Delhaize ou de l’art d’être bête et méchant.

JUSITCIERUn pigeon, ça vit dehors, ça fait caca partout, ça vole de temps en temps, ça mange ce que ça trouve ou ce qu’on lui donne, c’est vecteur de plein de maladies, c’est pas toujours très propre sur soi, ça sent souvent pas très bon…  Un pigeon c’est un peu comme un SDF alcoolique polonais…  C’est peut-être la comparaison qui fut à l’origine de la décision du Delhaize de Flagey à Bruxelles de bâtir des « chasse-pauvres » sur les pierres larges de son immense bâtiment*.  Pierres où des sans-abris, depuis de nombreux mois, avaient trouvé un bien précaire refuge contre le froid et les intempéries.  Si l’être humain, du haut de sa supériorité technique, a inventé la rangée de piques anti-pigeon, ce nuisible à plumes, ne pourrait-il pas s’en inspirer pour éloigner le SDF alcoolique polonais, ce nuisible à face sournoisement humaine?

Alors certes, ils n’ont pas été poser des lignées de piques acérées.  C’eût paru trop directement cruel (le contondant effraie).  Et puis, qui sait, le pauvre, ce fourbe, eût pu prendre les habitudes du fakir.  Que nenni.  Ils ont été construire des structures de bois lisses dont la déclivité prête plus à la varappe qu’à un sommeil paisible. Delhaize Comprenant justement qu’à moins d’être un bouquetin – et encore! – , aucun membre du règne animal ne pouvait dignement trouver le repos sur ces constructions et donc s’y installer…

L’avantage de ce système est aussi que, tout comme la rangée de piques interdit le repos au pigeon, mais aussi au moineau, au rouge-gorge, au merle, au corbeau, à la chouette effraie, à la grue cendrée, à la cigogne, à la sterne, au manchot, à l’autruche, à l’avocette élégante, à la bernache à cou roux ou au syrrhapte, le « chasse-pauvres » interdit le repos au SDF alcoolique polonais mais aussi au fakir indien, au vieillard flamand, au portugais, au sans-papier marocain, à l’immigré clandestin berbère anversois, au chômeur en fin de droit ou au bambin épuisé d’avoir trop joué…  A considérer l’un de ses membres comme un nuisible par essence, on en vient à ne voir dans chaque représentant d’une espèce que ce qui peut lui nuire…

Ces « chasse-pauvres » qui fleurissent un peu partout sont une insulte à ceux qu’ils visent directement (à propos : comme Delhaize a de la suite dans les idées, les SDF alcooliques polonais ont été délogés par des vigiles privés accompagnés de chiens!) comme au genre humain.  En scindant celui-ci entre ceux qu’ils présentent comme des nuisibles et les autres censés les combattre, ces systèmes occultent la détresse des premiers – car, c’est bien sûr d’abord de détresse qu’il s’agit!- et entretiennent les seconds dans une illusion éthérée : il n’y a pas de misère, puisqu’on ne la voit pas!  Bien sûr, on ne peut dénier à personne l’envie de rester douillettement dans l’ignorance, même si, par les temps qui courent, cela demande une solide volonté.  Quant à la faire fuir toujours plus loin en l’humiliant…

Nous avons dès lors décidé de ne pas laisser plus longtemps le terrain libre à l’insulte et à l’humiliation des plus faibles d’entre nous (oui oui un sdf alcoolique polonais, on appelle ça « nous » aussi).  Nous vous convions donc à venir démonter (et uniquement les démonter, sans endommager ce qui va autour) ces mécanismes de la honte ce mercredi 29/04/2015 à 16.00.  Amenez pied de biche, dévisseuses, tournevis, marteau, tracts, journalistes, appareils photos, caméras.  Venez très beaucoup.  Rameutez autant.**  ***

* oui oui il s’agit donc bien d’un lieu privé.  Et donc, de démonter des mécanismes strictement privés.  Bien entendu, en cette époque où la propriété privée est érigée en parangon absolu (et loin de nous l’idée de dire que la propriété privée n’est un apport en rien), agir de la sorte titille non seulement la légalité (ben oui c’est illégal) mais aussi une règle éthique devenue fondement.  On rappellera juste que, déjà coulées dans la loi ou non, existent des limites à ces droits à la propriété.  Ce n’est pas parce que vous êtes chez vous, par exemple, que vous pouvez égorger votre femme, ou vos enfants, ou le chat du voisin.  Ce n’est pas parce que vous êtes chez vous non plus que cela vous donne le droit d’insulter les gens qui passent sur le trottoir.  Qu’il soit public ou privé, légal ou non, un acte qu’en raison on ne peut définir que comme bête et méchant doit être combattu!

** Le but de ceci est bien entendu de faire disparaitre ce dispositif particulier.  Mais aussi d’alerter et d’éclairer sur la prolifération de ces aménagements, quelle qu’en soit la forme singulière.  Il n’est pas dans notre intention de chercher une confrontation.  Même si elle ne nous effraie pas (La crainte naît de l’impuissance de l’âme, et n’appartient donc pas à l’usage de la Raison. Spinoza in L’éthique).  N’hésitez donc pas à venir, vieux, sans-papiers, jeunes, femmes, hommes, travestis, homos, hétéros, pauvres, riches, de droite, de gauche, chrétiens, musulmans, ou pas, et (pour une fois qu’on vous le demande) à partager le plus largement possible.  Au pire, c’est une pub pour Delhaize…

***On a créé un événement Facebook.  Celui-ci est public. N’hésitez pas à inviter vos contacts.

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« Sarnia » de Gerald Basil Edwards.

sarniaNous avons pris l’habitude depuis peu de placer un livre sur notre table principale en le dissimulant au regard. En clair, en l’emballant.  Et en nous refusant à tout commentaire (ou presque) quand, interloqué, un lecteur potentiel nous soumet à un feu nourri de questions.  Systématiquement, nous mentionnons sur l’emballage le prix, y glissons un marque-page et une note reprenant ce que nous aurions pu en dire au lecteur potentiel en vue de le convaincre d’en faire l’acquisition.  Voici le contenu de cette note :

Nombre d’histoires existent qui racontent par le menu des personnages réels, leur vie, leurs émotions, leurs amours, leurs amitiés.  Peu cependant parviennent à saisir aussi près, sur le vif, le personnage qu’elles se proposent de faire découvrir que Sarnia. 

Ebenezer Le Page (et je ne révèle rien d’essentiel à votre plaisir de lecture en vous le confiant dès maintenant) ne quittera jamais son île de Guernesey.  Mais ce que Gerald Basil Edwards parvient à saisir du monde qui nous entoure, par le prisme de son personnage coincé sur son île, est bien plus universel que la plupart des romans de voyage qu’il vous serait donné de lire.  Amoureux volage, « misanthrope » gouailleur, ami et ennemi fidèle, radin sublime, généreux bougon, Ebenezer Le Page est un condensé d’humanité.  Personnalité complexe, irréductible à ses oppositions internes, c’est de cette complexité même que l’auteur fait sourdre en nous cette proximité avec Ebenezer que vous ressentirez  immanquablement à la lecture de Sarnia.

Mais ce livre, s’il est bien entendu intrinsèquement lié à son personnage principal, ne se limite pas à la peinture d’un être attachant, dusse-t-il être rendu dans toute son humaine complexité.   Il est aussi une sublime entreprise littéraire où l’auteur a réussi à parfaitement trouver le langage pour rendre compte de son sujet.

Quoi qu’il en soit (et malgré peut-être une faiblesse que vous décèlerez sans doute (mais en est-ce bien une ?) mais que vous pardonnerez à l’auteur), Ebenezer Le Page restera longtemps l’un de vos compagnons les plus proches.

Gerald Basil Edwards, Sarnia, 1982, Maurice Nadeau.

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« Shabbat » de Benjamin Gross.

ShabbatL’essence du repos shabbatique ne consiste pas dans l’interruption de l’effort, mais dans l’arrêt de toute activité créatrice.

La journée sabbatique (ou le mois, ou l’année) est devenue, dans son acception occidentale, un simple repère pratique.  Repos physique, ou mental, respiration, il a perdu sa signification initiale qui est transcendantale.  Or, et un bref détour par sa généalogie le démontre, ce ne sont ni l’effort, ni l’activité physique en tant que tels que proscrit le shabbat, mais bien l’action de modifier la nature, que cette action suscite un effort ou non, que cet effort soit humain ou mécanique.

[Le Shabbat] introduit dans l’univers une temporalité différente de celle des six jours de l’œuvre et laisse entrevoir un au-delà de l’univers.

En se retirant (se reposant) le septième jour (shabbat : le seul jour qui soit spécifiquement nommé), Dieu introduit le repos dans sa création. En s’en retirant, s’en absentant, il insère dans le monde une trace de sa transcendance et y témoigne de son origine.  Mais, de même qu’il fait se conjoindre en lui temporel et éternel, le shabbat marque la confiance placée en l’homme par Dieu.  Contrairement au Prométhée grec qui a du dérober aux dieux son indépendance (dieux avec lesquels l’homme rentre en concurrence), le Dieu des juifs, en s’absentant de sa création, confère à l’homme l’autonomie par laquelle il la parachèvera.  Et c’est cette collaboration, cette confiance, dont le shabbat se veut aussi le signe.

L’interdiction du travail comporte également celle de faire travailler et annule donc, pour ce jour, le pouvoir du maître.

Le shabbat, en introduisant un instant d’éternité dans le temporel, rappelle donc à l’homme qu’il s’origine en Dieu.  Mais surtout, par son exercice rituel, qui suppose sa répétition, il rappelle une vision messianique de l’histoire dans laquelle chacun officie à sa manière.  Et plus loin qu’une simple répétition de gestes ancestraux (qui lient aux parents, et aux parents des parents), il devient un outil même d’une participation, d’une contribution à la survenue d’un shabbat ultime.

Remise à zéro des propriéts, des dettes, des servitudes, redistribution des terres, faire table rase des charges du passé pour rétablir un équilibre social et permettre aux individus et à la collectivité de se dégager de ces fardeaux pour retrouver, par le renoncement à tout pouvoir et l’exercice d’une justice absolue, le sens de la vocation humaine.

Qu’il soit hebdomadaire, annuel (chaque 7 année) ou jubilaire (la cinquantième année), le shabbat « plus importante contribution du judaïsme à l’humanité » marque « une résistance à l’oubli de l’origine et un appel à la maîtrise du temps pour assurer la liberté de l’homme ».  Et son exercice mécanique (rituel et éclairé) est là pour nous en rappeler l’origine et donc ancrer l’être dans une transcendance, l’individu dans le collectif, et le temporel dans l’éternel.  Et ce livre, lui, est aussi là pour nous rappeler que, que nous cherchions à nous en « émanciper » ou non, nous sommes constitués de religieux…

Benjamin Gross, Shabbat, 2015, Editions de l’Eclat.

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« Au bord des fleuves qui vont » de Antonio Lobo Antunes.

 

Au bord des fleuves qui vonttu es le M.Antunes du lit numéro onze.

Le personnage principal (mais y en t’il seulement un et qui est-il?) est « invité » à séjourner dans un hôpital lisboète suite à une suspicion de cancer.  Une « bogue » que les médecins vont chercher à identifier et soigner en apaisant les douleurs qu’elle provoque.  Chaque chapitre du roman épousant une journée de l’hospitalisation qui s’étendra du 21 mars 2007 au 4 avril de la même année.

une espèce de rêve tout à la fois désarticulé et précis.

A chaque jour, à chaque douleur nouvelle, à chaque découverte  qu’implique cette crainte de mourir va s’accoler un souvenir, une réminiscence qui, brièvement, va affleurer à la conscience du « malade », avant de disparaitre et de revenir à nouveau légèrement modifié.  Le grand-père, l’agonie d’un père, des huit à vélo autour d’un châtaignier, les souvenirs d’une précédente hospitalisation, une balle de tennis, la recherche de la source d’un fleuve, une jeune femme blonde, un certain Virgilio; sa conscience, parfois modifiée par les souffrances ou les médicaments, se meuble d’un monde qui fait fi du temps et de l’espace.  Une conscience qui semble tout emmêler, mais dont les retours fidèles à certains pans élaborent peu à peu une lisibilité de celle-ci.  Comme si, du flot houleux de sa mémoire venaient toujours émerger les mêmes récifs, chaque fois dévoilant une autre de leurs parties, en fonction des marées, des vents et, de la capacité de l’œil à les percevoir.  Se fixent alors sur la rétine, marée après marée, des images toujours différentes et qui ne trouvent à signifier qu’en se complétant, peu à peu, dans le cerveau de qui regarde.

Il entrait et sortait de son corps dans une vapeur de souvenirs tronqués.

Ce que traduit ici génialement l’auteur (dire de Lobo Antunes qu’il est un génie n’est pas de l’ordre de la dithyrambe mais de l’état de fait), c’est cette impression du seuil de la mort.  Non pas le seuil lui-même, mais bien son impression, la seule pensée que la mort puisse survenir.  Celle-ci (mêlant peur et résignation) unifiant le temps, faisant survenir dans des instants communs les divers évènements d’une vie, faisant coïncider enfance et vieillesse et laissant, enfin, libre cours à l’envahissement de notre existence par d’autres existences.

d’autres mondes existent-ils en nous et s’ils existent qui les habite

Lire Antunes est souvent assimilé à un exercice complexe.  Or, et en cela l’expérience de qui est ici alité est très proche de celle du lecteur, la lecture du génial Portugais ne nécessite que de la confiance.  Comme Antoninho? ou M.Antunes? ou l’occupant du lit numéro onze? se laisse aller presque mécaniquement à ses souvenirs comme aux soins qu’on lui prodigue, le lecteur ne doit que lire, dans l’acception la plus mécaniste du terme.  Il doit juste accepter d’aller d’un écueil l’autre, d’une pointe de sens à une autre pointe de sens, sans s’occuper de « comprendre ».  Car de ce tout nimbé d’incompréhension que forme chaque roman de l’auteur de Lisbonne surgit toujours (et c’est ce « toujours » qui, précisément, fait de Antunes un génial démiurge) un sens renouvelé.

je ne peux pas croire qu’il n’y ait pas de trains au départ ni que les grappes pourrissent bien dans la vigne, je ne peux pas croire qu’il me faille mourir, j’admets les couches, la sonde, les douleurs, la bogue mais ça n’a pas de sens que je meure et comme ça n’a pas de sens je reste, même si

-Il est décédé

je reste, même si je ne respire plus, même si le sérum fermé et la ligne plate sur l’écran je reste

Antonio Lobo Antunes, Au bord des fleuves qui vont, 2015, Christian Bourgois, trad. Dominique Nédellec.

Les sons ci-dessus sont tirés de l’émission Temps de Pause sur Musique 3.

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« L’emploi du temps » de Michel Butor.

emploi du tempsBleston, ce n’est pas une cité bien limitée par une ceinture de fortifications ou d’avenues, se détachant ferme sur fond de champs, mais […], telle une lampe dans la brume, c’est le centre d’un halo dont les franges diffuses se marient à celles d’autres villes.

Quand il arrive en octobre dans la ville de Bleston pour un stage d’un an chez Matthews and Sons, Jacques Revel n’en connait rien.  Et quand, sept mois plus tard, en mai, il entreprend de commencer le récit de son séjour, c’est moins d’une ville dont il écrit le détail que d’un ennemi.

Alors, moi, taupe me heurtant à chaque pas dans ses galeries de boue.

Son amitié alcoolique avec un nègre, sa rencontre avec un expatrié français, ses amours contrariés où perce plus la volonté de se persuader d’aimer que de l’être, sa rencontre capitale avec un auteur de roman noir, sa peur d’être responsable d’une tentative d’assassinat, tout, dans son journal, s’entremêle dans un incessant va-et-vient temporel, à la fois récit de ses aventures dans la ville détestée et récit de son écriture.

C’est que le présent […] est si envahissant.

Quel emploi faire du temps?  Toute tentative d’écriture n’est-elle pas tout entière dirigée contre l’impossibilité (et donc toujours en échec) d’extirper du temps des parcelles fiables de mémoire?  Entre le poids d’un omni-présent et d’un passé s’oubliant inéluctablement?

tant de choses que je risque de déformer et d’oublier si je tarde trop à les écrire.  Or ce soir, la fatigue et l’heure…

La fatigue du présent n’est pas seule.  L’heure est là pour la mesurer.  Et l’alourdir encore en l’attestant.

ce cordon de phrases est un fil d’Ariane parce que je suis dans un labyrinthe […] incomparablement plus déroutant que le palais de Crête, puisqu’il s’augmente à mesure que je le parcours, puisqu’il se déforme à mesure que je l’explore.

Bleston, c’est Thèbes.  Ou Athènes. Ou la Crète.  Revel, c’est Œdipe.  C’est Thésée.  Mais à l’espace du palais crétois, Butor ajoute la dimension du temps.  Et, emmêlant, démêlant son fil, le distendant, le nouant, il met à nu les mécanismes du récit. Récit à suspense (dont l’effet n’est obtenu, justement, qu’en le suspendant, ce temps).  Récit du vertige dans lequel nous sommes tous jetés et que la phrase du poète ne vient que rappeler.

toutes ces choses que nous avons décrites dans nos livres, auxquelles nous devrions être préparés, comme elles vous prennent tout de même au dépourvu quand elles s’abattent ainsi!

Cet « Emploi du temps », cette piste pour se perdre, ce constat, terrible mais nécessaire, d’un sublime échec, c’est aussi un programme.  Celui d’une littérature.  Qui, tel l’amour, qui de ne pouvoir être dit, n’est pas, vient moins attester le réel que lui donner vie.

Ainsi, même en moi, quelque chose a traversé ces saisons sans croître ni s’abolir, l’alluvionnement des heures a réservé certains espaces témoins, et tandis que je déambule, cherchant la raison de moi-même, dans ce terrain vague que je suis devenu, tâtonnant sur d’énormes masses de dépôt, tout d’un coup je trébuche au bord d’une faille au fond de laquelle le sol d’antan est resté nu, mesurant alors l’épaisseur de cette matière qu’il faut que je sonde et tamise, afin de retrouver des assises et des fondations.

Michel Butor, L’emploi du temps, 1956, Minuit.

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« Ceci n’est pas qu’un tableau » de Bernard Lahire.

Ceci n'est pas un tableauLes attentions, les préventions, les précautions, l’allégresse, les applaudissements : tout cela provoqué par la seule arrivée d’un objet.  Il faut de fortes croyances collectives en l’objet d’art, sacralisé, pour déclencher de telles attitudes et autant d’effusions.

C’est en 2007, après un parcours de 350 ans dont la fin défraia la chronique que « La fuite en Egypte » de Poussin fut enfin acquise, pour 17 millions d’euros, par le musée des Beaux-Arts de Lyon.  Bernard Lahire s’empare de cette histoire remarquable pour en exhumer les non-dits et bâtir sur son exemple un essai interrogeant les mécanismes selon lui conjoints de la formation du sacré, de l’art, de la magie et de la domination.

Quelle est l’histoire de cet objet, de son statut, de son sens et de sa valeur, tant économique qu’esthétique, pour les acteurs, les groupes ou les institutions qui sont entrés en interaction avec lui à différents moments de l’histoire, depuis sa création jusqu’à son arrivée au musée des Beaux-Arts de Lyon?

Sans trop revenir, ni surtout s’arrêter, sur le sensationnalisme de « l’affaire », Bernard Lahire démonte les présupposés sur lesquels reposent nos attitudes relatives à l’art.  En montrant, précisément, en quoi ce sont des présupposés.  Ainsi, non seulement nos propres critères de jugement esthétiques, mais aussi tout ce sur quoi nous faisons reposer leur reconnaissance (ainsi des techniques scientifiques utilisées pour attester de la « paternité » ou de « l’authenticité » d’une œuvre), tout cela s’origine dans des présupposés qui, à défaut d’être reconnus comme tels, fonctionnent comme des croyances.  Ces croyances culturelles non reconnues pour ce qu’elles sont s’érigeant alors comme des états de faits.  Notre rapport à l’art non seulement est issu de ces autres rapports que nous avons pu établir avec le sacré, mais fonctionne, aujourd’hui encore, sur les mêmes modèles.  Les critères appelés à « juger » de l’importance d’une œuvre, ou de son authenticité, sont ceux auxquels on faisait appel au Moyen-Age pour juger de la pertinence ou non des reliques.  Et sous cette allégeance non reconnue au sacré, à la magie, se logent, se dissimulent (et d’autant mieux que cela est inconscient) des rapports de pouvoir.

le sacré n’est que la face transfigurée du pouvoir.

De l’expert issu des classes dominantes au PDG d’entreprise investissant (à moindre frais) dans la culture, du spectateur « lambda » laissant guider son regard vers une œuvre que tout un mécanisme de pouvoirs l’enjoint à contempler extatiquement à l’état organisant, par la simple institution du musée, un culte à l’art, tout personnage, toute institution peut se lire, dans les liens qu’il entretient avec l’œuvre d’art, comme remplissant une fonction sacrée et de pouvoir.

l’admiration, la docilité, le respect, la crainte, l’effroi devant le sublime, l’enchantement, etc.., sont autant d’attitudes devant l’œuvre qui sont analogues à celles que le dominé entretient à l’égard du dominant.

Bernard Lahire se prend parfois les pieds dans le tapis parfois trop ample qu’il se propose de dérouler.  Puisant (et le revendiquant) à tant de disciplines qu’il ne serait pas humain de les maitriser toutes parfaitement, il se heurte de temps à autre de plein fouet aux limites inhérentes à tout projet démesuré.  Ainsi peuvent paraître parfois péremptoires certaines affirmations, celles-ci s’arrêtant de fait au seuil d’analyses impossibles à mener exhaustivement.

Supplément d’âme, justification de son existence, sentiment d’importance sociale : toutes les tentatives de rapprochement d’avec le sacré sont des stratégies de mise à distance de l’insignifiance et de l’absurdité de toute existence mortelle.

On eût préféré qu’il choisisse reconnaitre et marquer l’incomplétude forcée de son analyse plutôt que de la faire buter sur des jugements un tantinet à l’emporte-pièce.  De même le prisme « dominant-dominé » par lequel il cherche à lire son sujet semble parfois être une thèse qu’il s’agit de conforter à tout prix plutôt que de la passer au crible des faits qu’il examine.  Allant jusqu’à, aveuglé par cette obstination un peu forcenée, ne jamais parler du tableau lui-même, il occulte sous les discours portant sur la chose, la chose elle-même.  Si « La fuite en Egypte » n’est pas qu’un tableau, il est aussi quand même un tableau…

S’il souffre des défauts inhérents à ce filtre obstiné et à l’ampleur de son projet, « Ceci n’est pas qu’un tableau » reste cependant un exemplaire et salvateur exercice de démystification de l’art.  Qui se propose, en digne héritier platonicien, de faire surgir de l’ombre dans laquelle elles se logent, les raisons de nos propres désirs.  Et ce en passant par la difficile mais nécessaire réunion de sous-disciplines, de sous-domaines, dont le morcellement, lui-même héritier d’états de faits, pèse irrémédiablement, à défaut d’être reconnu comme tel, sur toute tentative d’éclaircir ces raisons.

Peu à peu, ce sont des proximités ou des analogies que l’on ne voit plus, des phénomènes transversaux que l’on n’est plus en mesure de déceler, des relations d’interdépendance entre domaines de pratiques qui échappent par définition à l’analyse centrée sur un domaine ou un sous-domaine déterminés, et des questions ou des problèmes qui sont ignorés de part et d’autre des différentes frontières disciplinaires ou sous-disciplinaires.  Les chercheurs ont fini par s’accoutumer, du fait d’un processus grandissant de spécialisation, à réduire leurs ambitions interprétatives et à se concentrer sur des parcelles de plus en plus restreintes du monde social.

Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau, essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré, 2015, La Découverte.

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« Une forêt profonde et bleue » de Marc Graciano.

Une-foret-GracianoMarc Graciano écrit des contes de fées.  Mais il n’est dit nulle part que la fée ne puisse y subir les pires avanies.  Et pourtant, elle reste une fée et l’espace où elle évolue un conte.  De même Marc Graciano nous émerveille-t’il.  Mais émerveiller ne veut pas forcément dire créer les conditions d’une joie béate.  Et ce n’est pas parce que l’émerveillement, l’enchantement, au lieu de nous plonger dans un univers éthéré nous en éloigne, qu’il n’est pas, précisément, un émerveillement.

et tous ces mouvements à la surface de l’eau étaient cause que la fille savait que l’eau était là parce que l’eau était si pure que, immobile, elle eût paru inexister.

Dans le conte qu’il orchestre ici, Marc Graciano nous convie à suivre les aventures d’une jeune fille dans un monde sans lieu ni date dont la beauté insondable ne semble trouver de pendant inverse que dans l’infinie cruauté des hommes.

tous veillaient scrupuleusement à porter leur regard uniquement vers celui des autres de là pourquoi la plus haute pudeur régnait parmi les membres du groupe même s’ils étaient intégralement nus et rassemblés dans la plus grande promiscuité

Organisé en parties brièvement nommées (La ruche, Le cerf, La borde, etc…), chacune divisée en chapitres d’un paragraphe et d’une phrase (en clair : un chapitre = un paragraphe = une phrase), « Une forêt profonde et bleue » est, certes et même s’il semble en pervertir les codes (alors qu’il les réalise peut-être simplement autrement), un conte.  Mais il est aussi un exercice formel radical.

Comme le mège qu’il met en scène dans son récit, l’écrivain est un médium.  Et, médium, il se doit, avant de restituer quoi que ce soit, de se faire réceptacle.  Le mège doit, pour pouvoir peser sur ce qui l’entoure, pour que ces actes soient utiles, pour subsister et aider l’autre à subsister, accueillir ce qui l’entoure.  Dépositaire d’un savoir dont il ne connait plus l’origine, il l’articule sans en rien refuser au risque que son action demeure stérile.  Tel est l’écrivain qui s’arroge la fonction de dire le monde.  Pourquoi ainsi se couper du langage qui n’a plus lieu?  Est-ce parce qu’il n’est plus « commun » qu’il n’est plus censé remplir de fonction?  Ne serait-ce pas ainsi du ressort de celui qui vise à en dire la complétude, de réintroduire dans ce monde des mots qui, non usités couramment, ne continuent pas moins de l’exprimer?  Ainsi de « leude », « mège », « rain », « aronde », « borde », « noctiluque », « vit ».  A l’antipode de l’artifice littéraire nostalgique, le mot « oublié » est ici un outil du merveilleux.  Et l’écrivain ce magicien qui, par la grâce d’un rythme épousant le réel dans ces moindres méandres, parvient à le dire dans tout son infinie complexité.

Les herbes autour du lac étaient devenues rouges, presque purpurines, et pareillement rouges étaient devenues les feuilles des arbres marcescents dans la forêt mixte autour du lac et, plus haut dans la montagne, dans la sapinière, certains rameaux étaient devenus roux et les eaux du lac devinrent colombines et lourdes et grasses et lisses et les eaux plates reflétaient à la perfection le monde autour et l’air devint pur et frais et comme extraordinairement liquide et comme très brumeux et de grands vols de grues en migration commencèrent )à passer dans le ciel embrumé et ce fut le signe que l’hiver serait bientôt là.  

Marc Graciano, Une forêt profonde et bleue, 2015, Corti.

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« Juste ciel » de Eric Chevillard.

juste ciel-Où allons-nous?

En finirons-nous jamais avec cette question si même mort, on se la pose encore?

Albert Moindre n’est plus.  N’en déduisons pas alors qu’il n’a plus rien à nous dire.  Tel Enée portant Anchise, Eric Chevillard charge Moindre mort (on vous laisse imaginer ce que peut représenter un moindre qui n’est plus) sur ses musculeuses épaules et nous convie à visiter un au-delà très loin de l’image que l’on s’en fait d’habitude.

Il se sentait bien.  Plus exactement, il ne sentait rien.  Mais n’est-ce pas là la preuve absolue de l’accomplissement spirituel et moral?

Une gigantesque bureaucratie.  Tel se découvre à nous cet après-trépas fantasmé de longue date.  Divisé en administrations, le « royaume des morts » se dévoile à Albert Moindre (et par son entremise à nous, ébahis) comme une succession de bureaux où des anges-fonctionnaires proposent au tout frais décédé divers services.  Ainsi, à côté de l’inévitable bureau des réclamations (réclamations dont on sait seulement, évidemment, qu’elles « sont bien prises en compte »), on trouve, entre autre exemple, un « bureau des élucidations ».  Où l’on propose au nouveau venu ces solutions aux innombrables problèmes ou questions qui ont, bénins ou pas, enquiquiné son existence.  Ainsi pour Moindre : Palmyre l’aimait-elle? ou Combien de tubes de dentifrice consomma-t’il de son vivant?

tout ce qu’il est possible de confronter dans une phrase se touche aussi dans le monde.

D’une écriture qui titille plus activement vos zygomatiques que jamais, Eric Chevillard démonte cette supercherie qu’est notre existence, toute entière perceptible dans ce qui la suit.  Et se propose, en dénonçant haut et fort la perfidie de cette « pieuvre omnipotente » qui nous créa si bancals, de nous rappeler cette question essentielle (que nous occultons trop souvent) : cette pieuvre, dans sa sardonique cruauté, ne nous dota-t’elle de deux pieds que pour multiplier les risques d’égarer une pantoufle?

Eric Chevillard, Juste ciel, 2015, Minuit.

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« La possibilité du cosmopolitisme. Burqa, droits de l’homme et vivre-ensemble » de Constantin Languille.

Possibilité du cosmopolitismeLire se révèle parfois un exercice à double (voire triple) tranchant.  D’un côté, on est bluffé par l’ampleur d’un discours, par sa réussite incontestable à dresser un catalogue presque exhaustif des questions qu’il se proposait de mettre à jour ; de l’autre, on ne peut que s’interroger sur les buts inhérents à une telle volonté exhaustive.  Autrement dit, est-ce que dresser le catalogue des questions, aussi brillement soit-il, se suffit ou y faut-il, pour que l’exercice puisse être reconnu comme complet, y ajouter la marque d’un choix de l’auteur?  C’est un peu à cet exercice que nous invite, inconsciemment sans doute, Constantin Languille.

Il ne faut pas sous-estimer la capacité des discours politiques à façonner la perception des citoyens et à nourrir un processus d’exclusion, au terme duquel l’autre devient figure mythique et menaçante, contre laquelle doit être trouvée une sinistre « solution finale ».

Le livre revient sur l’interdiction de la burqa en France et se propose d’en explorer les causes profondes.  Puisant avec brio et intelligence dans les documents à sa disposition, tant juridiques que politiques ou statistiques, établissant des liens avec les situations dans d’autres états, utilisant l’outil comparatif (à bon escient, ni trop ni trop peu) avec d’autres situations pouvant l’éclairer, il dresse une cartographie incontournable de la question.

Là réside le cœur de l’islamophobie : dans l’association immédiate entre le constat ou la supposition de l’appartenance à la confession musulmane et un ensemble de clichés conduisant à transformer le sujet en étranger par la magie d’un seul regard et des représentations mentales qui lui sont associées.

Un des premiers mérites de l’ouvrage est d’implacablement replacer cette loi sous l’égide de ce qui la gouverne : l’islamophobie.  Plongeant au cœur du droit même, Constantin Languille dénoue les fils hypocrites, conscients ou non, avec lesquels beaucoup ont tissés des voiles pudiques sur une forme d’exclusion de l’autre qui ne veut pas dire son nom.  Cela aussi (et c’en est, ici du moins, une de ses forces) sans chercher à culpabiliser qui s’en rend coupable, se bornant à l’expliquer.  Qu’on cherche à la légitimer par les atours de la laïcité (mais laquelle), de la liberté ou de la dignité, rien n’y fait! toujours c’est bien l’islamophobie seule qui peut valablement justifier la loi de l’interdiction de la burqa.  Ce que décèle l’auteur, ce sont ces confusions sur lesquelles prospèrent, souvent malgré ceux qui les alimentent, les idées les plus nocives.  Ainsi en va t’il d’une laïcité que l’on « charge » différemment selon qu’on l’envisage dans un contexte public ou privé mais qu’on utilise indifféremment (feinte consciente ou inconscience maladroite) pour justifier le recouvrement de l’un par l’autre.  En effet, d’un devoir laïque d’état (l’état ou ses représentants ne peuvent manifester ostensiblement leurs convictions religieuses) la laïcité devient une contrainte individuelle (c’est l’exercice individuel que chacun – représentant de l’état ou non – fait de ses convictions qui est ici prohibé).  Justifier l’interdiction de la burqa en en appelant à la laïcité ne peut que se faire qu’en biaisant la signification même de laïcité.  Ainsi cette loi, loin de défendre les principes d’une société (et celle loi elle-même s’en affirmant l’un des remparts essentiels) les sapent irrémédiablement, et d’autant plus sournoisement qu’elle prospère sur le terreau de la confusion du langage.

Peut-on fonder une communauté politique exclusivement sur l’universel?  Peut-on vivre ensemble lorsque l’on ne partage plus que la démocratie et le droit de chacun à être différent?  Telles sont les questions que pose l’épisode du voile islamique.

Creusant les limites de la tolérance (la tolérance suppose t’elle per se d’être tolérant à l’égard des intolérants?), précisant qu’une communauté ne trouvant plus comme ultime point de rassemblement que la nécessité de protéger chacun de ses membres de la mort ne peut fatalement qu’achopper sur la notion de martyre, rappelant à propos les distinctions entre droit et morale, soulignant les différences entre deux modèles (l’européen et l’américain), différences qui démontrent bien que chaque modèle, valide sans être parfaitement opérant, repose sur des choix, l’auteur brosse un portrait saisissant de réalisme des enjeux que soulève cette loi.  Mais s’y arrête.  Et peut-être un peu trop abruptement.

A force de détailler (finement) les données d’une problématique, d’en explorer profondément les sentiers, les impasses, mais sans jamais sembler choisir (voire même en semblant poser tout choix comme foncièrement dommageable), l’auteur en vient à faire ressentir à qui lit soit l’impression d’être confronté à un scepticisme militant, soit celle d’avoir affaire à un « prudentisme » stérile, soit encore d’avoir quelque chose à dissimuler dans l’entrelacs des données qu’il distille.  Chaque parcelle du discours pouvant alors être lue au prisme d’une certaine méfiance.  La phrase sur laquelle se clôture le livre paraissant alors plus programmatique que simplement conclusive :

Et c’était précisément la fonction des nations que de constituer cette médiation [entre individu et totalité du monde].

Comme si tout ce que nous venions de lire, mis sur un même pied, pouvait être lu comme une vaste introduction à une nécessité nationale…  Ce livre est donc bien un incontournable.  Mais un incontournable dont il convient (peut-être) de ne pas être dupe.

Constantin Languille, La possibilité du cosmopolitisme.  Burqa, droits de l’homme et vivre-ensemble, 2015, Gallimard.

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« En marge de Casanova » de Miklos Szentkuthy.

En marge de CasanovaEn marge de Casanova est le premier tome du Bréviaire de Saint Orphée, projet colossal que Miklos Szentkuthy porta de 1938 jusqu’à sa mort en 1988.  Tentative démesurée de dire le réel dans sa totalité, d’une érudition folle, le projet prenait comme socle, précisément, de n’en avoir aucun.  Mouvante, revendiquant le droit à la contradiction et au péremptoire, docte et grotesque, mêlant temps et lieu dans un maelstrom virevoltant, le Bréviaire est aussi une quête sans cesse remise en question d’un langage pour exprimer le réel.  Ce réel, qu’à défaut de chercher à dire, nous laissons peser sur nous.

En marge de Casanova est l’ensemble des notes qu’aurait pu prendre Miklos Szentkuthy à la lecture de l’œuvre de Casanova.  Un essai littéraire donc.  Mais qui se grossit de l’autobiographie de l’ogre de Budapest, qui se gonfle des interventions (réelles? fictives?) d’Abélard ou d’Alphonse de Ligure, qui s’enrichit d’une exégèse abyssale de l’œuvre du Tintoret…  Roman, essai, autobiographie, exercice poétique, hagiographie, chaque tome du Bréviaire est une tentative radicale de dépassement des contraires.  Et réalise génialement, pan après pan, l’une des œuvres les plus indispensables de la littérature.

Place à celui que nombre de ses lecteurs (et non des moindres) considéraient à l’empan de Proust, Joyce ou Rabelais…

C’est toujours de [l’imagination] que la réalité dépend.

Transformer le passé en objet de culte tient de la pire barbarie!

écrire un livre intitulé Il y a – lequel ne serait que le catalogue « sec » de tous les objets, sentiments, phénomènes et fables logiques composant le monde.

mon texte – ou prétendu texte – se voulant ici semblable aux anciennes partitions, lesquelles n’indiquaient que l’essentiel, abandonnant aux interprètes la tâche de l’exécution.

la chose la plus excitante pour un cerveau est la rencontre instantanée d’éléments hétérogènes au sein d’une constellation fortuite.

est pensée tout ce qui provoque une excitation physiologique peu ou prou indépendante de la conservation de soi ou de l’espèce.

Puisque la pensée m’apparaît comme la galaxie éternelle et toujours neuve des myriades de nuances que présente le monde, et puisqu’en premier et dernier lieu, je suis un penseur (et non un être vivant), il me faut fixer tant bien que mal cet amas stellaire, en le déformant certes, et en assumant pleinement les paradoxes et les vides stylistiques inhérents à toute description. La vraie réponse intellectuelle au monde ne saurait être mythe ou philosophie, roman ou essai ; ce sont là fictions isolées, nar­cissismes irrationnels, jeux ou – dans le meilleur des cas  – ­“tendres langueurs” selon l’expression propre à l’un des fils du vieux Bach. Non, la seule réponse, c’est la restitution pleine et entière de la vie, avec tous ses phénomènes vibratiles, ses chaînes d’associations infinies et ses millions de variantes mentales ! Qu’une telle approche puisse être taxée de « rêve romantique de la totalité » en dit long sur le mépris de nos contemporains… 

Saisis d’une incroyable cuistrerie de rongeurs, nous avons découpé l’amour en tranches sensuelles, psychologiques et morales.  Aujourd’hui, nous passons cahin-caha de la morale au corps et du corps à l’âme, avec les secousses du tortillard cahotant sur des bouts de rail mal ajustés.

L’aspiration à la totalité sera-t-elle toujours burlesque?

Il y a du libéralisme à Byzance, du cosmos hellène dans le gothique français, du juif en Dieu, du classiscime chez Freud, du bouddhisme au Portugal, etc. – l’Histoire reste et demeure le marché aux puces de toutes les perspectives!

Devant le Tintoret, j’ai assumé et déclaré divine cette sensiblerie universelle – et me suis promis de l’élever au rang d’une sainte logique!

Nous ne vivons pas pour l’art – jamais de la vie! – mais pour quelques grains de poudre abandonnés sur nos cravates!

Oui, seul le désespoir est à même de répandre sur cette terre la beauté divine, seule la mort conjugue la polychromie, seul l’enfer apporte le salut, seule la folie accède à l’intelligence, seule la maladie brille de mille éléments, seul le non-sens est méritoire – seul, enfin, le Mal peut fournir les contours d’un sujet!

est-ce le détail qui contient la vérité – ou celle-ci réside-t-elle dans l’essence?

Si le prochain existe, c’est faute de mieux

Miklos Szentkuthy, En marge de Casanova, Bréviaire de Saint-Orphée 1, Vies Parallèles, 2015, trad. G.Kassaï & Z.Bianu.

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