« Discipline » de Dawn Lundy Martin

 

Un corps utilisable doit prouver son utilité.

À côté de « la marge », « le corps » est l’autre concept « tarte-à-la crème » irriguant nombre des velléités créatrices contemporaines se voulant au choix iconoclaste, perturbatrice ou radicale. Fort de la citation prétendument nietzschéenne « Le corps est politique », ce sera à qui glorifiera le plus expressivement les fonctions du corps culturellement considérées comme les plus triviales. « Inspirés » par des Arthaud ou des Bataille de leur propre cru, ce sera à qui hurlera le plus fort et le plus souvent les mots « merde », « fluides », « pets » et « remugles ». Le tout étant censé suffire à annihiler l’honnie dichotomie corps-âme ou à en renverser l’ordre moral prétendu. Et si vous trouvez ça nul, ce n’est évidemment jamais parce que c’est nul, mais uniquement parce que vous êtes empreints de cette gêne petite-bourgeoise que le « poète radical en marge » se donne précisément pour tâche de battre en brèche.

Quand on est informé de la structure ou de la méthode – absence sidérante ou existence omniprésente – cela devient difficile de prendre le métro ou de laver son propre corps. Ce sont des actes d’oubli bien qu’ils aient l’apparence d’actes de résistance ou d’amour.

Si l’objet de Dawn Lundy Martin est le corps, son outil est bien la langue. Un corps c’est faillible. C’est salissant. C’est aisément contraignable. C’est ce qui, de tout temps, fut susceptible d’être discipliné. Cela, on le sait si bien que l’on a depuis toujours construit des stratégies pour éviter d’y penser (car, comment continuer sinon?). Mais, plutôt que de le dire de but en blanc, sans fard, de rappeler ses faiblesses et ses failles par le rappel insistant des vocables consacrés – chose accessible à n’importe qui sans effort -, la poète est précisément celle par qui une autre façon d’exprimer le corps peut voir le jour. Et dès lors, comme à ce qui pèse sur les corps sont associées les façons de les exprimer, en lui en construisant de nouvelles, c’est de se libérer pour partie de ce poids dont il s’agit ici.

« Donc dis-moi », dit la chanson, « comment pourrais-je vivre toujours? » Quand un homme est piégé comme les mots sont piégés dans le défaut du corps, quand le corps plie sous des centaines d’histoires jamais racontées, s’excite comme un singe, se laisse aller à des excès tels que la bouche n’est jamais vide, quand l’herbe de la jeunesse est si loin, le conte d’un conte d’un conte, quand les cheveux tombent en entraînant la peau, quand une vie, une vie si petite qu’on ne se la remémore plus, faible et numérotée, encadrée par les rituels, le trajet jusqu’au réfrigérateur de la cave, l’air aspiré à grandes goulées, et l’amour singulier, hors du commun, pour sa fille si lointaine, quand déchoir c’est comme dépérir, quand des pans d’abandon masquent le visage, quand on parle dans des rideaux et du vent, quand on chuchote contre le courant et que personne ne vous entend, quand presque tout, chaque chose petite et immense se trouve dans une pièce, un lieu minable dont le toit, percé d’un coup de fusil, fuit en cas de pluies torrentielles, quand c’est cette vie-là et qu’il y a le baiser rare de sa fille absente et qu’il y a le désir singulier de pas toujours, peut-être, mais juste une minute après l’autre, quand il y a simplement : a.

Le corps qui devient indiscernable dans la nuit rappelle l’indiscernabilité du corps noir. Celui qu’on efface d’un écran évoque notre propre désir de ne plus avoir à y penser. En les évoquant par les détours de la poésie  (car, oui, la poésie est un art du détour) le corps faible, noir, féminin, avili, vieux, violé, torturé, en un mot discipliné, nous apparaît à nouveau dans toute sa scandaleuse normalité. La discipline est quelque chose de puissant. D’autant plus quand, imposée préalablement de l’extérieur, elle s’enrichit de l’adhésion de qui se place sous sa coupe. Dawn Lundy Martin retourne cette puissance contre elle-même. Elle défie la discipline imposée aux corps par celle qu’elle applique au langage. Et c’est sans doute à cette condition que peut germer une poésie porteuse d’un sens politique fort qui ne soit pas seulement cathartique mais libérateur.

Dormez, petits corps, dormez.

Dawn Lundy Martin, Discipline, 2019, Joca Seria, trad. Benoît Berthelier, Maël Guesdon & Marie de Quatrebarbes.

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« Le rêveur méthodique » de Verena von der Heyden-Rynsch

 

Quand, en 1528, Henri VIII constitue un tribunal destiné à examiner la légalité de son mariage avec Catherine d’Aragon, il n’est pas certain que seul l’amour qu’il voue à Anne Boleyn soit en jeu. Catherine d’Aragon, veuve d’Arthur Tudor, frère d’Henri VIII, avec qui ce dernier est marié depuis 1509, ne parvient pas à lui donner un fils. Anne Boleyn, qui résiste depuis longtemps à ses avances, y parviendra peut-être. Faire reconnaître la nullité du mariage qu’il contracta près de vingt ans auparavant avec Catherine, tante de Charles Quint, permettra alors peut-être de donner un héritier mâle à la couronne anglaise. Mais, pour ce faire, il convenait de faire reconnaître aux autorités ecclésiastiques de l’époque la primauté de la conception  du Lévitique – il n’est pas autorisé de contracter mariage avec la veuve de son frère – sur celle du Deutéronome – le mariage est possible si aucun enfant n’est né de la première union. C’est dans ce contexte que vont être convoqués les plus grands esprits du temps. Dont Francesco Zorzi, un franciscain vénitien.

On passa d’un coup du thomisme scolastique médiéval à la pensée critique moderne. Les premiers signes d’une remise en question ou d’une réforme fondamentale se firent jour, le dogmatisme jusque là « indiscutable » de l’Église se trouva ébranlé par certaines interprétations vétérotestamentaires, de nouvelles voies confessionnelles se dessinèrent.

Francesco Zorzi (1466-1540) est né à Venise dans une famille de notables. Franciscain, il s’intéressa très tôt non seulement aux auteurs latins et grecs consacrés depuis longtemps comme à ceux que la mode renaissante alors en vogue permit de redécouvrir, Platon en tête, mais aussi à des domaines bien moins courus comme la kabbale ou les textes araméens. Néoplatonisme, langues grecque, araméenne, hébraïque, latine, études pythagoriciennes, kabbale, Saintes Écritures, toutes ses connaissances vont s’agréger et faire de lui tout à la fois le représentant paradigmatique de la seconde renaissance et l’un de ses initiateurs les plus influents.

En faisant découvrir au lecteur un personnage bien moins connu – mais tout aussi important – que Thomas More ou Érasme, l’auteure peut revenir de façon plus apaisée sur la complexité de l’époque. Non, la renaissance ne fut pas que la re-découverte de textes platoniciens. Non l’érudition du 16 ème siècle ne servait pas qu’elle même. Qu’un franciscain érudit défavorable à la Réforme prenne le risque de défendre un roi dans ses vélléités de divorce en s’appuyant aussi sur la kabbale juive en dit long certes sur lui mais aussi sur le temps qui le permet. Et aussi, comme par réfraction, pas mal sur le nôtre…

Verena von der Heyden-Rynsch, Le rêveur méthodique, Francesco Zorzi, un franciscain kabbaliste à Venise, 2019, Gallimard, trad. Pierre Rusch.

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« Khounan-Kara, une épopée touva »

 

Quelque chose de fameux va advenir, khan!

Vous nous auriez demandé il y a peu si nous connaissions la littérature du peuple touva, nous vous aurions regardé d’un œil mi-éteint mi-bovin pour signifier notre inculture. Non content de devoir avouer notre coupable ignorance de sa littérature, nous aurions alors du vous avouer également que le simple mot « touva » nous était inconnu. Et nous nous serions alors derechef plongés dans les affres du web pour pallier à celle-ci. Comme si combler l’ignorance quant à sa provenance était le préalable essentiel à la découverte d’une littérature. Comme si, à chaque fois qu’il était question de découvrir une littérature liée à une culture totalement étrangère à la nôtre, il était requis de nous l’effort premier de nous intéresser d’abord aux contextes de production de celle-ci. Comme s’il ne nous était sinon pas donné de pouvoir approcher sa littérature. Une fois qu’elle provient d’une contrée ignorée de nous, la littérature qui en émerge paraît irrémédiablement enserrée dans les carcans de l’ethnologie.

« Ce garçon qui vient de naître 

N’est pas un garçon ordinaire!

Né au petit matin, 

Quand les canards sauvages 

Entrecroisent leurs becs,

C’est un enfant élu, destiné aux

Batailles et combats » – dit-il.

Voilà ce qu’il apprit des osselets.

Contant le destin de Khounan-Kara, cette épopée d’une contrée aussi reculée qu’inconnue de nous, démontre bien que quelque chose fonctionne dans la littérature. Qu’il s’y produit bien un on ne sait quoi de magique si, par la grâce d’une oralité maîtrisée, d’une répétition des motifs, de leurs variations, etc. quelque chose peut être reconnu et apprécié par devers même des inconnues culturelles. Que la littérature qui vaut n’a pas tant besoin de l’ethnologue, du géographe ou de l’historien que du lecteur vraiment curieux. Du lecteur confiant en la possibilité de la littérature de se suffire à elle-même.

Aujourd’hui, on n’en connait finalement pas beaucoup plus sur le peuple touva. On a juste découvert une page remarquable de la littérature.

Si un homme 

Ne va pas là où il désire aller,

Alors, dans une de ses vies,

Il naîtra en taureau gris sans cornes,

Et s’en prendra aux mottes de terre.

Khounan-Kara, Une épopée touva, 2019, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov, Aylana Irgit & Jil Silberstein.

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« Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » de Antonio Lobo Antunes

 

et sur la route en bas personne, je n’ai pas ramené mon fils d’Afrique à cause de sa mère ou de son père, je l’ai ramené je pense parce que je me sentais seul, parce que, quelle idiotie de parler

À la veille d’une fête traditionnelle de la montagne portugaise pendant laquelle est mis à mort un cochon, les souvenirs et les douleurs qu’elle charrie assaillent une famille. La mère est gravement malade et n’en a plus pour bien longtemps. Le père lutte encore contre les traumatismes de son engagement lors de la guerre d’Angola. La fille paraît plus mutique que jamais. Le fils, l’adopté, le « nègre » ramené de « là-bas » par son père, ressasse l’histoire de son adoption et des abominations dont elle a découlé. Peu à peu, on en vient à penser que le cochon ne sera pas seul à être saigné…

et mon père sans les mots vu qu’occupé à couper des mains, couper des oreilles, me laissant seul alors qu’il y a des moments où tout un chacun a besoin de compagnie même celle d’un nègre quelconque, de quelqu’un dont le sort nous importe et qu’on essaie d’aimer, il pouvait prendre soin de lui à travers moi,

La tragédie, définie comme genre, nous a légué nombre de personnages et de situations qui, par-delà les éléments conscients de reconnaissance culturelle qu’ils offrent, continuent à irriguer en profondeur nos subconscients. On n’a plus besoin de connaître Phèdre pour connaître sa douleur ou sa détermination. Les figures tragiques paraissent immuables, l’émotion qui les accompagne paraissant garantie par leur éternité même. Le tragique paraît l’être d’autant plus qu’il est figuré par quelque chose de figé. Et rares sont ceux qui, s’y frottant dans le désir de les renouveler, ne s’y sont pas brûlé.

Antonio Lobo Antunes fait partie de ces quelques auteurs qui parviennent à éveiller dans le lecteur d’une tragédie le sentiment que ce qu’il lit parait tout à la fois définir la tragédie et y échapper. Non pas que quelque chose ferait verser le roman du tragique vers son contraire, le comique, ou d’autres formes dûment instituées, mais que d’autres façons tragiques s’y développent. La figure du fils « nègre » n’est pas que celle du fils livré au destin implacable de sa couleur de peau ou des circonstances de son adoption. Celle du père n’est pas que celle de la rédemption impossible. L’auteur portugais joue de la figure tragique et l’approfondit en sondant son objet même. Mais, aussi, par une mise en forme dont il confie les rênes au lecteur, il la fait sortir de son cadre institutionnel. Et ainsi la forme tragique, redéfinie, semble-t-elle à même de coller mieux que jamais à notre réalité la plus triviale.

peut-être serai-je capable de mettre le feu à ma famille et à la maison au village en aspergeant d’essence la penderie, le coffre, les draps, les meubles, tous ces rebuts inutiles qui traînent là et moi aussi tant que j’y suis, dès que vous aurez fini la dernière ligne de ce livre grattez donc une allumette afin qu’il ne reste plus rien de nous, de ce qui a été écrit ici et oubliez-nous,

Antonio Lobo Antunes, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau, 2019, Bourgois, trad. Dominique Nédellec.

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« D’os et de lumière » de Mike McCormack.

 

Autant les figures du soldat, du poète, du politique ont été et continuent d’être amplement utilisées dans le champ littéraire, autant celle de l’ingénieur semble délaissée. Et cela alors même que jamais auparavant sa fonction ne sembla autant et prédominante et décriée. Alors que le monde est décrit comme façonné par l’ingénieur, la littérature l’en a presque expurgé. Comme si seule la critique unanime qu’on pouvait émettre benoîtement à son encontre suffisait à rendre compte de la complexité du réel qu’il a contribué à forger.

la complainte de l’ingénieur.

Dans D’os et de lumière, Marcus Conway, assis à la table de sa cuisine, laisse venir à lui ses souvenirs. Comme ils lui viennent. Ses enfants, sa femme, la maladie de cette dernière, la carrière artistique de sa fille, son métier d’ingénieur pour le comté, les luttes d’influence politique qui s’y font jour, la folie puis le décès de son père… dans le flux ininterrompu de sa complainte se croisent et s’entremêlent à la fois les souvenirs des événements très concrets d’une existence et les tentatives parfois maladroites, souvent touchantes, de celui qui les a vécu pour saisir ce qui peut leur donner un sens.

au bout du couloir dans la chambre du fond, l’ingénierie et la politique convergeant dans la frêle silhouette de ma femme alitée, son corps et son âme lui fournissant un prolongement dans l’arène politique d’un manière qui l’aurait fait tressaillir, si elle en avait été consciente

pour formuler les chose autrement

l’histoire et la politique étaient à présent une grave maladie intestinale incrustée dans le corps de ma femme qui transpirait de tout son corps pâle et longiligne avec l’éclat stylisé et béat d’une figure allégorique dans un retable

Sans sacrifier jamais à la facilité des liens tout faits, ni à celle des clichés de l’idéologie, en privilégiant une forme qui permet au lecteur de se forger ses propres outils au fur et à mesure du récit, Mike McCormak réussit à faire de cette vie banale un tamis aussi subtil que tendre de notre réalité.

Mike McCormack, D’os et de lumière, 2019, Grasset, trad. Nicolas Richard.

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L’aboutissement du capitalisme III : la couper à Amazon

 

Peu le savent en dehors du paysage éditorial mais, quand on est éditeur, éviter le grand méchant Amazon* n’est pas aussi évident qu’on croit. En effet, si vous ne disposez pas d’un diffuseur/distributeur qui s’occupe pour vous de placer vos livres dans les librairies, en vous refusant à Amazon vous vous coupez d’un potentiel de vente devenu d’autant plus important que vous aurez moins facilement accès au circuit traditionnel des librairies. Et quand vous disposez des services d’un diffuseur/distributeur, les clauses du contrat qui vous lient à lui vous empêchent de facto de refuser à ce que vos livres soient vendus via Amazon. Car refuser de vendre ou de faire vendre vos livres à un libraire et un seul (hé oui, Amazon est bien juridiquement un libraire) est assimilé à un refus de vente. Et le refus de vente c’est interdit. Coincé entre le marteau commercial de l’auto-distribution et l’enclume juridique des dispositions légales de la distribution par un tiers, l’éditeur parait alors bien souvent aussi démuni financièrement qu’éthiquement.

Et pourtant…

Et pourtant, parfois, il est possible de retourner contre lui les exigences de celui qui vous domine de la tête et des épaules.

Il se trouve en effet qu’Amazon exige, entre autres choses, (l’avantage de la position dominante est de ne plus devoir reconnaître dans le client sa fonction de client, de partenaire celle de partenaire, de fournisseur de fournisseur, etc. le dominant peut juste se contenter d’exiger…) que chacun des livres qui lui parvient soit clairement identifiable par un code-barre dûment fonctionnel et directement visible. Pas de code-barre ou code-barre illisible ou code-barre à l’intérieur du livre, et votre livre ne sera pas vendu via Amazon**! Point! Libre alors au distributeur, en cas de commande reçue d’Amazon, d’étiqueter le livre lui-même avant de l’envoyer au « libraire » en ligne. Souvent, cette mesure est appliqué par défaut par le distributeur, sans remise d’ordre au cas par cas par l’éditeur, les coûts incombant cependant à ce dernier. Bref, pour qu’un des livres de son catalogue ne soit pas vendu via Amazon, il suffit à l’éditeur de rater lamentablement son code-barre, de le mettre à l’intérieur du livre ou de, tout simplement, l’omettre, et de donner ordre à son distributeur de ne pas l’étiqueter lui-même. Cqfd***. Ayant appris la chose il y a peu, nous avons décidé (nous c’est-à-dire Vies Parallèles. Attention : pub), à partir de la parution de La Mort par les plantes ****(attention : teasing) de foirer systématiquement le code-barre de chacun de nos livres, de le dissimuler à l’intérieur ou de ne pas en mettre et de faire savoir à notre bien-aimé distributeur (Belles Lettres Diffusion Distribution) de ne pas répondre favorablement à la demande d’étiquetage éventuellement reçue du « libraire en ligne ». Bref, en un mot comme en cent, les livres de Vies Parallèles parus après novembre 2018 ne seront plus disponibles sur Amazon. Voilà!***** & *******

* On ne va pas rappeler ici pourquoi Amazon c’est mal. À moins d’être aveugle, sourd, décérébré et mort depuis 1980, chacun est au courant d’au moins treize raisons qui peuvent venir appuyer ce constat sans appel.

** Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se retrouvera pas sur son site, bien entendu. L’objectif étant d’agréger à soi le maximum, tout, absolument tout, doit être mis sur la vitrine Amazon. À défaut alors du livre que vous cherchiez, c’est votre acte de recherche qui sera monétisé.

*** Cela ne résout bien entendu pas tout. Certains « libraires », s’adonnant aux joies du marketplacing sur Amazon pourront, eux, continuer à recevoir nos livres et à les placer sur le grand foutoir informatique. Mais cela complique quand même singulièrement les choses…

**** Franchement, il nous en aurait coûté de publier un livre se proposant de façon très pratique de renverser les mécanismes de pouvoir à l’oeuvre et de « devoir » vendre celui-ci sur le site honni d’un groupe qui travaille à sa perpétuation.

****** Libraire chéri, ceci équivaut à une déclaration d’amour en bonne et due forme.

******* N’étant nullement un « éditeur de gauche », il ne nous viendrait nullement à l’idée que nous puissions par notre démarche faire germer dans l’esprit des « éditeurs de gauche » l’idée de faire pareil. Car le catalogue de « l’éditeur de gauche », pour la seule raison suffisante qu’il est « éditeur de gauche », n’est bien entendu pas, ou plus, sur le site de l’ogre néo-libéral-fasciste. Hein?

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« La vie des choses » de Remo Bodei.

 

Qu’on le regrette ou non, nous sommes entourés par les choses. De quelque nom qu’on les affuble – trucs, brols, objets, etc. – elles semblent être devenues au fil des ans et de la mondialisation des principes capitalistes l’alfa et l’oméga de nos existences. Qu’on cherche à se distancier de leurs emprise, à combattre leur amas, à alerter sur le danger de certaines, ou à en profiter consciemment ou non, les choses ont acquis un statut d’autant plus prédominant que si l’on s’ingénie parfois très subtilement à questionner l’amas qu’elles représentent, cela se fait sans en revenir à ce qu’elles sont. Perceptibles par l’amas toujours plus important qu’elles forment ensemble ou discernables par les particularités – visuelles, techniques, esthétiques, etc. – qui les distinguent l’une de l’autre, les choses ne sont pourtant plus perçues comme « des choses en soi », dignes d’intérêt, et dont « l’essence » doit être analysée et questionnée. À l’heure de leur prédominance qui semble parfois sans partage, la question « C’est quoi une chose? » s’affirme comme l’une des plus importante qui soit.

Comment passe-t-on de l’indifférence ou de l’ignorance de quelque chose au fait de le penser, de le percevoir ou de l’imaginer comme doté d’une pluralité de sens, capable de produire ses propres sens? 

Faire de ce qui menace de nous submerger une occasion de nous comprendre mieux. Faire surgir à nouveau l’inhabituel qui sommeille dans le banal. Ces taches, ancestrales, de la philosophie ou de l’art, sont ici superbement assumées par le philosophe italien. Sans s’attacher à aucunes « écoles » – même si le tout reste très « continental » – Remo Bodei nous propose tout à la fois une brève histoire du concept de « chose » et une subtile lecture de notre rapport contemporain à celle-ci.

Nous ne sommes pas condamnés à étouffer sous l’amas des « objets ». Le retour, via les propositions de l’esthétique ou de la philosophie, à ce qui, entre autres, différencie l’ « objet » de la « chose », permet de nous armer contre cette profusion et d’y puiser de quoi bâtir d’autres relations. Aux « choses » comme à ceux qui les fabriquent.

Rendu autonome, mué en chose qui nous tient à cœur, [l’objet] n’est plus ce qui se dresse devant nous comme un obstacle à surmonter ou comme une altérité à assimiler. Il ne s’agit plus de le soumettre, précisément parce que l’art même l’arrache à la consommation immédiate et à la lutte. Les objets, devenus des choses, n’ont évidemment, en tant que tels, aucun langage, ils ne répondent pas par des mots à nos questions. Ils apparaissent d’abord comme inertes et ne semblent pas répondre à nos investissements idéaux, symboliques et émotifs. Cependant, si nous ne les considérons plus de manière légère ou superficielle, si nous oublions notre analphabétisme à leur égard, les choses nous font parler à leur place, et nous amènent à leur révélation progressive. 

Remo Bodei, La vie des choses, 2019, Circé, trad. Patrick Vighetti.

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« Lincoln au Bardo » de George Saunders.

 

Et pourtant nul n’était jamais venu ici prendre l’un d’entre nous entre ses bras et lui parler aussi tendrement.

Le 18 février 1862, William Wallace Lincoln, fils du président des Etats-Unis d’Amérique en exercice décédait des suites d’une fièvre typhoïde à l’âge de 12 ans. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 25 février, Abraham Lincoln, éperdu de chagrin, se rend sur la tombe de son fils. Il croit être seul. Il a tort.

Piège. Horrible piège. À la naissance le ressort est tendu. Un dernier jour doit arriver. Où l’on devra sortir de ce corps. Déjà assez terrible. Puis nous amenons un bébé au monde. Les termes du piège en sont compliqués. Ce bébé lui aussi devra partir. Tous les plaisirs devraient être entachés de savoir cela. Mais chères créatures d’espoir que nous sommes, nous oublions.

L’arrivée de l’âme et du « caisson de souffrance » de Willie dans le cimetière de Washington va déclencher un véritable branle-bas de combat parmi les résidents du lieu. Aiguillonnées par la douleur conjointe du père et du fils, les âmes du cimetière de Washington transformé en un syncrétisme de bardo tibétain et de purgatoire chrétien vont être acculées dans leurs derniers retranchements. Épris de pitié pour le jeune Willie et désireux de le sauver – mais qu’est ce que sauver? – ils vont être confrontés à nombre de questions qu’ils occultaient. Dans leur état, peuvent-ils influer sur le monde matériel? Cet état est-il la mort? Peuvent-ils en être libérés? Et si oui, par qui ou par quoi?

Entre un Spoon River subtilement orientalisé et une Divine Comédie à narrateurs multiples, George Saunders réussit ici un coup de maître absolument fascinant. En confondant les registres du discours, les genres fictionnels et les modes de narration, il parvient à embrigader son lecteur dans un univers bien plus complexe que celui auquel ce dernier eût cru avoir accès. L’air de rien, tour à tour hilarant, poignant ou terriblement sérieux, il nous convie à une ode à l’amour et à l’empathie que seule rend possible une remise en question des formes esthétiques qui se donnent pour tache de l’exprimer. Du grand art!

Amour, amour, je sais ce que tu es. 

George Saunders, Lincoln au Bardo, 2019, Fayard, trad. Pierre Demarty.

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« La bouche pleine de terre » de Branimir Śćepanović

 

Alors qu’il est assis dans un compartiment du train 96 en route vers les montagnes monténégrines de son enfance, un homme décide d’en descendre et se met à errer sans but. Sans raison aucune. Sans même savoir lui-même d’où lui vient cette impulsion. Au même moment, deux chasseurs, dans le silence de la forêt, se réveillent après une nuit paisible. Alors qu’ils déjeunent paisiblement, notre ancien passager déboule soudainement sous leurs regards. Les trois s’arrêtent. S’observent. Puis, soudainement, l’homme fait volte-face et se met à courir. Aussi soudainement, sans même s’être concertés, les deux chasseurs se lancent à sa poursuite. Une chasse à l’homme, aussi absurde qu’indécise, s’engage alors.

Nous pensions : s’il a le droit de fuir sans raison, nous, nous avons le droit de le poursuivre ; s’il ne se gêne pas pour exciter notre curiosité, nous n’allons pas nous gêner pour la satisfaire.

Comme mus par une impulsion dont ils sont incapables de contrecarrer la force comme d’en saisir l’origine, les personnages agissent. Puis étonnés de leurs propres réactions, ils tentent maladroitement, tout en continuant l’action initiée, d’en saisir le sens. Faisant s’alterner, en italiques, le point de vue de l’homme en fuite – en « il » via un narrateur dont nous ne savons rien – et celui des chasseurs, en caractères romains – en « nous » -, Branimir Śćepanović se concentre exclusivement et sur les faits et sur la lecture a posteriori de ceux-ci, ou plus justement encore de leurs réactions à ces faits, par les protagonistes eux-mêmes. Dépouillé des raisons qui le fonderait – s’il y en a jamais eu – le récit peut se déployer avec tout son efficacité. Plus subtilement encore, en privant le lecteur des causes des faits qui se déroulent sous son regard, l’auteur le place ainsi dans la même situation de surprise hébétée que ses personnages. Il peut alors revenir à ses propres impulsions et revirements et tenter de saisir, peut-être, ce qui se loge derrière ce qu’on ne peut expliquer.

Sorti en Pologne en 1975, traduit en français dès 1974 et réédité régulièrement depuis, La bouche pleine de terre fut directement un immense succès critique et public. Introuvable depuis quelques années, il était urgent de lui redonner vie. Merci Tusitala!

Branimir Śćepanović, La bouche pleine de terre, 2019, Tusitala, trad. Jean Descat.

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« 4 » d’Alexandre Laumonier.

 

 

Il est indubitablement difficile d’expliquer à de paisibles retraités que des traders ont besoin d’un pylône de 322 mètres pour gagner quelques microsecondes de temps de latence afin de réaliser 0,01 euros de profit par transaction, laquelle a lieu dans un serveur de quelques centimètres carrés, lui-même enfoui dans un data center de plusieurs dizaines de milliers de kilomètre carrés.

S’il n’est pas aisé d’expliquer cela à de paisibles retraités c’est certainement car il n’est naturel pour personne que de telles relations au temps et à l’espace puissent coexister. Ce mélange très pragmatique – quoi de plus pragmatique que l’argent – de l’infime temporel et du gigantisme spatial parait tout à fait contre-intuitif. Le rappel de la matérialité bien tangible de ce que l’on a pris l’habitude de définir comme « dématérialisé » est souvent douloureux.

Le temps c’est de l’argent. Cette antienne devenue cliché est d’autant plus vérifiable en un lieu – l’espace boursier – où des masses colossales de devises sont échangées, et en un temps où un bit peut voyager à une vitesse qui s’approche toujours plus de celle de la lumière. Être informé avant les autres c’est pouvoir gagner plus d’argent. Si, au début du siècle dernier, une avance de quelques jours ou quelques heures sur votre concurrent (par exemple quant à une fluctuation de prix de matières premières) pouvait vous permettre de prendre « plus rapidement » que lui les bonnes décisions et d’emmagasiner plus de profits, aujourd’hui le laps de temps s’approche de la microseconde. Traitée par des algorithmes surpuissants, véhiculée par des fibres optiques ou par des ondes, l’information est analysée et voyage aujourd’hui à des vitesses telles qu’un laps de temps humainement perceptible (une seconde, un clignement d’œil)  paraît une éternité. Et durant cette éternité, des masses colossales d’argent peuvent être perdues ou gagnées. Ainsi, les sociétés de trading cherchent-elles par tous les moyens possibles à disposer de l’information quelques microsecondes avant leurs concurrentes. Jusqu’à délaisser la fibre optique, trop lente, pour les micro-ondes. Jusqu’à défigurer des paysages millénaires avec des tours gigantesques. Jusqu’à tenter de séduire secrètement des habitants d’immeubles en bord de mer pour y installer des antennes.

En investissant 6.5 millions d’euros dans une infrastructure haute de 243,5 mètres, la société de Chicago gagna plus ou moins 10 microsecondes de temps de latence, soit 0,00001 seconde, soit cent fois moins de temps qu’il n’en faut à un humain pour cligner de l’œil. La « valeur » d’une microseconde était donc, en 2013, de 650.000 euros […] cinq ans plus tard, à Aurora, une microseconde nécessitait un investissement de 14 millions de dollars. 

Ce qui fait 50400000000000000 dollars/heure ou, dit autrement, 50 millions 400 milles milliards de dollars de l’heure…

Raconter, aussi précisément que possible, décrire les faits, scrupuleusement, et s’y arrêter, quand ceux-ci révèlent justement une inextinguible fuite en avant, suffit parfois. Plus précisément encore, c’est quand des faits semblent à ce point tendre vers l’acmé d’un processus en cours depuis des lustres qu’il convient de les circonscrire au mieux, pour en faire jaillir non pas seulement leur absurdité, mais la nécessité de leurs contraires. Quand elle est intelligente, comme ici, la description vaut tous les bavardages.

Alexandre Laumonier, 4, Zones Sensibles, 2019.

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