Vieux Brol 23 : « Constitution des Athéniens » de Pseudo-Xénophon.

 

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

En ce lieu il semble juste que les pauvres et le peuple aient plus que les nobles et les riches, pour cette raison que le peuple est celui qui fait avancer les navires et qui confère à la cité sa puissance, et que les pilotes, les chefs de nage, les commandants en second, les officiers de proue et les charpentiers navals, voilà quels sont les hommes qui confèrent à la cité sa puissance, beaucoup plus que les hoplites, les nobles et les honnêtes gens.

En effet, quand les pauvres, les gens du peuple et les plus mauvais jouissent d’une bonne situation et que les gens de ce type deviennent nombreux, ils renforcent la démocratie.

C’est donc la cité qui sacrifie avec les fonds publics quantité de victimes, et c’est le peuple qui fait bombance et qui se partage les victimes par tirage au sort.

le peuple, du fait qu’il sait que [ses ennemis] ne brûlerai[en]t ni ne ravagerai[en]t aucun de ses biens, vit sans crainte et sans leur céder.

J’affirme donc, quant à moi, que le peuple qui est à Athènes discerne lesquels des citoyens sont d’honnêtes gens et lesquels des fripons, mais que, tout en le discernant, ils aiment ceux qui leur sont favorables et utiles, même si ce sont des fripons, alors qu’ils haïssent plutôt les honnêtes gens.

Or, la démocratie, quant à moi, je pardonne assurément au peuple lui-même, car on pardonne à chacun de se faire du bien à soi-même.

Car dans aucune cité ce qu’il y a de meilleur n’est favorable au peuple, mais c’est ce qu’il y a de pire qui, dans chaque cité, est favorable au peuple. C’est que l’on est favorables à ses semblables.

Pseudo-Xénophon, Constitution des Athéniens, 2017, Les Belles Lettres.

 

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« Essai sur le fou de champignons » de Peter Handke.

 

Qu’il existe non seulement une littérature sur les champignons, mais une littérature où quelqu’un parle des champignons en relation avec sa propre existence, voilà qui semble assez récent.

Nous est racontée ici l’histoire d’un homme qui, déjà enfant, ressentait un attrait presque irrésistible pour les champignons. Non pas leur étude, leur collection, leur recensement ou leur dégustation – bien que tout cela aussi soit venu enrichir son univers mycologique – mais bien plutôt leur recherche. Devenu brillant avocat spécialiste du droit pénal international, puis père, il va peu à peu se faire dévorer par ce qui deviendra une addiction.

« A l’intérieur de moi, je ne suis pas allé plus loin que les lisières des forêts où je filais, quand j’avais sept ans, pour entendre le vent dans les branches. Peut-être que, vu de l’extérieur, selon les apparences, telle ou telle chose est devenue autre, mais pas plus. Que dis-je? Je ne suis rien devenu d’autre! »

Irréductible à un genre, navigant entre le récit, le roman, l’essai ou le conte, cet « essai sur un fou » peut être lu comme on lirait une allégorie. Une allégorie de nos vies, de la littérature, du rapport ténu que nous ne cessons d’entretenir avec nous-mêmes enfant, de l’impossibilité de pouvoir dire siens des autres

Il s’en rendit compte : les siens n’existait pas.

Mais l’allégorie, chez Peter Handke, n’est jamais le résultat prédéterminé d’un processus dont l’auteur se bornerait à exécuter aussi fidèlement que possible le plan. Il ne s’agit nullement pour lui de construire un biais esthétique à un aspect du monde clairement circonscrit, l’allégorie (dire quelque chose pour dire autre chose) servant à éclairer d’un jour tamisé un point bien précis du réel. On y dit bien autre chose que ce qu’on y dit. On y est bien conscient de dire autre chose que ce qu’on y dit. Mais ce qu’on veut y dire vraiment n’est pas entièrement pensé dès l’entame. L’allégorie y a la bride lâchée. L’essai – celui-ci ou tout autre – émerge comme un cèpe sourd du sol. Rétif à toute culture organisée, le champignon est cette chose dont on peut organiser autant que possible les conditions indispensables à son développement, sans être jamais certain de l’y voir éclore. Le champignon, comme la littérature, ne se cultive pas. Il survient.

Il faisait semblant de ne pas chercher pour, en fait, secrètement trouver.

Peter Handke réussit le délicat pari qui consiste à construire très précisément les conditions de survenance d’un événement – ici, la littérature – tout en laissant in fine à celui-ci la possibilité de s’y déployer. Il a compris que pour que quelque chose advienne, il fallait aussi laisser advenir. C’est cela sans doute cette chose que l’on nomme le charme, le mystère ou la magie, et qui, de tout temps et pour toujours, rendra la littérature incultivable…

Peter Handke, Essai sur le fou de champignons, une histoire en soi, 2017, Gallimard, Trad. Pierre Deshusses.

 

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« La triple corde » de Hilary Putnam.

 

Le scepticisme, le déflationnisme ou le réductionnisme sont des tentations qui, vécues jusqu’au terme de leur processus, ont comme conséquences ce que l’on pourrait nommer « une perte du monde ». Que toute réalité ne soit considérée que comme une fiction qu’un dysfonctionnement – quel que soit le nom qu’on lui donne : Dieu, malin génie, nature… – nous induit à prendre pour du « vrai », que tout état mental ne soit envisagé que comme la résultante exclusive d’états physiques, chaque fois l’excès, sous le prétexte de l’expliquer mieux, réduit de facto la « réalité » à un songe creux ou mécaniste.

je pense que ce n’est qu’en renonçant à ce schéma de la perception comme médiatisée par un ensemble de « représentations » dans un théâtre intérieur que l’on parviendra un jour à échapper à ce recyclage infini de positions inefficaces en philosophie de l’esprit (pour ne rien dire de l’épistémologie traditionnelle ni de la métaphysique traditionnelle) – recyclage qui se poursuit depuis au moins quatre siècles.

Notre habitude millénaire de n’envisager tout rapport à ce qui nous entoure que « médié » par une interface a pu, dans l’histoire de la pensée et aujourd’hui encore, nous inciter à verser dans l’erreur soit de croire la réalité indisponible à la pensée, soit même de nous rendre nous-mêmes étrangers à elle. Au relativisme enjôlant ou au mécanisme désenchanteur, Hilary Putnam préfère la voie médiane du « réalisme naturel ». Rompant avec les arguties d’une histoire de la philosophie s’empêtrant dans ce que recoupent les termes de « perception » ou de « représentation », il convient de faire le pari d’un réel directement saisissable.

Dans les conférences de La triple corde, Putnam démontre une dernière fois (l’auteur est décédé l’année passée) la rigueur et la générosité de sa pensée. Toujours à l’aguet de ses propres failles, toujours attentif à ce que peut lui apporter le « sens commun », toujours curieux de tout, toujours à l’affût des moindres évolutions intellectuelles, il est de ceux par lequel l’histoire de la pensée se dévoile au lecteur avec le plus de clarté tout en étant l’un de ceux par lequel cette histoire s’enrichit de nouvelles formes décisives. Lire Putnam, c’est faire sa fête à la subtilité!

Hilary Putnam, La triple corde, 2017, Vrin, trad. Raphël Ersham, Pierre Fasula, Sabine Plaud & Jeanne-Marie Roux.

 

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« Le Grand Cercle » de Conrad Aiken.

 

Hâte-toi – Hâte-toi – Hâte-toi – Tout se trouvait pris par la hâte. Le train se hâtait. Le monde se hâtait. Le paysage se hâtait.

Andrew Cather, dit Andy le Borgne, rentre plus tôt que prévu d’un voyage à New-York. Prévenu par un ami, il soupçonne son épouse Bertha d’entretenir une relation extra-conjugale avec Tom, un autre de ses amis. Le Grand Cercle débute alors qu’il est dans le train qui l’amène chez lui, déjà un peu ivre, imaginant la situation qui l’attend tout en questionnant son propre acte.

Il n’y a pas de rapport, pas de logique.

Chacun des quatre chapitres de ce Grand Cercle met en scène un narrateur différent s’exprimant dans des types et registres de discours eux aussi différents. Saisissant par des dehors formels très divers le protagoniste principal à un événement charnière de son existence, chaque chapitre peut se lire comme s’il eût pu se clore sur lui-même. Comme si chacun n’était qu’un cercle à l’intérieur d’un autre, ce Grand Cercle, qu’il constituait et prolongeait.

La vitesse doit remplacer la pensée. L’action doit remplacer l’idée. 

On s’étonne toujours que chaque livre de Aiken ne soit pas déjà devenu un classique. Dans la droite ligne de la prise en compte par l’art du début du vingtième siècle du « flux de conscience », l’américain n’a pas son pareil pour faire se mêler sur un même plan impressions fugaces, souvenirs, états d’âme, rêves et faits réels. Mais si chez beaucoup d’auteurs de l’époque et de cette « école-là » – comme de celles qui lui succéderont – l’empreinte formelle qu’ils apposent sur leur sujet peut aller jusqu’à dissimuler ce dernier sous un glacis formaliste, et par là, laisser au lecteur un vague goût d’artifice, chez Aiken, aucun formalisme n’impose jamais son diktat à l’objet sur lequel il s’ente. La forme nouvelle n’est ni artifice ni occasion d’esbroufe. Elle n’impose rien à un objet dont elle révélerait alors une part jusque là prétendument cachée. Elle n’est jamais cet outil façonné par l’auteur grâce auquel un lecteur pourrait arracher d’un fond ce qui en ferait la substance. La forme, chez Aiken, paraît naturelle, consubstantielle au fond. L’écriture, à l’opposé de l’instrument ex nihilo plaqué sur un monde qu’il s’agirait de décrire, est chez lui semblable à la lumière dont joue le photographe pour dévoiler un objet. Aiken ne crée pas. Il révèle.

la sensation que le temps ne passe pas, que l’espace n’a pas de limites, mais aussi cette merveilleuse, toujours renouvelée, de proximité et d’éclat et d’ampleur, la vivacité des petites choses, l’extraordinaire intensité des brins d’herbe et des feuilles de trèfle et des glands, la chaleur du sable dans la main, le bruit des feuilles tapotant les murs de bois de la cabane de jeu – l’étrange et nouvelle sensation d’être exposé avec éblouissement à tout cela, chaque année à notre retour comme si l’on avait oublié ce que c’était que de voir un nuage entraîné à travers le ciel bleu sans changer de forme d’ouest en est, ou d’essayer de fixer le soleil jusqu’à voir des taches violettes et vertes, d’être allongé dans l’herbe chaude et irrégulière comme si l’on en faisait partie, les sauterelles et les grillons rampant sur les jambes nues et les chatouillant ou pénétrant dans nos vêtements pour y faire des taches de jus de tabac – revenir à cela, se laisser une fois de plus surprendre par cela et s’y replonger, comme si encore une fois on s’intégrait au vent, au soleil, à la terre –

Écrivain de l’enfance et du tumulte, Aiken est de ces rares auteurs qui ont à la fois compris notre déchirante condition et réussi à lui donner un cadre ému et subtil. C’est sans doute pour cela que sa magie – au sens littéral du mot – nous bouleverse autant…

Mais où tout cela s’en était-il allé, où s’en était allé tout le tumulte? Dans quel son de lointain couchant, quel lent et distant et délicieux tonnerre d’éboulement comme d’un monde perdu dans une paix parfaite?

Conrad Aiken, Le Grand Cercle, 2017, La Barque, trad. Joëlle Naïm.

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« La Route de campagne » de Regina Ullmann.

 

j’ai rarement entendu quelqu’un parler avec tant de beauté.

Il aura donc fallu attendre 96 ans (94 pour les lecteurs de langue anglaise) pour qu’un des textes majeurs de la littérature d’expression allemande soit enfin traduit en français! Et cela alors même que l’oeuvre de Regina Ullmann fut en son temps encensée par des monstres consacrés comme Musil, Hesse ou Rilke. Ce dernier n’hésitant pas à la proclamer supérieure à lui. L’histoire a parfois de ces ratés…

C’était une journée tout à fait claire, celle où la montgolfière devait prendre son envol. Si l’on faisait mine de tendre les bras comme pour l’attraper, cela n’avait pas du tout l’air stupide ; parfois le monde entier est comme peint sur de la porcelaine, y compris les dangereuses fêlures.

Chacune des nouvelles qui composent ce recueil est habitée – littéralement habitée – par des personnages de peu : des très vieux, des « simples d’esprit », des très jeunes enfants. La plupart sont placés face à un événement finalement assez bénin : l’envol d’une montgolfière, une cueillette de fraise, une errance. Mais cette banalité, chez Regina Ullmann, se trouve transfigurée par l’extraordinaire – littéralement extraordinaire – liberté qu’elle utilise pour les raconter. En heurtant la syntaxe, en entremêlant les registres du discours ainsi que les genres auxquels on les assimile habituellement, en insécurisant le lecteur mais sans chercher à le perdre, Regina Ullmann construit un étrange mais précieux monument à la littérature.

Le monde d’Ullmann est un monde immanent, mais pas sans Dieu; un monde empli d’éons irréductiblement solitaires, mais rendu possible par l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre; un monde fragile, mais qui serait invivable sans cette fragilité. D’un phrasé libre et détaché des conventions mais bien plus construite qu’il n’y peut paraître au premier abord, chaque nouvelle de Regina Ullmann offre au chanceux qui la lit l’occasion de goûter ensemble la force et la grâce.

Et c’est le monde qui fait tenir l’édifice de la personne humaine, comme un mortier.

Regina Ullmann, La Route de campagne, 2017, Circé, trad. Sibylle Muller.

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« Le Grand-guignol de la gauche radicale » de Jean-Pierre Garnier.

 

La droite, toutes tendances confondues, n’est forte dans ce pays (comme dans beaucoup d’autres) qu’à la mesure de la faiblesse – le terme approprié serait d’ailleurs plutôt « complicité » ou, mieux, « duplicité » -, de ce qu’on appelle encore par habitude et paresse, la gauche, voire l’extrême gauche – encore que, avec celle-ci, on a plutôt affaire à de l’ignorance mêlée d’arrogance et d’autosatisfaction.

Cela fait quelques temps déjà que notre métier de libraire nous a habitué à la « grosse bêtise ». Non qu’il faille être libraire pour en déceler des traces, mais la spécificité de notre métier – qui nous oblige à compulser l’ensemble de celles qui passent l’écueil éditorial – nous enjoint malheureusement à en être l’un des spectateur privilégié. Et si cette « grosse bêtise » se dissimule fort maladroitement sous des oripeaux très divers, il faut aussi convenir que ceux parmi les plus seyants qu’elle revêt sont ceux de la « pensée d’ultra gauche ». Qu’elle émane des champs de la popphilosophie, de Lordon, du Comité Invisible ou d’autres, la « grosse bêtise d’ultra gauche » repose souvent sur les mêmes principes : du jargon pseudo-scientifique, une once de procès d’intention, quelques ad hominem (ou sa variante : l’ad personam), un ton péremptoire. Le tout servant in fine bien plus le discoureur lui-même que la cause dont il clame être l’étendard. Le Grand-guignol de la gauche radicale n’est certainement pas une analyse exhaustive des mécanismes du discours actuel de « l’ultra-gauche ». Il est une chronique, s’étendant de 2015 à mai 2017, des réactions de son auteur à certains événements qui ont émaillé l’histoire et le discours récent de « l’ultra-gauche » française. De l’espoir français placé en Podemos à Frédéric Lordon (« qui non sans peine essaie depuis quelques temps de se faire passer pour philosophe ») du « radical de campus ou de bac-à-sable » au « bisounours de nuit debout », de « Médiatarte » à « Micron », du « gueguerrier de classe Ruffin » au « Comité translucide », Jean-Pierre Garnier exhume la « grosse bêtise » du jus rhétorique dans lequel le convaincu à courte vue et le subversif en pantoufles espéraient la voir confire. Rien que cela, déjà, est drôle.

Traiter le grotesque au travers du burlesque sans pour autant délaisser la rigueur de l’argumentation et sans pour autant délaisser la rigueur de l’argumentation et la véracité des faits, telle est la tâche que je me suis assignée

Jouissif car rigoureux (et non jouissif et rigoureux), Le Grand-guignol de la gauche radicale démonte le grotesque par le burlesque. En cela – et quand bien même il est bien entendu teinté lui-même de ses a priori (qu’il a l’intelligence et la correction d’exposer) – Jean Pierre Garnier nous donne à lire une chose certes joyeuse et bien saignante, mais aussi diablement nécessaire.

« LA NUIT DEBOUT NE SE COUCHERA PAS! »

Jean-Pierre Garnier, Le Grand-guignol de la gauche radicale, 2017, Editions Critiques. 

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« transcription » de heimrad bäcker.

 

 

le 1er convoi part le vendredi 20.10.1939 à 22 heures depuis aspangbahnhof.

transcription est l’oeuvre d’une vie. Celle de Heirmrad Bäcker, né en 1925 à Vienne et qui adhéra au parti national-socialiste en 1943. Recruté en 1945 par les Américains pour les aider dans l’ancien camp de Mauthausen, et donc confronté pour la première fois à l’horreur des camps nazis, il passa le reste de son existence à construire une forme qui puisse en rendre compte. Puisées dans des millions de documents (listes, abréviations, énumérations, motifs d’arrestation, inventaires de synagogues détruites, d’actions interdites, directives, définitions, tournures, bribes de paroles, dates, nombres, chiffres, noms, professions, ordres, légendes de plans, descriptions d’expériences médicales, listes d’exécution, procès-verbaux d’audience, actes d’accusation, rapports de marches avec indications des kilomètres parcourus et des nombres de morts, etc.), chacune des données figurant dans transcription est bien rigoureusement une donnée transcrite. Pas un mot de ce qui y est donné à lire n’est donc « imaginé ». Tout y est issu d’un monde résolument clos, celui qui porte le sceau du témoignage certifié et vérifié de la tragédie du siècle dernier. Tout y est donc réel, au sens plein du terme.

tâchez donc de trouver un homme qui, de manière ingénieuse et artistique, puisse développer tout ce système de performances dans l’ensemble des camps.

Si tout est ici issu du document, l’objectif n’en est cependant nullement documentaire. Il n’y est pas question d’ajouter à la masse gigantesque de ce qui documente un élément du réel, ni, à strictement parler, d’en exhumer des parcelles qui, par leur supposée exemplarité, pourraient rendre compte de l’ensemble. C’est ainsi moins le document qui compte ici que le langage. Celui dont le document – et l’horreur qu’il « documente » – est la trace. Celui qui vient, par sa forme même, légitimer l’horreur puis en faciliter la perpétuation. Celui, enfin, qu’il est indispensable de renouveler pour démasquer et contrer les deux premiers.

quelquefois, 10 000 unités arrivaient par jour, ce n’est pas moi qui décidais de la cadence ; tout ce que je pouvais faire, c’était de laisser couler le tout selon des flux aussi élégants que possible

Ce que piège génialement Heimrad Bäcker dans transcription, ce sont les possibilités dont les tenants d’un discours se dotent, souvent à leur corps défendant, pour non seulement exprimer l’inexprimable mais aussi le faire advenir. Versant alors dans l’inconscient, laissée à l’objectivité crue du documentaire et elle seule, la parole créée sur le lit de l’horreur peut ainsi proliférer à neuf. En exhumant du document ses appuis langagiers (abréviations, répétitions, détournements lexicaux, élisions, etc.) et en confrontant subtilement ceux-ci l’un avec l’autre, dans toutes leur diversité et leur inventivité, l’auteur fait bien – et ô combien – oeuvre de poète.

sous élévation des nuages on annonçait le nombre de cadavres déterrés et sous quantité de pluie le nombre de forçats utilisés et tués

Nos langues sont sièges de la folie comme de la beauté. En rappelant qu’il n’est pas de langage qui puisse se départir de l’une sans faire le sacrifice de l’autre mais qu’il convient bien d’en distinguer les oripeaux propres, Heimrad Bäcker nous démontre que la poésie ne se cantonne pas à un quant-à-soi éthéré et stérile. Elle a, in fine, tellement en commun avec la barbarie qu’elle peut en devenir sa grille de lecture essentielle. En cela seul, ce chef-d’oeuvre qu’est transcription s’avère-t-il indispensable!

heimrad bäcker, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov

On a essayé, avec l’excellent Alain Cabaux, de capter quelque chose de cet exceptionnelle transcription et de le donner à écouter sur Radio Campus. C’était sur 92.1 ou en podcast sur Radio Campus.

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« La révolte de Guadalajara » de Jan Jacob Slauerhoff.

 

La ville de Gadalajara végète dans l’ennui. Le sous-fifre d’un futur cardinal qui souffre de sa vie subalterne, un richissime propriétaire dont la fortune n’est plus un frein à la lassitude, une armée officielle et une armée révolutionnaire se faisant face moins comme deux chiens grognant que comme deux partenaires se satisfaisant du point d’équilibre trouvé, et une population indigène rejetée dans les marges de la ville, tous sont à la fois insatisfaits de leur existence mais arrêtés entre l’espoir d’un mieux et la crainte du pire. Quand arrive dans la ville un vagabond un peu exalté, il ne faut pas longtemps pour qu’en soit fait une nouvelle figure du messie. Presque à son corps défendant, le vagabond El Vidrievo va alors devenir le serment sur lequel s’entent les désirs contradictoires d’une population abâtardie et confite dans ses peurs

Située sur le littoral, au pied d’une montagne ou au milieu d’une plaine, [la ville] est pareille à un récif qu’il est difficile d’éviter. Si le voyageur se risque trop près d’elle, tout l’espoir, tout le désir de vivre une autre vie, de connaître un sort meilleur, qui habitent les habitants de la ville et de la plaine comme ils habitent n’importe quel mortel, se déversent sur lui. Il n’en remarque rien ; ce qu’il ressent, il l’interprète comme la fatigue extrême qui suit son long voyage, si bien qu’il se décide à passer quelques jours dans la ville ou la plaine pour se remettre un peu. Néanmoins, il est saisi de peur en découvrant les visages affamés et avides que les indigènes lèvent sur lui, en hésitant quant au chemin à prendre sur une place privée de soleil où l’on amené venelles et rues, en relevant un degré de consanguinité avancée sur des figures pâles et dans des membres mous. Malgré sa fatigue, à mesure qu’il avance, il se met à accélérer le pas ; si la chance lui sourit et si son sens de l’orientation ne le trahit pas, il s’en sort, le voici une heure plus tard de l’autre côté avec, devant lui, la même plaine, qui cette fois lui semble, dans tout son immensité, tentante et tout à fait propice à être traversée. Et si jamais, poisseux de sueur, il a la chance de trouver un ruisseau où se baigner, où se laver de la fatigue et de contact avec la ville, il est sauvé. Mais il arrive que le désir de connaître autre chose, d’approcher un étranger quel qu’il soit, dans la mesure où il peut rompre le morne équilibre du quotidien, se fait si fort chez les indigènes, que ceux-ci encerclent l’homme ou viennent même à sa rencontre : il éprouve alors le sentiment agréable que ressent le vagabond ou le pérégrin qui reçoit bon accueil. Dans ce cas, il est perdu.

Jan Jacob Slauerhoff, dans ce petit roman devenu depuis longtemps un classique incontournable des lettres néerlandaises, nous invite comme rarement à réfléchir à la mécanique révolutionnaire. Sans pitié aucune, il dissèque le mélange d’ennui, d’ignorance, de calcul et de messianisme qui forme le fumier de toute révolte, et qui la condamne à s’étouffer dans son propre oeuf. Cruel, le destin d’El Vidrievo comme celui de tous ceux dont il aura incarné l’espérance trouve dans la langue de l’auteur néerlandais un écrin « moderniste » qui lui confère la beauté tragique des grandes œuvres intemporelles.

Jan Jacob Slauerhoff, La Révolte de Guadalajara, 2008, Circé, trad. Daniel Cunin.

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« Histoire de l’équilibre » de Joel Kaye.

 

La proximité avec une notion, le fait même qu’on la répète et l’accommode abondamment à sa façon, nous pousse très souvent à considérer celle-ci, quelle qu’elle soit, comme forgée dans un bloc immuable. Ainsi semblerait-il aller de la notion d’équilibre. Qui chercherait à approcher mieux cette notion ne devrait ainsi que s’atteler à l’analyse, et à l’histoire, de la mise en rapport des termes que cette idée prétendrait organiser. Comme s’il ne s’agissait que de comprendre comment on y arrive, à cet équilibre, la question de à quoi on arrive étant définitivement réglée.

Avec les scolastiques, et notamment les travaux précurseurs de Pierre de Jean Olivi sur le prix et l’usure, on va passer d’une conception de l’équilibre basée sur un 1=1 rigide dont chaque terme est irrémédiablement fixé et distinct, à une autre, dynamique, s’obtenant par l’équilibrage de diverses variables. Avec les continuateurs du 13 ème siècle de l’oeuvre de Galien de Pergame, on va passer d’une médecine duale s’entêtant à faire basculer les corps de l’état de « maladie » à celui de « santé », à une relation relativiste à l’organisme humain et à ses soins. En introduisant une forme d’état intermédiaire entre la « santé » et la « maladie », le « neutrum », et en insistant sur l’incertitude inhérente à tout geste médical, Galien et ses successeurs ont profondément rénové ce que l’on pouvait entendre par le terme « équilibre ». Ces évolutions, jamais pensées comme telles (la notion même d’équilibre n’étant pas un enjeu chez les scolastiques), débordant alors largement dans les champs politiques et éthiques.

cette complication est tout simplement nécessaire si l’on veut mieux comprendre comment se forment de nouvelles idées, de nouvelles manières de voir et de nouvelles images du monde.

En nous plongeant, par l’entremise de ces prodigieux penseurs que sont Pierre de Jean Olivi, Nicole Oresme, Marsile de Padoue, Thomas d’Aquin, et tant d’autres, dans les dessous de son renouveau, Joel Kaye nous démontre magistralement comment ce concept « d’équilibre » a muté à cette période, s’enrichissant de l’ensemble des évolutions (économiques, politiques, religieuses, médicales, etc…) de son temps et l’irriguant à son tour. Ce faisant, par l’entremise d’une mise en lumière de ce point très précis, il éclaire ainsi d’un jour neuf la mécanique complexe des idées. Comment une notion vient-elle au jour? Comme en vient-elle à définir quelque chose? Et comment cette définition elle-même en vient-elle à créer quelque chose d’autre?

Joel Kaye, Histoire de l’équilibre (1250-1375), 2017, Les Belles Lettres, trad. Christophe Jaquet.

Ce sont Radio Campus et Alain Cabaux qui sont coupables des sons figurant ci-dessus.

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« Avers » de Dominique Quélen.

 

On écrit ce qui est là et peine à se dire

Prenons le mot « oiseau ». Non sa graphie, mais le mot dit. On y entend alors « oie », « oit », « eau », « haut », etc… Et « oiseau » aussi. Dans le mot « oiseau » se loge tant qui ne s’y lit plus et dont le poète exhume non pas un sens, ni des sens, mais des questions en acte sur le sens. Et le son.

Fabriqués de courtes séquences, majoritairement interrogatives, Avers entraîne son lecteur dans les obsessions de son auteur. Obnubilé par son sujet, mais sachant aussi se moquer de ses marottes, l’auteur sait faire voyager le lecteur entre l’éclat de rire et le remue-méninges le plus abyssal. Et tout cela sans rien y exprimer…

Ce poème? Mais qu’y exprime-t-on? Rien. On y cherche.

On n’exprime effectivement rien ici. On ressasse. On tourne et retourne autour du même (l’avers désigne, en numismatique, le côté face d’une monnaie). On teste des choses avec des mots et des mots avec des choses. On retire un truc (le préfixe a est privatif : a-vers) puis on en ajoute un autre. On joue. On tient en rênes le jeu de mots. On flirte avec l’absurde. On fait son Mallarmé. Puis son Wittgenstein. On teste. On hésite. Effectivement, on y cherche. Lucide. Sachant qu’on n’y trouvera rien. Mais qu’en attendant de ne rien trouver, autant se laisser aller à éprouver encore et encore les vertiges qui se logent entre le mot et la chose, entre l’entendu et le lu.

Le ciel est un mot car le mot oiseau y vole. Est-il écrit? Dit? Traversé d’ici à là par une ligne? Sa façon est-elle très droite ou floue et ardue à définir? Un ton vient à l’oreille allant pour entendre. Que souhaites-tu dire? Vas-y par d’autres voies ayant un autre sens. La chose égale le mot. Une chose égale un autre mot. Des voies mènent. Il n’y a rien mais tu t’imagines que si. C’est pour quelle oreille que marche ton appareillage à audition floue qui te va très seyant? Façon de parler. Une oreille oit d’ici le non-dit du mot qui est soit ou oiseau ou oie. Un mot usuel. Dis-le.

Dominique Quélen, Avers, 2017, Louise Bottu.

L’enregistrement sonore ci-dessus est issu de l’excellente Radio Campus, sous les doigts de fée d’Alain Cabaux.

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