« Avers » de Dominique Quélen.

 

On écrit ce qui est là et peine à se dire

Prenons le mot « oiseau ». Non sa graphie, mais le mot dit. On y entend alors « oie », « oit », « eau », « haut », etc… Et « oiseau » aussi. Dans le mot « oiseau » se loge tant qui ne s’y lit plus et dont le poète exhume non pas un sens, ni des sens, mais des questions en acte sur le sens. Et le son.

Fabriqués de courtes séquences, majoritairement interrogatives, Avers entraîne son lecteur dans les obsessions de son auteur. Obnubilé par son sujet, mais sachant aussi se moquer de ses marottes, l’auteur sait faire voyager le lecteur entre l’éclat de rire et le remue-méninges le plus abyssal. Et tout cela sans rien y exprimer…

Ce poème? Mais qu’y exprime-t-on? Rien. On y cherche.

On n’exprime effectivement rien ici. On ressasse. On tourne et retourne autour du même (l’avers désigne, en numismatique, le côté face d’une monnaie). On teste des choses avec des mots et des mots avec des choses. On retire un truc (le préfixe a est privatif : a-vers) puis on en ajoute un autre. On joue. On tient en rênes le jeu de mots. On flirte avec l’absurde. On fait son Mallarmé. Puis son Wittgenstein. On teste. On hésite. Effectivement, on y cherche. Lucide. Sachant qu’on n’y trouvera rien. Mais qu’en attendant de ne rien trouver, autant se laisser aller à éprouver encore et encore les vertiges qui se logent entre le mot et la chose, entre l’entendu et le lu.

Le ciel est un mot car le mot oiseau y vole. Est-il écrit? Dit? Traversé d’ici à là par une ligne? Sa façon est-elle très droite ou floue et ardue à définir? Un ton vient à l’oreille allant pour entendre. Que souhaites-tu dire? Vas-y par d’autres voies ayant un autre sens. La chose égale le mot. Une chose égale un autre mot. Des voies mènent. Il n’y a rien mais tu t’imagines que si. C’est pour quelle oreille que marche ton appareillage à audition floue qui te va très seyant? Façon de parler. Une oreille oit d’ici le non-dit du mot qui est soit ou oiseau ou oie. Un mot usuel. Dis-le.

Dominique Quélen, Avers, 2017, Louise Bottu.

L’enregistrement sonore ci-dessus est issu de l’excellente Radio Campus, sous les doigts de fée d’Alain Cabaux.

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« La Course » de Nina Allan.

 

L’exercice de la chronique, s’il n’a d’autre ambition que d’amorcer chez le lecteur une envie d’aller y voir d’un peu plus près, peut parfois, s’il est mal dosé, couper cet élan. On pourrait dire trop peu et teaser alors à peu de frais. Ou dire trop et déjà épuiser la lecture.

J’ai encore certaines de ces babioles, rangées dans des boîtes avec le reste, du bric-à-brac dont on n’a plus besoin mais dont on ne veut pas se débarrasser. Ces choses-là ne sont pas tant des objets qu’un langage, un langage secret de la mémoire que tout le monde parle et comprend.

Dans une ville gazière d’Angleterre ruinée par la pollution, la population s’est tournée vers un autre moyen de subsistance : les courses de smartdogs. « Guidés » par des pisteurs dont a cherché à renforcer les capacités empathiques par des implants, ces lévriers transgéniques sont devenus le seul attrait de la ville de Sapphire. Alors qu’il mène la vie confortable d’un éleveur de smartdogs, Del Hoolman voit sa fille, Luz Maree, se faire enlever. Endetté jusqu’au cou, il fait le pari, pour payer la rançon qu’on lui réclame, de remporter la course la plus importante de la saison avec son chien le plus prometteur. C’est oublier que les apparences sont souvent trompeuses…

C’était comme si je vivais à l’intérieur d’un récit.

L’une des grandes forces de Nina Allan est d’avoir parfaitement compris, et de s’en être saisi dans sa pratique de l’écriture même, qu’un rien suffit à faire basculer toute chose, aussi inamoviblement établie qu’on la croyait. En entremêlant adroitement les voix et les genres, elle parvient à la fois à tenir en haleine le lecteur et à lui proposer une mise en scène abyssale de son propre acte de lecture. C’est sans doute cela que l’on peut appeler une grande leçon de littérature.

Le meilleur moyen de susciter la magie, c’est de la décrire.

Nina Allan, La Course, 2017, Tristram, trad. Bernard Sigaud.

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Passer, quoi qu’il en coûte.

 

puisqu’un droit élémentaire, passer, leur est refusé, puisque le droit d’asile ne leur est pas convenablement accordé, que peuvent-ils faire, désormais, sinon, transgresser la loi?*

Nous vivons un moment ou l’autre n’est plus seulement interdit de rester, mais aussi de passer. L’autre (cet autre radical, de moins en moins « humain », dont les replis identitaires de plus en plus étriqués aujourd’hui à l’oeuvre viennent sans cesse grossir les rangs) qui fuit, qui quitte un endroit pour la seule raison qu’il n’y peut plus vivre, se retrouve criminalisé pour cela-même. Sa fuite, son « désir de passage », qui sont les seuls gestes qui lui permettent de rester en vie, deviennent, ici, ceux qui le condamnent. Ce n’est plus faire fuir qui est criminel. Ni ne plus accueillir. C’est passer qui est devenu criminel. Et comme passer est criminel, celui qui passe peut être humilié, pourchassé, enfermé, renvoyé à la mort.

L’autrui du témoin? C’est, d’abord, celui qui n’a pas eu le temps ou la possibilité de signifier son geste ou sa douleur : c’est le réfugié d’Idomeni quand il demeure muet, occupé aux tâches de l’immédiate subsistance. C’est, ensuite, celui qui n’a pas le temps ou le courage d’écouter cet acte ou cette souffrance : c’est le nanti de la grande ville quand il demeure indifférent, occupé aux tâches de sa vie confortable. Le témoin se tient donc « entre deux autruis », il est en tout cas un geste de messager, de passeur, un geste pour autrui et pour que passe quelque chose.*

Aux antipodes de la posture contestataire, du soulagement de conscience à peu de frais par tweet rageur, du révolutionnaire en pantoufles et bigoudis nourri au post facebook, de l’indigné convaincu que parce qu’il s’indigne devant des milliers d’autres convaincus, s’indigner suffit, à l’opposé de l’idéologue nourrissant son idéologie, et elle seule, de la détresse qui l’environne, il existe heureusement nombre d’initiatives qui, comme on dit, « redonne foi en l’humanité ». Des initiatives dont ceux qui les font vivre ont compris que la meilleure manière de s’opposer est d’abord de prendre soin des plus faibles, dont la faiblesse ne fait que prospérer sur le lit stérile de nos clivages. Des initiatives qui, plutôt que renchérir en circuit fermé sur l’hostilité, lui opposent un geste inverse, aussi ancestral qu’il parait oublié : l’hospitalité.

Si ça vous dit :

Groupe d’hébergement parc Maximilien : groupe facebook auquel s’organise l’hébergement et le transport de sans-papiers gravitant autour du Parc Maximilien à Bruxelles. Chaque soir ce sont entre 150 et 250 migrants qui trouvent asile chez l’habitant.

Emission de BX1 : émission faisant le point sur quelques initiatives citoyennes.

Doucheflux : lieu – à la recherche de bénévoles et de sous! – où il est possible à des gens dans la précarité de laver leur linge, prendre une douche, etc.

Perles d’accueil : blog qui rassemble les témoignages de personnes qui accueillent ou ont accueilli chez elles des migrants. Utiles à tous ceux qui auraient – et c’est bien normal – des craintes quant à adopter eux-mêmes cette démarche. On est très loin du migrant-prédateur. Et de l’hébergeur-bobo-islamo-gauchiste…

* citations et titre extraits de Passer, quoi qu’il en coûte, de Georges Didi-Huberman & Niki Giannari, 2017, Minuit.

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« La petite ville » de Eric Chauvier.

 

Saint-Yrieix La Perche. Ville de Haute-Vienne, située à 40 km de Limoges. 6234 habitants en 1793, 6848 en 2014. Noms des habitants : les Arédiens. Un tissu industriel en crise. Un tissu commercial déliquescent. Un centre-ville déserté. Une population vieillissante. Un électorat Front National grandissant à chaque élection. Saint-Yrieix La Perche, ça fait pas vraiment rêver…

La perception d’un monde global est ici le fruit d’un renoncement local mâtiné d’une terreur vague. 

De retour dans sa ville natale, Eric Chauvier y chemine en compagnie de Nathalie, travailleuse précarisée, fumeuse impénitente, ancienne séductrice – malgré elle – de l’anthropologue depuis déménagé à Bordeaux. On y apprend l’histoire d’une petite ville en pleine déréliction. Le paternalisme politique (le « Père Boutard », l’ancien maire) et industriel (le « Père Morin », l’ancien papetier) qui régente l’organisation sociale. La monopolisation planifiée des réseaux de distribution, de services. Le remplacement d’une économie à « visage humain » (avec tout ce que cette économie cachait déjà, elle aussi) par une autre où ne sont plus décelables que les marchandises, toujours plus semblables l’une à l’autre.

Avec Eric Chauvier, la petite ville de Saint-Yrieix La Perche devient le moyen de lecture d’un capitalisme qui recycle sans fins ses propres procédés. Et dont les rêts n’offrent plus à ceux qui y sont pris de recours autre qu’une forme de nostalgie réactionnaire et d’autre perspective que de se réjouir de l’ouverture prochaine d’une Fnac ou d’un Macdo. Même l’espoir est capitalisé.

Durant trente ans, Jean-François a géré le stock d’un magasin de prêt-à-porter, rue de l’hôtel de ville – ma mère nous y habillait, mon frère et moi. Il a pris sa retraite il y a un peu moins de dix ans. Face au déclin des petits commerces, auxquels il demeure très attaché (Pour le SAV ou pour avoir une pièce, il faut mieux aller voir les petits commerces), quoique sur le mode de la défaite assumée (En même temps, y en a plus, de petits…), il a proposé au principal édile de Saint-Yrieix une sorte de pis-aller (J’ai parlé d’une idée au maire, une ville en Bourgogne où le maire avait proposé de poser des décalcomanies sur les commerces vides). Peu de temps après, à peine quelques heures à vrai dire, Jean-François a admis à ses proches, c’est ce qu’il m’a dit, que cette proposition était en réalité une illusion, une contradiction parfaite avec ce qu’il venait de dire (Ça faisait une animation, un commerce virtuel, déjà rien qu’à l’œil je trouvais ça très intéressant), pour tout dire un véritable cache-misère (C’était un trompe-l’œil en quelque sorte, y avait une photo avec deux ou trois personnages qui achetaient du pain ou des fruits), une suggestion désespérée (Ça amenait peut-être quelque chose…) pour conserver (… un petit peu de vie…) un peu de ce qui avait été.

Le matériau de l’anthropologue est ce qui est dit. Mais dans ce qui est dit, réside la façon dont c’est dit. Dont il n’est pas possible de faire l’économie si l’anthropologue veut se donner pour tâche d’aborder vraiment son sujet. Eric Chauvier parvient non seulement à soutirer de son matériau son essence formelle mais aussi à le rendre disponible au lecteur. Ainsi, en faisant alterner, à un rythme soutenu, paroles de l’enquêté et analyses de l’enquêteur (elles-mêmes parfois redoublées de ses ressentis, de ses souvenirs ou de ses doutes), il érode utilement la traditionnelle hiérarchie qui oppose, plus qu’elle ne fait s’épauler, le spécialiste et le sujet de son étude. Paroles, analyse et doutes sont sur le même pied. Il n’éclaire pas le réel (dans le sens où l’analyse du spécialiste serait le projecteur nécessaire à révéler la vraie nature des choses), il le montre. Et c’est grâce à cela (et non malgré, ni en sus), qu’il convient bien de nommer une esthétique, qu’il peut retracer tout à la fois l’histoire d’une petite ville, l’apprentissage culturel de la soumission, le destin d’une femme et les errements d’un anthropologue.

Eric Chauvier, La petite ville, 2017, Amsterdam.

Les sons ci-dessus ont été produits, enregistrés, façonnés par Alain Cabaux, Maître es Œuvres chez Radio Campus.

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De la préface.

 

Il arrive parfois que des textes se télescopent, par delà même les langues, les temps ou les volontés réciproques de leurs auteurs. Placés côte à côte sur une table – après lecture bien entendu -, c’est parfois simplement cette proximité de hasard qui révèle au libraire un texte grâce à un autre, leur mise en rapport physique éclairant ce qui jusque là, dans leur lecture séparée, avait laissé le lecteur gêné, insatisfait, voire indifférent.

 

Dans Heidegger, Une introduction critique, Peter Trawny, spécialiste reconnu mais polémique du philosophe allemand, se propose, comme l’indique le titre de son livre, d’introduire à la pensée d’Heidegger en n’occultant rien des dernières découvertes à son propos. Ce livre, lui-même enrichi d’une double introduction, peut donc être lu comme la préface critique et circonstanciée à l’oeuvre du génie allemand. Dans Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, Jarig Jelles traduit et introduit le texte latin (lui-même traduit du néerlandais) qui préfaçait les Œuvres posthumes de Spinoza, parues en novembre 1677. Cette préface, pourtant écrite par des proches de l’illustre auteur et faisant partie constituante de notre première découverte de l’Ethique, ne fut jusqu’à aujourd’hui jamais traduite en français.

Dans les deux introductions comme dans le corps du texte de Heidegger, Une introduction critique, il est fait à ce point abondamment référence à l’antisémitisme exhumé dans les désormais fameux Cahiers noirs, que ce début de lecture critique de l’oeuvre heidegerienne en fait plus que son filtre de lecture privilégié. Non seulement lire Heidegger ne se peut sans omettre sa haine du juif, mais celle-ci en devient de facto le seul prisme éthiquement possible. Qu’on s’en défende (comme Trawny) ou qu’on y fonde les raisons de s’en interdire la lecture, par les commentaires seuls qui s’y attellent, la haine du juif innerve toute l’Oeuvre. Dans la Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, Jarig Jelles nous donne à lire, par l’entremise de son préfacier, un Spinoza chrétien, attaché à sauver Dieu, la foi et le Christ. Aux antipodes de la lecture agnostique que fera le vingtième siècle français de son oeuvre, le préfacier du dix septième inscrit bien celle-ci, non dans une volonté de rébellion ou de refonte religieuse, mais dans le projet de construire un système qui soit bien conforme aux impératifs religieux de son temps.

D’un côté nous avons une introduction qui pèse et soupèse les conséquences sur l’oeuvre de l’engagement antisémite de son auteur. De l’autre nous avons une préface, oubliée depuis 350 ans, qui atteste de l’ancrage chrétien d’un auteur. Le premier texte, pourtant désireux de marquer qu’elle ne s’y limite pas, borne in fine une oeuvre aux errements les plus coupables de l’époque qui l’a vu naître. Le second réaffirme l’inscription dans son temps d’une oeuvre dont la postérité l’en avait radicalement disjointe.

Ce que nous rappelle la juxtaposition de ces deux préfaces, par le contraste qu’instituent les  réceptions des livres qu’elles introduisent respectivement, « l’oubli » (oubli bien plus souvent forcé qu’aveugle) du con-texte est au moins aussi imbécile que sa surenchère. Une Ethique débarrassée de Dieu est aussi absurde qu’un Etre et temps essentiellement antisémite. « Dépoussiérer » une oeuvre des marques du temps de son écriture, la rendre « actuelle », compréhensible en dehors de son carcan temporel, ne peut se faire au mépris de sa réalité. Lui dessiner des contours précis, l’incarner dans son époque et les schémas socio-politiques que partageait son auteur avec ses contemporains ne doit pas revenir à l’ensevelir sous ces contours. A défaut, on fait de Spinoza un athée, de Heidegger un antisémite et juste un antisémite, de Nietzsche un prophète de la gauche et d’Alexandre Jardin un écrivain…

Peter Trawny, Heidegger, une introduction critique, 2017, Le Seuil, trad. Marc de Launay.

Jarig Jelles, Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, 2017, Allia.

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« Villes, suivi de Journaux » de Paul Blackburn.

 

je vais venir dans ton ventre et en faire une mer qui cogne contre moi venir dans toi douce comme le soleil / et être réel.

Il y a je ne sais quoi dans la poésie de Paul Blackburn qui semble participer d’une étrange ambivalence entre une inaliénable exigence et un amateurisme revendiqué. Comme si l’auteur se devait de faire montre d’une certaine gêne à exiger tant des mots.

Putain, j’ai pondu de la merde à la chaîne.

New York, les mouettes, le Baseball, les chats, le sexe, l’eau, les poètes amis, l’alcool, la fête, la maladie… Comme la mouette ne se pose sur l’eau que quand celle-ci s’agite, le poète ne pose ses mots que sur une surface mouvante, instable. Sa parole s’ente sur un désordre. Un désordre que le poète, quand il ne se charge pas de le provoquer, ne le contemple pas non plus d’un ailleurs distant. Le poète ne contemple pas, il perçoit. Et crée les conditions de sa perception. Et quand il nous revient alors avec son monde agité, dit dans ses mots, ceux-ci laissent percer ce qui l’a rendu dicible.

La vitre sale me rend mon visage.

Blackburn, finalement, ne raconte que sa vie. Universellement banale et tragiquement unique. Mais cette conjonction entre l’existence d’un quidam et le langage qu’il crée pour se dire, tour à tour cru et tendre, exigeant et dilettante, nous le rend proche comme rarement peut l’être un auteur de cette stature. Et la beauté qui s’en dégage est de celle qui, bien qu’immédiate, gagne encore et encore à être creusée.

Des floculations de cirrus suspendus

précipitent

dans le tube du ciel au-dessus de la rue,

couvrent d’un toit l’œil vieillissant dans sa flaque

          enfermant ses

reflets sous une croûte de glace

Crac

Sourd, mais

l’œil regarde dehors

et des rangées de moutons aléatoires paissant au-dessus du parc

se nourrissent

de la seule herbe qu’il y a en ce matin d’hiver

   /

                   dans l’esprit

L’œil, oui

                       vieillissant dans sa flaque,

mais ouvert  .

OUVERT

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, 2011, Corti, Trad. Stéphane Bouquet.

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« L’instant décisif » de Pablo Martin Sanchez.

 

Tu pleures parce que tu viens d’arriver sur cet immense théâtre de déments.

Un lévrier de course vieillissant; Clara, une enfant que terrorise Pena, le caïd de son école; un prof d’université qui couche avec une étudiante; un homme d’affaires louche; la représentation d’une morte; un nouveau-né… L’instant décisif, en faisant se succéder adroitement les « je » et les entremêlant l’un l’autre dans des relations qui s’éclairent peu à peu, est bien ce qu’il est convenu de nommer un roman choral. A l’ère – « au mieux » – de la prise en compte d’un réel subjectivé ou – au pire – du solipsisme, l’exercice peut paraître convenu. A fortiori quand il a déjà été utilisé abondamment par la littérature et popularisé par le cinéma grand public.

Parfois je me demande si la vérité n’est pas simplement une métaphore usée, une illusion dont nous avons oublié qu’elle en est une à force de nous en servir.

Pablo Martin Sanchez est de ces auteurs qui « savent y faire ». De ceux qui ont compris que donner à lire quelque chose qui ait quelque intérêt ne se peut qu’après avoir analysé aussi précisément que possible les moyens techniques sur lesquels il se propose de faire reposer ce qu’il écrit. L’écriture est d’abord une technique. Et cette technique, non seulement Pablo Marin Sanchez en maîtrise les moindres rouages, mais il sait aussi les utiliser sans forfanterie. L’instant décisif est une histoire dans laquelle les différents personnages vont vivre des instants décisifs. Il est aussi le récit diffracté de l’instant grâce auquel leurs vies changent de consistance. Mais L’instant décisif est aussi le roman de cette rencontre entre un lecteur et l’instant décisif de sa lecture. Qu’on le nomme climax, apogée, acmé ou dénouement, Pablo Martin Sanchez parvient tout à la fois à nous le faire vivre et à nous donner à lire la mécanique qui fonde son fonctionnement. Et ça, c’est brillant!

Pablo Martin Sanchez, L’instant décisif, 2017, La Contre Allée, trad. Jean-Marie Saint-Lu.

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« Génial et génital » de Soth Polin.

 

Les protagonistes de ces nouvelles sont tous ce que l’on pourrait appeler des « faibles », des humiliés qui trouvent dans les humiliations mêmes qu’on leur fait subir, les raisons de continuer à vivre. Qu’il soit soumis corps et âme à la tyrannie d’un amour, d’une assuétude à la contrainte ou que, sous diverse formes, toute leur existence soit suspendue à la volonté d’une autre, chacun de ses personnages parait au premier abord parfaitement illustrer des formes de vies au rabais. C’est sans compter sur la réalité dans laquelle ces vies s’insèrent.

Alors, c’est ça communiquer? […] Ce rien! Ce vide! ALORS ON COMMUNIQUE POUR NE JAMAIS COMMUNIQUER?

Certes, l’humiliation consentie c’est toujours drôle. Le ridicule de l’allégeance à ce qui consacre sa propre déchéance est « terriblement comique ». « Comique » car l’est toujours la situation où l’on produit soi-même compulsivement les conditions de sa perte. « Terrible » car cette même situation est trop communément partagée que pour nous faire simplement en rire d’un air détaché. Les histoires de ces « héros » sont effectivement paroxystiques. Mais si elles désignent l’acmé de nos dépendances, elles nous renvoie ainsi, par le contraste qu’elles instituent avec nos propres vies, à celles que nous acceptons benoîtement chaque jour.

Le génie de Soth Polin réside en grande partie dans cette façon qu’il a de jouer du contraste mais sans y aller du classique « choc des contraires » ou de la production gratuite de « l’absurde ». Esclaves d’une lubie ou d’un amour, ses protagonistes se livrent certes entièrement à leur assuétude. Mais si celle-ci les gouverne, et si leur lecture nous rappelle les nôtres, elle parait leur donner aussi un accès plus complet au monde dans lequel ils vivent. Comme si, in fine, l’humiliation érigée en mode de vie était précisément le mode de vie le mieux adapté au monde qui nous entoure. Ne serait-il pas plus logique, dans un monde où l’ordre est érigé en principe absolu, à ne plus considérer l’ordre comme une contrainte mais comme un souhait? Ne serait-il pas plus sain, dans un monde où la communication est considérée comme un paradigme fondant tout rapport social, à s’y laisser aller tout entier, communiquant pour communiquer, sans plus même jamais s’inquiéter d’un quelconque contenu, remplaçant le champ entier des registres du langage par le registre phatique? Et ainsi, de situations personnelles dont les curseurs sont poussés à l’extrême, Soth Polin nous enjoint à nous retourner non seulement vers nos propres vies très personnelles mais aussi sur les conditions extérieures qui leur dessinent un paysage bien plus contraint qu’il n’y parait. Paysage qui nous est finalement très familier…

Soth Polin, Génial et génital, 2017, Le Grand Os, trad. Christophe Macquet.

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« A la recherche du sauvage idéal » de François-Xavier Fauvelle.

 

L’histoire, on le sait depuis longtemps, est toujours une création. Elle est toujours, et quoiqu’on s’en défende, le résultat d’un filtre apposé sur un passé. Et la réalité de ce passé, sa « vérité », transformée par le tamis de l’historien, sera rendue d’autant plus distante de son analyse, si cette dernière est devenue l’apanage, au cours des temps, d’un groupe de « savants » très restreint, très éloigné, mais très sûr de sa bonne foi. Ainsi en est-il, indéniablement, de l’histoire de l’Afrique.

François-Xavier Fauvelle enquête ici sur les Khoekhoe, dont la descendante la plus – tristement – célèbre est sans nul doute la fameuse « Vénus hottentote », cette femme enlevée et présentée comme une bête de foire dans l’Europe du tournant des 18 ème et 19 ème siècles. En croisant les sources et les façons de les aborder (la littérature de Coetzee, la restitution du corps de Sarah Baartman à l’Afrique du sud, l’histoire de la petite ville intermittente de Pella, etc…), peu à peu, l’auteur dessine une image bien moins européano-centrée de son sujet.

les discours de la science sur les populations indigènes servent de ressources aux discours identitaires produits par des Indigènes.

Mais la tentative, remarquable en soi, se double ici de sa propre mise en question. Ainsi l’auteur procède-t-il ici à rebours, en reculant, pas à pas, dans le temps. En archéologue de l’histoire, qui enlèverait couche après couche les diverses lectures qui, le temps faisant son oeuvre, éloignent l’historien de son sujet, il en démonte ainsi et les parti pris et les filiations. Partis pris et filiations dont l’histoire n’est jamais débarrassée, les premières, au contraire, faisant le lit de la seconde. Émondant son objet d’étude de ce qui la recouvre, François-Xavier Fauvelle démontre alors qu’il est autre que ce que l’histoire en fait, mais aussi combien ces couches en viennent à constituer pour partie sa vérité et à in fine la changer. Tels ces Khoekhoe qui en appellent à des discours savants pour asseoir leur identité alors même que ces discours résultent d’erreurs fondamentales quant à cette même identité. Le Khoekhoe rêvé par lui-même devient celui fantasmé par l’autre.

si le récit peut être une rédemption, vous aviez raison et on ne peut jamais l’ignorer, c’est bien parce que l’histoire est une tragédie.

Si A la recherche du sauvage idéal permet d’approcher le Khoekhoe mieux qu’aucun autre ouvrage d’histoire c’est certainement parce que son auteur a compris – et a réussi à le donner à lire – que notre relation à l’autre, d’une manière ou l’autre, le fabrique toujours. Il nous rappelle ainsi qu’il n’y a jamais de vérité nue, indépendante d’un regard. Et que notre attente elle même participe de sa constitution. Qu’en attendant l’autre, on le construit.

François-Xavier Fauvelle, A la recherche du sauvage idéal, 2017, Le Seuil.

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« Le Maitre des miniatures » de Jim Shepard.

 

Japon, juillet 1954. Eiji Tsuburaya, directeur des effets spéciaux de la Toho Films est censé, en seulement deux mois,  donner une apparence à Gojira, roi des Monstres. Débordé, il n’a de temps ni pour Massano, sa femme, ni pour Akira et Hajime, ses deux enfants. Il n’a pas même de temps pour se souvenir de sa fille, Miyako, morte quand elle avait deux ans, ou de son père, décédé 21 ans plus tôt dans le terrible tremblement de terre de Kantō. Sa vie se limite à créer un monstre.

Et pendant toute sa carrière, Tsuburaya fut l’objet de plaisanteries pour avoir été plus fasciné par le projecteur que par les images sur l’écran, la première fois qu’il était allé au cinéma.

Le Maitre des miniatures ne fait pas le récit d’une relation amoureuse difficile. Le Maitre des miniatures ne documente pas précisément la création d’un des êtres  les plus populaires de l’histoire du cinéma. Le Maitre des miniatures ne nous explique pas comment Gojira est devenu Godzilla. Le Maitre des miniatures n’est pas un roman sur le nucléaire. Le Maitre des miniatures n’est pas un des livres les plus subtils qui ait été écrit sur la relation père-fils. Le Maitre des miniatures n’est pas l’histoire d’une obsession. Le Maitre des miniatures ne se laisse réduire ni à un sujet ni  à une forme.

Il s’agissait de faire quelque chose à partir de rien.

En enchevêtrant la « grande Histoire » et l’intime, en mêlant à la rigueur du document les possibilités de la littérature, Jim Shepard nous bouleverse. Que faire de ce qui nous effraie ? Que faire de ce dont on se souvient ? Que faire de nos morts? Comment aimer ? Comment être père ? Comment ne pas faire mal, à l’autre comme à soi-même ? S’il est certes impossible de trouver réponse à ces questions, Jim Shepard nous montre, avec subtilité et simplicité, que vivre avec elles ne se peut qu’en les abordant l’une avec l’autre.

Il n’est question ici que du paradoxe entre l’effroi et la nostalgie.

Jim Shepard, Le Maitre des miniatures, 2017, Vies Parallèles, trad. Hélène Papot.

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