« Que ferai-je quand tout brûle? » de Antonio Lobo Antunes.

 

Maintenant que mon père est mort j’aimerais savoir ce qu’il était, mais je ne sais pas. Je ne sais pas. J’ai beau tourner et retourner le problème, la réponse est je ne sais pas. Tout me paraît si compliqué, si bizarre : un clown qui était en même temps un homme et une femme ou tantôt un homme tantôt une femme ou parfois une sorte d’homme parfois une sorte de femme

Le père, Carlos, clown de cabaret, travesti à la poitrine gonflée qui ne sait comment être père ou époux et qui collectionne les amants. Judite, la mère, obsédée par les mimosas, alcoolique qui noie sa peine et ses désillusions dans les bras de qui lui paie à boire. Rui, le jeune amant. Helena, la tante naïve et aimante. Couceiro, l’oncle érudit et tendre. Et Paulo, le fils, drogué, qui tente de reconstruire, au travers d’une conscience chahutée, les souvenirs et les sentiments de sa vie de tragédie.

ce que je veux vous dire madame Aurorinha c’est que même si vous êtes vieille, même si vous êtes malade, même si vous ne pouvez plus bouger laissez-moi m’asseoir un moment contre ce mur éboulé, m’asseoir un moment par terre, allumer le briquet, trouver l’aiguille, aidez-moi à serrer le garrot autour de mon bras, à presser le piston et ensuite, si ça ne vous ennuie pas, restez un moment près de moi jusqu’à ce que je

pardon

m’endorme

Le fragment de Lobo Antunes n’est jamais un pis-aller. Il n’est jamais la réponse ou l’excuse prétendument romantique à la faillite d’un système. Le roman d’Antunes est fragmenté comme le sont nos consciences, nos vies. Il ne fragmente rien. Il n’éclate rien qui ne soit déjà éclaté. L’éclat n’y est ni une sophistication esthétique, ni une défaite transformée en concept. Il est, au sens plein du terme, réaliste. Et c’est quand il conte, comme ici, une identité écartelée jusqu’au dans son genre qu’il se révèle avec le plus de force et de justesse.

Antonio Lobo Antunes, Que ferai-je quand tout brûle?, 2003, Christian Bourgois, trad. Carlos Batista.

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Indice 1 : L’atelier d’écriture

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Dans le monde du livre, c’est pas vraiment folichon pour le moment. Pour faire court et simple : « le secteur économique « livre » est en contraction et les divers indicateurs synthétiques démontrent que le proche avenir ne devrait pas présenter un climat favorable à une reprise de vigueur, ce qui nous donne à penser que le marché est donc clairement récessif. » Alors, certes, on pourrait s’ingénier à en déceler les causes. Ou à, très sérieusement, en détailler les conséquences. On causerait alors à l’envi des responsabilités du smartphone, du grand méchant loup Amazon, des séries-à-la-con-que-tout-le-monde-trouve-super-parce-qu’elles-dénoncent-graves-et-que-dire-qu’après-The-Wire-les-séries-c’est-nul-c’est-cracher-dans-la-soupe-du-populaire-et-que-ça-quand-on-se-prétend-intellectuel-on-peut-pas-surtout-pas, du détricotage du tissu socio-culturel, de la paupérisation des professions artistiques…  Toutes choses fort instructives et ô combien réjouissantes. A cet exercice sérieux, nous avons préféré nous intéresser, plutôt donc qu’à leur tenants et aboutissants, aux indices* de la déliquescence.

Qui dit vendre moins de livres, dit moins d’argent qui vient des livres. Qui dit moins d’argent qui vient des livres, dit chercher de l’argent autre part. Diversifier, quoi. Car, diantre, il faut bien remplir le frigo! L’écrivain-à-succès, le « EAS » (au contraire de l’auteur-d’avant-garde, le « AARG ») peut heureusement compter sur le succès accumulé précédemment. Fort de celui-ci, il pourra, à défaut de vendre du livre, capitaliser sur le désir de ses lecteurs d’en vendre à leur tour. Il ne vend plus assez – bon, ça, ok, il ne le dit pas – mais il a vendu « a lot » et comme il a vendu à donf, il possède l’art et la manière de vous rendre capable de vendre aussi « a lot ». C’est imparable. Et comme il sait – et avec lui, toute une équipe le sait très bien aussi – que c’est pas parce les gens lisent moins des livres qu’il y en a moins qui veulent, non pas en écrire, mais qu’on dise d’eux qu’il en écrivent, hé ben, comme il sait tout cela et qu’il faut bien payer le crédit hypothécaire, il se dit qu’il y a un paquet de gens qui sont certainement prêt à débourser des pépètes pour qu’on dise d’eux qu’ils sont écrivains. Et donc, hé ben, il crée des « ateliers d’écritures ». Entre 120 € (formule « interactive ») et 500 € (formule « expérience ultime ») les 5 heures de cours, le EAS vous distillera des conseils essentiels, dont le teasing seul nous laisse déjà transi :

Je veux faire le cours d’écriture de l’écrivain que vous êtes.

Une vie réussie, que ce soit une vie d’artiste ou une vie d’homme, c’est une dialectique entre le désir et le soupçon.

Le titre c’est le visage de votre livre.

En respectant à la lettre ce programme, il y a très peu de chance que vous ne deveniez pas, en deux temps trois mouvements – voire moins – un popphilosophe d’envergure internationale.

Que les cours soient prodigués par un Zèbre (200 €) une prestigieuse maison d’édition (mais c’est beaucoup plus cher**), l’objectif, décliné sous toutes ses teintes, ne prétend in fine à satisfaire qu’à un et un seul impératif, celui de la fin de mois douloureuse (le « IDLFDMD »).

Ça va pas trop bien, donc. C’est même, apparemment, un peu désespéré. Mais vous constaterez, comme nous, que c’est quand le désespoir revêt, comme ici, ses habits de lumière, qu’il est le plus jouissif de s’y laisser aller.

*il en existe suffisamment que pour nous avoir donné l’idée saugrenue de créer une série…

**ce qui est normal. Comme certains cours sont donnés par des anciens élèves qui ont été primés, il est tout à fait logique que, si vous suivez ces cours, vous serez vous aussi primés un jour. Ce qui légitime tout à fait que vous raquiez maintenant. Vu qu’après, quand vous aurez été primés, vous pourrez donner cours à votre tour. Et donc faire raquer les prochains. C’est logique. Ça s’appelle un investissement.

 

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« Mauvais temps » de Gérard Dubey & Pierre de Jouvencourt.

 

Comment en effet espérer une attitude plus responsable des acteurs sociaux vis-à-vis de la dépense énergétiques, plus de sobriété comme il est coutume de l’entendre, si les dispositifs techniques censés accompagner, soutenir, voire initier ces changements comportementaux contribuent par leur seule action sur la vie pratique à nous séparer encore d’avantage d’un réel auquel on pense se reconnecter, ou encore s’il induisent de nouvelles formes de subjectivités radicalement antinomiques avec ce qui est initialement espéré?

Des voitures intelligentes, des compteurs électriques intelligents, des frigos intelligents, etc. : en quelques années, les « solutions » proposées au problème de la « gestion environnementale » ont pris une teinte de plus en plus technique. Censés nous aider à poser les gestes environnementaux justes, voire à les poser à notre place, les outils technologiques « connectés », « en réseau », nous sont vendus comme une aide alors même qu’ils font partie du problème. Comment prétendre qu’un compteur électrique « en réseau » pourra résoudre quelque problématique écologique que ce soit alors même que sa fabrication, sa mise en place et son fonctionnement ne font que renforcer les déséquilibres qu’il prétend résoudre? Alors même, aussi et surtout, que sa seule idée nous enserre un peu plus encore dans le mode de pensée qui structure ce dont il convient de se détacher?

Les objets sont de plus en plus différenciés, nos gestes le sont de moins en moins […] Parce que l’objet automatisé marche tout seul, il impose une ressemblance avec l’individu humain autonome, et cette fascination l’emporte.

Plutôt que de revenir sur ce qui devient peu à peu une évidence, et faire semblant de s’en étonner, les deux auteurs se concentrent, d’une part, sur les mécanismes conscients et inconscients qui permettent ces propositions technologiques, et d’autre part, sur ce que leur prolifération engendre. Que dit de nous la confiance devenue souvent aveugle que nous concédons à l’objet technique dans l’organisation de ce qui peut pallier nos propres comportements? Et qu’engendre cette confiance? A confier ce qui nous reste de destin à la machine, n’en excluons-nous pas l’Autre?

Réaliste sans être pessimiste, lucide sans être technophobe, ce court essai se démontre redoutablement utile pour qui veut mieux comprendre – au lieu de s’en plaindre – les enjeux profonds des changements colossaux dont nous sommes les témoins. Et les acteurs…

En marge de l’augmentation exponentielle d’informations et de l’extension instrumentale de nos capacités sensorielles, c’est donc au rétrécissement de l’expérience située, en tant que fenêtre vers la possibilité de faire de l’aléa un allié, que nous sommes confrontés.

Gérard Dubey & Pierre de Jouvancourt, Mauvais temps, Anthropocène et numérisation du monde, 2018, Dehors.

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« Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique » de Edmund Husserl.

Loin de nous l’idée de vous résumer en quelques phrases ou extraits la quintessence d’une démarche philosophique aussi riche que la phénoménologie par le biais d’un de ses livres fondateurs. Ni de vous faire croire que nous en avons saisi toutes les subtilités dans chacune de ses nuances. Mais l’édition à neuf (et la nouvelle traduction) d’un livre aussi essentiel que cette œuvre d’Husserl, par les échos que cette sortie entretient avec un certain « état de la pensée actuelle », ne pouvait que nous interpeller. Et nous inciter à interpeller à notre tour…

L’erreur de principe de l’argumentation empiriste consiste à identifier ou à confondre l’exigence fondamentale d’un retour aux « choses mêmes » avec l’exigence de justifier toute connaissance par l’expérience (Erfahrung). Il considère sans plus, en vertu de la compréhensive restriction naturaliste du domaine des « choses » connaissables, que l’expérience est l’unique acte qui donne les choses elles-mêmes. Mais les choses (Sachen) ne sont pas, sans plus, choses de la nature ; l’effectivité au sens habituel n’est pas sans plus l’effectivité en général, et c’est seulement à l’effectivité de la nature que se rapporte cet acte donateur originaire que nous nommons « expérience ».

Un pan important des recherches philosophiques en cours a pris comme principe cardinal, depuis un certain temps déjà, de s’opposer, sous le prétexte qu’il innerverait tout, au « positivisme ».  Sans entrer dans les détails et en s’empêchant, à l’inverse, de généraliser ou de caricaturer, il nous faut reconnaître que beaucoup de positions avancées  en réaction à ce « positivisme » nous paraissent manquer et leurs objectifs, et les possibilités de se doter de fondements solides qui puissent rivaliser avec ceux qui forment la base des positions « positives ». A suivre certains – et là, oui, on caricature un tantinet – il nous faudrait « renoncer à la raison » ou « se défaire de la logique », ces vieilleries n’étant que les reliquats inutiles d’un monde à renverser. De là à « causer avec des arbres », « ouvrir ses chakras » et « penser les possibles en communiquant avec les lombrics », il y a des pas que d’aucuns semblent avoir franchis. Le « refus de la raison », au départ simple façon – par ailleurs sans doute nécessaire – de se démarquer d’un « positivisme » plénipotentiaire,  en est venu à autoriser, sous le déguisement de la philosophie, l’ésotérisme le plus échevelé.

[La réalité, aussi bien la réalité de la chose matérielle prise individuellement que la réalité du monde tout entier] n’est pas en soi-même quelque chose d’absolu, qui se lie secondairement à quelque chose d’autre, mais ce n’est, au sens absolu, rien du tout (gar nichts), elle n’a pas du tout d’ « essence absolue », elle a l’essentialité (Wesenheit) de quelque chose qui, par principe, est seulement de l’intentionnel, seulement du conscient, du représenté en conscience, de l’apparaissant.

L’intérêt qu’il y a à lire (ou relire) aujourd’hui ce texte fondateur est donc aussi là : il est possible de développer une pensée vive et vivifiante qui puisse différer d’un discours « scientifique » dominant – et, partant, en atténuer/gommer/éradiquer les effets dommageables – sans en sacrifier la rigueur qui fit son succès. Comme le démontrent, par exemple donc, Husserl avec la phénoménologie, ou Dewey ou James avec le pragmatisme, des voies existent qui permettent de rompre d’avec un système dominant sans verser dans l’opinion. Pour autant qu’on les lise – sans se contenter de leurs métatextes ni d’extraits « soigneusement » choisis* en fonction des biais de confirmation que ses extraits permettraient – des textes tels que celui-ci prouvent qu’il est tout à fait possible d’organiser des alternatives qui soient et radicales et crédibles.

la fiction est la source à laquelle s’alimente la connaissance des « vérités éternelles ».

Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, 2018, Gallimard, trad. Jean-François Lavigne.

*il y a ainsi une véritable culture de l’extrait qui paraît s’être implantée jusque dans les « milieux autorisés ». A tel point que des citations de penseurs aussi déterminants que Nietzsche, Deleuze ou Spinoza, viennent de plus en plus fleurir les discours de nombre d’études dites « sérieuses », alors même que remis dans le développement desquelles on les a arrachées, ces extraits appuyaient parfois le contraire de ce que l’auteur de l’étude entend affirmer. Non lus, Deleuze est résumé par « ritournelle » ou « lignes de fuite », Spinoza est athée et Nietzsche est de gauche… De penseurs, certains ont fait des fabricants d’aphorismes.

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« Vertiges » de Joanna Walsh.

Ils m’enlèvent les mots de la bouche, des mots que j’ai à peine eu le temps de goûter après les avoir arrachés à la génération précédente. Je pensais que c’étaient mes mots.

Dans chacune des quatorze nouvelles qui composent ce recueil, une femme s’arrête. Qu’un événement soit survenu qui l’y incite ou que cet arrêt paraisse impromptu, elle se penche alors, et nous avec elle, sur elle-même. Comme s’ils émergeaient soudainement d’un flux de leur existence, ces instants sont alors l’occasion, pour la femme qui les éprouve, de tenter de les circonscrire au mieux, de les cerner, de les percevoir le plus intensément possible et d’en exprimer l’étrangeté de la façon la plus acérée qui soit. Et, au travers de ces descriptions pointillistes érigées sur un instant rare, c’est l’étrangeté même de leurs existences qui se dévoile.

Mais un temps nous avons été jeunes. Ça se voyait parce que nous achetions des choses neuves fabriquées avec des matériaux jeunes. Elles étaient lisses, en plastique, avec des angles arrondis, sans danger – clairement conçues pour de très jeunes utilisateurs. Il était indispensable que nous ne nous ne blessions pas, nous les jeunes mères, même si la tentation était très grande. On avait besoin de nous, et on avait besoin des choses en plastique pour que nous les mères, qui étions devenus nos propres enfants, ne nous blessions pas. Il n’y a qu’à voir avec quelle patience nous nous formions à nous servir des choses neuves. Ça s’apparentait à s’élever soi-même.

Il n’y a dans ces nouvelles aucune progression dramatique, ni d’évolution psychologique. Introspectif, insolite, souvent facétieux, ce que ces femmes détaillent renvoient fréquemment à ce qu’être une femme est ou, plus justement, à ce que font d’elles les conditions – naturelles, sociales – qui lui sont appliquées. L’insolite ou l’étrange ne paraît jamais ici fabriqué. Il n’est que ce qui résulte logiquement de la découverte d’une voix trop longtemps tue. Et à laquelle le talent de Joanna Walsh prête une extraordinaire clairvoyance.

Joanna Walsh, Vertiges, 2018, do, traduit par Véronique Béghain.

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« En attendant la fin du monde » de Baudoin de Bodinat

Un monde désormais, si l’on résume, sans échappatoires, même en imagination.

Courbés sur leur intelligent-phone, ils parcourent nos espaces publics, les yeux fixés avidement sur un temps et un lieu qui ne sont pas ceux qu’arpentent leurs pas. Il savent tout. La terre se réchauffe inexorablement. 80 % des insectes européens ont disparu lors des trente dernières années. Le taux de polluants dans l’atmosphère des grandes villes ne cesse d’augmenter et de causer un plus grande nombre de décès. Sans cesse, le flux de migrants climatiques grossit. Tout cela est à portée de leur doigt. Ils savent tout. Ou plutôt, ils y ont accès. Car cela fait déjà quelques temps que, pour eux, « avoir accès » a remplacé tous les modes de « savoir ». Comme si ce dernier terme n’était devenu qu’une modalité, d’ailleurs subsidiaire, du premier. Et s’ils savent, et s’ils se savent savoir, cela signifie alors un point d’arrêt, un aboutissement. Comme si « savoir » était une fin en soi et ne nécessitait aucun « agir » où se conclure. Ayant accès, c’est-à-dire donc, pour eux, « sachant », ils peuvent alors retourner tranquillement à leurs gestes automatiques leur donnant accès à plus encore.

Toute leur vie se passe à faire autre chose.

Le constat est là, glaçant. Alors que les possibilités de connaitre les raisons du désastre qui s’annonce et les gestes indispensables à notre survie – celle-ci s’affirmant de jour en jour plus douteuse -, n’ont jamais été aussi disponibles, le ratio entre le possible et l’action n’a jamais paru aussi faible. Prostrés sur leur autels portables, ils se contentent de… retourner se prosterner devant leurs autels portables. De ce qu’il croyaient – et persistent à croire! – pouvoir leur offrir une infinité de vies possibles, ils ont fait ce qui les condamne à n’en vivre aucune.

Nous reste alors ce texte. Comme une consolation de ne pas se savoir tout seul à partager un désespoir. Une consolation bien terne. Une misère. Mais une misère bien en phase avec le monde qui la provoque.

Baudoin de Bodinat, En attendant la fin du monde, 2018, fario.

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Exergue 5

Très souvent on se pose la question de savoir quelle extrait issu de celui-ci pourrait illustrer le mieux un texte. Qu’elle ait prétention à le « résumer », à le « vendre », à « aguicher » le lecteur potentiel ou à « faire sentir le style de l’auteur », la phrase-clé, quelles que soient les motivations de qui la cherche, se veut toujours bien plus une réduction du texte à une supposée essence de celui-ci – que la phrase-clé déclinerait alors – que l’illustration que, possiblement, quelque chose y échappe.  Plus pertinente parfois nous semblerait alors la recherche de celle qui, pourtant placée en son sein et s’y insérant parfaitement, parait lui offrir un contrepoint inattendu. Cette phrase qui ouvre dans le texte même comme une possibilité d’en dévier, et qui, le faisant échapper à la surface lisse à laquelle le lecteur tenterait de le réduire, enjoint ce dernier à le lire autrement. Ainsi peut-être l’extrait exhumé ici aura-t-il d’autant plus de sens qu’il servira mieux d’exergue à tout autre texte qu’à celui dont il est issu. Alors même, aussi, qu’il n’est pas tout à fait innocent qu’il en soit issu…

James Moellendorpf, le doyen des sénateurs-négociants, mourut d’une manière grotesque et terrifiante. Ce vieillard diabétique avait à tel point perdu l’instinct de conservation que, pendant les dernières années de sa vie, il se laissa aller à une passion grandissante pour les gâteaux et les tartes. Le Dr Grabow, qui était aussi le médecin des Moellendorpf, avait protesté avec toute l’énergie dont il était capable, et la famille inquiète, usant d’une douce autorité, avait supprimé à son chef les pâtisseries sucrées. Qu’avait alors fait le sénateur? Sa déchéance mentale l’avait conduit à louer, dans une rue indigne de sa situation, la petite Groepelgrube, la rue du Rempart ou l’Engelswisch, une chambre, un réduit, un véritable trou qu’il gagnait subrepticement pour s’y gaver de gâteaux… Et c’est là qu’on retrouva le défunt, la bouche pleine encore de gâteau à demi mâché, dont les restes souillaient son habit et gisaient répandus sur une misérable table. Une apoplexie foudroyante avait abrégé les lenteurs de la décrépitude.

Thomas Mann, Les Buddenbrook, 1965, Fayard, trad. Geneviève Bianquis.

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Exergue 4

Très souvent on se pose la question de savoir quelle phrase issue de celui-ci pourrait illustrer le mieux un texte. Qu’elle ait prétention à le « résumer », à le « vendre », à « aguicher » le lecteur potentiel ou à « faire sentir le style de l’auteur », la phrase-clé, quelles que soient les motivations de qui la cherche, se veut toujours bien plus une réduction du texte à une supposée essence de celui-ci – que la phrase-clé déclinerait alors – que l’illustration que, possiblement, quelque chose y échappe.  Plus pertinente parfois nous semblerait alors la recherche de celle qui, pourtant placée en son sein et s’y insérant parfaitement, parait lui offrir un contrepoint inattendu. Cette phrase qui ouvre dans le texte même comme une possibilité d’en dévier, et qui, le faisant échapper à la surface lisse à laquelle le lecteur tenterait de le réduire, enjoint ce dernier à le lire autrement. Ainsi peut-être la phrase exhumée ici aura-t-elle d’autant plus de sens qu’elle servira mieux d’exergue à tout autre texte qu’à celui dont elle est issue. Alors même, aussi, qu’il n’est pas tout à fait innocent qu’elle en soit issue…

Je vais emporter ma vision avec moi, doucement, comme une toile d’araignée, comme une poignée de clair de lune, et je l’entremêlerai à mes rêves nocturnes. Chut! Chut!

Léonid Andreiev, Le Journal de Satan et autres récits, José Corti, 2002, trad. Sophie Benech.

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« L’homme de pluie » de Cécile Mainardi

Ce qui ne peut être représenté est-il du même ordre que ce qui ne peut être vu? Les moyens techniques de représentation à disposition à un moment donné définissent-ils – et si oui, pour quelle part? – ce qui est accessible à la vue, à ce même moment? Peut-on voir ce qui ne peut être dessiné?

Un homme de pluie (fait de pluie? pensé de pluie? écrit de pluie? etc.), il n’est pas commun d’en voir. De là à dire qu’un homme de pluie est invisible, il n’y a qu’un pas, aisément franchi. Quant à dire, dans la foulée du premier pas, que l’homme de pluie n’existe pas…

quel ensemble la notion d’indessinable

et celle d’invisible ont-elles en commun?

Cécile Mainardi pose d’emblée l’homme de pluie. Sa première phrase est bien : « l’homme de pluie avance sous la pluie ». Elle le détache, par les mots seuls, du fond fait de la même matière que lui. Et ainsi se rejoue ici la pièce ancestrale qui interroge les rapports organisant le mot et la chose. La poésie, nous rappelle l’auteure, est du code. Du code qui n’est pas sans rappeler celui qui façonne nos écrans.  Mais, peut-être à la différence de ce dernier, est-il possible de créer dans ce code-même quelque chose qui puisse s’en distinguer, tout en en étant tissé.

il pleut là où il est

il est là où il pleut 

La poésie est alors cette partie du code par laquelle celui-ci tout à la fois se donne à lire dans toute sa nudité et permet, peut-être, d’échapper à son emprise formelle. Ainsi la poésie de Cécile Mainardi semble-t-elle précisément située à la conjonction de ces domaines de l’indessinable et de l’invisible. Jusqu’à en épouser  les contours mêmes. Et du coup, nous, cet homme de pluie, on peut vous l’assurer : on l’a vu!

Cécile Mainardi, L’homme de pluie, 2017, série discrète

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« Stratégie pour deux jambons » de Raymond Cousse.

 

Pourvu que l’on sache limiter ses ambitions, la situation est parfaitement supportable ici, je veux dire pour un cochon ordinaire.

Ah la fable! Que ne permet-elle pas de lire, par le truchement d’un autre, de ce que nous prenions tant soin à dissimuler de nous-mêmes! Que l’animal – le rat, le lièvre, l’âne, que sais-je encore? – s’anime sous la plume d’Ésope, de La Fontaine ou de Tchouang-Tseu, qu’occasion lui soit donnée de s’exprimer enfin dans une langue que l’homme puisse comprendre, et c’est ce dernier qui se découvre à lui-même.

Certes, dira-t-on, la liberté d’action est indiscutable. Mais la liberté de pensée dans tout ça? Car si la liberté d’action n’est pas à dédaigner, elle n’est rien, ne l’oublions pas, sans la liberté de pensée. Je n’irai donc pas par quatre chemins : ma liberté de pensée est rigoureusement égale à ma liberté d’action.

Avec Raymond Cousse, c’est un cochon, dans l’attente sage et éclairée de son passage entre les mains du boucher, qui reçoit une voix. Sevré, castré, enfermé dans deux mètres carrés, engraissé, abattu le 240 ème jour de son existence après un jour de jeûne, le cochon sait tout, ou presque, de son passé comme de son destin. Au lieu de s’en offusquer, voire d’y opposer des vélléités rebelles, le cochon, « philosophe », s’ingénie au contraire à bâtir sur ce destin même des raisons qui le justifient. Loin de l’attrister, sa tragédie personnelle, qui en vient alors à perdre toute teinte tragique, vient fonder celle, dès lors nécessaire, de la communauté à laquelle il appartient, celle des cochons. Le cochon est enfermé : cela, tout d’abord, n’est pas bien grave, mais, mieux encore, cela profite à lui-même comme à l’espèce. Le cochon est castré : quel plaisir que de ne pas succomber à la vulgarité frénétique de la sexualité et de savoir, en sus, que l’ablation va profiter à la qualité gustative du jambon. Et, in fine, de justification en justification, le cochon devient le plus sur ami de l’équarrisseur.

Mais puisqu’on m’y contraint, je n’hésite plus à affirmer que loin d’être la pure contingence qu’on prétend, la vie du cochon a un sens. Qui plus est, un sens obligatoire. Ce sens faute de quoi on chie sur ses ancêtres c’est premièrement le pré, deuxièmement le local, troisièmement l’abattoir.

D’un éclat de rire l’autre, la fable de Cousse est celle du consentement. Non pas ce consentement qui serait obtenu car arraché, mais celui, bien plus pernicieux, dont, patiemment, méticuleusement, nous construisons inlassablement les bases. Jusqu’à construire celles, non plus de l’acquiescement béat, mais des mécanismes mêmes qui nous oppriment.

Raymond Cousse, Stratégie pour deux jambons, 2018, Zones Sensibles.

 

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