« De la réception et détection du # baratin pseudo-profond »

BaratinAh comme les mots, parfois, permettent de vêtir l’ignorance! Ou du moins à hausser celui qui les articule plutôt qu’à exprimer quelque sens que ce soit. Sur le fumier des sémantiques kantienne, heideggeriennes, hermetico-trismégiste, plotinienne ou deleuzienne – la deleuzienne est actuellement très féconde -, que ne s’élèvent de coqs chantant faux mais fort leur seule gloire.

« Mon travail questionne les plis. »

« Le plan d’immanence subsume son propre dehors. »

« Le sens caché transfigure une beauté abstraite à nulle autre pareille. »

Trois phrases (les deux premières sont tirées de contextes réels – on dira pas d’où… -, la troisième du livre en question) qui ont comme point commun de pouvoir être regroupées sous le terme générique de baratin pseudo-profond. C’est-à-dire des phrases dont le producteur n’a pas pour volonté d’exprimer une vérité*, quelle qu’elle soit. Son intention – celle du locuteur -, si elle n’est nécessairement pas de perdre l’auditeur, est d’habiller son discours des oripeaux de la profondeur suffisamment pour induire chez lui une admiration pour qui l’a produite, mais sans s’inquiéter aucunement que ce discours soit producteur de sens.

La « profondeur » apparaît donc (en général) comme un élément constitutif du baratin : par son intermédiaire on cherche plus à impressionner qu’à informer, plus à courtiser qu’à instruire.

Le livre s’intéresse, comme son titre l’indique, à la réception et la détection de ce type de discours, indépendamment de ces conditions de production. Autrement dit, qui sera enclin à accorder de la profondeur à un énoncé qui n’en a aucune? Quelles sont les conditions psychologiques, sociologiques, contextuelles, qui prédisposent certaines personnes à se laisser berner par des phrases qui n’ont aucun sens et, même, à leur en concéder un qui soit essentiel? En proposant au lecteur de découvrir cinq études précises et rigoureuses sur le sujet, mises en perspective par un débat final, les auteurs apportent un éclairage utile sur ce qui, par définition, ne peut gagner qu’à condition de rester obscur. En analysant nos propres tendances à conférer du sens à ce qui n’en a aucun – et qui n’a pas pour fonction d’en avoir -, cette étude permet de nous garder de notre propre confiance en la parole de l’autre quand celle-ci se pare cuistrement des attributs du savoir. A l’ère de l’accélération du baratin pseudo-profond – que ne manque pas d’induire le galop technologique actuel -, cette analyse docte et drôle sur le fumeux s’avère d’utilité publique!

Le baratin, même considéré comme profond, reste du baratin.

Gordon Pennycook, James Allan Cheyne, Nathaniel Barr, Derek J. Koelher, Jonathan A. Fugelsang, Craig Dalton, De la réception et détection du # baratin pseudo-profond, 2016, Zones Sensibles, trad. Christophe Lucchese.

*l’excuse est toute trouvée : « Quelle prétention que de prétendre qu’il puisse y en avoir une, de vérité, et que j’en serais le messager! »

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« Le Convalescent » de Jessica Anthony.

Le convalescent« Il naît bien plus d’individus qu’il n’en peut survivre », dit Darwin, et quoique aucun de nous ne connaisse le terme « dispensable », nous avons une vague notion de ce que cela peut vouloir dire.

Rovar Akos Pfliegman est petit, chétif, infirme, hirsute, sale. Il est muet, glaireux et bigleux. Il vit dans un bus désaffecté. Il vend de la viande. Le seul être qui lui témoigne une affection suivie est une blatte. Il est la disgracieuse et parfaite incarnation du paria. Il est l’aboutissement inéluctable de l’évolution d’un des plus éclatant ratage de la création. Et il est pertinemment conscient de ce qu’il est, de ce qu’il représente, et de ce qu’il ne sera jamais.

Oui, je ferais tout cela, si l’occasion m’était donnée d’être autre chose que ce que je suis : cet avorton crétinique, cet homoncule, cette ébauche difforme. Ce golem. L’Homme-à-qui-personne-n’a-jamais-dit-You-hou.

Dans ce premier roman de l’auteure alternent, contées par Rovar lui-même, l’histoire mythique de ses origines et celle de sa misérable existence. D’un côté l’évolution et l’Histoire, implacables processus broyant le faible, de l’autre le compte-rendu de son pitoyable aboutissement.

je n’ai pas l’impression que les choses aient changé tant que ça depuis l’aube des temps médiévaux, depuis l’époque où la préoccupation principale des gens était de trouver de la viande bien fraîche à manger, des terres à conquérir et d’autres gens à trucider.

Faire rire aux éclats ne se fait pas nécessairement au détriment de la profondeur de traitement d’un sujet. Bien pensé, l’humour peut, au contraire, utilement l’appuyer. En faisant se tordre – littéralement – son lecteur de rire, Jessica Anthony parvient à l’amener sur les chemins de l’empathie pour son héros. Alors même que celui-ci semble avoir pour fonction d’incarner toutes nos répulsions. D’un éclat – tonitruant – de rire à l’autre, nous voyons le projet de l’auteur s’étoffer peu à peu et prendre des teintes surprenantes et éclairantes.

Et ce sont les faibles […] qui guident les destinées de l’univers.

Une civilisation se juge à l’aune du traitement qui est réservé à ses membres les plus faibles. Et ceux qu’elle en rejette, de par cette fonction même de rejet et ses raisons, en peuvent parfois dire bien plus de cette civilisation que les plus brillants analystes évoluant en son sein. De tous temps, l’homme en sacrifie d’autres en leur faisant endosser ce qu’il répugne à porter. A ceux-ci il confère alors, en les reléguant aux bords du « civilisé », une fonction qui en définit les termes. Mais avec laquelle, quoi qu’il s’en défendra sans doute toujours, il ne pourra vivre qu’en faisant tout pour l’occulter. En nous le rappelant avec brio, Jessica Anthony nous donne une extraordinaire raison de rire!

Si nous autres Pfliegman ne sommes plus là pour endurer les pires atrocités qu’a le monde à nous offrir, qui donc, si je puis me permettre, s’en chargera à notre place?

Jessica Anthony, Le convalescent, 2016, Cherche Midi, trad. Pierre Demarty.

 

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« L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine » de John Dewey.

John_Dewey_cph.3a51565De même qu’on identifie un objet, une préoccupation, ou un événement, il devrait être possible de distinguer et de décrire un acte de connaissance.

Écrits avant 1909, ces articles permettent d’aborder la pensée du célèbre pragmatiste par le versant de sa constitution. Avant les grandes œuvres qui feront sa postérité et dans lesquelles on pourra lire (comme dans La Quête de la certitude) un pragmatisme constitué – du moins autant que peut l’être une pensée instituant le fluctuant comme l’un de ses paradigmes -, ceux-ci sont autant d’occasion d’en comprendre les germes.

Mais ignorer à la fois l’aspect instrumental et l’aspect esthétique [des] vérités, et attribuer leurs valeurs, dues aux caractères instrumental et esthétique, à une quelconque constitution intérieure et « a priori », c’est en faire des fétiches.

Alors que la publication de L’Origine des espèces de Darwin a introduit dans nos critères d’évaluation du réel des nouveautés considérables, Dewey constate que les philosophes de son temps restent empêtrés dans leur modes ancestraux de pensée. Ainsi Darwin rompt-il radicalement d’avec un monde qui n’était pensable qu’en fonction d’une fin, d’une stabilité. Après lui, le flux, le changeant, le mouvant, n’en constituent plus les défauts, ni les manques, mais les principes. Malgré cela, et les preuves que Darwin et ses successeurs – tous domaines scientifiques confondus – y apportent, nombre de philosophes continuent à lui apposer les filtres anachroniques hérités de leurs pères. Dans un monde où le bigarré et le changeant sont devenus des normes, ils érigent toujours l’Un et le But en modes de pensée.

Qui s’accroche à une croyance particulière a peur de la connaissance. Qui croit en la croyance chérit et tient à la connaissance.

Transférer sur la philosophie l’opérabilité de la science. Offrir un choix médian entre un transcendantalisme castrateur et un scepticisme destructeur. Préférer la certitude à la vérité. Rétablir la croyance comme l’une des fonctions de la connaissance et non plus comme ce qui, par définition, l’empêcherait. Exposer méthodiquement les contradictions de l’idéalisme. En permettant de découvrir en germe les principes du pragmatisme, ce livre nous rappelle, avec une actualité qui reste saisissante (cet assemblage d’articles date de 1910!), ce dont nous nous privons quand nous plaquons sur le monde qui nous entoure des barrières, des frontières étanches, qui en délimitent des parties, les closent l’une à l’autre, et, in fine, en rendent toute saisie impossible.

Les processus par lesquels nous faisons passer La Réalité dans les termes de nos expériences fragmentaires, inabouties et peu concluantes, sont si extérieurs à la Réalité elle-même qu’ils ne peuvent rien révéler de celle-ci.

John Dewey, L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine, 2016, Gallimard, trad. Lucie Chataigné Pouteyo, Claude Gautier, Stéphane Madelrieux et Emmanuel Renault.

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Le moule à madeleines.

pufpufIl y a les fausses bonnes idées. Et les mauvaises mauvaises idées. Si les premières laissent du moins un court répit, le temps que soit déçu l’espoir entrevu, les secondes contiennent déjà en elles dès le départ tout du germe de leur échec. Si les fausses bonnes, du haut de leur soufflé non encore retombé, ont le mérite de décevoir, les mauvaises mauvaises ont le bon goût de ne pas même tromper le chaland et de leur faire donc gagner un temps précieux.

Nous avons tous, un jour ou l’autre, fureté dans une cave, un grenier, un débarras, un tiroir. Et, tous (l’unanimité est ici essentielle), nous en avons, un instant ou l’autre, exhumé des parcelles de vies inconnues. Un pendentif en toc rouillé. La photo passée d’un inconnu. Un objet dont la finalité restera à jamais mystérieuse. Sans doute avons-nous alors ressenti ce sentiment mêlé de respect, d’attirance et de gêne, à toucher d’aussi près des vies autres et éteintes. Peut-être alors en avons-nous parlé autour de nous, à table, à un parent, un ami. Ou avons nous désiré confier cet émerveillement teinté de désarroi sur un réseau dit social ou l’autre. Rien que d’humain en somme. Et de banal.

Ce que nous propose ici Clara Beaudoux, avec Madeleine Project, paru aux – paraît-il bien nommées – Editions du Sous-sol, n’est ni plus ni moins qu’une tentative de transformation du banal en art. Ayant découvert dans une cave des photos et objets appartenant à une certaine Madeleine, Clara Beaudoux, journaliste à France-Info, avait tweeté au jour le jour en deux phases (du 02 au 06 novembre 2015 et du 08 au 12 février 2016) des photos, des commentaires, sous le hashtag #Madeleineproject. Ce sont ceux-ci, bruts de décoffrage que l’on retrouve dans ces 268 pages… 268 pages qui éveillent en nous ces quelques considérations :

  • On peut effectivement écrire des choses passionnantes en 140 caractères. Voire moins. Prenez Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud ou Aram Saroyan. Mais n’est pas Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud ou Aram Saroyan qui veut.
  • Dumas écrivait vite. Et assez bien. Ecrire 282 pages de tweet en 10 jours, c’est vite. Très vite. Juste très vite…
  • Tweeter « Un peu comme la madeleine de Proust #Madeleineproject » ne fait pas du livre où l’on l’y inscrit une Recherche du temps perdu. Ni d’ailleurs une très jolie couverture figurant (sisi) un moule à madeleines…
  • Un bandeau « Aussi émouvant que captivant« , signé Patrick Cohen, te renseigne efficacement que le livre n’est ni émouvant, ni captivant.
  • Si on veut vraiment (mais vraiment hein!) faire éditer une suite de tweets ayant pour sujet ce qu’on exhume d’une cave, il est évident que ce sont les Editions du sous-sol qui sont les mieux placées. Parce ce que cave, sous-sol… Sous-sol, cave… Ben oui, hein. Dans le même registre, si vous cherchez à faire éditer le traité d’urologie de votre grand-père, voyez Zones Sensibles. Bien sûr.

Nous ne sommes par principe ni contre la technologie, ni contre l’idée de son intégration à l’art. Mais quand celle-ci devient le seul argument sous lequel – placez les guillemets où vous voulez – une auteure, fût-elle journaliste, et un éditeur, fût-il caviste, tentent balourdement de dissimuler l’indigence et la platitude d’un propos, nous avons du mal à ne pas la prendre pour ce qu’elle est : une bête imposture…

Clara Beaudoux, Madeleine Project, 2016, Editions du sous-sol.

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« L’anneau et le livre » de Robert Browning.

Robert Browning

Nous avions affaire à la vérité aux prises avec le mensonge.

En juin 1860, à Florence, où il réside depuis plus de dix ans avec sa femme, la célèbre poétesse Elizabeth Barrett Browning (qui décédera l’année suivante), Robert Browning achète à un bouquiniste de la place San Lorenzo un vieux livre jaune, petit in-quarto aux plats de vélin ridé. Ce vieux livre jaune, dénué de toute valeur littéraire, réunit les documents relatifs à l’affaire Franceschini, un procès pour meurtre qui se tint à Rome en 1698 : dépositions, témoignages, attestations, lettres, plaidoiries, jugement, etc. Vingt et une séries de documents rassemblés par un avocat florentin, Cencini, qui les fit relier en vélin et titrer de la sorte : « Exposé de tous les faits de la cause criminelle contre Guido Franschescini, noble homme d’Arezzo, et ses soudards, qui furent mis à mort à Rome le 22 février 1698, le premier par décollation, les quatre autres par la potence. Affaire criminelle à Rome. Où on dispute de savoir si et quand un mari peut tuer sa femme adultère sans encourir la peine habituelle. »  Robert Browning s’emparera de cet événement et construira sur ses fondements l’une des œuvres majeures de la littérature.

La fiction, qui éveille le fait à la vie, est-elle aussi du fait?

Que disent les faits? Noble d’illustre ascendance mais pauvre, la cinquantaine, Guido Franschescini, avec l’aide de quatre comparses, a assassiné sa jeune épouse, Pompilia, ainsi que les parents de cette dernière, Violante et Pietro Comparini. Cela alors que son épouse venait de lui donner une descendance et que, suite à des mesures légales destinées à résoudre un imbroglio sentimento-juridique, elle avait été préalablement condamnée à un repentir lointain.

Quel besoin d’aller fouiller minutieusement dans les ressorts qui déclenchent, qui mettent en mouvement les hommes?

L’anneau et le livre se présente comme la succession, en vers, des récits des témoins directs du fait judiciaire : le peuple acquis à la cause du mari vengeur, celui dévoué à l’épouse, le comte Guido Franceschini, Pompilia, Giuseppe Caponsacchi (le jeune et beau prêtre qui tenta de sauver l’épouse), les avocats des deux parties, le pape lui-même. Dix voix, dix monologues, précédés et clos par celui du poète.

Abondamment documenté et passant de la vision d’un sujet à celle d’un autre, le poète se fait ici, à première vue, le rapporteur des faits bruts passés au prisme des subjectivités. Voix médiane des autres voix (le peuple, l’épouse, l’époux, le pape, etc…), il est à la fois le réceptacle et la caisse de résonance du fait et des filtres qu’y apposent chacun de ses acteurs. En voyageant ainsi dans l’écheveau des causes et des conséquences d’un crime, il en illustrerait la vérité, la justesse des points de vue de chacun de ses acteurs. Aussi radicalement éloignés l’un de l’autre soient-ils, ils éclairent chacun des nuances dont l’absence de la moindre d’entre elles dénaturerait irrémédiablement la vérité globale du crime.

c’est à peine un malheur, et ce n’est la faute de personne.

Mais L’anneau et le livre n’est nullement une oeuvre sur l’objectivité ou le scepticisme. Le poète n’est pas le passe-plat d’un réel existant sans lui et qui pourrait faire l’économie de la fiction. En mélangeant au témoignage précis et légalement documenté des témoins de première ligne d’un fait ses propres créatures (ses vers, ses arrangements avec la « vérité historique », ses propres procédés de fabrication…), Robert Browning démontre qu’un réel sans imagination est bancal. Dégager un fait brut qui exprimerait le réel seul, en serait la photographie objective, en dirait sa vérité, n’est qu’illusoire espérance. Cette oeuvre essentielle écrite il y a 150 ans (que d’aucuns ont justement placée au rang des classiques dantesque ou shakespearien) mais très méconnue de nos jours réaffirme cette intemporelle nécessité de la littérature. Fait et fiction s’entremêlent et fabriquent, ensemble, la vérité. Le vrai, c’est la poésie.

Mais l’Art, par le truchement duquel l’homme ne parle à aucun homme en particulier, mais seulement à l’espèce humaine, l’Art est capable d’exposer une vérité par la méthode oblique, d’accomplir l’action capable de donner naissance à la pensée sans faire tort à celle-ci, puisqu’il se passe de l’intermédiaire de la parole.

Robert Browning, L’anneau et le livre, 2009, Le Bruit du temps, trad. Georges Connes.

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« Centurie » de Giorgio Manganelli.

Centurieles coups de téléphone viennent du monde, ils sont, en définitive, l’unique preuve qui lui soit concédée de l’existence du monde. Mais pas de son existence à lui.

Dante, Boccace, Chaucer… D’autres, prestigieux, s’y sont essayés avant Girgio Manganelli. Rassembler en un ensemble précisément une centaine de chants, de poèmes ou d’histoires. Soit s’articulant simplement autour d’une symbolique dont l’histoire est riche, soit y mêlant des considérations plus immédiatement formelles, ces illustres exemples servent moins à Manganelli comme piédestal que comme lointain mais utile rappel. L’ascendance fonctionne ici comme un référent parmi d’autres. Centurie est bien plus qu’une énième reprise formelle ne trouvant son sens que dans un héritage dont l’auteur prétendrait « rénover », « actualiser » ou « révolutionner » l’origine.

L’absence, cela va de soi, n’a rien à voir avec le vide.

Centurie se compose donc bien de cent « nouvelles », « fragments », « histoires ». Un homme qui décide de ne plus parcourir l’espace, mais uniquement le temps, un autre qui a décidé depuis toujours d’être « killer », un autre encore qui a découvert la preuve irréfutable de l’existence de Dieu, une femme qui a accouché d’une sphère. A chaque fois, sur une page, Giorgio Manganelli nous déroule le fil complet d’un récit. Jamais tout à fait i- ou sur- réalistes (car alors discrètement placé sous le signe d’une possibilité d’onirisme ou de « dérangement »), ni platement « positivistes », chacun de ces récits louvoie subtilement entre les genres et les ambiances. Complets par eux-mêmes, achevant (parfois en en annulant l’effet originel) l’action qui s’y initie, chacune de ces parties est résolument indépendantes de l’autre. Si peuvent s’y déceler des thèmes récurrents (la défiance en l’amour, le doute d’exister, la dichotomie entre le « sentir » et l’ « être »,…) ou des traits communs dans ses personnages, il apparaît vite que rassembler l’extraordinaire diversité de ces histoires sous quelque étendard que ce soit s’apparenterait à un forçage. Centurie a comme sous-titre cent petits romans-fleuves. Et c’est bien de cela dont il s’agit. D’une suite de fleuves, prenant source, suivant leur cours et débouchant quelque part. Centurie est une mer et il n’est pas d’étendard qui le résume car il est infini.

il sait qu’il est, comme tous les autres, le centre du monde qu’abandonnent infiniment des quantités d’infini.

Giorgio Manganelli, Centurie, 2016, Cent Pages, trad. Jean-Baptiste Para.

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« Le Dernier acte » de William Gaddis.

William Gadisil se puisse que la réalité n’existe pas du tout sinon dans les mots dans lesquels elle se présente.

Alors qu’il vient tout juste d’être victime d’un accident dont il est également le coupable – n’essayez jamais de faire démarrer votre véhicule en trifouillant dans le capot en vous plaçant en face de celui-ci -, Oscar Crease, assistant d’université érudit et dramaturge à ses heures, apprend qu’un producteur d’Hollywood vient de faire réaliser un film qui semble s’inspirer grandement d’une pièce qu’il a écrite quelques vingt auparavant. Tout portant qui plus est à croire que le film aura un retentissant succès, il décide de poursuivre le producteur pour plagiat.

c’est ça l’ironie, que chacun est la victime de l’autre ça n’est pas clair?

S’enchevêtrent alors, mêlés à la trame générale de ce procès principal, les aléas, péripéties, et comptes-rendus d’autres faits dont se saisit le droit : un chien coincé dans une sculpture monumentale, une noyade lors d’un baptême, l’utilisation par Pepsi-Cola, à des fins bassement commerciales, de l’anagramme du nom de l’Eglise épiscopalienne, sans oublier l’accident dont fut à la fois victime et coupable Oscar Crease.

Pouvons-nous séparer l’idée de son expression, monsieur?

Le Dernier acte est une satyre féroce et sans concession de l’envahissement de chaque parcelle de la société par le droit. D’un comique inégalé, il démontre avec un brio sans égal qu’à tout vouloir régir par le langage juridique, on en vient à vider de son sens propre tout ce à quoi il s’attachait et cadrait. Colonisant tout, dénaturé de son principe premier pour ne plus servir que l’avidité de chacun, le droit n’est plus ce gage d’ordonnancement – sans parler d’harmonie – du réel. Omnipotent, il le remplace.

Si vous ne pouvez qualifier d’enrichissement sans cause un vol quand il est évident je ne sais pas à quoi sert le langage!

William Gaddis ne fait pas que dresser le catalogue grinçant d’aventures désopilantes. L’absurde qui s’en dégagerait suffisant alors à illustrer entièrement son propos. Si on prend pour hypothèse que le réel serait une conséquence du choix des mots qui l’expriment, qu’en serait-il d’un réel exprimé par les seuls mots du juridique? Cette question ne peut être examinée dans tous ces interstices en l’exprimant dans un langage autre que celui dont Gaddis assure qu’il a colonisé tout le réel. Vouloir exprimer pleinement l’absurdité d’un monde qui ne serait plus que le droit n’est possible qu’en en utilisant le langage juridique. Le Dernier acte, écrit sur le droit, est ainsi lui-même un acte juridique. Gaddis permet ainsi, en démontrant par sa surenchère ce qu’un langage façonne avec le réel, d’en goûter la jouissive et inquiétante absurdité. Tout en proposant, en filigranes, une lecture des raisons qui sous-tendent cette prolifération, et qui toutes ramènent à un nom : l’argent.

Et tout ça c’est encore plus de mots et plus de mots jusqu’à ce que tout se retrouve enterré sous des mots.

William Gaddis, Le Dernier acte, 1997, Plon, trad. Marc Cholodenko.

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« Nature et récits. Essais d’histoire environnementale » de William Cronon.

Kennecott

Prenez la mine de Kennecott. Lieu « inhospitalier » d’où l’on a extrait (sachez qu’extraire n’a pas de passé simple – ceci dit en passant) des quantités gigantesques d’un cuivre d’une exceptionnelle pureté entre 1898 et 1938, avant de l’abandonner aussi soudainement qu’on avait commencé à en exploiter les ressources, Kennecott pourrait facilement passer pour l’exemple type du « lieu dénaturé ». Les bâtiments du camp en ruine, une montagne arasée, une ville délabrée à proximité, le tout au milieu d’un nulle part paraissant inviolé, Kennecott nous raconterait ainsi une énième fois un énième « viol de la nature »… Mais cette histoire là de Kennecott n’est possible que si l’on veille à tracer au préalable une démarcation nette entre l’homme et la nature, le premier dénaturant forcément la seconde, qui, en retour, n’aurait d’autre fonction sur le premier que de l’ensauvager. Les deux devant se préserver de l’autre, sous peine de voir irréductiblement altérée leur propre essence.

La tâche particulière des historiens de l’environnement est de raconter des histoires qui nous font faire un va-et-vient entre les humains et la nature, afin de révéler combien la frontière qui les sépare est culturellement construite – et combien elle reste dépendante des systèmes naturels.

C’est oublier qu’avant qu’on en extraie du cuivre en y creusant de larges sillons, des populations indiennes y avaient dessiné des sentiers. C’est oublier qu’après l’exploitation de son sous-sol, des touristes continuent à s’y rendre. Et que toutes ces traces, suivant la lecture qu’on désire en donner, peuvent s’intégrer à la nature, s’y fondre, ou en différer radicalement.

Par des exemples concrets et parfois emblématiques (Kennecott, le problème de la Wilderness, la question du « retour à la nature » des îles des Apôtres marquées par les activités humaines), William Cronon remet en question la frontière absolue et artificielle que l’on a bâtie entre nature et culture. Doit-on effacer les traces d’une activité humaine sur un terrain que l’on « rend à la nature »? Protéger un espace de toute intervention humaine contemporaine alors qu’il en connut d’autres plus anciennes n’est-il pas plus un acte d’idéalisation que de préservation? L’universalisation de la protection de la nature n’en gomme t’elle pas la particularité des lieux dont elle est constituée? Toutes questions que Cronon investit de son acuité toute en nuances.

Les lignes et les formes que nous inscrivons sur la terre reflètent les lignes et les formes que nous avons dans la tête, et il nous est impossible de comprendre les unes sans les autres.

Mais aussi – et peut-être surtout – William Cronon nous rappelle qu’il y a des mondes différents, et donc des histoires différentes. Et que l’histoire – donc celle de l’environnement – est indissociable des récits avec lesquels les historiens tentent d’en rendre compte. Et nous le rappelant, il nous en conte de sublimes.

nous habitons un monde toujours raconté.

William Cronon, Nature et récits. Essais d’histoire environnementale, 2016, Dehors, trad. Mathias Lefèvre.

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« Enfer » de Dante Alighieri.

Enfer

Ô vous qui êtes d’un entendement sain,

considérez le sens profond caché

sous le voile de mes vers sibyllins.

Un chef-d’oeuvre (du moins de ceux, les seuls, qui imprègnent tout, pas seulement le domaine, littéraire, plastique, musical, duquel ils éclosent) fait émerger, à sa suite, nombre d’interprétations ou de traductions dont toutes proposent, souvent à l’exclusion des autres vécues alors comme concurrentes, d’approcher mieux l’essence du texte. Du moins est-ce ainsi que cette diversité (historique comme actuelle) nous apparaît aujourd’hui. Il y aurait, de qualités décroissantes, les traductions proches du texte original puis celles s’en éloignant. Mais c’est sans tenir compte que cette notion même : « une traduction, une interprétation se doit de coller au plus près l’oeuvre originelle » est elle-même relative à l’époque qui l’a produite. Notre souci de revenir à la moelle d’un texte, à son « ADN », est le notre. Et c’est bien selon ce paradigme, contemporain et donc relatif au temps de son exercice, que nous jugeons de la qualité des interprétations d’un texte, allant jusqu’à parfois affubler du substantif – climax moral – « trahisons » les traductions qui n’en feraient aucun cas.

Ô vengeance de Dieu, quiconque lit

ce qui alors à mes yeux apparut,

comme d’angoisse il doit être transi!

Danièle Robert recentre son analyse du chef-d’oeuvre dantesque sur sa structure trinitaire. Tout, dans la Divine Comédie est en effet façonné sur le chiffre trois et ses multiples, de l’imagerie théologique (du plus évident : la sainte Trinité; au moins connu : les trois penchants que condamne le Ciel : immodération, malice et la démente bestialité) aux principes formels structurant l’architecture de l’oeuvre (3 parties de 33 chants de rime terce assemblés en strophes de 3 hendécasyllabes). Regrettant l’écart qui exista de longue date entre l’importance unanime qui fut conférée à cette structure et son abandon dans les différentes tentatives de traduction, Danièle Robert se propose alors de construire sa traduction sur cette structure essentielle adoptée par Dante. En respectant scrupuleusement (respect et scrupule : deux termes si investis éthiquement…) la terza rima, la terzina et l’hendécasyllabe.

Nonobstant les impératifs quasi moraux exposés en préface dont la traductrice semble tour à tour ignorer et mettre en avant les principes, comme pour mieux distinguer un travail – le sien – qui en serait le garant, force est de constater que le résultat est magnifique!

Même en prose, qui donc pourrait jamais

parler exactement des plaies et du sang

que je vis alors, à cent fois le narrer?

 

En toute langue on serait défaillant

car nos esprits et façons de parler

pour tout saisir ne sont pas suffisants.

Dante Alighieri, Enfer, 2016, Actes Sud, trad. Danièle Robert.

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« Vie auprès du courant » de Tarjei Vesaas.

Aftenposten. Vinje i Telemark 19650307. Forfatter Tarjei Vesaas hjemme på gården i Vinje. Foto i arbeidsrommet. Masse papirer. Foto: Rolf Chr. Ulrichsen / Aftenposten *** FOTO IKKE BILDEBEHANDLET ***

Dernière oeuvre de l’immense romancier norvégien sortie l’année même de son décès, Vie auprès du courant est un recueil de poèmes. Où, comme dans les romans de sa « dernière période » se déploient les thèmes qui lui furent chers et furent à l’origine de son succès. On y retrouve ces atmosphères teintées d’onirisme, d’un absurde discret, d’un symbolisme tout en nuance. Mais surtout, se défaisant du fil narratif romanesque, émerge de ses vers une écriture décuplée de la nature.

Parmi des branches nues

s’est accomplie la vie.

Tous les rameaux,

toutes les branches,

sont là dans le sommeil.

A côté d’un monde mais profitant de cet écart pour le détailler mieux et plus profondément. Telle parait souvent la nature de Vessas. Très rarement métaphorique – ou si légèrement qu’il n’y parait guère -, sa poésie prend les teintes de récits ad minima pour faire germer chez qui la lit à la fois les images bien précises de ce qu’elle décrit, et l’écart qu’elles entretiennent avec ce que la poésie en dit. On est à côté. On est auprès. Et c’est dans cette distance d’avec le courant, dans cette vie proche de lui sans être prise dans son flux, que Vesaas lui procure les plus beaux vers.

La congère lourde comme un monde.

Ce qui fait la beauté de l’oeuvre de Vesaas semble échapper à toute catégorie préconçue d’analyse. A l’aune de l’attachement ému que lui témoigne ses lecteurs, la magie semble opérer d’autant mieux que ses causes demeurent cachées. Le lire est un acte de foi. Dont ce recueil est comme l’épure.

Tarjei Vesaas, Vie auprès du courant, 2016, La Barque, trad. Céline Romand-Monnier.

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