« Les miracles dans la France du XVIème siècle » de Nicolas Balzamo.

Miracles dans la france du XVIAlors qu’on imagine l’imaginaire médiéval comme envahit par une suite presque ininterrompue de miracles baignant celui-ci dans un surnaturel qui en imprégnait les moindres rouages, la réalité est bien différente.  Fondant son enquête sur les livres de raison, ces textes écrits par des privés pour eux-mêmes, témoignages certes d’une « élite » de l’époque, mais témoignages précieux tout de même, Nicolas Balzano dresse un portrait tout en nuance du XVIème siècle.

Alors que nous avons tendance à extrapoler l’omniprésence du miracle dans l’imaginaire du siècle à l’ensemble de ses composantes, la rareté relative de son occurrence dans l’expérience individuelle dont témoignent ces livres de raison, démontre que si le miracle était un incontournable de l’imaginaire, il n’en avait pas lobotomisé les hommes du siècle.  Et puis aussi :

L’emphase du propos aboutit à sa propre négation : si tout était miracle, alors plus rien ne l’était.

Construisant en filigranes une définition du phénomène miraculeux d’une justesse et d’une précision édifiante, Nicolas Balzano nous en rappelle la structure forcément conservatrice : ordre/désordre/intervention d’un auxiliaire/rétablissement de la situation initiale.

Dieu rétablit ce qui doit être.

Au-delà de sa structure même, c’est la structure de son apparition dans l’imaginaire collectif qui est interrogée ici.  Car le miracle ne peut survenir de rien.  Il est fruit d’un mouvement qui le dépasse et qu’il continue et dont la croyance est à la fois sa cause et sa conséquence.

Croire au miracle, c’est créer un lien entre un évènement et un ensemble de croyances préexistantes.

Le miracle coexiste à sa croyance.  Et sa survenue dans le paysage imaginaire porte la marque d’un langage de la performativité.  Comme le Logos créateur dont il atteste la présence omnipotente, c’est bien le mot « miracle » qui crée le miracle en même temps qu’il le nomme.

[Le miracle] naît subjectivement de l’assimilation d’un évènement à une signification, elle-même portée par un archétype [...], et objectivement, lorsque cette signification est proclamée.

Certes se prenant parfois les pieds dans le tapis de la forme sous laquelle il a d’abord été pensé (une thèse ne fait pas un livre), Les miracles dans la France du XVIème siècle, se révèle un brillant démontage des clichés et des clivages qu’un temps peut construire sur le passé, du haut de ses certitudes faciles et « rassurantes ».  Et nous rappelle que c’est moins souvent le monde qui change que le regard que l’on porte sur lui.

Que le talent d’Erasme joint aux possibilités nouvelles offertes par l’imprimerie ait donné à sa voix une résonance inédite ne doit pas occulter l’essentiel : sa critique était aussi essentielle que le système de croyance qui en était l’objet.

Nicolas Balzano, Les miracles dans la France du XVIeme siècle, 2014, Les Belles Lettres.

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« Portraits » de Dezsö Kosztolänyi.

PortraitsIl n’y a que ça de sain.  Chaque métier est un moyen.  Mais il ne vaut quelque chose que lorsqu’il devient un but.  Comment vois-je le monde?  Dans des phrases.  Comment l’ingénieur le voit-il?  Dans des plans.  Et le champion de courses?  Dans des distances.

Que ce soient Les vies des hommes illustres de Plutarque, Les Caractères de La Bruyère ou les « archétypes » d’un Molière, la peinture des particularités d’un être humain a de tout temps tenté les plus grandes plumes.  Que la volonté sous-jacente soit politique, philosophique, religieuse, ou autre, « croquer » un être particulier peut être bien autre chose qu’un simple exercice narratif.  On peut peindre un corps en vue d’exercer son coup de pinceau, mais aussi y trouver une finalité.

Mon Dieu! Que pourrais-je raconter d’intéressant?  Que suis-je?

Organisé en courtes séquences de quatre ou cinq pages, chacune s’intéressant à un personnage de Budapest dont on ne sait au départ, en général, que le métier, Portraits est très loin du carnet de croquis, du recueil de rebuts.  Chaque portrait s’ouvre par une brève préface et se clôt par une postface pendant lesquelles l’auteur met en contexte le corps de chaque chapitre.  Celui-ci est réalisé sous forme d’un chassé-croisé de questions-réponses courtes parsemé ça et là de quelques rares didascalies.  On y croise un coiffeur, un député, une élégante, un fossoyeur, une domestique, un écrivain…  Et chaque fois, la magie opère.  Jamais poussif ni maïeutique, le catalogue presque banal de ses dialogues fait de Portraits, par ses touches pointillistes, un des tableaux les plus justes et touchants d’une humanité irréductible à chacune de ses individualités.

Le garçon de café, quoiqu’il fasse du surplace sa vie entière, n’use pas en vain ses jambes et ses chaussures, il va loin, vers des connaissances sans cesse nouvelles.

Avec cette simplicité typique des meilleurs plumes, Kosztolanyi parvient à faire sourdre de chaque individu qu’il croque une parcelle intacte d’humanité.  Sans non plus réduire chacun à sa valeur d’exemple, il parvient à se situer dans cet exact entre-deux de l’individu et du commun. On trouve une véritable étincelle dans si peu de livres, nous confie-t-il.  Chacun de ses portraits en est une.  Où se lit, avec humour et humilité, sans mièvrerie ni concession, une tendresse sereine pour une humanité dont on se demande, refermant le livre, si elle le vaut vraiment.

L’homme ne vaut rien en général.  Regardez : sa chair est immangeable ; sa peau n’est même pas bonne à relier des livres parce qu’elle se casse facilement ; on a tenté de préparer des macaronis à partir de ses os, mais les fines bouches ont protesté.  L’homme ne peut être apprécié que vivant, et même dans ce cas pas n’importe quand.

Deszö Kosztolanyi, Portraits, 2013, La Baconnière, trad. Iboyla Virag & Michel Orcel.

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« Indiens en bleu de travail » de Jaime de Angulo.

Indiens en bleu de travail.Doc, nom de Jaime de Angulo chez les indiens, revient chez ceux-ci dans le but d’apprendre leur langue, le Pit River.  Très vite (et cela se confirmera lors des trois autres étés qu’il les côtoiera), cet idiome lui paraît bien plus complexe que la société au sein de laquelle il est employé.  Ou que l’image qu’il s’en donne de prime abord.

J’errais parmi les armoises.  Je pensais à cette langue de Pit River.  Je voyais déjà que ce serait très difficile, que c’était une langue très complexe, d’une structure complexe.  Et pourtant les indiens de Pit River étaient dits l’une des tribus les plus primitives, culturellement au niveau de l’Age de Pierre.  J’en restais songeur… Pourrait-il n’y avoir aucun rapport entre langage et culture?

Le langage est la trace de la différence entre deux conceptions du monde.

Les deux mots se ressemblent, n’est-ce-pas, astsuy et astsuy.  L’un signifie <maison> et l’autre <hiver> mais les blancs ne voient jamais la différence.

L’évidence de l’un se heurte à celle de l’autre.  Sans comprendre où se loge cette différence (ici, dans le ton), elle paraît irréductible et consacrer, dans le langage même, un écart qui ne pourra être comblé entre les deux « civilisations ».

Je n’ai que des mots.

Loin d’acter ce constat en s’y arrêtant, ou, défait, de se recentrer sur la seule étude linguistique dépouillée de ces oripeaux sociétaux, Jaime d’Angulo s’y enfonce plus encore.  Et grâce à lui et sa narration faisant fi des clivages épistémologiques, on aborde une culture (ici celle de Pit River, comme il eût pu s’agir d’une autre) par le propre cheminement de qui la découvre.  Et ainsi, cet ailleurs qu’il nous fait découvrir, garde tout son goût d’ailleurs.  Sans revêtir celui d’une étude reposant sur un calque posé par la civilisation qui étudie sur celle qui est étudiée.

La saveur de l’autre, dans ce qu’il a de plus différent se révèle à nous dans toute la fraîcheur de son apparition.  Où la chance peut devenir critère moral ou la paresse une vertu.  Où, si l’on n’a pas un quelque part où aller, il est possible de ne pas aller du tout.

Et si nous n’allions pas quelque part, nous n’allions pas, et voilà tout.

Et dire que suffit juste, pour que le lecteur puisse recevoir cette sensation radicale et vivifiante d’un écart, que Jaime d’Angulo ne soit pas quelqu’un « comme il faut ».

Les anthropologues comme il faut ne côtoient pas les ivrognes qui roulent dans les fossés avec les shamanes.

Jaime de Angulo, Indiens en bleu de travail, 2014, éditions Héros-Limite, trad. Martin Richet.

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« Charles Peguy dans nos lignes » de Charles Pennequin.

Charles Peguy dans nos lignesOn en parlait déjà ici : Péguy, pour beaucoup qui ne l’ont pas lu, comme pour tant d’autres qui l’ont mal lu, se retrouve aujourd’hui bien souvent tiraillé entre modernes et post-modernes, entre catholiques et agnostiques, entre tenants du patriotisme et nationalistes.  Il y a ainsi peu à peu eu plus à dire de sa réception que de l’œuvre elle-même.  Au point qu’il ne semble plus même exister d’œuvre.

Il a épousé la forme de l’assise le parler.  Il s’est rassis sur son séant.  Il s’est rassis sur ses fesses le parler et il a laissé faire la modernité et la postmodernité.  Il les a laisser causer.

Ramener Péguy aujourd’hui, telle est la tentative de Pennequin.  D’abord justement, pour le confronter à cette réception clivée de son œuvre.  Et en démontrer l’inanité, et, à travers elle, celle de l’époque qui la produit.  Car ce qui parle le mieux de l’indigence de ces tentatives de réappropriation d’une œuvre, c’est l’œuvre de Péguy elle-même.  Elle parle si bien contre ces discours imbéciles qu’on tient sur elle pour l’utiliser.  Elle dit elle-même si parfaitement l’impossibilité de la réduire à de l’utile partisan.  Elle dit ou plutôt elle parle si bien.  Car Péguy, c’est cela. De la parlotte.  Une parlotte si étrangère aux causeries qui se déchaînent sur elle.

Il ne faut pas assécher notre art et notre poésie, mais aller de l’avant et croiser partout le fer avec l’indigence de notre époque et avec l’atonie qui nous traverse de partout.

Superbe introduction à un immense poète, Charles Péguy dans nos lignes, dans cette parole si caractéristique de Charles Pennequin, qui, comme une rive, s’enrichit à chaque flot nouveau des limons qu’il y dépose, dit parfaitement et conjointement l’intemporalité de toute poésie qui vaille et l’importance politique de la rappeler toujours et encore.

Car Péguy c’est de la pâte à penser générée d’un symphonie.  Une symphonie bonhomme pour penser aujourd’hui.

Charles Pennequin, Charles Péguy dans nos lignes, 2014, Atelier de l’agneau.

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« Album de famille avec portraits d’inconnus » de Vicomte de Lascano Tegui.

Album de famille avec portraits d'inconnusLe 8 juin 1900, un accident de chemins de fer tragique survient à Abbeville.  Michael Bingham, un agent d’assurance anglais, y survit miraculeusement.  L’entreprise d’assurance pour laquelle il travaille le charge alors de faire des investigations sur les morts qu’a occasionné cet accident.  En cherchant dans la généalogie des disparus ce qui pourrait justifier après-coup leur mort accidentelle, la compagnie espère trouver ainsi les mécanismes qui y président et donc, en évaluant mieux le risque, augmenter ses marges bénéficiaires.  Vingt ans d’un travail acharné plus tard, alors qu’il apporte son volumineux rapport au siège de l’entreprise qui l’emploie, Michael Bingham constate que celle-ci avait fait faillite vingt ans plus tôt, peu de temps après lui avoir confié sa mission.  Il devient fou et jette ses notes au vent.  Le narrateur, témoin de cette scène, réussit à sauver six de ces dossiers.  Et ce sont ceux-là qui nous sont ici donnés à lire.

Il lui vint une idée de génie, et il décida d’acheter la volonté populaire. [...]  Les veilles d’élection, il s’assurait son capital électoral en fournissant à chaque votant l’une des bottines – la droite ou la gauche -, avec la promesse de compléter la paire s’il était élu.

Peignant les généalogies de ces six disparus, c’est toute une humanité qui se découvre à nous.  Où l’on rencontre entre autres des députés, des banquiers, des vagabonds, des coiffeurs pour dame, des bandits de grands chemins, des graveurs atteints de strabisme ou des plieurs de serviette.  Et cette faune humaine, notre Vicomte la raconte telle qu’elle est, sans fards, délicieusement retorse, facétieusement cruelle, joyeusement lucide et perfidement juste.  Dans un éclat de rire permanent et irrésistible.

Où se trouvaient les érudits qui sauraient lire entre les lignes de son manuscrit, qui n’était ni limpide, ni destiné aux somnambules, ni susceptible d’intéresser les fossoyeurs?

Entre ses lignes se devine un projet qui, s’il est directement lié aux peintures enlevées de ses personnages, la déborde par les dispositifs d’écriture qu’il met en place.  Car, peu à peu, à sa lecture attentive, par delà les éclats de rire qu’il convoque, le texte du Vicomte célèbre une magnifique impossibilité.  Celle de détacher du magma commun de l’humanité une parcelle d’individualité qui puisse s’en détacher irréductiblement.  Et pour ce faire, une écriture devait être trouvée.

Une écriture incapable de mentir pour son propre compte, mais capable d’endosser tous les mensonges de l’humanité.

Vicomte de Lascano Tegui, Album de famille avec portraits d’inconnus, 2014, Circé, trad. Séverine Rosset.

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« L’économie morale des sciences modernes » de Lorraine Daston.

Economie morale des sciences modernesNous sommes les héritiers d’une tradition très ancienne qui oppose la vie de l’esprit à celle du cœur, et d’une plus récente encore qui oppose les faits aux valeurs.

Dire que les catégories ont une histoire est déjà en soi une révolution.  Dans cet article publié dans la revue Osiris en 1995, Lorraine Daston, par le prisme de ce qu’elle nomme économie morale, rappelle d’abord que les catégories fondamentales de la pensée scientifique (le probabilisme, l’objectivité, la causalité, l’expérience,…) ne sont pas issues d’un donné, d’un ailleurs surplombant les savants et les imbibant de tout temps.  Et l’épistémologie historique qui permet de retracer l’histoire des cadres scientifiques fondamentaux fait alors affleurer à la surface même de son analyse les raisons morales qui y président.  En analysant en quoi et comment l’économie morale a pu structurer les caractéristiques essentielles de la connaissance scientifique que sont la quantification, l’empirisme et l’objectivité, elle démontre avec brio, et sans recourir aux trop faciles filtres du psychologisme ou de la motivation, que la fabrique des sciences est liée à la fabrique des valeurs.

Ainsi Lorraine Daston, en analysant la quantification dans son rapport à l’histoire, montre comment a pu se développer l’importance accordée à la mesure de précision.  L’éthos de l’exactitude a une histoire qui modèle celle des sciences.  Quantifier, procédé paraissant gage de précision, de perfection, d’autodiscipline, de retrait complet du sujet, n’est pas neutre.

L’expérience, qui a remplacé les universaux aristotéliciens par des cas particuliers, a également remplacé les lieux communs aristotéliciens par des raretés et des singularités.

L’empirisme, en même temps qu’il marque un passage de la communauté à l’individu, dans le lien qu’il entretient avec la curiosité, marque celui d’un signe d’incontinence et de passivité à celui de vertu cardinale.

L’objectivité est une méthode de compréhension.

Au delà d’une historicité, des fondamentaux (paraissant établis de tout temps, fermes par nature) tels que la quantification, l’empirisme et l’objectivité ont une diversité.  Ils sont pluriels.  Et leur formation interroge nos propres cadres d’appréciation de la science que nous n’hésitons pourtant pas (souvent inconsciemment) à définir sous des plans moraux.

La science n’est pas simplement synonyme de vrai ; elle l’est aussi de « bien » et de « juste ».  Cette équation n’est pas nouvelle et a une longue histoire.

Lorraine Daston, L’économie morale des sciences modernes, 2014, La Découverte, trad. Samuel Lézé, présentation Stéphane Van Damme.  On s’en voudrait de ne pas vous inciter à prolonger cette découverte du travail de Lorraine Daston avec son Chef-d’œuvre (très bien habillé qui plus est) que constitue « Objectivité« , sorti aux Presses du Réel en 2012.

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« Nous deux encore 1948″ de Henri Michaux.

Nous deux encoreLou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus.

Il est parfois difficile de s’attaquer à certains textes.  Tant les lire semble entrouvrir un gouffre.

En 1948, Michaux connaissait un drame qui allait profondément marquer sa vie comme son écriture.  Sa femme, alors que lui était en voyage à Bruxelles, était victime d’un terrible accident.  Après avoir allumé un feu, sa robe de chambre en nylon s’enflamme.  D’un mauvais réflexe, elle ouvre précipitamment la fenêtre.  L’appel d’air fait s’embraser sa chevelure.  Malgré qu’elle parvienne à s’enrouler dans une couverture, les pompiers l’emmènent à l’hôpital brûlée au deuxième degré, partiellement au troisième.  Après un mois de souffrances atroces, elle s’éteint le 19 février.

« Nous deux encore 1948″ qui paraît en automne de la même année chez son ami et libraire Fourcade (sous un nom d’emprunt), s’adressant à Marie-Louise, l’épouse défunte, est en prise directe avec cet évènement.  Peu de temps après la parution, Henri Michaux se ravise et fait usage de son droit de retrait.  Il retire les exemplaires déjà mis en vente et en interdit la diffusion.  Jusqu’à sa mort, il en interdira toute publication.  De nos jours, il est seulement disponible dans l’édition « Pléiade » des Œuvres Complètes.

Qu’est ce que lire ce texte implique?  Peut on faire fi de la volonté de l’auteur de soustraire une partie de son œuvre?  Y a-t-il indécence à le lire?  Ne s’agit-il pas du viol d’une intimité?  Les questions que soulève l’accessibilité à ce texte ne sont pas directement en lien avec la littérature mais avec la morale.  Et comme l’on peut s’interdire de le lire par des paradigmes moraux, on peut aussi se justifier de le lire en ayant recours à la morale.  « Après tout, si Michaux l’a édité, c’est qu’il a jugé bon de le faire.  Son revirement n’exclut pas sa première intention.  Et celle-ci nous exonère donc de notre culpabilité ».  « L’auteur est mort.  Son intimité ne lui appartient plus ».  Etcetera…  Toutes questions relevant en fait de ce qu’est l’intimité et des raisons qui président ou non à sa préservation.

Or, s’arrêter sur ces questions, c’est s’arrêter au seuil de ce qui fonde l’importance de ce texte.  Faire abstraction du drame.  Faire abstraction du con-texte (à partir du moment ou celui-ci en vient occulter le texte, ce pourrait être une règle à suivre).  Car le texte, précisément, tout s’y trouve.  Rien n’y échappe ici.  Il n’y a pas de gras.  Il n’y a pas d’évènement en dehors des mots sur la page.  Nulle tentative de rendre compte d’un extérieur à la page qui la légitimerait, en serait la cause.  Juste la volonté (et le désarroi, et l’impossibilité) d’un poète de joindre par les mots ce que le feu a séparé.

me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens, mais nous deux encore, nous deux…

C’est d’un gouffre tissé de mots qu’est fait « Nous deux encore 1948″.  Certes issu du tragique, de la souffrance.  Mais s’y arrêter, s’arrêter à l’intime, c’est précisément s’arrêter à la tragédie, à la brutalité du fait.  Sans y déceler ce qui le fonde : la tentative du poète d’y échapper.

Sur l’exemplaire adressé à Adrienne Monnier, Michaux a écrit, en dédicace : « Quelque chose qu’on ne peut pas se pardonner de ne pas avoir mieux réalisé. » A quoi, Adrienne Monnier répondit : « J’ai lu et relu les pages que vous avez écrites pour votre femme.  Elles sont très belles.  Il me semble que vous avez dit tout ce qu’il fallait dire.  Vous ne pouviez faire mieux – mieux aurait peut-être été moins bien.  Je suis sûre que Marie-Louise en tire du bonheur.  Elle a gagné par sa mort un chant de vous à faire périr d’envie je ne sais combien de mortelles. »

Henri Michaux, Nous deux encore, 1948, Ed. J.Lambert & Cie.  On peut penser raisonnablement ici à cet autre sublime tentative, plus récente, de Hubert Lucot, dans Je vais, je vis.

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« En face » de Pierre Demarty.

En faceQu’on peut vivre ainsi très facilement, sans presque se soucier d’exister.

Jean Nochez, marié, père de deux enfants, philatéliste, parfait indice du moyen terme de l’humanité, incarnation de la normalité faite homme dans tout ce qu’elle représente de plus insipide banalité, Jean Nochez décide un jour (mais y a t’il seulement quelque chose chez lui qui ressorte de la décision?) de quitter domicile, femme et enfants, de traverser la rue et de louer l’appartement en face.

Jean Nochez, fantassin admirable de la division des nombres qui parmi nous se dirige à pas certains, incalculable et inhéroïque, vers le terme du combat sans songer un seul instant à en dévier l’issue, Jean Nochez, suprême et paradoxale incarnation de ce que l’humanité peut avoir de plus désincarné, Jean Nochez, huître, moule, mollusque, particule, en un mot très exactement individu, n’avait pas la moindre raison de se concevoir capable d’un geste si singulier.

Pas de côté, ou plutôt pas vers l’autre côté d’une vie faite de rien (C’est beaucoup déjà, ce trois fois rien.), tissée d’habitude, nourrie à grands coups de journaux télévisés, de gratins ou de quiches, le geste de Jean Nochez paraît LA transgression par excellence.

Par cet infinitésimal pas de côté, ce très léger glissement dans la marge [...] il s’apprête à accomplir le geste le plus scandaleux qui soit : tourner tranquillement le dos au monde, à sa vie, pauvre vie, vieille maîtresse acariâtre et possessive, bien fait pour elle.  Et ce sans motif, sans mobile, ni la moindre finalité.

Racontée par l’un de ses collègues du zinc des Indociles heureux qu’il apprendra à fréquenter assidument, l’aventure (car aventure il y a) de Jean Nochez a ceci d’extraordinaire qu’elle nous enseigne qu’un rien suffit à bouleverser l’édifice d’une vie.  Dans cet océan d’ennui qu’offre le spectacle de nos existences, le fantastique tient à un minuscule écart.

Car on peut aller très loin sans aller nulle part.

D’une drôlerie féroce parsemée de références (certes pas toujours utiles), brillamment rythmé, « En face » parvient à subtilement nous offrir en miroir l’image de ce néant quotidien, un peu pompeusement nommé vie, dans lequel nous sommes moins plongés qu’englués, et que ne semble parfois traverser, mais si scrupuleusement, que le temps.

C’est un récit plein de silence et de rumeur, et moi l’idiot qui le raconte, et vous qui en cherchez le sens.

Pierre Demarty, En face, 2014, Flammarion.

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« Et l’âme devint chair » de Carl Zimmer.

 

Zimmer_CoverNous sommes en 2004.  Joshua Greene est philosophe.  Dans le sous-sol d’un petit village dénommé Princeton, à l’aide de l’imagerie par résonances magnétiques, il ausculte les réactions d’un « patient » aux questions qu’il lui soumet.  Comme celle-ci : que choisir, et légitimer en morale, entre sauver la vie de cinq personnes en en tuant une de ses mains, ou en la tuant par l’entremise d’un bouton?  Les choix moraux que ces questions éveillent en lui sont captées par l’IRM qui en dresse la carte dans le cerveau.  Mais d’où vient cette conjonction de l’éthique et du cerveau?  Quelle est l’histoire de ce cerveau domicile de l’âme?

[Avec Descartes] le mécanisme de la vie était capable de produire des sensations, la mémoire et le mouvement.

Nous retournons au XVIIeme siècle.  Thomas Willis, en 1664, publie son Cerebri Anatome qui dresse un portrait du cerveau et du système nerveux.  Celui-ci restera la référence pendant plus de deux cents ans.

 Pour Willis, il n’existait rien de plus terrifiant que de perdre ses facultés mentales.

Et le siège de celles-ci était jusqu’alors le cœur.  Le cerveau, cette masse informe et molle, fort peu digne d’intérêt, n’étant (pour Aristote, par exemple) qu’un outil pour refroidir ce cœur.  Ce sont les travaux de Willis et du cercle formé autour de lui par des scientifiques de tous bords (chirurgiens, médecins, techniciens, alchimistes, dessinateurs, etc…), faisant fi des frontières entre les disciplines, qui vont détrôner ce cœur et fonder ce qu’on dénommera la neurologie.

Ainsi, réduit à un simple muscle, privé de l’âme vitale et de l’intelligence naturelle que lui avait attribué Galien, le cœur n’était plus le centre moral du christianisme ni le souverain du corps.  Willis décernait ce titre au cerveau.

Véritable portrait, étayé et vaste, d’une révolution scientifique, Et l’âme devint chair, s’il dévoile avec précision et rigueur les causes et mécanismes directs de cette révolution (et les gravures de Wren superbement reproduites sont parties intégrantes de cette révolution), ne se limite pas au simple exposé de son sujet central.  Ou plutôt, c’est parce qu’il ne se contente pas d’une approche strictement centrée qu’il parvient, justement, à en toucher la cible au plus juste.  Car, comme Willis n’a pu se passer du secours d’un panel étendu de savoirs pour accéder à celui des nerfs et du cerveau, on ne peut se passer du prisme de l’histoire globale pour atteindre à celui de la science.  Car les conditions de sa survenue en dépendent directement.

Il est impossible en effet de peindre un tableau crédible des débuts de la neurologie sans y inclure (non comme ornements mais bien dans le sein de son projet même) celui de l’époque.  Les luttes entre royalistes et Cromwell, les peurs liées aux épidémies, les troubles religieux qui enflamment l’Europe, l’incendie de Londres, constituent un contexte dont sourdent les possibilités intellectuelles et matérielles de l’advenue d’une nouvelle science.  Par la seule mention dans le texte de ces évènements, en touches impressionnistes et rigoureuses, Carl Zimmer démontre avec brio qu’on ne peut embrasser l’histoire des fièvres du corps humains indépendamment de celles du corps social.

Ce chaos politique transforma cependant la vie intellectuelle d’Oxford en un véritable bouillonnement d’idées : les alchimistes disputaient avec les aristotéliciens, tandis que les télescopes étaient braqués vers le ciel et les microscopes sur des pattes de puces.

Dans un récit haletant où est démontré (et besoin en est toujours!) que ce n’est pas nécessairement en dépit des croyances, d’une foi, du mysticisme, ni absolument contre eux, que l’on découvre de nouveaux chemins, mais bien souvent grâce à eux, Carl Zimmer nous convie au plus près des chairs disséquées, du sang versés, des nerfs découverts où désormais se logera cette chose qu’on nomme âme.

Carl Zimmer, Et l’âme devint chair, 2014, Zones Sensibles, trad. Sophie Renaut.

Les sons ci-dessus sont issus de l’excellente émission Temps de Pause sur Musique 3 en compagnie de la sérénissime Anne Mattheeus et du glorieux Fabrice Kada.

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« Palais de glace » de Tarjei Vessas.

Palais de glaceUn grand calme – qui n’en était pas un.

Dans une Norvège prise par les glaces, deux jeunes filles, Unn et Siss, scellent un soir, devant un miroir, un pacte aussi inexplicable qu’indéfectible.  Peu après, Unn disparaît.

La glace qui s’épaississait jouait à creuser des failles sur des distances infinies.

Détaillant les recherches qui s’organisent, les rapports qui changent entre les élèves de la classe de la disparue, sondant les questions qui submergent Siss, Vesaas construit un récit tout en retrait.  Certes projetant les fils de celui-ci dans les parages des grandes questions universelles, il le tisse comme avec notre propre désarroi devant celles-ci.  Que vaut une promesse à qui est mort?  Qu’opposer à ce qu’on ne peut changer?

Les hommes s’affairaient.  Ils avaient avec eux la vie et la lumière.  Et ils visitaient une forteresse inconnue qui avait tout de la forteresse de la mort.  Si on cognait le mur avec son bâton, la paroi se révélait dure comme la pierre.  Les coups rebondissaient et vibraient jusque dans les bras.  Rien ne s’ouvrait.  Les hommes frappaient quand même.

Quoi de plus douloureux, de plus torturant, que les doutes qu’éveille la disparition d’un enfant ?  L’émotion que ce seul fait contient se suffit à elle-même.  La mettre en scène, la nommer au plus près, y coller, n’y apporte rien de neuf qui ne la constituait déjà.  Le fait raconté met la larme à l’œil.  Point n’est besoin d’un écrivain pour l’en faire couler.  L’écriture de Vesaas introduit de la distance entre le fait et qui le lit.  Ni tout à fait fable, ni à vocation psychanalytique, ses récits, usant sans abuser d’une métaphore discrète, nous arrivent comme sans gras, émondés.  Seul lui suffit de rendre compte de l’action des hommes pour en faire saillir ce qui la fonde.  Ni témoignage, ni compte-rendu, son écriture ouvre grand, par la grâce de son étrange magie, des espaces où le lecteur peut trouver place.

Personne ne peut être témoin de ce moment : quand le palais de glace s’écroule.

Ce palais de glace, c’est le lecteur qui l’habite!

Tarjei Vessas, Palais de glace, 2014, trad. J.B. Coursaud.

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