« Qu’appelle-t-on panser? » de Bernard Stiegler ou L’aboutissement du capitalisme part III

 

Prenons deux maximes : « Le ridicule ne tue pas » et « Ce qui ne tue pas te rend plus fort ». Accolons-les, nous obtenons : « Bernard Stiegler est vivant et son dernier livre fait encore plus fort ».

L’un des propres du pensum, à quoi qu’il s’attache, est de décourager d’emblée. Celui-ci à peine entrouvert et déjà l’amas informe de calembours, d’italiques, de néologismes, de suintante prétention, décourage qui tente de s’y frayer un chemin. Entendons-nous bien cependant : nous ne sommes par essence nullement découragés par l’apparence ardue d’un texte. On a fréquenté (et on fréquente encore) d’assez près la philosophie et ses pontes réputés casse-pipe (qu’il s’agisse des sacro-saints français ou des honnis analytiques) que pour ne pas baisser les bras devant ce qui s’annonce difficile. On sait trop combien le nouveau requière un effort de lecture neuf que pour y renoncer par principe ou par paresse. On irait même jusqu’à dire que cela fait plutôt partie de notre plaisir. Non. Ce qui décourage ici n’est pas notre crainte de l’effort à fournir pour accéder à la compréhension du texte bébérien mais bien que son apparence de difficulté ne dissimule… rien. Les calembours, les citations à l’emporte-pièce, le name-dropping, les italiques, le recours aux mots rares, tout cela n’est que la mise en scène de sa vacuité. Mise en scène qui fonctionne d’autant mieux qu’est toujours profondément inscrite en nous l’idée que plus c’est dur autour, mieux c’est dedans. À l’image de l’œuf factice destiné à encourager la poule dans son entreprise pondeuse, l’oeuvre bébérienne aura beau être picorée encore et encore, elle ne donnera accès à rien. La difficulté bébérienne n’est pas la coquille qui dissimule le génie, elle forme la substance de l’œuf bébérien. Et plus encore, contrairement à l’œuf factice dont la contemplation provoque l’œuf vrai, l’œuf bébérien, lui, ne produit chez qui le contemple qu’un ennui mâtiné de pouffements.

Il est donc non seulement illusoire mais aussi inutile de se lancer dans une exégèse du texte bébérien pour en goûter la substance. Ce serait, en sus d’une perte de temps fort dommageable, se laisser prendre au piège sournois qu’il nous tend. Un simple examen attentif d’une page ouverte au hasard suffit à dégonfler la baudruche bébérienne :

Un telle règle est l’arègle an-archique de l’absence de règle : la règle du défaut comme défaut de règle qu’il faut. Cela signifie que le pharmakon est toujours ce par rapport à quoi une bifurcation peut et doit s’opérer, telle qu’elle est offerte par le pharmakon, contre la toxicité de ce pharmakon, et comme sa quasi-causalité – par-delà toute Aufhebung, toute synthèse dialectique, « idéaliste » ou « matérialiste » : la quasi-causalité pharmacologique finit toujours par engendrer elle-même de nouveaux pharmaka, qui réactivent la situation tragique en quoi consiste l’exosomatisation telle qu’elle ouvre des promesses qu’elle ne tient jamais autrement qu’en en différant toujours à nouveau l’horizon.

Oufti. Passons à côté des cornichoneries néologisantes, des contrepèteries involontaires (ou pas, avec Bèbère on s’y perd), de la pseudo-science, rappelons-nous que tout cela non seulement n’a pas pour objectif d’être compris mais n’a d’autre finalité que de ne pas l’être (l’incompréhension du lecteur servant ici de gage au génie de l’auteur) et appliquons-nous sur la dernière partie de la pirouette bébérienne : « l’exosomatisation telle qu’elle ouvre des promesses qu’elle ne tient jamais autrement qu’en en différant toujours à nouveau l’horizon. » Vous pouvez retourner et retourner encore l’expression bébérienne, consulter l’un après l’autre tous les dictionnaires et Bescherelle les plus rigoureux, l’expression bébérienne ne signifie rien d’autre que « l’exosomatisation* ment »**. Vous aurez donc ainsi compris qu’une des grandes qualités du pseudo-philosophe est d’allonger la bêtise dans l’espoir de lui faire endosser les oripeaux de la sagesse.

Le reste étant à l’avenant, il ne vous restera plus alors qu’à ranger l’oeuvre bébérienne là où est sa place : dans le poulailler des idées reçues, des clichés, des prétentions pseudo-profondes, où, à côté de ses collègues pop-philosophiques et pseudo-deleuziennes, elle pourra plastronner et cotcotter à l’envi sur sa propre importance. Car tel est son seul but. Sacré Bèbère!

Bébére, Qu’appelle-t-on panser?, 2018, Les Liens qui Libèrent.

* il n’est d’aucun intérêt de traduire ce que « exosomatisation » peut bien vouloir recouper dans l’esprit de Bèbère. Tout au plus et tout aussi bien pouvez-vous le remplacer par « truc » ou « brol ». Ça fait certes moins inspiré…

** ce qui ne veut strictement rien dire, bien entendu, on vous rassure***

*** car l’oeuvre bébérienne a ceci de curieux et de vicieux, comme ses condisciples pseudo-profondes, de toujours laisser quand même germer en vous la possibilité, même infime, que c’est vous qui seriez responsable de l’incompréhension de ce que vous lisez, que vous seriez défaillant, bref, que vous seriez un con. Quod non! D’où l’expression : « prendre les gens pour des cons »…

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« La Cartothèque » de Lev Rubinstein.

 

On peut faire un absolu de n’importe quelle faiblesse passagère en l’érigeant en principe structurant

Un principe formel, que ce soit en littérature ou dans un autre art, est souvent conçu comme l’acmé du créateur. Il est aujourd’hui essentiel à qui veut percer de bâtir un système d’expression (et l’absence de système est aussi un système…) qui soit neuf, ou aussi neuf que possible. Il faut construire une structure qui soit originale et dont le niveau d’originalité sera l’aune à laquelle sera jugée l’importance de qui l’aura élaboré. Et non seulement il convient de faire du neuf mais il faut que ce neuf démontre qu’il a bien été pensé comme tel. Qu’il n’est pas l’oeuvre du hasard ou, à défaut, d’un hasard qui fut lui-même pensé comme son principe. Et cela n’est ni mal ni bien. C’est juste comme ça. Mais, très souvent, tout occupé à construire son système et à inclure, dans ce système, des traces qui attestent de sa longue et originale maturation, le créateur omet de l’appuyer sur quelque chose. Ne reste alors -dans les cas, rares, où cette structure est réellement intéressante- que la structure elle-même. C’est bien bâti, c’est original, mais ça ne dit rien ou rien que de banal. Un peu comme un clinquant  échafaudage qui ne s’appuierait sur rien. La structure n’y est habitée que par elle-même. Heureusement, de temps à autres, des artistes comprennent que la « nouveauté » d’un système n’est que le moyen par lequel se dévoile quelque chose qui, sans ce moyen, ne serait pas perçu, voire même, peut-être, ne serait pas…

Il arrive qu’on attende et qu’on attende encore, sans que rien ne se passe, et puis tout à coup, boum, quelque chose arrive.

Il arrive qu’on s’imagine que la branche de noisetier est le signe de l’irréalisable, une pluie incessante, celui des temps futurs, la lumière assourdie à une fenêtre inconnue, celui du mystère insondable de la Voie.

Il arrive qu’on soupire et qu’on ait une pensée. Et qu’on soupire à nouveau.

Sur des fiches, Lev Rubinstein note des maximes, des lieux communs, des citations, de fausses citations, des jeux de mots, des extraits de textes philosophiques, juridiques, littéraires, etc. Il assemble ensuite en poèmes ces fiches sous formes de cartes perforées et accompagne leur exposition d’une lecture-performance. Rassemblés ici très pragmatiquement sur la page (une fiche = une strophe), ces poèmes-fiches dévoilent rapidement bien plus que le concept qui les organise.

Ou bien un item de plus dans la liste des affects. Ou bien soudain se révèle diverses choses, dont on ne sait que faire.

Œuvrant à bon escient d’une subtile répétition (là un mot, là une formule « toute faite », là une structure grammaticale) et de l’effet d’attente que toute variation dans une même forme suscite irrémédiablement, Lev Rubinstein réussit, en brisant nos habitudes de représentation, à nous interroger, certes sur celles-ci, mais aussi sur tout ce qu’elles soutiennent. Issues d’une forme qui bouscule nos repères, les beautés qui en émergent, sont alors d’autant plus gratifiante et jubilatoire qu’elles semblent avoir été expurgées de cette forme nouvelle par un acte de lecture neuf. Comme le dit la remarquable traductrice de ce monstre des lettres russes :

« il continue à nous faire douter à la fois des mots et du monde, mais, du même mouvement, leur donne vie. »

Et ça, ça n’a pas de prix!*

Lev Rubinstein, La Cartothèque, 2018, Le Tripode, trad. Hélène Henry.

*expression qui peut aussi renvoyer au coût de la chose, modique, comme à la bêlante foire à la récompense que nous traversons momentanément.

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L’aboutissement du capitalisme II

 

L’éditeur de gauche est une drôle de chose. Il y a l’éditeur de gauche qui s’affiche éditeur de gauche, qui, éventuellement, le proclame ou prétend en incarner la vérité ou l’acmé. Et puis il y a l’éditeur de gauche plus discret. L’éditeur de gauche qui l’est mais sans le dire. Voire qui l’est si discrètement qu’il l’ignore lui-même. Dont seul le programme éditorial se veut le garant de ses engagements. Ou dont ceux qui sont à ses commandes partagent ou disent partager des combats identifiés à gauche. Il y a donc bien des façons d’être éditeur de gauche. Néanmoins dans tout cet agglomérat diffus de l’édition de gauche, nous avons pu identifier un certain nombre d’éditeurs de gauche qui, tout à la fois, correspondaient parfaitement à l’image que l’on se fait de l’éditeur de gauche mais trahissaient également allègrement certains principes dits de gauche. Et cela en maintenant parfois mordicus continuer à être un éditeur de gauche. Parmi ceux-ci il y a :

  • l’éditeur de gauche qui appartient au groupe Éditis qui appartient à Vivendi qui appartient pour 20.65% au groupe Bolloré
  • l’éditeur de gauche qui imprime en Chine parce que la Chine a une longue histoire de l’imprimerie
  • l’éditeur de gauche indépendant et subsidié à 100 % qui imprime en Italie parce que l’Italie a une longue histoire de l’imprimerie et pas parce qu’il n’y a pas de salaire minimum dans le secteur de l’imprimerie en Italie et que l’éditeur de gauche indépendant et subsidié à 100 % peut prendre l’avion pour l’Italie à chaque fois qu’il faut caler un livre
  • l’éditeur de gauche qui imprime chez Pulsio
  • l’éditeur de gauche qui imprime « dans l’Union Européenne » parce que « quand même, tu comprends, c’est pas facile… »
  • l’éditeur de gauche très engagé sur le plan environnemental qui emballe chacun de ses livres de gauche dans du plastique
  • l’éditeur de gauche subsidié qui ne paie pas les droits d’auteur parce que « quand même, tu comprends, c’est pas facile… »
  • l’éditeur de gauche subsidié qui reçoit un projet de traduction au long cours d’un traducteur, qui lui dit « ok, je le publie », qui lui propose un contrat, qui ne lui fait pas parvenir ce contrat, qui envoie le contrat au CNL pour toucher des subventions, qui reçoit l’accord du CNL, qui refuse de payer le traducteur
  • l’éditeur de gauche subsidié qui gonfle ses déclarations de frais de façon à obtenir plus de subsides
  • l’éditeur de gauche qui fonctionne systématiquement avec des stagiaires non rémunérés
  • etc
  • l’éditeur de gauche qui a lu ceci, qui a constaté correspondre à l’une des description faite de l’éditeur de gauche et qui pense toujours – voir le clame – défendre des idéaux de gauche

Ce qui confirme donc que, non seulement, la gauche est plurielle mais aussi que l’aboutissement du capitalisme pourrait bien être l’éditeur de gauche…

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« Des actes à Calais, et tout autour »

 

L’avantage à se prémunir de ce qui n’existe pas et à fonder sur cette prévention même un discours politique offre l’avantage considérable, pour qui tient ce discours, d’emmener le contradicteur éventuel sur un terrain irréel dont le premier, par principe vu qu’il en est le concepteur, maîtrise les paradigmes bien mieux que le second. Ainsi en va-t-il de la « menace migratoire ». Elle n’existe pas. Elle est niée par tous les faits. Et c’est précisément l’un des éléments qui lui assure une paradoxale solidité. Comment encore oser prétendre que quelque chose n’existe pas alors même que tous les actes et les discours ambiants en sont les conséquences et que celles-ci acquièrent, jour après jour, plus de visibilité?  Comment croire encore qu’une chose n’existe pas alors que c’est sous son égide qu’est légitimée la non-assistance à personne en danger? Comment refuser sa réalité à un « fait » qui permet d’enfermer un enfant? Si la fumée est à ce point nauséabonde c’est bien que le feu dont on cherche à nous protéger est virulent… Sans doute la plus terrifiante des contraintes intellectuelles à laquelle le contradicteur du discours anti-migrant est-elle de l’emmener, à son corps défendant, dans ce qu’il sait être un délire, dans ce que tous les faits attestent comme un délire, mais dont il ne peut s’exiler complètement. Le délire de la menace migratoire oblige qui s’y oppose,  ne fût-ce qu’un temps, à s’abstraire du réel.

Des actes à Calais, et tout autour reprend des témoignages de personnes, très majoritairement issues de la région calaisienne, qui sont, de façons très diverses, venues en aide à des migrants de passage. Là, c’est une femme qui s’occupe de la lessive des exilés. Ici c’est un couple qui héberge au long cours. Là encore quelqu’un qui soigne. Un autre qui nourrit. Etc. À chaque fois, on connait le prénom de celui qui aide, la première lettre de son nom de famille, son âge, sa profession, et surtout son acte. Tout y est détaillé mais sans fioriture aucune. Sans commentaire ni mise en contexte d’aucune sorte. Et ainsi, de leur succession et de leur mise en forme identique germent et l’émotion pure d’un acte tout entier dédié à l’autre et, surtout, son évidence. Sa plate évidence. Et c’est cela sans doute qu’il était le plus urgent de rappeler. Que face au fantasme délirant, il se trouve heureusement toujours nombre de gens pour rappeler à ceux qui souffrent des conséquences elles bien palpables du délire, qu’ils ne sont pas seuls à vivre dans la réalité.

Collectif, Des actes à Calais, et tout autour, 2018, Post-éditions.

Les droits d’auteur de ce livre seront intégralement reversés à SOS Méditerranée.

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« Une autre fin du monde est possible » de Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle.

 

Le fait de mélanger dans une même marmite science, politique, émotions, fiction et spiritualité… a été un réel soulagement et a contribué à nous décomplexer dans notre manière systémique, horizontale et transdisciplinaire d’aborder les choses, ainsi que dans notre chemin de vie!

Sentir la sagesse des ancêtres humains et non-humains résonner en nous, laisser vibrer notre part sauvage indemne… Aller les chercher pour pouvoir les marier à ce qui nous habite, au seuil de ce siècle tourmenté. Entrer dans le temps profond.

est-il réellement possible d’aborder la fin du monde de manière profane? Nous ne le pensons pas.

ouvrir son cœur

la raison du cœur

ouvrir les yeux sur les côtés obscurs du monde

Nous avons choisi de transmettre l’élan de vie

En quelques endroits qu’on ouvre le nouveau pensum du 2Be3 de l’écologie, on tombera sur des exemples d’une terminologie qui rappellera bien plus la littérature de développement personnel que la rigueur scientifique : ouvrir le cœur, élan de vie, chemin de vie, se reconnecter à soi, temps profond, côté obscur, etc. Autant de termes qui ont la particularité de faire sens pour le plus grand nombre précisément parce qu’ils résistent à toute tentative de définition précise et rigoureuse. Ils parlent à beaucoup non parce qu’ils sont définis précisément et que leur définition est saisie par tous mais, au contraire, parce qu’ils sont suffisamment lâches que pour que chacun les investisse de son propre sens. Ils brossent le lecteur dans le sens de ses attentes. D’où leur succès. Il n’y aurait là rien de bien nouveau si ce livre se définissait et se présentait comme une énième proposition feel good. Mais ici, les auteurs flirtent à ce point sournoisement avec les frontières de la science et du grand n’importe quoi que leur production prend des teintes plus inquiétantes.

Le réchauffement climatique est un fait. Comme le sont déjà nombre de ses conséquences directes ou indirectes ainsi que la responsabilité de l’homme dans celui-ci. Si, en raison des critères de vérité qui balisent ce qu’on nomme la science, il ne fut pas possible pendant longtemps d’établir l’absolue certitude de la responsabilité humaine, cela n’est plus le cas aujourd’hui. Celui qui nie cette responsabilité ne le peut qu’en niant les principes mêmes de la science. Et l’un des grands mérites des scientifiques qui ont travaillé sur les questions climatiques ces dernières années est justement de ne s’être jamais départis de la rigueur nécessaire à établir un constat qui puisse être et fiable et reconnu par tous. Et a fortiori par ceux qui se fondaient sur les mérites de la science et du positivisme pour dénier toute crédibilité au constat climatique. Qu’aujourd’hui des teletubbies du végétal auto-proclamés collapsosophes, sous prétexte que « le réchauffement, la domination, la méchanceté, c’est la faute à la science », s’échinent à saper les fondements mêmes de la raison au profit de ce qu’il nomme le « spirituel », n’est pas sans risque. Après qu’on soit enfin parvenu à établir indiscutablement, grâce à des discours communément partagés que la science parait aujourd’hui être la seule à offrir, les causes d’une situation donnée, mettre aujourd’hui radicalement – et bêtement – en doute les paradigmes de production de ces discours ne pourra, aux yeux des suspicieux enfin convaincus, que discréditer les moyens d’action censés en pallier ou atténuer les désastreuses conséquences. S’il est important d’interroger continuellement ce que l’on fait de la raison, il parait au moins aussi essentiel de continuer à la considérer comme un bien partagé par le plus grand nombre.

Sauf si, évidemment, l’on cherche à se « reconnecter à la part féminine de la Terre-Mère » (et à se faire un paquet de thunes en vendant du bouquin)…

Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, 2018, Le Seuil.

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« À chacun sa part de gâteau » de Ota Pavel.

 

Le clivage corps-esprit est décidément bien installé! Quand bien même il est enfin apparu comme ce qu’il est, à savoir construit, toute manifestation qui paraîtrait ré-unir les deux est encore pensée sous les sceaux conjoints de l’exception et de la surprise. Que le sport puisse être le lieu d’une littérature continue à étonner démontre combien le cliché dualiste a la vie dure. Ainsi en va-t-il sans doute de tout ce qui simplifie…

Le sport : surpasser quelque chose, mais pas nécessairement quelqu’un.

Ota Pavel fut vingt années durant journaliste sportif. Ce qui explique que, très naturellement, le sport ait offert la toile de fond de nombre de ses récits. Mais s’ils s’ancrent bien dans les destins de sportifs réels et s’il y est bien question, effectivement, de hockey, de cyclisme, de football, de tennis de table ou encore de gymnastique, les textes de Ota Pavel ne s’y arrêtent pas. S’il s’ingénie à sonder la question sportive et ce qu’elle soulève traditionnellement, le goût de l’effort, la souffrance, le dépassement de soi, etc. c’est avant tout parce qu’il a compris que le sport qu’il connait si bien peut être le révélateur  – comme peut l’être tout domaine humain bien connu de celui qui s’en empare – de questions humaines plus larges encore. Mais que, pour ce faire, il convient de se défaire des procédés narratifs classiques auxquels on cantonne généralement le récit des exploits sportifs. Ni reportages, ni articles, ni monuments dressés au héros sportif, chacune des nouvelles d’Ota Pavel est une véritable leçon de littérature. Dont l’émotion, délicate, empathique, parvient toujours à transparaître et nous surprendre.

Je ne sais pas pourquoi ils m’injuriaient. Sans doute parce que j’ai voulu hisser le football jusqu’à une salle de concert. Je voulais que le foot soit un art pur, que nous jouions partout avec la plus haute loyauté.

Ota Pavel, À chacun sa part de gâteau, 2018, do, trad. Barbora Faure.

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L’aboutissement du capitalisme.

Alors qu’il y a peu sortait aux éditions de La Découverte (éditeur indépendant qui appartient au groupe Éditis qui appartient à Vivendi qui appartient pour 20.65% au groupe Bolloré) Sexe, race et colonies, parait ces jours-ci La Manufacture du meurtre d’Alexandra Midal dans la collection Zones (collection indépendante du même éditeur indépendant).

Dans Sexe, race et colonies, un collectif d’auteurs emmenés par Pascal Blanchard dit s’intéresser à la fabrication de la domination des corps. S’appuyant sur une riche iconographie, qui va de la peinture post renaissante d’un nu à la photographie pornographique d’un quidam colon assujettissant un corps colonisé, le livre prétend dévoiler enfin les tabous de la domination corporelle : il y a concomitance entre fantasme sexuel et extension des colonies et du capitalisme, nous sommes aujourd’hui encore sous l’emprise d’un imaginaire dont nous nions être les héritiers, la colonie (et plus largement la construction de l’image de l’autre) ne peut être pensée indépendamment de la pulsion sexuelle et des mécanismes de pouvoir, etc. Le problème n’est pas seulement ici que les auteurs enfoncent des portes ouvertes et se rendent coupables de quelques raccourcis mais qu’ils s’appuient sur de l’iconologie sans s’intéresser réellement à sa production et qu’ils fabriquent à celle-ci un écrin qui n’est pas celui de la critique. Sexe, race et colonies est ce qu’on appelle un « Beau-Livre ». Il en a le format, le prix, la mise en page, l’emballage sous plastique. La mise en avant de l’image (qui ne se trouve jamais questionnée en son sein alors même que son sujet l’impose) est dès lors pour le moins problématique. Elle est ici à la fois le « produit d’appel », la preuve matérielle d’un comportement et l’élément essentiel et illustratif d’une critique. Mais sans que soient déconstruites ses différentes fonctions par une réelle analyse de l’image, elle n’est plus lue, comme dans tout autre Beau-Livre, que comme la raison seule du livre lui-même. On n’est pas dans un livre critique. On est bien dans un Beau-Livre. On tourne alors les pages et on « contemple », mi-médusé, mi-dégoûté. Et on se prend à imaginer ce que donnerait un livre magnétique sur la Shoah ou un pop-up sur la vie de Michel Fourniret…

Avec La Manufacture du meurtre, Alexandra Midal entend nous montrer en quoi H.H.Holmes (1860-1896), considéré comme le premier meurtrier en série de l’histoire, peut être l’occasion d’une lecture du capitalisme. Entre raccourcis historiques et forçages idéologiques (du style j’ai bu un jus bio le matin des élections communales, les verts ont remporté ces élections → les verts on remporté les élections parce que j’ai bu un jus bio), ce livre n’aurait pu être que l’énième tentative avortée de faire passer l’obsession idéologique d’un chercheur pour une réalité objective si cette « analyse » n’était suivie de la « première traduction en français des Confessions du tueur ». La première partie, aussi indigente que brouillonne, est bien, au sens étymologique et sémantique, le prétexte de la seconde. Le lecteur appâté pourra alors se délecter d’un récit par le menu de meurtres sordides en habillant son voyeurisme des oripeaux de la critique politique. L’éditeur, quant à lui, pourra s’en frotter les mains.

Alors certes, on pourrait se limiter à dire que tout cela est fort maladroit. Et qu’il n’y faut pas voir, a contrario, une manière (adroite à défaut d’être subtile – car, tiens tiens, il peut parfois être adroit de se faire passer pour maladroit) de se faire des sous. Ce qui, pour un éditeur se clamant de gauche, serait un tantinet borderline. Si l’on franchit le pas cependant, on pourrait déclarer, à la suite de la « réflexion » d’Alexandra Midal, que si

 [les] actes [de Holmes] dévoilent le visage extrême du capitalisme, dont la production est un parangon, le design industriel une des expressions, et le tueur en série un des états de sa production

, l’éditeur indépendant de gauche en est lui l’aboutissement…

Alexandra Midal, La Manufacture du meurtre, 2018, Zones.

Collectif, Sexe, Race et colonies, 2018, La Découverte.

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« Grands poèmes » de Marina Tsvetaeva.

 

Et lui, dans ces vagues creuses,

De ténèbres il penche, pareil,

Sans laisser de traces, en silence –

Comme coule un bateau.

Si les poèmes lyriques, bien plus courts, de Marina Tsvetaeva permettaient déjà d’approcher le génie de la poétesse russe et de comprendre pour partie l’importance que d’aucuns lui concédait, l’édition en français de ces poèmes longs est l’occasion de vérifier que cette place accordée à son génie parait encore bien étriquée.

Seul le vent est précieux pour le poète!

Enracinés dans le folklore et le merveilleux, héritiers du romantisme, pétris de la situation politique troublée de la Russie, les grands poèmes de Tsvetaeva sont certes à l’image de la Russie dont elle s’inspire. Complexes, riches, à la croisée des chemins esthétiques et politiques. Mais la poésie n’est pas, pour Tsvetaeva, qu’utile à exprimer autrement ce qui n’affleure pas de soi. Si ce qu’il s’agit d’exprimer est complexe et que quelque chose, toujours, échappera à une synthèse, une explication ou une compréhension, il convient d’en préserver, aussi dans les moyens qui l’expriment, ce qui échappe à sa résolution. C’est ainsi moins en prétendant dévoiler la complexité du monde qu’en exprimant celle-ci que la poésie de Tsvetaeva déploie sa toute-puissance. La poésie ne creuse pas sous le complexe, elle le dit.

Les objets des pauvres sont plus plats et plus secs:

Plus plats que l’osier, plus secs que les souches.

Les objets des pauvres – des âmes tout simplement.

C’est pourquoi ils brûlent si pur.

Et ainsi pourtant, ce qui se donne à lire n’est pas un monde hors-sol, détaché du réel, pâle ersatz d’une réalité inexprimable. Ni triviaux, ni folkloriques, les grands poèmes ne baignent pas non plus dans l’éther esthétique de la théorie poétique.  La poésie de Tsvetaeva dit le monde, tout en en préservant le mystère. La poésie de Tsvetaeva dit le monde car elle en préserve le mystère.

Il n’est pas dans l’instrument, il est 

En nous – le son. Brisez vos flûtes!

Marina Tsvetaeva, Grands poèmes, 2018, Editions des Syrtes, trad. Véronique Lossky.

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« Onzième roman, livre dix-huit » de Dag Solstad.

 

Turid Lammers n’allait nulle part, il n’y avait dans sa vie aucune direction, sinon celle d’être ce qu’elle était et de scintiller. Tout cet enthousiasme, tous ces projets, toute cette énergie, qui trouvaient leur exutoire dans chaque heure de la journée, au Lycée municipal, dans la boutique de fleurs, à l’Association théâtrale de Kongsberg, dans la vie commune avec Bjørn Hansen, tout ça n’avait pour objectif que son propre instant.

Alors qu’il vient d’avoir un enfant, Bjørn Hansen quitte femme et fils pour s’installer à Kongsberg avec sa maîtresse, Turid Lammers. Là, il embrassera une nouvelle profession, récepteur, et découvrira les joies du théâtre amateur. Peu à peu, alors qu’il tente de chercher à saisir ce qui peut influer sur son existence, germera en lui une idée radicale.

l’insupportable conception, la conviction d’avoir passé sa vie entière à être en quête de quelque chose qui se pulvérisait devant lui, en raison du caractère décidément impitoyable de la nature.

Comment se fait-il qu’un être, en possession de tout ce qui peut le rendre heureux, sans se sentir cependant à strictement parler malheureux, ressente malgré tout un manque, une sorte d’insatisfaction. Comme s’il persistait toujours, quand bien même tout va bien, un minuscule espace résiduel qui échappe irréductiblement à un bonheur parfait. Et qui, pour qui en est conscient, empêche de se laisser aller pleinement à une vie épanouie. Dag Solstad reprend ici le schème universel de la quête existentielle, avec ses questions classiques, éprouvées et rabattues ad nauseam. Mais en faisant de son « héros », Bjørn Hansen, à la fois l’observateur désabusé de sa propre histoire et le lucide acteur de sa propre vie, il confère à son roman une originalité aussi troublante que captivante. Si ces aller-retours un peu « dégingandés », un peu « l’air de rien », entre observations au scalpel et prises en charge pataude mais résolue d’un destin, résonnent si profondément en nous, c’est certainement car il est impossible de ne pas y reconnaître les nôtres.

Car il ne parvenait pas à s’accommoder du fait que les choses étaient ainsi et pas autrement. Et ça le scandalisait.

Jusqu’où n’irions-nous pas pour exister…

Dag Solstad, Onzième roman, livre dix-huit, 2018, Notabilia, trad. Jean-Baptiste Coursaud.

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« Le travail des morts » de Thomas W. Laqueur.

 

Je pense que la mort n’est pas, ni n’a jamais été, un mystère ; le mystère réside plutôt en notre capacité, en tant qu’espèce, collectivités et individus, à accorder une si grande importance à l’absence, et plus particulièrement au corps inerte, nu et indigent du mort.

Il y a de cela bien longtemps, Diogène déclara que ce qu’il advenait à son corps mort lui était indifférent, proposant à ses disciples de se défaire de son enveloppe mortelle en la jetant par dessus le mur et en la donnant en pâture aux bêtes sauvages. Cette réaction à la mort, ou plus exactement, à ce qu’il reste après passage à trépas, fit scandale à l’époque. Et aujourd’hui, alors même que notre société – occidentale s’entend -parait s’être défaite de nombre des superstitions qui organisaient les rapports entre corps et mort, nous restons, souvent à notre corps défendant, profondément marqués du sceau de celles-ci. On a beau clamer notre indépendance du religieux, marteler que nous sommes héritiers du cartésianisme, nos propres comportements continuent intuitivement à trahir des positions que nous défendons pourtant haut et fort. Penser, dire et étayer qu’un corps n’est rien est une chose. Agir comme si un corps n’était vraiment rien en est une autre.

Les gens continuent de se soucier du sort des morts ; les morts continuent, en privé, mais aussi en public, d’effectuer un travail pour les vivants.

En s’intéressant à la dépouille elle-même (et non à la mort proprement dite) et en l’abordant transversalement tant dans le temps que dans l’espace (même si l’occident reste très présent), Thomas W. Laqueur éclaire certes d’un jour neuf son sujet déclaré mais il interroge également les façons dont nous nous attachons, envers et contre tout, à ce que nous déclarons obsolète. Comblant avec un bonheur rare les fossés qui peuvent séparer histoire et anthropologie, il nous convie à nous questionner encore et encore sur ce que peut représenter pour nous l’absence. Non seulement celle d’un corps. Mais aussi – et cela, seule une longue enquête précise et étayée le permettait – celle des convictions, des opinions, des croyances, qui continuent, malgré leur « disparition », à produire des actes désormais détachés de leurs causes…

Thomas W.Laqueur, Le travail des morts, une histoire culturelle des dépouilles mortelles, 2018, Gallimard, trad. Hélène Borraz.

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