optimiste, de résignation ironique ou du fondement d’une nouvelle santé.

Quatrième tome du Bréviaire de Saint-OrphéeEuropa Minor s’ancre comme le tome précédent dans l’Espagne du 16ème siècle. Mais, en lieu et place du François Borgia de Escorial, c’est de Saint Toribio qu’il opère l’hagiographie. Né en 1538 et mort en 1606, ce saint très particulier fut nommé président du Tribunal d’Inquisition en 1552 par Philippe II alors qu’il était… laïc, puis Archevêque de Lima dès 1581. Dès cette date, il n’eut de cesse, toute sa carrière, d’œuvrer pour ses pauvres. N’hésitant pas, pour ce faire, à heurter les puissants en place et à utiliser, fort adroitement, toutes les ficelles du pouvoir. Ainsi ce personnage est-il aujourd’hui encore célébré, dans nombre de chansons populaires américaines, comme une sorte de Robin des Bois hispanique. Cette alliance entre le temporel le plus incarné et le spirituel ne pouvait que plaire à l’Ogre de Budapest.

Placé sous cet exergue, toute la suite du tome s’articule autour de trois personnages principaux : Elizabeth de Valois (1545-1568), Akbar (1542-1605) et Marie Tudor (1516-1558). Chacun de ceux-ci recevant une voix à laquelle vient bien entendu se mêler celle de l’auteur, cette dernière s’entremêlant elle-même de textes censément ramenés par Francis Drake  (1540-1596). Et dans l’entrelacs, peu à peu, se dessine une idée, un thème : l’Europe est bien plus la résultante de l’Orient qu’un reliquat de l’Antiquité. Et l’avenir de l’Europe – si un avenir est encore possible – ne pourrait dès lors tenir en un retour, forcément illusoire, à une Héllade fantasmée, mais ne serait possible que par la prise en compte, pleine et entière, de cette origine. L’Europe sera orientale ou elle ne sera pas…

Composé alors même que l’Europe sombrait dans le chaos (Europa Minor fut écrit originalement en 1937, puis revu en 1973), ce quatrième tome est bien entendu l’occasion, pour son auteur, de nous donner à lire des fantaisies de son cru (les histoires tirées du livre d’Akbar ne sont pas loin de la fantasy la plus délirante) et des considérations esthétiques définitives et éclairées (le mondain est perfection, l’ornement est l’art ultime) mais il est donc aussi l’occasion d’une réflexion, toujours nécessaire, sur nos origines.

En rendant à ses personnages leur complexité (Drake, serviteur de la couronne et corsaire ; Akbar, machiavel moghol et premier instigateur d’un syncrétisme des trois monothéismes ; Toribio, religieux et voleur, etc…), il leur rend aussi leur historicité. Et par là même, aux antipodes d’un érudit (si besoin en était encore, ce tome-ci est l’occasion parfaite pour vérifier l’ampleur sans fond de sa culture) glosant en chambre close, par ses tentatives – réussies – d’épouser le réel dans sa totalité, il fait ô combien œuvre utile.

Miklos Szentkuthy, Europa Minor, 2017, Vies Parallèles, trad. Georges Kassaï et Robert Sctrick avec la collaboration d’Elizabeth Minik.

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« Cette putain si distinguée » de Juan Marsé

Sicart, ne cultivez pas votre mémoire, cette fleur vénéneuse, il nous est arrivé à tous des choses qu’il vaut mieux oublier.

Quelle place peut bien occuper la fiction dans la problématique mémorielle? Quelles possibilités particulières offrirait-t-elle, et à quelles conditions, de pallier à la défaillance du souvenir? Qu’apporterait-elle à qui veut se souvenir que la recherche par des voies strictement documentaires de la vérité passée ne permettrait pas?

je gardais très présent à l’esprit que se rappeler, c’est interpréter, voir et assumer les faits du passé d’une façon déterminée.

En 1949, une prostituée est assassinée à Barcelone par un opérateur dans la salle de projection d’un cinéma. Tout de suite, l’opérateur admet le meurtre, mais déclare ne pas avoir gardé souvenir des raisons qui l’ont poussé à commettre son acte. Condamné à trente années de réclusion, il est libéré après avoir purgé  le tiers de sa peine. En 1982, un écrivain reconnu se voit confié la mission d’élaborer le pré-scénario d’un film qui s’inspirera librement de ce fait divers. Alors que sa femme et ses enfants sont en vacances, il reçoit chez lui, en compagnie de sa femme de ménage cinéphile, l’assassin à la mémoire défaillante.

Les motifs de l’assassinat étaient-ils politiques, ou ne sont-ce pas plutôt les obsessions du réalisateur qui, se greffant sur ceux-ci, le forcent dans ce champ-là? Quelle est la responsabilité morale de celui qui invente sur ce qui a été oublié quand sa matière est de traiter l’oubli même? La fiction peut-elle révéler? Faut-il un mobile à chacun de nos actes, et s’il manque, la fiction peut-elle lui en créer un? Et à quel prix, et à l’aune de quoi peut-elle en être jugée digne?

Avec les lambeaux d’une mémoire, Juan Marsé interroge subtilement les rapports qu’entretiennent vérité et fiction. Et, en filigranes, construit avec lucidité et humour un brillant roman sur le roman…

Je ne saurais dire quelles sont les limites de la fiction lorsqu’on recrée une vérité historique ; ce n’est probablement pas appliquer une plus grande lumière sur le fait réel, mais rehausser les clairs-obscurs, les ambiguïtés et les doutes, tout ce qui constitue l’expression la plus vive de la vérité.

Juan Marsé, Cette putain si distinguée, 2018, Bourgois, trad. Jean-Marie Saint-Lu.

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« Mère et fils » de Anne De Gelas.

aller chercher la tendresse là où justement elle ne sera pas.

Une femme perd son compagnon avec lequel elle avait un fils. De ce deuil, elle fait un livre mêlant photographie argentique, dessins et textes. Le livre s’appelait L’amoureuse. C’était en 2013. Quatre ans plus tard, elle fait un autre livre, Mère et fils.

MÈRE ET FILS – vous devriez vous révolter de la banalité de ces mots accouplés – ils se cognent et se caressent

L’absence définitive de l’autre (le père, le compagnon) crée des manques. Le désir que cette absence laisse sans son exutoire originel n’en demeure pas moins. Sans doute même cette impossibilité de s’y laisser glisser « normalement »rend-elle ce désir plus fort, plus prégnant, et l’absence qui le génère plus sensible encore. Celle qui reste peut alors nier cette absence et le désir toujours déçu qui en découle. Elle peut chercher à le taire en elle, à l’étouffer. A en refuser et la douleur et les tentatives de la biaiser en dissimulant ce désir inassouvi sous les liens qui l’unisse au fils. Ou alors, aux antipodes de la volonté de l’ignorer ou de la combler à tout prix, elle peut faire de cette absence quelque chose. Non pas donc que quelque chose – un projet, une distraction, etc. – serait pensé qui viendrait remplir le manque laissé. Mais que ce manque soit pensé comme ce qui peut imbiber tout le reste et lui donner un sens renouvelé.

TRAVAILLER SANS CESSE SUR CE QUI REMUE LE VIVANT

Le désir sensuel d’une mère quittée versus celui de l’enfant qui devient jeune homme. L’ambivalence de ce que peuvent revêtir des touchers. Continuer à être mère devant le rappel permanent de son désir sans exutoire. Chérir un souvenir sans s’y perdre ni, surtout, l’autre avec soi. Dans les regards du fils – souvent francs, directs, dirigés vers le lecteur – ou de la mère – souvent fuyants, voilés, doutant -, dans les mains – qui touchent, caressent, cachent -, dans les rêves que la mère transcrit – souvent violents, âpres -, dans les dessins – où, souvent, en traits simples, l’absence est rendue dans toute sa force -, dans ses allusions à l’histoire de l’art – discrètes et subtiles -, dans sa narration – impeccable, précise – Mère et fils « sauve un fils de la fureur d’une mère » tout en transformant ce sauvetage en une oeuvre esthétique inoubliable. Anne De Gelas est de ces magiciennes qui font de l’absence une matière palpable…

Anne De Gelas, Mère et fils, 2018, LOCO.

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« Ethique de la considération » de Corine Pelluchon.

L’éthique de la considération […] est indissociable, par définition, de la reconnaissance de la valeur intrinsèque des êtres, du respect de leur altérité et de la diversité des formes de vie, des cultures et parce que la clef du rapport aux autres et du souci du monde est la subjectivité et la tradition.

Le réchauffement climatique et l’implication de l’agir humain dans celui-ci sont des faits incontestables.  Que les animaux humains ne soient plus les seuls à pouvoir être qualifiés de sentients  est devenu une certitude. Dans l’un comme dans l’autre cas, tous les travaux scientifiques les plus sérieux non seulement étayent à l’envi et sans ambiguïté chacune de ces deux vérités, mais aussi, par les voies médiatiques les plus communes, ces travaux scientifiques sont-ils devenus accessibles au plus grand nombre. Nier ces vérités, ou nier les connaitre, n’est devenu l’apanage que de quelques bas-de-plafond intéressés. Pourtant, malgré l’évidence de la situation et l’urgence de celle-ci, et surtout – et c’est bien là que le contraste gêne aux entournures – malgré qu’une majorité existe pour en reconnaître et l’évidence et l’urgence, seule une minorité d’humains agit en accord avec ce double constat.

Plutôt que de s’embarquer dans de sempiternelles arguties psychologico-scientifiques qui n’aboutissent bien souvent qu’à creuser un clivage plutôt qu’à le combler ou l’expliquer, Corine Pelluchon s’intéresse ici aux causes morales de cette ambivalence. Et ceci justement, non pas en jugeant l’éventuelle déficience morale de qui n’agirait pas en accord avec ces constats neufs, mais au contraire en cherchant en quoi ces constats nouveaux – la problématique climatique, la sentience animale – demandent, pour être appréhendés précisément, une conceptualisation morale neuve. En d’autres mots, il ne s’agit nullement d’expliquer en quoi un comportement serait, en termes moraux, en adéquation ou en contradiction avec le constat environnemental ou écologique que pose celui là même qui adopte ce comportement, mais bien de déceler, dans les mécanismes mêmes de « fabrication de la moralité » ce qui fonde cette adéquation ou cette contradiction. Et de les dépasser par la fondation d’une nouvelle éthique, dite de la considération.

Si l’auteure saisit parfaitement – et fait comprendre intelligemment – en quoi les structures morales habituelles (l’humilité absente des morales antiques, les rapports compris autrement entre subjectivité et mort dans les morales « historiques », par exemple) ne permettent pas de rendre compte comme il se doit des particularités des implications morales que revêt la situation écologique actuelle, on sera moins convaincu par la construction qu’elle tente de bâtir sur leurs ruines. Cependant, malgré la circularité du propos qui fonde sa « nouvelle éthique » – mais toute éthique non « transcendantale » n’y est-elle pas vouée? – , ce livre nous parait apporter un éclairage indispensable sur la mécanique morale à l’oeuvre dans les questions urgentes de notre époque. Et nous aide, à défaut d’y remédier directement par une construction un peu bancale, à appréhender plus justement notre rapport à celles-ci.

Corine Pelluchon, Ethique de la considération, 2018, Le Seuil.

 

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« Microfictions 2018 » de Régis Jauffret.

Parfois je commence à dire une phrase qui s’arrête abruptement. Devant elle un précipice, le vide, le bout du langage et rien ne peut plus être dit. Une phrase en suspens qui en entier jamais ne sera pensée. En parole je touche la mort.

Un vie se limite à si peu de chose. Une éclosion d’on ne sait trop où dans un univers dont la plupart des occupants ont déjà saisi l’inutilité. Des années à subir l’ignorance. Quatre à cinq fois plus à souhaiter y retomber, tout en s’ingéniant à reproduire et soi-même et les clichés qu’on s’était jurer ne pas laisser nous guider. Le tout s’achevant dans une mort solitaire.

Je regarde la lune, le soleil. Je vois la population partir travailler, rentrer, s’aérer le dimanche. Les cheveux des passants blanchissent, les corps des sportifs se voûtent, les enfants poussent et ils sont déjà parents avec une grappe de mômes sur les épaules quand je tire les rideaux pour dîner paisiblement en tête à tête avec Béta, le chien de mon enfance, empaillé, éternel, qui m’observe en train de dévorer ma gamelle de son regard de verre. 

Microfictions 2018, ce sont 500 histoires d’approximativement une page et demie rangées par ordre alphabétique, de Aglaé à Zéro Baise. Dans chacune, Régis Jauffret nous convie au chevet d’une vie particulière dont il documente avec une précision au scalpel la déshérence. Sexuelle, sociale, spirituelle, cette déshérence, si elle se manifeste souvent sous des dehors qui peuvent paraître exceptionnels – le meurtre, la déviance perverse, le suicide, etc… – parait cependant toujours bien plus la conséquence évidente et logique du fait d’exister que celle du fait d’exister d’une manière particulière. Comme si le désarroi de ses « anti-héros » désabusés et dessillés nous renvoyait, par leur surenchère même, à celui que nous persistons à nous dissimuler à nous-mêmes. Sans fard aucun, par delà bien ou mal, ce qui nous émeut dans les êtres de Jauffret, c’est leur déchirante sincérité. Et si leur lecture nous interdit certes le confort de l’illusion, elle nous permet cependant – et ce n’est pas rien! – d’y puiser le plaisir lucide et joyeux de la cruauté d’un sort que nous partageons avec eux…

J’arrive même à m’enivrer de la joie qu’à chaque respiration j’éprouve d’exister. 

Régis Jauffret, Microfictions 2018, 2018, Gallimard. 

 

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« La vie » de Didier Fassin.

Sait-on vraiment de quoi l’on parle lorsqu’on parle de la vie?

Au début des années 90, une jeune femme demanda l’asile politique en France. Elle était originaire d’Haïti. Son père, opposant politique déclaré, avait été assassiné. Sa mère disparut quelques mois après et elle-même du subir le traumatisme d’un viol collectif. Malgré ces faits graves et attestés, comme 96.6 % de la population haïtienne requérant alors la protection française, sa demande fut rejetée. Quelque temps après, alors qu’elle vivait toujours en France dans la clandestinité, son compagnon, inquiet de voir son état psychique et physique se détériorer, l’emmena à l’hôpital. Les médecins lui diagnostiquèrent un sida à un stade avancé. Elle engagea alors une nouvelle procédure de demande d’asile, mais cette fois pour des raisons humanitaires. Celle-ci fut immédiatement accordée.

Cet exemple (d’autant plus marquant qu’il fut/est très largement partagé) démontre, par le travers de son organisation légale, qu’une vie n’en est pas une autre. Ainsi, dans ce cas précis, une législation va-t-elle placer la vie physique, biologique – et donc sa protection – au-dessus de ses implications sociales ou politiques. En accordant (toute choses égales par ailleurs, et donc à la même personne) un droit d’asile à celui qui est atteint d’une maladie alors qu’il le lui avait refusé alors que ce n’était pas une maladie qui faisait peser sur cette vie la même menace « ultime » (la mort), mais bien un pouvoir politique, l’état qui juge cette demande atteste bien, souvent inconsciemment, d’une appréciation différenciée de ce qu’il entend par « vivre ». La vie physique, ici, vaut plus que la vie politique.

Pour celui qui cherche à obtenir une régularisation de son séjour, un récit de persécutions vaut aujourd’hui bien moins qu’un test de sida…

Il n’y a pas une vie. Il y a des formes de vies. Comme il en existe des éthiques et des politiques. Et c’est dans ces vies inégales, menacées, dont on doute de la forme, de la menace qui pèse sur elles ou de la valeur strictement économique qu’il convient de leur accorder, qu’une nouvelle anthropologie de la vie, peut-être moins ambitieuse mais plus perspicace, peut venir trouver de quoi se nourrir. Et, en retour, c’est dans cette construction théorique, si pas neuve du moins affinée, que l’éthicien, le politique ou le militant pourra trouver de quoi abreuver son indispensable action.

la réalité des vies inégales ne doit pas être vue comme une découverte de chercheur : elle est partie intégrante de la conscience de ceux qui sont du mauvais côté de l’inégalité, alors même qu’elle est le plus souvent ignorée, occultée ou contestée par les autres.

En faisant se rencontrer rigueur de l’enquête et précision des théories qu’il lui applique, Didier Fassin démontre une fois encore qu’on peut se situer et sur le terrain de l’action politique concrète et sur celui d’une recherche théorique féconde. Mieux même, il nous montre que les deux, plutôt que s’épauler de temps en temps, presque par accident, s’enracinent l’un dans l’autre.

Didier Fassin, La vie, mode d’emploi critique, 2018, Le Seuil.

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« Revers » de Dominique Quélen.

Voici. Obtenons les chants. Ces oiseaux les ont dont l’air suit le vol. Par son tracé on entend au plus haut un sol. Un fa. Que révèle ce son? La voix dans la nature se perd. Des prémices de choses naissent et vivent. Est-ce prévu pour? Que feras-tu si nous partons et ne lisons ni ne voyons guère ou pas tant que ça de vie? Ou pas encore? Voyons ce cas. Nous ne sommes que nous parmi vous. Que déduis-tu de ce constat? Os et cheveux. Choses fuyantes si des as de la nature n’y obvient. La proie se révèle mourante au sol ou en l’air. Au stylo ai tracé un x. Montre-le bien. Un x dont voix et oiseaux usent si on les a et les voici. 

Souvent, on tend à croire ou à faire croire que la tentative mallarméenne était déconnectée du réel, du corps, de ce qui fait fond au palpable et à l’incarné. Que, finalement, la poésie n’est qu’un jeu gratuit pour quelques as-been pervers vivotant dans l’éther.

De ce bec d’oiseau s’envole un bel air. Écoute-le.

Suite et fin de Avers, paru chez Louise Bottu, et de Basses Contraires, édité par Théâtre typographique, Revers reprend le motif obsessionnel de l’oiseau. L’oiseau vu et lu. Comme l’oiseau entendu, entier ou épars (oit-oie, eau-o-os, etc.). Et donc, oui, comme dans les deux précédents volumes, ça joue. Ça allitère. Ça joue du son et du sens. Mais aussi, plus encore peut-être que dans les deux premiers, ça démontre que ce jeu – comme tout jeu qui vaille – n’est pas gratuit. Qu’a contrario de s’y voire accolée l’image même de l’innocuité tranquille, la poésie est bien plus qu’un passe-temps ludique pour amateurs de « crocs-en-langue ». A condition que le poète, bien entendu, se soit chargé d’y inoculer autre chose qu’un formalisme creux, aussi talentueux soit-il.

Tout y est. On l’y a mis. Ç’a été difficile. On vivotait et avait hâte que des poésies en vers tremblent sous les mots. 

En revenant, dans ce Revers – dont on ne dira s’il est à deux mains ou non – , sur le projet qu’il clôt, Dominique Quélen insiste un peu plus encore sur la nécessité conjointe de vêtir toute poésie d’une chair et de donner à celle-ci une structure à laquelle se greffer.  Jouer du sens et du son, les faire se rencontrer dans l’espace de la page, s’en jouer aussi, les déjouer parfois, et s’en émerveiller, n’a d’intérêt que si, de ce jeu même, peut jaillir une nouveauté qui ne soit pas que formelle. Mais de même, à cette nouveauté qui en sourd, lui est indispensable le jeu qui la révèle et qui, sans lui, n’adviendrait jamais. A la poésie il faut l’os, certes, mais aussi la chair qui s’y ente. Et inversement. Et alors, alors seulement :

Il arrive qu’il y ait un poème.

Dominique Quélen, Revers, 2018, Flammarion. 

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« L’étang » de Claire-Louise Bennett.

Et j’aurais dû tenir ma langue car comme d’habitude à la minute où j’ouvris la bouche les choses apparurent biscornues et pas du tout comme je les avais imaginées, et cependant tout cela prit une tournure tellement étrangère et absurde que je ne pus rien faire d’autre que de me laisser prendre au jeu.

Nous ne connaissons pour ainsi dire rien de la narratrice de L’étang. Jeune, solitaire sans être recluse, ayant abandonné une thèse, ayant eu des relations qu’on peut raisonnablement cataloguer comme « normales » avec des hommes, aimant le contact avec la nature, toutes les informations pratiques que le lecteur glanera au cours de sa lecture ne lui permettront à aucun moment de dresser plus qu’une ébauche sommaire de la celle-ci. Sans même savoir son nom ni les raisons qui la poussent à ses exercices d’écriture, le lecteur est convié au chevet de ceux-ci. En paragraphes très brefs (parfois moins d’une page) ou bien plus longs, elle nous convie, semble-t-il, à une observation minutieuse des recoins les plus infimes de sa réalité.

oui, le monde est un endroit scintillant et enchanteur lorsqu’un mystère dont on n’a qu’un vague souvenir se trouve à portée.

Le fil narratif est ici aussi ténu qu’il peut l’être sans que le texte qu’il tisse ne puisse être, à strictement parler,  versé dans le champ de la poésie. L’étang ne se départit en effet jamais de toute velléité narrative. Qu’elle soit plus visiblement organisée indépendamment au sein de chacune de ses séquences ou plus discrètement sur l’ensemble du texte, la narration fait bien partie de son processus. Mais, alors que la plupart du temps, la langue, ses effets, ses sonorités, etc. , viennent en appui d’un projet narratif prédéterminé, ici c’est comme si c’étaient les circonvolutions du langage, ses méandres, ses atermoiement, qui précédaient la nécessité de « faire histoire ». Plutôt que plier le langage au récit qu’il est alors chargé d’exprimer, ce sont les surprises que la narratrice découvrent dans sa langue qui fondent la narration.

De ces moments parfois triviaux, d’un pragmatisme au ras des choses, Claire-Louise Bennett parvient à arracher, en observatrice rigoureuse et attentive jusqu’au tournis, de quoi redonner un sens neuf aussi bien à ces choses mêmes qu’aux mots qui les nomment. Et, perdus dans cette mécanique aussi originale que précise, nous ne savons plus bien si l’étrangeté des mots que l’on lit est destinée à traduire cette distance qui semble tenir la narratrice au bord du monde qu’elle décrit (dans une mise à l’écart aussi radicale que lucide) ou si ce ne sont pas plutôt ces mots mêmes qui créent cet écart. D’où notre émerveillement…

Et très franchement je serais dégoûtée au point d’en ourdir vengeance immédiatement si l’on m’emmenait dans un endroit prétendument magique un après-midi de fin septembre et que, me précipitant vers l’étang, toute seule très probablement, je découvrais le mot étang griffonné sur un minable morceau de contreplaqué mouillé juste à côté. Oh je serais furax. Ce genre d’ingérence imbécile se produit avec une régularité exaspérante durant l’enfance bien sûr et c’est toujours extrêmement pénible. On commence à se renseigner vous comprenez, à développer la capacité de vraiment remarquer les choses de sorte qu’avec le temps, et avec suffisamment de pratique, on devient conscient du logos que la nature porte en son sein et on peut éprouver la joie enrichissante d’aller et venir en accord profond et direct avec les choses. Pourtant invariablement ce processus vital se voit brusquement contrarié par une couche idiote de désignations littérales et de mises en garde ineptes si bien que le terrain entier est obscurci et devient inaccessible – jusqu’à ce que finalement tout soit absolument terrifiant. Comme si la terre était un immense et complexe coupe-gorge. Comment me sentirais-je jamais ici chez moi si ces écriteaux alarmistes fourrent leur nez partout où je vais?

Claire-Louise Bennett, L’étang, 2018, L’Olivier, trad. Thierry Decottignies.

 

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