« MP3. Economie politique de la compression » de Jonathan Sterne.

 

Le MP3 est généralement considéré comme un format de compression numérique, et uniquement cela. Autrement dit, ses caractéristiques techniques couplées à son omniprésence font du MP3 quelque chose qui ne ressortit plus que de l’évidence, que de ce qui est là, se contente d’être là pour tous et, plus fort encore que de ne pas la nécessiter, semble échapper par définition à la pensée. Comme si le format d’une chose résultait de mises en oeuvre irréductibles à toute autre cheminement que strictement pratique et que la pratique, vue sous ce prisme, était vierge de toute idéologie, politique ou mécanique de pouvoir.

Il n’est pas fortuit qu’un format comme le MP3 nous conduise à aborder l’histoire de la compression. Si le but d’une technologie est d’allier efficacité communicationnelle et expérience esthétique, alors la forme technique et sensorielle du contenu technologique est aussi importante que le média lui-même.

Partant de ce point très précis qu’est le format MP3, Jonathan Sterne interroge plus généralement l’histoire de la compression musicale. Comment l’audition des individus est-elle devenue un enjeu commercial? Pourquoi est-ce le MP3, format de bien piètre qualité, qui s’est imposé comme la référence absolue? Où décèle-t-on encore, dans les formats sonores, l’origine militaire de leur invention? Quel rôle important les chats ont-ils joué dans élaboration du MP3?

L’histoire de la compression numérique n’est pas que l’histoire d’une technique. A fortiori à une époque comme la notre, où les techniques perceptives façonnent plus encore que les sons et les images qu’elles ne seraient censées que « rendre », s’interroger sur les mécanismes qui ont fondé l’une de ses plus célèbres et hégémoniques manifestations, est primordial. S’y dévoilent alors les structures de pouvoir économique et politique qui les innervent, ainsi que les présupposés esthétiques ou philosophiques, sur lesquelles ses techniques ont pu prospérer. Et qu’elles engendrent à leur tour. Mais plus largement encore que proposer une lecture « politique » d’un format technique particulier*, Jonathan Sterne nous apprend… à chercher. Et nous rappelle que ce n’est qu’en croisant les approches et en s’interrogeant « à blanc » qu’on parvient à discerner ce qui se trouve sous les apparences. A défaut, on en fabrique d’autres.

Jonathan Sterne, MP3 Economie politique de la compression, 2018, La Rue Musicale, trad. Maxime Boidy & Alexis Zimmer.

*On peu regretter que le titre français réduise quelque peu le spectre sous lequel le livre pourra être perçu au premier abord. Le titre anglais, MP3 : the meaning of a format, affirmait mieux que son champ est bien plus large que  le seul domaine politique.

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« Américains d’Amérique » de Gertrude Stein.

 

Et ainsi jusqu’à son dernier jour l’existence lui serait vraiment présente, jusqu’à son dernier jour elle serait elle-même, sans que le passé, le présent, le futur eussent rien à faire avec elle, jusqu’à son dernier jour il y aurait la vie, les changements, mais jamais une histoire d’elle-même pour elle-même.

S’appuyant sur le mariage de Alfred Hersland et de Julia Dehning, Gertrude Stein se propose d’écrire une histoire croisée de deux familles américaines. Issues de l’immigration, devenues riches grâce aux risques encourus par un parent, empreintes de religiosité, ces deux familles sont l’occasion, pour l’auteure, de nous faire approcher ce qu’est l’Amérique. Saga moderniste où la succession des événements importe autant que la façon dont ils surviennent à l’esprit de l’auteure et dont cette dernière en rend compte, Américains d’Amérique revêt à la fois les oripeaux de la tradition et ceux de la rupture esthétique.

Lorsqu’on étudie les gens, dans leur vie quotidienne, on se sent persuadé que chez tout être vivant, se produit une répétition, qui se manifeste de plus en plus au cours de la vie, et on se sent aussi persuadé qu’un jour sera relatée l’histoire de tous les êtres, donnant ainsi à leur existence une finale consécration.

Si la répétition est bien le moule formateur de toute vie et que la vie même, comme processus, n’est que répétition, il se doit, pour qui veut l’exprimer, d’y recourir également. Le texte de Stein est donc repris et répété. Encore et encore. Mais ces répétitions sont aussi autant d’occasions de préciser mieux et le propos et ce qu’il soutient. Et d’atteindre alors toujours un peu mieux non seulement à ce qu’il y a de partagé dans toutes ces vies, mais aussi ce qui fonde la singularité de chacune. Car c’est cela aussi – et le paradoxe n’est ici qu’apparent – que permet la répétition, d’offrir un fond sur lequel la moindre différence a la possibilité de se détacher.

La réédition de ce chef-d’oeuvre des lettres américaines est l’occasion de redécouvrir encore une fois une parole qui reste, aux antipodes du modernisme auquel on aurait tendance à la confiner, d’une extraordinaire pertinence. Et d’une beauté rare.

Gertrude Stein, Américains d’Amérique, Bartillat, 2018, trad. J. Seillière & B. Faÿ.

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Traductions et expériences.

 

La traduction est-elle un simple mode opératoire appliqué sur un texte, une technique dont la raison d’être disparaîtrait une fois son service rendu? Ou déborde-t-elle de son simple cadre pratique – à la place d’un mot, je place un autre, d’une autre langue – pour épouser celui de la signification même? Est-elle assujettie à une origine dont elle devrait se borner à rendre compte ou la révèle-t-elle? Voire même, n’y ajoute-t-elle pas un « surplus » qui, seul, la légitimerait? Peut-elle être juste? N’est-elle que faillible? Ces dernières années ont vu émerger tout un champ de questions – et d’études – sur le phénomène de la traduction, qui l’ont fait sortir du simple acte technique auquel on aurait tendance à le laisser cantonné.

C’est dans ce cadre que les éditions Théâtre Typographique ont mis sur pied une série autour du thème de l’intraduction, dont trois courts titres ont parus à ce jour : The Climate suivi de First Warm Day de Edwin Denby, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux de Pascal Poyet et Un autostoppeur et son accident, poèmes, de Erik Lindner. Le premier reprend deux poèmes de Edwin Denby traduit en français par différents traducteurs, le deuxième est une variation – suivie d’une « réflexion » – sur la traduction en anglais et en français du premier énoncé du Tractatus Logico-philosphicus de Wittgenstein, le troisième est la traduction en français par Bénédicte Vigrain – qui ne connait pas le néerlandais – de poèmes du poète hollandais Erik Lindner à partir de versions anglaise, allemande ou italienne. Soit la possibilité de comparer un éventail de traductions d’un même poème, l’exploration – c’est ici un euphémisme – des affres de la traduction à partir d’un très court exemple aussi pratique que potache, et la « réponse » à la question : « est-il possible de traduire sans « connaitre » la langue d’origine? »

Avec ces trois courtes publications, plutôt que de se répandre en thèses doctes et en formules creuses pseudodeleuziennes, l’excellent Théâtre Typographiques préfère la mise en exergue des questions de fond de la question de la traduction par des illustrations de sa mise en pratique. Ainsi se décèlent bien mieux dans l’acte de traduire non seulement ce qu’il contient de jeu, mais aussi les abîmes que finalement, peut-être, seul le jeu peut révéler. S’y aperçoit alors le plus clairement cet espace, cet entre-deux que crée la traduction, qui n’appartient ni à une langue dite de départ ou dite d’arrivée, ni à un quelconque programme dont il s’agirait d’appliquer le processus pour accéder à un « vrai » ou à un « juste », et qui, sans doute, est et restera chose un peu mystérieuse. Traduire n’est pas chose simple. Traduire est chose ludique. Et donc très sérieuse. Mais aussi très drôle.

Edwin Denby, The Climate suivi de First Warm Days, 2018, Théâtre Thypographique, trad. Jack Cox, Ian Monk, Marie Borel, Jérémy Victor Robert, Barbara Beck, Dominique Quélen, Bernard Rival, Françoise de Laroque, Pascal Poyet, Matthie Brion, Gabriel Gauthier, Pierre Alferi.

Pascal Poyet, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux, 2018, Théâtre Typographique.

Erik Lindner, Un autostoppeur et son accident, poèmes, 2018, Théâtre Typographique, trad. Bénédicte Vilgrain. 

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J’aime bien Gaudé mais j’aime pas Gaudé.

 

On aime plutôt bien Laurent Gaudé. On est assez convaincu que Laurent Gaudé est un type bien. Il n’a pas l’air de se la péter. On le sait attaché à défendre des causes que nous trouvons nous-mêmes importantes. On sait qu’il a travaillé avec des gens dont on sait qu’ils sont des types biens aussi. Donc, oui, on aime bien Laurent Gaudé. Et d’ailleurs, chaque fois qu’on nous demande, d’un air abasourdi : « Vous n’aimez pas Laurent Gaudé? », on rappelle directement  que si, décidément, on aime bien Laurent Gaudé, et que le fait qu’on ait pas ses livres n’a rien à voir avec le fait qu’on n’aimerait pas Laurent Gaudé, mais qu’on n’aime pas les livres de Laurent Gaudé. En fait même, on aimerait bien aimer les livres de Laurent Gaudé. Oui, mais voilà, si on aime bien Laurent Gaudé, c’est parce qu’il est – apparemment du moins – un type bien. Ses livres, eux… Diantre, ses livres sont tout sauf biens. Et comme c’est le bon qui rend aimable…

Vraiment on aimerait beaucoup aimer les livres de Laurent Gaudé. Finalement on fait bien l’inverse. Ainsi, on n’aime pas trop Céline mais on aime vraiment ses livres. Pound idem. Ou Rebatet. Par exemple. Donc, comme on préfère vraiment aimer les livres écrits par des types biens – ou supposés tels – que ceux écrits par des types pas biens, hé bien, à chaque fois que parait un nouveau livre de Laurent Gaudé, on s’y plonge dans l’espoir d’y trouver de quoi bâtir ne fût-ce qu’un peu de respect pour la chose. Las, ça part systématiquement en sucette. Ainsi de son dernier, à paraître en octobre de cette année*, Salina.

Imaginez ainsi que vous désiriez indiquer à un lecteur la solennité d’une situation. Là où peut-être vous mettriez discrètement l’accent sur la longue durée pendant laquelle l’action censément solennelle se déroule – quoi de plus solennel qu’une lente procession -, Laurent Gaudé, lui, n’hésite pas à bâtir le solennel sur une surenchère de lenteur. Si c’est solennel, il faut que cela se sache. Et comme solennel = lent, donc très lent = très solennel. Donc il faut beaucoup de lenteur. Et si, distrait comme il est, le lecteur loupe une occasion de remarquer la lenteur à laquelle se déroule la scène, il lui en reste des autres. Pour être précis : 13 autres! Oui da, sur les deux  pages qui détaillent la scène inaugurale du pensum, l’auteur a réussi la gageure de larder la chose de 14 rappels de sa lenteur (dont trois fois l’adverbe « lentement », une fois « le silence dure », une fois « personne ne bouge », etc…)! Ce n’est plus du John Woo, c’est un documentaire entomologiste sur mode ralenti regardé sous doliprane. Et du coup, le solennel se mue en ridicule!

C’est cela le souci avec la littérature gaudienne : la plume (ou le clavier) de son auteur (contrairement à son personnage inaugural qui, lui, ne cesse de s’arrêter) ne s’arrête jamais assez tôt. La nuit n’est pas la nuit toute bête, elle est la nuit « inquiète ». L’aube, elle, est « hésitante » . La vie est « entière » (les instants, quant à eux, sont des « vies entières »).  Le ciel a des « intentions ». Le vent a des « colères ».  Le guerrier a les « muscles bandés » ou le « corps sanglé ». Un acte censé paraître fort ou marquant le sera rarement assez au goût de son auteur s’il n’est pas décliné en plusieurs variantes : « les bêtes vont planter leurs crocs dans sa chair, la fourrager, l’ouvrir avec appétit », « sa nudité le gêne : les seins flasques comme des poches vidées, les poils du pubis clairsemés, les chairs des cuisses un peu molles et les cheveux lâchés », « tout est lent, l’agrippe, le ralentit ». Et puisque mettre des adjectifs et des adverbes partout ne suffit pas, il convient, pour renforcer encore un peu plus la « poésie du texte » d’en appeler à cette bonne vieille métaphore – ou à des figures de style qu’on n’est pas certain de pouvoir nommer – : « le désert de poussière fait plier les oiseaux » ; « un rapace saluerait le monde comme un souverain son peuple »**… Bref, à l’image du pâtissier convaincu que c’est la quantité de sucre qui est gage de la qualité de son merveilleux, la plume (ou le clavier) gaudienne confond avec superbe et aplomb littérature et surenchère. Dans l’espoir de « faire littéraire », elle fait verser sa phrase dans le ridicule. Désirant à tout prix « être original », elle égrène les clichés. Non, décidément, les livres de Laurent Gaudé, on n’aime pas…

Mais Laurent Gaudé, on l’aime bien.

*Qu’on a déjà pu tester parce que les éditions Actes Sud, opiniâtres, continuent, malgré notre refus, à nous envoyer à peu près toute leur pléthorique production.

**Tous les exemples ci-dessus ont été tiré des 30 premières très courtes pages de la chose qu’on ne saurait trop vous conseiller d’éviter.

***L’image ci-dessus (non contractuelle) est bien celle de l’écrivain qui va un pas trop loin dans la recherche de ce que l’on peut nommer « l’effet ».

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islamophobicwashing

Ce lundi soir 03 juillet, à Anderlues, riante commune non loin de Charleroi en Belgique, une jeune femme voilée se faisait violemment agresser par deux hommes pour la seule et unique raison qu’elle portait un voile. L’acte est clairement islamophobe. Tout indique qu’il est dirigé contre ce que l’on nomme « l’allochtone », ce qu’il représente et la façon dont se le représente l’inconscient collectif. Tout cela, c’est du fait. De l’incontestable.

Hier, à la chambre des représentants, questionnée sur le sujet, Madame Zuhal Demir, secrétaire d’état à l’égalité des chances, « jeune femme issue de l’immigration étiquetée NVA »* a précisé qu’un plan allait « enfin » – sous-entendu « grâce à elle et son parti » – pouvoir voir le jour. Alors qu’elle s’est refusée en séance plénière à qualifier l’agression, elle a cependant tenu à préciser que :

Ce plan visera non seulement le racisme entendu dans sa forme classique mais également le racisme dont les «  autochtones  » peuvent être victimes de la part d’«  allochtones  », la trop faible participation au marché de l’emploi des femmes d’origine étrangère ou encore le harcèlement dont certaines sont les victimes en raison de leur habillement «  trop occidental  ».

Difficile de se montrer rétif à un tel programme. Protéger qui que ce soit contre ce que peut susciter l’expression de sa différence est plus que louable. Quant à profiter d’une énième agression qui touche une représentante d’une communauté déjà pas mal stipendiée pour déclarer envisager des mesures aptes à endiguer l’acte inverse… C’est, comment dire, un peu borderline, non? Du genre : « ouais bon, y en a une qui se fait lacérer au couteau parce qu’elle porte un voile et donc qu’elle est « arabe », c’est pas top top, mais bon, quand même hein, tout le monde sait bien que c’est les « arabes » qui sont coutumiers du fait », ou alors : « on sait tous combien il est difficile, voire dangereux, dans « certains quartiers »** de se promener en short ou en jupe, faut pas s’étonner que certains se rebellent », ou alors pourquoi pas : « si l’arabe voilée est voilée c’est parce que sa communauté l’oblige à porter un voile et aussi elle l’empêche de travailler et si elle travaillait elle se serait jamais retrouvée à se balader à Anderlues avec un voile à cette heure-là »…

Alors, oui, évidemment, tout ça c’est pas dit. Comme aussi, ne sont jamais nié les faits. On ne dit pas que cela n’a pas eu lieu. Comme on ne revient pas sur les circonstances. On se contente de n’en rien dire vraiment. On ne nomme pas. Plus fort encore : on ne nomme pas l’acte qui a eu lieu – l’acte islamophobe, l’acte de « l’autochtone » contre « l’allochtone » -, on en fait l’occasion de nommer ce qui, à ce moment-là, n’a pas eu lieu – l’acte « anti-blanc », l’acte de « l’allochtone » contre « l’autochtone ». Et ainsi, on fait mouche deux fois : on invisibilise l’acte réel, qui a bien eu lieu, et on actualise celui qui est fantasmé. L’arabe agressé devient l’occasion de renforcer la chimère de l’arabe agresseur. En toute décontraction, le voile déchiré devient ainsi l’occasion de défendre le port de la chemise brune. C’est dégueu. Mais c’est super efficace…

*l’islamophobicwashing n’est jamais aussi efficace que quand il est pratiqué par une « jeune femme issue de l’immigration étiquetée NVA ». La NVA, parti qui oeuvre activement au retour de la chemise brune, l’a très bien compris.

**le « certain quartier » est majoritairement « arabe », « turc », « maghrébin »…

***Oui oui, on sait. Ce blog est censé être en vacances. Mais bon…

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Cadeau.

Depuis 6 ans maintenant, nous vous tenons informés via ce blog des essais, des romans ou des recueils de poésie qui se dégagent naturellement de la production éditoriale actuelle. Sans consensualisme (on l’espère) ni élitisme (on l’espère aussi, même si on sait très bien que là, on ne fera pas l’unanimité…), notre objectif n’y est autre que de vous avertir de ce qui s’édite de mieux de nos jours. Parfois aussi, rarement, nous profitâmes de la notoriété inattendue de cet outil pour donner libre cours  à l’une ou l’autre de nos indignations. Ce qui ne fut pas sans résultat. Aujourd’hui, ce blog fut visité plus d’un million de fois. Ce qui fait un sacré paquet… On ne sait s’il faut nous en réjouir (ça veut peut-être dire qu’on est pas inutile) ou s’en inquiéter (si c’est utile de nous lire, ça veut aussi peut-être dire que c’est parce que ce qu’on écrit n’est plus lisible ailleurs). Le temps est venu de prendre un peu de repos (sur le blog hein, la librairie, elle, reste bien entendu ouverte comme d’habitude). Ce sera l’occasion pour nous de se concentrer sur d’autres tâches : conseiller des clients en restant attentif au tour de France et à la coupe du monde de Football, remplir des dossiers de demandes d’aides à l’édition et/ou à la traduction, traduire de la poésie néerlandaise, tenter de comprendre comment un gars qui dit qu’il est « de gauche » en arrive à commander ses livres sur Amazon et/ou à circuler en Uber, traduire de la prose américaine, replonger dans le mécanisme passionnant d’attribution des aides à l’édition de la Fédération Wallonie Bruxelles, lire des services de presse de la rentrée littéraire, ricaner en lisant des services de presse de la rentrée littéraire, s’extasier en lisant des services de presse de la rentrée littéraire, faire des livres, lire et relire tout Aristote, maintenir la forme pour le Tuscany Trail et la Frend Divide de l’année prochaine, contempler les engins de chantier qui vont bloquer la rue pendant six mois… Bref, le blog (et le blog seul hein, la librairie, on le répète, reste bien ouverte comme d’habitude) ferme pour un mois.

Mais comme on est gentil et qu’on désirait vraiment vous remercier d’une fidélité à laquelle on ne s’attendait pas (et qu’on n’est pas sûr de mériter), on vous donne à lire ici un inédit absolument splendide d’Adelheid Duvanel dont le prochain recueil, Anna & moi, sort ce 21 août 2018, chez Vies Parallèles bien sûr, traduit par Catherine Fagnot bien sûr! Qui, comme toute l’oeuvre de l’immense suissesse, est à lire un minimum de deux fois…

 

Sansmoi

            Le jeune homme essaie de prendre pied dans la nouvelle ville. Au café, il dit souvent : « Sans moi » quand ses collègues conviennent de quelque chose. On l’appelle bientôt Sansmoi ; on oublie son véritable nom. Après chaque phrase qu’il prononce, Sansmoi est pris de crainte et d’effroi : il est persuadé qu’il ne pourra plus dire une phrase de sa vie. Parler le fatigue : il doit reconstituer son âme image par image. Mais ses images sont vagues, confuses. L’arbre dénudé danse dans le vent froid. Sansmoi est debout devant la baie vitrée, le coude levé, le verre de bière à la main. Dans la rue, la lampe qui se balance à un fil soudain s’allume : il est cinq heures et quart. Une demi-heure plus tard, il fait nuit et le tramway fait entendre sa cloche. « C’est oppressant, tout ce que tout le monde attend de moi », dit Sonja au fond de la pièce en tirant violemment sur sa manche. Sansmoi veut qu’elle soit maternelle avec lui : par mère, il entend une femme aux pieds enflés qui porte de petites pantoufles. Il essaie de faire savoir à Sonja qu’il est presque aveugle et presque sourd, mais elle n’en croit rien. Bien qu’il ait loué un grand appartement, Sonja n’est pas autorisée à vivre chez lui. Elle s’occupe de son ménage et couche à l’occasion avec lui, mais il ne permet pas qu’elle passe la nuit là. Sonja demanda un jour dans quoi il travaillait : « Piscine », répondit-il. Elle s’imagina qu’il était maître-nageur, un de ces hommes qui font les cent pas le long du bassin en surveillant les nageurs, pour sauter illico dans l’eau et sauver quelqu’un qui serait en train de se noyer. Mais Sansmoi ne fait pas partie des sauveteurs : il construit des piscines. Quand elle s’aperçut de son erreur, Sonja fut déçue. On entend un craquement dans le mur. Sansmoi est toujours immobile à la fenêtre. Sonja, qui n’a pas le droit d’allumer la lumière, vacille soudain et heurte violemment du bras la porte de l’armoire, qui s’ouvre. En fait, Sonja voudrait dire : « Je suis enceinte », mais elle remet sans cesse cela à plus tard. Elle craint que son ami ne lui dise : « Sans moi. »

 

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« Gramophone, Film, Typewriter » de Friedrich Kittler.

 

Certains livres vous arrivent tout neuf entre les mains déjà nimbés d’une très longue et flatteuse histoire. Publié en Allemagne en 1986 (traduit en 1999 en anglais…), Gramophone, Film, Typewriter est tout de suite devenu un classique incontournable, non seulement de l’histoire et de la théorie des médias, mais aussi de la littérature.

Comme son nom l’indique bien, le livre de Friedrich Kittler s’intéresse à ces trois inventions techniques majeures que sont le gramophone, le film et la machine à écrire. Mais, au lieu d’en écrire l’histoire classique et linéaire (qui a inventé quoi à quel moment), l’auteur s’ingénie à mettre des bâtons dans les roues de l’ « histoire à papa » : le gramophone est d’abord un prolongement de l’organe oculaire qui, par après, permet à des « écritures sans sujet » d’émerger ; le film, s’enracinant d’abord dans les paradigmes de l’écrit, lui impose ensuite ses propres schèmes ; la machine à écrire dont on croit qu’elle modifia d’importance les rapports homme-femme, contribua à renforcer les fantasmes qu’on la voyait bien combattre. Chez Kittler, rien n’est simple…

La mécanisation prive les individus de mémoire et met en place une salade de mots qui n’aurait jamais pu être prononcée dans les conditions de monopole de l’écriture. […] avec l’invention d’Edison, l’époque de l’absurde, notre époque, pouvait commencer.

Dans Gramophone, Film, Typewriter, il ne s’agit pas de dresser l’histoire de média, de techniques et des interactions que ceux-ci ont pu avoir avec le réel, mais de faire émerger de celui-ci ce que la technique en a fait et, surtout, de ce qu’elle continue à y modifier.

Les chansons rock chantent directement le pouvoir des média qui les porte.

Alors que nous croyons, prétentieux que nous restons, façonner nos outils médiatiques et techniques, nous oublions combien ceux-ci nous fabriquent. L’oubli tranquille dans lequel nous paissons venant alors lui-même renforcer d’autant la main-mise du média. Et c’est alors jusqu’à l’amour ou le bonheur – et non plus seulement l’idée que l’on s’en fait – dont les modes opératoires viennent à dépendre des médias qui prétendaient juste l’exprimer.

Le bonheur des média est la négation de leurs dispositifs matériels.

Dans cette oeuvre capitale, dont le procédé formel est aussi original que ce dont il témoigne (raison pour laquelle le même livre est appelé « roman » dans sa version anglophone), c’est à un véritable travail de sape aussi subtil que radical auquel se livre l’auteur. Travail de sape dont l’image que renvoient de nous les objets que nous croyons ne faire que fabriquer ressort profondément bouleversée. Travail de sape qui bat en brèche le monde romantique de l’omnipotence de l’écrit dans lequel nous nous plaisons à croire reposer encore. Un travail de sape qui désenchante, donc. Qui nous extirpe de l’émerveillement dans lequel le média technique nous maintient.

Le concept nietzschéen d’inscription, tombé aujourd’hui au rang de métaphore fourre-tout dans la philosophie post-structuraliste […] désigne le tournant atteint lorsque les techniques de communication ne peuvent plus être rapportées aux êtres humains parce qu’elles ont elles-mêmes, tout à fait à l’inverse, façonné les êtres humains.

Friedrich Kittler, Gramophone, Film, Typewriter, 2018, Presses du Réel, trad. Frédérique Vargoz.

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« Rapport sur les inégalités mondiales », Collectif.

L’objectif du Rapport sur les inégalités mondiales 2018 est de contribuer à un débat mondial mieux informé sur les inégalités économiques en apportant à la discussion publique les données les plus récentes et les plus complètes.

Introduisez maintenant l’économie lors d’une discussion, arrosée ou non, et vous vous retrouverez sans doute en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire irrémédiablement coincé entre l’étau de positions aussi clivées que fermement défendues. Ce qui nous étonne (depuis longtemps, certes, mais plus encore de nos jours, la masse concrète d’informations disponibles n’ayant eu de cesse d’augmenter) c’est non seulement l’absence totale de données étayées sur lesquelles les contradicteurs basent leurs hurlements (car oui, souvent, ça hurle), mais aussi, et surtout, la tranquillité qu’ils affichent quand on leur fait constater leur incurie. Comme si une position était d’autant mieux défendable qu’elle s’enracinait plus profondément dans l’éther. A l’heure de l’information partout et tout le temps disponible, il semblerait parfois que l’information vérifiée soit devenue l’ennemi de la conviction plutôt que ce qui la forge…

Le caractère indispensable de ce livre est bien là. Il permet à tout le monde* de disposer, sur un sujet à la fois précis et transversal, des informations vérifiées et vérifiables, ainsi que leur mise en perspective. « Tout le monde », car il n’est nul besoin de posséder à fond le jargon et les diplômes d’un économiste chevronné pour saisir la teneur de ce qui y est décodé. Pour qui en douterait, la synthèse est placée au début! « Vérifiées et vérifiables » car tout ce qui y est précisé et résumé, avec clarté et rigueur, est tiré de données qu’il est possible de consulter librement via le net. « Mise en perspective » car les données brutes ne sont que peu de chose sans le savoir qui les articulent.

Ce rapport est bien ce qu’il prétend être : un « rapport ». Il n’est ni un « constat », qui se contenterait d’emmagasiner dans l’espace d’un livre des données sans mettre en évidence ce qui les relie, ni un « programme », qui picorerait dans une immense masse d’informations de quoi faire plier le réel selon ses a priori. Il n’est bien qu’un « rapport ». C’est-à-dire quelque chose de concret, de réel, de palpable, de partagé. Un point de départ commun. Et, contrairement à ce qu’on entend souvent ici ou là, il nous parait être, précisément parce qu’il n’est QUE cela, ce dont nous avons le plus urgemment besoin.

Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thoams Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman (coordinateurs), Rapport sur les inégalités mondiales, 2018, Le Seuil & World Inequality Lab.

*  « tout le monde » inclut l’islamo-gauchiste, le bobo, le fascîîîîîîîste, le néo-libéral, etc. bref tous ceux que nous nommons parfois moins selon ce qu’ils sont que nous ne contribuons, ce faisant, à les faire correspondre toujours un peu plus au vocable dont on les affuble… Ah le langage! Ce truc propitiatoire!

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« Que ferai-je quand tout brûle? » de Antonio Lobo Antunes.

 

Maintenant que mon père est mort j’aimerais savoir ce qu’il était, mais je ne sais pas. Je ne sais pas. J’ai beau tourner et retourner le problème, la réponse est je ne sais pas. Tout me paraît si compliqué, si bizarre : un clown qui était en même temps un homme et une femme ou tantôt un homme tantôt une femme ou parfois une sorte d’homme parfois une sorte de femme

Le père, Carlos, clown de cabaret, travesti à la poitrine gonflée qui ne sait comment être père ou époux et qui collectionne les amants. Judite, la mère, obsédée par les mimosas, alcoolique qui noie sa peine et ses désillusions dans les bras de qui lui paie à boire. Rui, le jeune amant. Helena, la tante naïve et aimante. Couceiro, l’oncle érudit et tendre. Et Paulo, le fils, drogué, qui tente de reconstruire, au travers d’une conscience chahutée, les souvenirs et les sentiments de sa vie de tragédie.

ce que je veux vous dire madame Aurorinha c’est que même si vous êtes vieille, même si vous êtes malade, même si vous ne pouvez plus bouger laissez-moi m’asseoir un moment contre ce mur éboulé, m’asseoir un moment par terre, allumer le briquet, trouver l’aiguille, aidez-moi à serrer le garrot autour de mon bras, à presser le piston et ensuite, si ça ne vous ennuie pas, restez un moment près de moi jusqu’à ce que je

pardon

m’endorme

Le fragment de Lobo Antunes n’est jamais un pis-aller. Il n’est jamais la réponse ou l’excuse prétendument romantique à la faillite d’un système. Le roman d’Antunes est fragmenté comme le sont nos consciences, nos vies. Il ne fragmente rien. Il n’éclate rien qui ne soit déjà éclaté. L’éclat n’y est ni une sophistication esthétique, ni une défaite transformée en concept. Il est, au sens plein du terme, réaliste. Et c’est quand il conte, comme ici, une identité écartelée jusqu’au dans son genre qu’il se révèle avec le plus de force et de justesse.

Antonio Lobo Antunes, Que ferai-je quand tout brûle?, 2003, Christian Bourgois, trad. Carlos Batista.

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Indice 1 : L’atelier d’écriture

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Dans le monde du livre, c’est pas vraiment folichon pour le moment. Pour faire court et simple : « le secteur économique « livre » est en contraction et les divers indicateurs synthétiques démontrent que le proche avenir ne devrait pas présenter un climat favorable à une reprise de vigueur, ce qui nous donne à penser que le marché est donc clairement récessif. » Alors, certes, on pourrait s’ingénier à en déceler les causes. Ou à, très sérieusement, en détailler les conséquences. On causerait alors à l’envi des responsabilités du smartphone, du grand méchant loup Amazon, des séries-à-la-con-que-tout-le-monde-trouve-super-parce-qu’elles-dénoncent-graves-et-que-dire-qu’après-The-Wire-les-séries-c’est-nul-c’est-cracher-dans-la-soupe-du-populaire-et-que-ça-quand-on-se-prétend-intellectuel-on-peut-pas-surtout-pas, du détricotage du tissu socio-culturel, de la paupérisation des professions artistiques…  Toutes choses fort instructives et ô combien réjouissantes. A cet exercice sérieux, nous avons préféré nous intéresser, plutôt donc qu’à leur tenants et aboutissants, aux indices* de la déliquescence.

Qui dit vendre moins de livres, dit moins d’argent qui vient des livres. Qui dit moins d’argent qui vient des livres, dit chercher de l’argent autre part. Diversifier, quoi. Car, diantre, il faut bien remplir le frigo! L’écrivain-à-succès, le « EAS » (au contraire de l’auteur-d’avant-garde, le « AARG ») peut heureusement compter sur le succès accumulé précédemment. Fort de celui-ci, il pourra, à défaut de vendre du livre, capitaliser sur le désir de ses lecteurs d’en vendre à leur tour. Il ne vend plus assez – bon, ça, ok, il ne le dit pas – mais il a vendu « a lot » et comme il a vendu à donf, il possède l’art et la manière de vous rendre capable de vendre aussi « a lot ». C’est imparable. Et comme il sait – et avec lui, toute une équipe le sait très bien aussi – que c’est pas parce les gens lisent moins des livres qu’il y en a moins qui veulent, non pas en écrire, mais qu’on dise d’eux qu’il en écrivent, hé ben, comme il sait tout cela et qu’il faut bien payer le crédit hypothécaire, il se dit qu’il y a un paquet de gens qui sont certainement prêt à débourser des pépètes pour qu’on dise d’eux qu’ils sont écrivains. Et donc, hé ben, il crée des « ateliers d’écritures ». Entre 120 € (formule « interactive ») et 500 € (formule « expérience ultime ») les 5 heures de cours, le EAS vous distillera des conseils essentiels, dont le teasing seul nous laisse déjà transi :

Je veux faire le cours d’écriture de l’écrivain que vous êtes.

Une vie réussie, que ce soit une vie d’artiste ou une vie d’homme, c’est une dialectique entre le désir et le soupçon.

Le titre c’est le visage de votre livre.

En respectant à la lettre ce programme, il y a très peu de chance que vous ne deveniez pas, en deux temps trois mouvements – voire moins – un popphilosophe d’envergure internationale.

Que les cours soient prodigués par un Zèbre (200 €) une prestigieuse maison d’édition (mais c’est beaucoup plus cher**), l’objectif, décliné sous toutes ses teintes, ne prétend in fine à satisfaire qu’à un et un seul impératif, celui de la fin de mois douloureuse (le « IDLFDMD »).

Ça va pas trop bien, donc. C’est même, apparemment, un peu désespéré. Mais vous constaterez, comme nous, que c’est quand le désespoir revêt, comme ici, ses habits de lumière, qu’il est le plus jouissif de s’y laisser aller.

*il en existe suffisamment que pour nous avoir donné l’idée saugrenue de créer une série…

**ce qui est normal. Comme certains cours sont donnés par des anciens élèves qui ont été primés, il est tout à fait logique que, si vous suivez ces cours, vous serez vous aussi primés un jour. Ce qui légitime tout à fait que vous raquiez maintenant. Vu qu’après, quand vous aurez été primés, vous pourrez donner cours à votre tour. Et donc faire raquer les prochains. C’est logique. Ça s’appelle un investissement.

 

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