« Adam, la nature humaine, avant et après » sous la direction de Gianluca Briguglia & Irène Rosier-Catach.

Chute d'AdamLa question de l’homme prélapsaire comporte en fait deux interrogations de fond, l’une de caractère historique et l’autre philosophique, conceptuellement distinctes, même si elles sont souvent mêlées. La première se demande comment étaient et comment vécurent Adam et Ève avant le péché originel, en présupposant qu’il y ait eu un certain laps de temps entre la création et la chute de l’homme. La seconde, en voulant esquisser une histoire contrefactuelle ou une expérience de pensée, se demande comment auraient été les descendants des premiers parents « si ceux-ci n’avaient pas péché ». Les deux interrogations sous-tendent cependant une question plus générale : comment se représenter l’homme dans une condition naturelle et idéale, habitant un monde physique primitif et pur?

La chute de l’homme de l’Eden est, essentiellement, un fait théologique. Contée dans l’Ancien Testament comme l’une des vérités révélées, cet épisode est bien entendu, et à part entière, un fait religieux. Il parait supposer ainsi, avant que d’être analysé et pensé dans toutes ses possibilités, une adhésion à la vérité dont il se présente comme l’une des émanations. Penser la Chute, dans une civilisation ayant appris à se méfier du religieux, revient presque à concéder y croire. C’est oublier, d’une part, que ce cantonnement du théologique à une sphère réduite et bien délimitée des savoirs est très récent, et que, d’autre part, comprendre les conséquences d’une foi, et y accorder une importance autre que liée au fait religieux, n’est pas y adhérer.

Qu’est ce que la nature humaine avant la chute? Le rapport entre le nom et la chose était-il direct avant qu’Adam ne faute? Qu’en serait-il si les premiers parents n’avaient pas pêché? La faute n’est-elle pas plus d’orgueil que de chair? Le protoplaste était-il le protopriétaire? Quel est le régime politique originel? Toutes questions qui ont animé, des centaines d’années durant, des débats d’une richesse et d’une complexité rares. Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Pierre Lombard, Grégoire de Tours, Jean de Olivi… tous, et tant d’autres, se sont penchés sur cette question du moment de cette première faute, y percevant non seulement le germe de celles qui suivirent et de l’enracinement de l’être humain dans le péché, mais aussi – et surtout – la possibilité de s’en libérer. Revenir aujourd’hui aux textes qui se sont saisis de cette question de l’écart entre pré- et post- lapsaire permet, bien au-delà de l’aspect simplement documentaire ou historique, de réinvestir nos propres fondements d’humain. Si l’on se défait de ce présupposé qu’est forcément mortifiante pour l’humanité toute doctrine du péché, ce moment précis où le premier homme chute redevient fondateur de notre propre condition, et permet de l’éclairer d’une clarté toujours riche.

La finalité de ces débats n’est donc pas celle de penser le retour à un impossible état d’innocence, mais celle d’analyser les écarts entre cette nature-là et l’état actuel, pour rendre possible – à travers cette mise entre parenthèses contrefactuelle de la réalité – l’étude des relations de pouvoir, de manière plus pleine et authentique. C’est en dépassant les limitations de notre nature actuelle et effective que nous pourrons mieux la comprendre.

Comme il était illusoire pour les chercheurs médiévaux de penser à la Chute en terme de retour à l’état prélapsaire, mais utile à construire un rapport au réel enrichi de ce recours à l’imaginaire, re-penser aujourd’hui la Chute, à la lumière d’une relecture apaisée, par exemple, des scolastiques, nous aide à mieux comprendre notre propre nature. La Chute nous a façonné. Et, qu’on y croie ou non, cette césure, déjà de par l’abondante discussion qu’elle a suscitée, a produit des effets durables et sensibles sur notre façon de nous percevoir humain. Issue, sans doute pour beaucoup d’entre nous, d’une fiction, la Chute se dessine comme l’un des moments clés de notre anthropologie.

Sous la direction de Gianluca Briguglia & Irène Rosier-Catach, Adam, La nature humaine, avant et après. Épistémologie de la chute, 2016, Publications de la Sorbonne.

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« Le vent dans l’oliveraie » de Fortunato Seminara.

Vent dans l'oliveraie

Après avoir réfléchi sur ce que j’ai écrit, il m’est venu un doute. Ai-je bien regardé au fond des choses?

Le vent dans l’oliveraie se présente comme le journal d’un propriétaire terrien de Calabre. On y suit, conté par lui-même, les événements qui émaille son quotidien, ses rapports avec les ouvriers et journaliers qu’il emploie, ses considérations quant aux revendications sociales et politiques du temps, et peu à peu, au fil des pages, l’ébranlement que causera en lui la relation déstabilisante qu’il aura avec un certain Michele Campisi et sa fille. Loin d’être une simple évocation d’un jour-le-jour rural et agricole d’un homme du cru, ou de son intimité, son journal est l’occasion pour lui de s’interroger en pratique sur ce qu’est la propriété et sur les rapports qu’elle institue. Qui possède la terre ne possède t-il pas les corps? La possession est-elle en soi et inaliénablement un mal, ou la responsabilité qu’elle incombe chez le possédant peut-elle, intelligemment pensée et vécue, en pallier les effets délétères? Sans s’embarrasser des poncifs d’un camp ou de l’autre, le narrateur cherche ici, en toute simplicité et en toute honnêteté, à interroger sa propre nature de possédant plutôt que se contenter d’en profiter benoîtement.

Mes paroles c’est le vent qui les disperse, dit-il. Dormez tranquilles. Vous serez réveillés par le bruit de la maison qui s’écroule.

Il sera dit d’un livre, d’un regard posé sur les choses, d’une parole, qu’il ou elle est ambigu(e) si l’on ne parvient pas y déceler de choix entre deux camps ou positions posées comme radicalement antinomiques. C’est parce qu’on suppose qu’entre deux possibilités, il n’y peut y avoir qu’adhésion à l’une ou l’autre – et que cette adhésion à l’une suppose de facto le rejet radical de l’autre -, que l’absence d’une lecture claire d’adhésion ou de rejet suppose donc un « louvoiement », une « anguille sous roche », une « ambiguïté », dans le chef de celui qui « n’ose trancher » ou « dissimule son parti ». L’ambiguïté repose donc, dans certains cas, sur un « ou » exclusif, dans le chef de celui-même qui prétend l’attester ou la dénoncer. C’est oublier qu’entre deux positions bien définies (ici, par exemple, « la propriété c’est mal » vs « la propriété c’est bien »), il existe une myriade de modalités, d’aménagements : il est possible pour un propriétaire de penser la propriété indépendamment – voire à la lumière! – de son seul rôle de possédant ; la communautarisation d’une terre n’est pas nécessairement souhaitable pour ceux qui n’en possédaient rien ; le pouvoir peut être aussi une astreinte ; un homme, enfin, ne se résume pas à sa « classe ». Là où l’on est tenté de lire de l’ambiguïté, sachons, parfois, déceler la nuance…

Fortunato Seminara, Le vent dans l’oliveraie, 2016, Les Belles Lettres, trad. Erik Pesenti Rossi.

 

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Vieux brol 21 : « Phèdre et Hyppolyte » de Racine.

1639-1699 französischer Schriftsteller,Tragödienautor. CDV-Foto 6,0 x 8,5 cm, Woodburytype, nach einem Gemälde von E. Hader, herausgegeben von Sophus Williams Verlag Leipziger Str. 29 Berlin 1890.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Phèdre atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire

Lasse enfin d’elle-même, et du jour qui l’éclaire,

Peut-elle contre vous former quelques desseins? (Théramène)

 

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas. (Hyppolyte)

 

De l’amour, j’ai toutes les fureurs. (Phèdre)

 

Et ne devrait-on pas à des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains? (Thésée)

 

Ainsi que la Vertu, le Crime a ses degrés. (Hyppolyte)

 

J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense. (Hyppolyte)

 

Tu te feins criminel pour te justifier. (Thésée)

 

Hyppolyte est sensible et ne sens rien pour moi. (Phèdre)

Je respire à la fois l’inceste et l’imposture.

Mes homicides mains promptes à me venger

Dans le sang innocent brûlent de se venger

Misérable! Et je vis? Et je soutiens la vue

 

De ce sacré Soleil, dont je suis descendue? (Phèdre)

Détestables Flatteurs, Présent le plus funeste

 

Que puisse faire aux Rois la colère céleste. (Phèdre)

 

L’Hymen n’est point toujours entouré de Flambeaux. (Hyppolyte)

 

Et la mort à mes yeux dérobant la clarté

Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté. (Phèdre)

 

Jean Racine, Phèdre & Hyppolyte, 1678, La Pléiade.

 

 

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« Lexique du verbe quotidien » de Bernard Charbonneau.

 

 

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Ainsi [les enseignants] seront entièrement absorbés dans le seul travail sérieux : dans l’examen des fruits d’un enseignement inexistant.

Écrites entre 1954 et 1968 pour le journal protestant suisse Réforme, ces chroniques rassemblées ici s’intègrent remarquablement dans la préoccupation d’une époque. Difficile en effet de ne pas y lire les liens ténus qui les apparentent, tant par leurs sujets que par leurs angles d’approche, aux travaux, à la même période, de Roland Barthes ou Marshall McLuhan. Détricotage des mythes bourgeois, intérêt pour le langage, nécessité de penser une technique sous peine de se laisser déborder par elle,… toutes préoccupations qui hantent l’entrée dans l’ère nucléaire de la possibilité de l’annihilation de l’homme par l’homme.

L’actualité n’est rien d’autre qu’elle-même.

Lexique du verbe quotidien est d’abord un redoutable et subtil décodage du lexique totalitaire, dont la durable et profonde emprise sur tous réside moins dans le pouvoir de mots d’ordre directement identifiables comme tels que dans celui que font peser d’autres, banals, mais qui en viennent à désigner, l’air de rien, l’exact contraire de ce dont on continue à les investir. Ainsi du mot « vacance » qu’on associe très rapidement à un autre : « liberté ». Alors que, précisément, il (le mot « vacance ») marque la dépossession de l’humain, par le cloisonnement devenu presque automatique de son temps, de pouvoir goutter la liberté à plein temps. Et qu’est ce qu’une liberté sous contrainte, sinon son contraire…

Car, dans notre monde, le temps des vacances est avant tout le parc national où nous enfermons cet animal dangereux dont l’homme n’arrive pas à se débarrasser : la liberté.

Dans un monde sans Dieu, mais surtout sans rien pour le remplacer, Bernard Charbonneau nous rappelle, avec une ironie douce mais sacrilège, à nos devoirs de vigilance. En décodant ce langage bourgeois, tout de dissimulation, enjôlant, flattant nos désirs inavoués de vies quiètes en les ensevelissant sous la tautologie et le lieu commun, il fait encore oeuvre de clairvoyance.

Le vrai bourgeois n’est pas l’homme de la possession mais du trafic. Il n’aime pas les choses pour elles-mêmes, même pas l’argent ; il ne s’attache qu’à leur valeur.

Sa lecture aujourd’hui, 50 ans après, tient à la fois de celle d’un oracle passé dont on peut vérifier les effets, et de celle d’un monde toujours à venir. Les temps changent, certes, la faiblesse de l’homme demeure. C’est cette pérennité qui la rend urgente.

Bernard Charbonneau, Lexique du verbe quotidien, 2016, Héros-limite.

Les sons ci-dessus sont issus de l’émission matinale de Radio Campus, avec Alain Cabaux, où nous officierons dès la rentrée, un vendredi par mois, en son indispensable compagnie.

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« Spoon river » de Edgar Lee Masters.

Spoon river

Spoon River, publié aux Etats-Unis une première fois en 1915 sous pseudonyme avant une édition finale en 1924 sous son vrai nom d’auteur, est un long poem dans la grande tradition américaine. On y lit les prises de paroles des morts enterrés dans le cimetière du village imaginaire de Spoon River. Souvenirs d’enfance, rancœurs, récits du décès, aveux d’une faute, regrets, bilan d’une vie, de chaque tombe, Edgar Lee Masters fait s’élever brièvement, l’une après l’autre, une voix différente en en précédant les dires de la seule mention de son nom.

Conrad Siever.

Pas dans ce jardin désolé

où les chairs se transforment en herbe

qui ne nourrit aucun troupeau, et en arbustes

toujours verts

qui ne donnent aucun fruit –

le long des sentiers ombragés

on perçoit de vains soupirs,

et des rêves plus vains encore

de communion avec les morts –

mais là, sous le pommier

que j’ai aimé et soigné et taillé

de mes mains noueuses

pendant de longues, longues années;

là, sous les racine de ce pommier d’hiver,

prendre part au cycle de la vie,

dans la terre et dans la chair de l’arbre,

et dans les vivantes épitaphes 

de pommes plus rouges encore!

Parfois sans autre effet qu’éclairant un pan de la vie passée du mort qui la prononce, à d’autres moments comme répondant à celles émises par d’autres défunts – la numérotation des poèmes et les renvois de l’un à l’autre sont bien utiles -, les précisant ou les dénonçant, les confirmant ou les démentant, ces épitaphes dessinent peu à peu un impitoyable et touchant tableau des passions humaines. Nos rancunes, nos vanités, nos errements, nos beautés, nos désirs, nos contradictions… Illuminé par le trépas, ce catalogue social nous renvoie, d’un outre-tombe parfois encore enserré dans le linceul de ses illusions pré mortem, une image en miroir saisissante de notre condition de mortel. La rumeur de ces morts, persistante, envoûtante, transcrite par le poète dans toute son émouvante diversité, teintera longtemps vos jours. Superbe et déchirant, Spoon River est un chef d’oeuvre indispensable!

Et pourquoi mon âme répondait-elle au livre 

tandis que je le lisais et le relisais?

Edgar Lee Masters, Spoon River, 2016, Othello, trad. Général Instin.

Le livre s’ouvre sur une préface « expliquant » le contexte particulier de cette édition. Soi-disant retrouvée, via une vente aux enchères, via un libraire, dans sa malle, la traduction serait celle d’un soldat de la Grande Guerre. Traduction qu’il aurait agrémentée de ses propres poèmes ainsi que d’une « carte » du cimetière. Ce serait cette traduction qu’un certain Général Instin (collectif anonyme dont on prend bien soin de nommer les contributeurs…) nous propose de lire, ainsi que des poèmes du soldat et sa fameuse carte, glissés dans les rabats du livre… Tout cela n’étant qu’un artifice. Un artifice inutile et un peu grotesque.

L’éditeur ou le traducteur est normalement au service d’un texte. Qu’il désire y laisser sa marque est humain. Que cela s’avère utile ou légitime est plus rare, mais peut être l’occasion d’expérimenter ludiquement certaines formes. Que le procédé qu’il choisisse pour ce faire en vienne à dénaturer la lecture d’un texte et – surtout, comme c’est le cas en l’espèce – à en encombrer l’accès au risque de l’en empêcher au plus grand nombre est bien plus questionnant. D’une oeuvre qu’il est censé servir en l’apportant à tous, il se sert comme piédestal.

Comme l’écrit Edgar Lee Masters (via Pope via Madame George Reece)  : Remplis bien ton rôle, c’est là que réside l’honneur.

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« De la réception et détection du # baratin pseudo-profond »

BaratinAh comme les mots, parfois, permettent de vêtir l’ignorance! Ou du moins à hausser celui qui les articule plutôt qu’à exprimer quelque sens que ce soit. Sur le fumier des sémantiques kantienne, heideggeriennes, hermetico-trismégiste, plotinienne ou deleuzienne – la deleuzienne est actuellement très féconde -, que ne s’élèvent de coqs chantant faux mais fort leur seule gloire.

« Mon travail questionne les plis. »

« Le plan d’immanence subsume son propre dehors. »

« Le sens caché transfigure une beauté abstraite à nulle autre pareille. »

Trois phrases (les deux premières sont tirées de contextes réels – on dira pas d’où… -, la troisième du livre en question) qui ont comme point commun de pouvoir être regroupées sous le terme générique de baratin pseudo-profond. C’est-à-dire des phrases dont le producteur n’a pas pour volonté d’exprimer une vérité*, quelle qu’elle soit. Son intention – celle du locuteur -, si elle n’est nécessairement pas de perdre l’auditeur, est d’habiller son discours des oripeaux de la profondeur suffisamment pour induire chez lui une admiration pour qui l’a produite, mais sans s’inquiéter aucunement que ce discours soit producteur de sens.

La « profondeur » apparaît donc (en général) comme un élément constitutif du baratin : par son intermédiaire on cherche plus à impressionner qu’à informer, plus à courtiser qu’à instruire.

Le livre s’intéresse, comme son titre l’indique, à la réception et la détection de ce type de discours, indépendamment de ces conditions de production. Autrement dit, qui sera enclin à accorder de la profondeur à un énoncé qui n’en a aucune? Quelles sont les conditions psychologiques, sociologiques, contextuelles, qui prédisposent certaines personnes à se laisser berner par des phrases qui n’ont aucun sens et, même, à leur en concéder un qui soit essentiel? En proposant au lecteur de découvrir cinq études précises et rigoureuses sur le sujet, mises en perspective par un débat final, les auteurs apportent un éclairage utile sur ce qui, par définition, ne peut gagner qu’à condition de rester obscur. En analysant nos propres tendances à conférer du sens à ce qui n’en a aucun – et qui n’a pas pour fonction d’en avoir -, cette étude permet de nous garder de notre propre confiance en la parole de l’autre quand celle-ci se pare cuistrement des attributs du savoir. A l’ère de l’accélération du baratin pseudo-profond – que ne manque pas d’induire le galop technologique actuel -, cette analyse docte et drôle sur le fumeux s’avère d’utilité publique!

Le baratin, même considéré comme profond, reste du baratin.

Gordon Pennycook, James Allan Cheyne, Nathaniel Barr, Derek J. Koelher, Jonathan A. Fugelsang, Craig Dalton, De la réception et détection du # baratin pseudo-profond, 2016, Zones Sensibles, trad. Christophe Lucchese.

*l’excuse est toute trouvée : « Quelle prétention que de prétendre qu’il puisse y en avoir une, de vérité, et que j’en serais le messager! »

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« Le Convalescent » de Jessica Anthony.

Le convalescent« Il naît bien plus d’individus qu’il n’en peut survivre », dit Darwin, et quoique aucun de nous ne connaisse le terme « dispensable », nous avons une vague notion de ce que cela peut vouloir dire.

Rovar Akos Pfliegman est petit, chétif, infirme, hirsute, sale. Il est muet, glaireux et bigleux. Il vit dans un bus désaffecté. Il vend de la viande. Le seul être qui lui témoigne une affection suivie est une blatte. Il est la disgracieuse et parfaite incarnation du paria. Il est l’aboutissement inéluctable de l’évolution d’un des plus éclatant ratage de la création. Et il est pertinemment conscient de ce qu’il est, de ce qu’il représente, et de ce qu’il ne sera jamais.

Oui, je ferais tout cela, si l’occasion m’était donnée d’être autre chose que ce que je suis : cet avorton crétinique, cet homoncule, cette ébauche difforme. Ce golem. L’Homme-à-qui-personne-n’a-jamais-dit-You-hou.

Dans ce premier roman de l’auteure alternent, contées par Rovar lui-même, l’histoire mythique de ses origines et celle de sa misérable existence. D’un côté l’évolution et l’Histoire, implacables processus broyant le faible, de l’autre le compte-rendu de son pitoyable aboutissement.

je n’ai pas l’impression que les choses aient changé tant que ça depuis l’aube des temps médiévaux, depuis l’époque où la préoccupation principale des gens était de trouver de la viande bien fraîche à manger, des terres à conquérir et d’autres gens à trucider.

Faire rire aux éclats ne se fait pas nécessairement au détriment de la profondeur de traitement d’un sujet. Bien pensé, l’humour peut, au contraire, utilement l’appuyer. En faisant se tordre – littéralement – son lecteur de rire, Jessica Anthony parvient à l’amener sur les chemins de l’empathie pour son héros. Alors même que celui-ci semble avoir pour fonction d’incarner toutes nos répulsions. D’un éclat – tonitruant – de rire à l’autre, nous voyons le projet de l’auteur s’étoffer peu à peu et prendre des teintes surprenantes et éclairantes.

Et ce sont les faibles […] qui guident les destinées de l’univers.

Une civilisation se juge à l’aune du traitement qui est réservé à ses membres les plus faibles. Et ceux qu’elle en rejette, de par cette fonction même de rejet et ses raisons, en peuvent parfois dire bien plus de cette civilisation que les plus brillants analystes évoluant en son sein. De tous temps, l’homme en sacrifie d’autres en leur faisant endosser ce qu’il répugne à porter. A ceux-ci il confère alors, en les reléguant aux bords du « civilisé », une fonction qui en définit les termes. Mais avec laquelle, quoi qu’il s’en défendra sans doute toujours, il ne pourra vivre qu’en faisant tout pour l’occulter. En nous le rappelant avec brio, Jessica Anthony nous donne une extraordinaire raison de rire!

Si nous autres Pfliegman ne sommes plus là pour endurer les pires atrocités qu’a le monde à nous offrir, qui donc, si je puis me permettre, s’en chargera à notre place?

Jessica Anthony, Le convalescent, 2016, Cherche Midi, trad. Pierre Demarty.

 

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« L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine » de John Dewey.

John_Dewey_cph.3a51565De même qu’on identifie un objet, une préoccupation, ou un événement, il devrait être possible de distinguer et de décrire un acte de connaissance.

Écrits avant 1909, ces articles permettent d’aborder la pensée du célèbre pragmatiste par le versant de sa constitution. Avant les grandes œuvres qui feront sa postérité et dans lesquelles on pourra lire (comme dans La Quête de la certitude) un pragmatisme constitué – du moins autant que peut l’être une pensée instituant le fluctuant comme l’un de ses paradigmes -, ceux-ci sont autant d’occasion d’en comprendre les germes.

Mais ignorer à la fois l’aspect instrumental et l’aspect esthétique [des] vérités, et attribuer leurs valeurs, dues aux caractères instrumental et esthétique, à une quelconque constitution intérieure et « a priori », c’est en faire des fétiches.

Alors que la publication de L’Origine des espèces de Darwin a introduit dans nos critères d’évaluation du réel des nouveautés considérables, Dewey constate que les philosophes de son temps restent empêtrés dans leur modes ancestraux de pensée. Ainsi Darwin rompt-il radicalement d’avec un monde qui n’était pensable qu’en fonction d’une fin, d’une stabilité. Après lui, le flux, le changeant, le mouvant, n’en constituent plus les défauts, ni les manques, mais les principes. Malgré cela, et les preuves que Darwin et ses successeurs – tous domaines scientifiques confondus – y apportent, nombre de philosophes continuent à lui apposer les filtres anachroniques hérités de leurs pères. Dans un monde où le bigarré et le changeant sont devenus des normes, ils érigent toujours l’Un et le But en modes de pensée.

Qui s’accroche à une croyance particulière a peur de la connaissance. Qui croit en la croyance chérit et tient à la connaissance.

Transférer sur la philosophie l’opérabilité de la science. Offrir un choix médian entre un transcendantalisme castrateur et un scepticisme destructeur. Préférer la certitude à la vérité. Rétablir la croyance comme l’une des fonctions de la connaissance et non plus comme ce qui, par définition, l’empêcherait. Exposer méthodiquement les contradictions de l’idéalisme. En permettant de découvrir en germe les principes du pragmatisme, ce livre nous rappelle, avec une actualité qui reste saisissante (cet assemblage d’articles date de 1910!), ce dont nous nous privons quand nous plaquons sur le monde qui nous entoure des barrières, des frontières étanches, qui en délimitent des parties, les closent l’une à l’autre, et, in fine, en rendent toute saisie impossible.

Les processus par lesquels nous faisons passer La Réalité dans les termes de nos expériences fragmentaires, inabouties et peu concluantes, sont si extérieurs à la Réalité elle-même qu’ils ne peuvent rien révéler de celle-ci.

John Dewey, L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine, 2016, Gallimard, trad. Lucie Chataigné Pouteyo, Claude Gautier, Stéphane Madelrieux et Emmanuel Renault.

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Le moule à madeleines.

pufpufIl y a les fausses bonnes idées. Et les mauvaises mauvaises idées. Si les premières laissent du moins un court répit, le temps que soit déçu l’espoir entrevu, les secondes contiennent déjà en elles dès le départ tout du germe de leur échec. Si les fausses bonnes, du haut de leur soufflé non encore retombé, ont le mérite de décevoir, les mauvaises mauvaises ont le bon goût de ne pas même tromper le chaland et de leur faire donc gagner un temps précieux.

Nous avons tous, un jour ou l’autre, fureté dans une cave, un grenier, un débarras, un tiroir. Et, tous (l’unanimité est ici essentielle), nous en avons, un instant ou l’autre, exhumé des parcelles de vies inconnues. Un pendentif en toc rouillé. La photo passée d’un inconnu. Un objet dont la finalité restera à jamais mystérieuse. Sans doute avons-nous alors ressenti ce sentiment mêlé de respect, d’attirance et de gêne, à toucher d’aussi près des vies autres et éteintes. Peut-être alors en avons-nous parlé autour de nous, à table, à un parent, un ami. Ou avons nous désiré confier cet émerveillement teinté de désarroi sur un réseau dit social ou l’autre. Rien que d’humain en somme. Et de banal.

Ce que nous propose ici Clara Beaudoux, avec Madeleine Project, paru aux – paraît-il bien nommées – Editions du Sous-sol, n’est ni plus ni moins qu’une tentative de transformation du banal en art. Ayant découvert dans une cave des photos et objets appartenant à une certaine Madeleine, Clara Beaudoux, journaliste à France-Info, avait tweeté au jour le jour en deux phases (du 02 au 06 novembre 2015 et du 08 au 12 février 2016) des photos, des commentaires, sous le hashtag #Madeleineproject. Ce sont ceux-ci, bruts de décoffrage que l’on retrouve dans ces 268 pages… 268 pages qui éveillent en nous ces quelques considérations :

  • On peut effectivement écrire des choses passionnantes en 140 caractères. Voire moins. Prenez Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud ou Aram Saroyan. Mais n’est pas Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud ou Aram Saroyan qui veut.
  • Dumas écrivait vite. Et assez bien. Ecrire 282 pages de tweet en 10 jours, c’est vite. Très vite. Juste très vite…
  • Tweeter « Un peu comme la madeleine de Proust #Madeleineproject » ne fait pas du livre où l’on l’y inscrit une Recherche du temps perdu. Ni d’ailleurs une très jolie couverture figurant (sisi) un moule à madeleines…
  • Un bandeau « Aussi émouvant que captivant« , signé Patrick Cohen, te renseigne efficacement que le livre n’est ni émouvant, ni captivant.
  • Si on veut vraiment (mais vraiment hein!) faire éditer une suite de tweets ayant pour sujet ce qu’on exhume d’une cave, il est évident que ce sont les Editions du sous-sol qui sont les mieux placées. Parce ce que cave, sous-sol… Sous-sol, cave… Ben oui, hein. Dans le même registre, si vous cherchez à faire éditer le traité d’urologie de votre grand-père, voyez Zones Sensibles. Bien sûr.

Nous ne sommes par principe ni contre la technologie, ni contre l’idée de son intégration à l’art. Mais quand celle-ci devient le seul argument sous lequel – placez les guillemets où vous voulez – une auteure, fût-elle journaliste, et un éditeur, fût-il caviste, tentent balourdement de dissimuler l’indigence et la platitude d’un propos, nous avons du mal à ne pas la prendre pour ce qu’elle est : une bête imposture…

Clara Beaudoux, Madeleine Project, 2016, Editions du sous-sol.

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« L’anneau et le livre » de Robert Browning.

Robert Browning

Nous avions affaire à la vérité aux prises avec le mensonge.

En juin 1860, à Florence, où il réside depuis plus de dix ans avec sa femme, la célèbre poétesse Elizabeth Barrett Browning (qui décédera l’année suivante), Robert Browning achète à un bouquiniste de la place San Lorenzo un vieux livre jaune, petit in-quarto aux plats de vélin ridé. Ce vieux livre jaune, dénué de toute valeur littéraire, réunit les documents relatifs à l’affaire Franceschini, un procès pour meurtre qui se tint à Rome en 1698 : dépositions, témoignages, attestations, lettres, plaidoiries, jugement, etc. Vingt et une séries de documents rassemblés par un avocat florentin, Cencini, qui les fit relier en vélin et titrer de la sorte : « Exposé de tous les faits de la cause criminelle contre Guido Franschescini, noble homme d’Arezzo, et ses soudards, qui furent mis à mort à Rome le 22 février 1698, le premier par décollation, les quatre autres par la potence. Affaire criminelle à Rome. Où on dispute de savoir si et quand un mari peut tuer sa femme adultère sans encourir la peine habituelle. »  Robert Browning s’emparera de cet événement et construira sur ses fondements l’une des œuvres majeures de la littérature.

La fiction, qui éveille le fait à la vie, est-elle aussi du fait?

Que disent les faits? Noble d’illustre ascendance mais pauvre, la cinquantaine, Guido Franschescini, avec l’aide de quatre comparses, a assassiné sa jeune épouse, Pompilia, ainsi que les parents de cette dernière, Violante et Pietro Comparini. Cela alors que son épouse venait de lui donner une descendance et que, suite à des mesures légales destinées à résoudre un imbroglio sentimento-juridique, elle avait été préalablement condamnée à un repentir lointain.

Quel besoin d’aller fouiller minutieusement dans les ressorts qui déclenchent, qui mettent en mouvement les hommes?

L’anneau et le livre se présente comme la succession, en vers, des récits des témoins directs du fait judiciaire : le peuple acquis à la cause du mari vengeur, celui dévoué à l’épouse, le comte Guido Franceschini, Pompilia, Giuseppe Caponsacchi (le jeune et beau prêtre qui tenta de sauver l’épouse), les avocats des deux parties, le pape lui-même. Dix voix, dix monologues, précédés et clos par celui du poète.

Abondamment documenté et passant de la vision d’un sujet à celle d’un autre, le poète se fait ici, à première vue, le rapporteur des faits bruts passés au prisme des subjectivités. Voix médiane des autres voix (le peuple, l’épouse, l’époux, le pape, etc…), il est à la fois le réceptacle et la caisse de résonance du fait et des filtres qu’y apposent chacun de ses acteurs. En voyageant ainsi dans l’écheveau des causes et des conséquences d’un crime, il en illustrerait la vérité, la justesse des points de vue de chacun de ses acteurs. Aussi radicalement éloignés l’un de l’autre soient-ils, ils éclairent chacun des nuances dont l’absence de la moindre d’entre elles dénaturerait irrémédiablement la vérité globale du crime.

c’est à peine un malheur, et ce n’est la faute de personne.

Mais L’anneau et le livre n’est nullement une oeuvre sur l’objectivité ou le scepticisme. Le poète n’est pas le passe-plat d’un réel existant sans lui et qui pourrait faire l’économie de la fiction. En mélangeant au témoignage précis et légalement documenté des témoins de première ligne d’un fait ses propres créatures (ses vers, ses arrangements avec la « vérité historique », ses propres procédés de fabrication…), Robert Browning démontre qu’un réel sans imagination est bancal. Dégager un fait brut qui exprimerait le réel seul, en serait la photographie objective, en dirait sa vérité, n’est qu’illusoire espérance. Cette oeuvre essentielle écrite il y a 150 ans (que d’aucuns ont justement placée au rang des classiques dantesque ou shakespearien) mais très méconnue de nos jours réaffirme cette intemporelle nécessité de la littérature. Fait et fiction s’entremêlent et fabriquent, ensemble, la vérité. Le vrai, c’est la poésie.

Mais l’Art, par le truchement duquel l’homme ne parle à aucun homme en particulier, mais seulement à l’espèce humaine, l’Art est capable d’exposer une vérité par la méthode oblique, d’accomplir l’action capable de donner naissance à la pensée sans faire tort à celle-ci, puisqu’il se passe de l’intermédiaire de la parole.

Robert Browning, L’anneau et le livre, 2009, Le Bruit du temps, trad. Georges Connes.

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