« Sous le coup de la grâce » de Laszlo Krasznahorkai.

Sous le coup de la grâce.

il comprit qu’il avait jusqu’ici vécu dans l’inconscience la plus profonde et s’était laissé mener par le bout du nez, servile tout le temps qu’il avait cru obéir à la volonté divine en séparant le monde entre êtres utiles et nuisibles, car en vérité ces deux catégories découlaient de la seule et même cruauté impardonnable que les feux de l’enfer, tout au fond, pavent si bien.

Un garde-chasse à qui l’on confie, peu avant sa mise à la retraite, de « gérer » une parcelle de forêt restée jusque là sauvage et inextricable, un assassin inexpérimenté qui se rend chez le barbier après son premier forfait, un haut fonctionnaire du fisc qui décide, « la fin de l’unité nationale étant annoncée », de « disparaître un certain temps du paysage » avec sa compagne jusqu’au « retour de jours meilleurs » : tous les personnages que met en scène Laszlo Krasznahorkai sont au bord d’un profond changement.  Et que celui-ci soit la conséquence d’évènements extérieurs ou plus intimement lié à leur existence propre, toujours elle paraît survenir d’un ailleurs diffus.  On sait que le changement est la conséquence de quelque chose, mais jamais il ne nous est dit de quoi.  La raison du meurtre, les causes du changement de régime, le pourquoi du caractère sauvage d’une partie de forêt comme la volonté subite d’y remédier : tout cela reste mystérieux, baigné dans l’ignorance des causes premières.

Ainsi en va-t-il dans bien d’autres domaines de la vie : on tient en main toute la pelote, mais impossible de rien démêler.

L’une des raisons profondes de l’originalité du génial hongrois tient là, dans cette conjonction qu’il installe entre le désarroi de ses personnages et celui du lecteur.  Comme le garde-chasse, l’assassin ou le fonctionnaire, celui-ci est au bord d’un changement dont il ne maîtrise ni ne comprend les causes.  Et dans cet espace incertain, il est tiraillé entre la liberté que lui octroie l’imagination de celles-ci et le désarroi d’avoir à les imaginer.  La liberté désempare!

Cet ordre qu’orchestre la puissance invincible de l’irrévocabilité consume sans merci quiconque en reste à l’amertume de ne pouvoir se dominer – se réinventer, mourir et renaître – soi-même.

S’il existe un espace libre, il ne va pas sans les contraintes inhérentes à la condition humaine.  Contraintes que ne font souvent que renforcer les hommes s’organisant entre eux.  Et ce que nous démontre Laszlo Krasznahorkai c’est que s’il est impossible d’échapper au déterminisme de nos existences, une vie humaine ne peut se dire libre si elle ne passe pas par la détection puis la mise à bas des pouvoirs que l’organisation des hommes présente souvent comme inéluctables.  Tâche qui, dans un monde déserté par la pensée, paraît bien souvent aussi insurmontable que se défaire de notre humaine condition.

L’univers de Laszlo Krasznahorkai n’est pas le nôtre.  Tout comme le désespoir qui s’y lit.  Mais il en est la représentation de son aboutissement.  A s’enferrer dans l’acceptation d’un ordre donné comme extérieur et inéluctable ne nous reste plus même de regard pour le défier.

plus on regarde le monde avec haine et répugnance, plus le monde devient haïssable et répugnant ; à cela près que même si l’on porte sur lui un regard bienveillant et serein, il reste toujours aussi hostile et imprévisible ; si bien que le mieux reste encore de n’avoir aucun regard d’aucune sorte.

Et à ce projet, Laszlo Krasznahorkai (et son traducteur!), donne une langue pour le dire.  Sublime, comme de volutes, d’une inégalable subtilité, elle paraît – comme les personnages à laquelle elle prête une vie si précaire – être sur un bord.  Et fait du lecteur – ô jouissance – un funambule…

on ne peut à soi seul tenir à bout de bras le monde sur le point de s’écrouler.

Laszlo Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce, 2015, Vagabonde, trad. M. Martin.

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« Dictionnaire historique et critique. Miscellanea philosophica » de Pierre Bayle.

 

bayle

185!  C’est le nombre d’années qu’il aura fallu attendre pour voir rééditer en partie (hormis un fac-similé un tantinet onéreux – 2306,00 CHF tout de même! – chez Slatkine en 1995) l’un des chefs d’œuvre incontestable de l’histoire de la pensée.  C’est en 1697 que Le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle sortit des presses amstellodamoises de l’éditeur Reinier Leers pour la première édition.  Et dès ce moment, il fut considéré par tous ceux qui l’approchèrent comme une des tentatives les plus téméraires et les plus abouties de saisir le réel dans son ensemble. Référence indispensable pour nombre de chercheurs tous domaines confondus pendant des décennies, inspiration directe des fondateurs de l’Encyclopédie, ouvrage culte pour certains bibliophiles, bible du scepticisme, tout cela n’empêcha pas cette œuvre hors normes de sombrer dans un relatif anonymat…

Ce dictionnaire se présente comme une suite alphabétique d’articles sur des personnages illustres de l’histoire (Aristote, Bacon, Mahomet, Spinoza ou Rorarius, par exemple…) mais sous une forme un peu particulière.  L’objectif de Pierre Bayle étant, si pas l’exhaustivité (qu’il savait inatteignable par essence), du moins d’y tendre  – comme, en mathématique, on dit d’une suite qu’elle peut tendre vers l’infini -, il ne s’agissait pas simplement de faire se succéder pages après pages des savoirs présentés nus, platement, dépouillés de leur histoire.  C’eût été affirmer, comme par défaut, l’objectivité inhérente des connaissances sur le personnage en question.  En ne mettant pas en scène l’histoire des connaissances qui porte sur un sujet, les doutes qui y pèsent encore, on avait, pour Bayle, tendance à le donner à voir comme immuable.  L’impression d’objectivité qui en découlait fatalement se profilant alors à la manière d’une brume, rassurante certes, mais mensongère.  Il fallait donc aussi donner à lire, en sus de la connaissance elle-même, son élaboration (tant passée – son histoire -, que présente – ses doutes).  Et cela dans la page même.

Mais comment, me questionnerez vous?  L’article proprement dit est placé en haut de page.  Il est annoté doublement.  Une partie des annotations figure en marge de part et d’autre de l’article.  Les autres annotations sont disposées en deux colonnes sous l’article.  Ces deux colonnes sont elles-mêmes annotées de part et d’autre en marge.

Pierre Bayle 2Les notes en marge de l’article principal, sorte de « narré succinct des faits », sont des notes bibliographiques au sens strict ou des renvois à d’autres articles du dictionnaire.  Les autres disposées sous l’article en colonnes sont elles des remarques, « un grand commentaire, un mélange de preuves et de discussions ».  Ce commentaire, lui-même annoté, prenant – largement! – plus de place que l’article qu’il est censé commenter.

En articulant pour la première fois dans l’histoire (du moins à ce niveau) sur une même page une idée et sa construction, Pierre Bayle donne à lire, dans cette langue typiquement 17ème, sublime, cette quintessence du scepticisme qu’est la pensée laissant transparaître les moindres fils dont elle est tissée.  Véritable développement spatial de cette pensée, il fallu les outils pour la rendre à nouveau dans toute sa splendeur.  Ce qu’Alexandre Laumonier (plus d’info ici), s’aidant d’outils typographiques, informatiques et logarithmiques novateurs a réalisé magnifiquement après vingt années de doutes, de tergiversations et de sueurs.  Un Must have absolu!

bayle 2Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique. Miscellanea philosophica, 2015, Belles Lettres & Ecole supérieure d’art de Cambrai & Alexandre Laumonier.

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« Qui est Charlie? » de E.T.

emmanuel toddNous lisons tout ce qui nous arrive à la librairie.  Quand bien même cela éveillerait le scepticisme d’aucun, c’est, en plus d’être vrai, parfois pénible.  Bien entendu, notre objectif étant de jauger un livre avant de décider s’il ne dépareillerait pas nos tables, il s’agit d’abord, en première ligne, d’un défrichage.  Pour l’expliquer plus clairement donc : on prend un livre, on l’ouvre et on le lit jusqu’au moment où, avec autant de certitude que se peut, on peut décider s’il revêt un quelconque intérêt…  ou pas.

Il est donc heureux, voire salvateur – même si, sous la plume d’un libraire, cela peut paraître paradoxal – que certains auteurs aient pensé à ne pas cacher leur jeu trop longtemps.  Tant qu’à être génial, ou con, autant le paraître tôt.  Ca aide le libraire.

Nous remercions donc E.T., dans son effort de « revenir à la scienticité », de n’avoir pas été trop lent à la détente et de nous avoir gratifié de ce qui suit dès la page 28 :

l’adhésion à l’islamophobie d’inspiration houellebecquo-zemmourienne est limitée, par nature, à ceux qui ont les moyens d’acheter des livres et le temps de les lire, des gens d’un certain âge, donc, appartenant aux classes moyennes.  Ni les milieux populaires qui votent pour le Front National, ni les jeunes diplômés dont les revenus baissent n’ont les moyens ou le temps de lire Zemmour ou Houellebecq dans le texte.

Hum comment dire?  Par quels bouts détricoter tant d’inepties en si peu de mots? A certains niveaux, la bêtise en arrive à épouser à ce point l’évidence qu’elle semble se suffire à elle-même, qu’elle parait échapper par nature à toute tentative de la saisir…  On va donc être un peu systématique et utiliser des numéros pour pas se perdre.

1. On pourrait faire remarquer à E.T. que « adhérer à des idées de certains livres » n’est possible, de fait que pour les personnes qui lisent ces mêmes livres, que c’est évident parce qu’on peut pas adhérer à des idées de livres qu’on a pas lus, et que dire une évidence à ce point, ça s’appelle émettre des tautologies, ce qui est pour le dire autrement « parler pour ne rien dire » ou « brasser de l’air » et donc que ça sert à rien de le penser et encore moins de l’écrire. Mais bon.  Fallait quand même remplir des blancs…

2. Les gens qui ont les moyens d’acheter des livres et le temps de les lire ont un certain âge.  C’est encore une fois une certitude indubitable.  Si du moins on prend le vocable « certain » pour ce qu’il peut définir, à savoir « indéterminé ».  Car personne ne connaît quelqu’un qui ait acheté un livre et qui n’ait aucun âge!  En effet, ni un mort, ni un non-né, donc un non-âgé n’a les moyens d’acheter quoi que ce soit, fusse un livre…  De même, si le vocable « certain » est utilisé pour parler de personnes « un peu âgées mais sans trop préciser l’âge », là encore c’est imparable.  Car tout le monde sait que il y a que les vieux qui lisent.  C’est à ce point évident d’ailleurs qu’on comprend parfaitement pourquoi E.T. ne nous assomme pas à nous le démontrer dans sa petite rédaction.

3. Les gens d’un certain âge appartiennent à la classe moyenne.  Ici, on avoue être un peu perdu.  E.T. veut-il nous dire que tous les gens d’un certain âge font DONC partie de la classe moyenne?  Ou que tous les gens qui ont les moyens d’acheter des livres ET qui ont le temps de les lire – on remarquera ici qu’il existe donc aussi une catégorie de gens (les cons?) qui ont les moyens d’acheter des livres mais pas le temps de les lire – appartiennent DONC aux classes moyennes?  Quelle est donc la fonction de ce « donc » et où doit s’insérer cette marque du lien de causalité?  On pourrait se questionner longtemps sur la chose ou laisser tomber, tellement, dans les deux cas, cette phrase nous paraît complètement con…

4.Le ni ni qui suit, dans sa rigueur rhétorique entière, démontre, si besoin en était, qu’aucun « jeune diplômé dont les revenus baissent » ne fait partie des « milieux populaires qui votent pour le Front National ».  C’était évident.  D’où l’utilité de le rappeler. C’était évident.  D’où l’inutilité de l’étayer.

5.Les « milieux populaires qui votent pour le Front National » et « les jeunes diplômés dont les revenus baissent » ont ceci de commun qu’ils n’ont ni les moyens ni le temps de lire Zemmour ou Houellebecq.  On n’est ni des « milieux populaires qui votent pour le Front National » ni un « jeune diplômé dont les revenus baissent » et pourtant on se sent un gros point commun avec eux.

6. L’expression « dans le texte » rallongera utilement votre phrase sans rien y apporter – comme le vocable « utilement » dans cette même phrase.  A l’image d’un texte embrassant le rien comme jamais, on se demande ici s’il ne s’agit pas d’une trouvaille formelle d’E.T. : subrepticement insérer dans le corps du texte une marque formelle du projet d’ensemble.

E.T., Qui est Charlie?, 2015, Le Seuil.

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« Mère et le crayon » de Josef Winkler.

vierge à la chaiseTandis que j’écrivais ce texte sur ma mère, en Inde, […] dans un jardin, je me suis souvenu.

Tout commence en Inde, à Ellorâ, où le narrateur déambule sans fin dans des temples bouddhistes creusés dans le roc. De temps à autre, il se plonge dans la lecture du bref journal d’Ilse Aichinger, Kleist, Mousse, Faisans. Une phrase le transporte soudain en 1943, le jour où son grand-père reçoit un courrier lui annonçant qu’Adam, le troisième de ses fils, est mort au front, comme ses deux frères avant lui. La mère du narrateur apprend la triste nouvelle par cette formule elliptique : « Notre Adam rentre aussi, mais autrement… »  Un profond silence s’étend alors sur le domaine familial. De toute sa vie, la mère du narrateur – récemment décédée – ne parlera plus. Mère et le crayon lui est tout entier consacré, et dépeint différentes scènes de sa vie, entrecoupées d’extraits de Hier en chemin, de Peter Handke, et du récit autobiographique de Peter Weiss, Adieu aux parents.

Rien ne m’instruit aussi bien que les variantes du toujours semblable.

Comment affleure le souvenir?  Comment le présent en prend la teinte? Sans cesse ramenant au jour ce que la mémoire enfouit, croit-on parfois si profondément qu’elle le rendrait inaccessible, la vie présente, tissée de menus événements, s’entrelarde du passé.  Ainsi l’église de Lagrasse rappelle ‘t-elle à l’écrivain Winkler, Josef, l’enfant de chœur qu’il fut.  Ainsi « La vierge à la chaise » de Raphaël, dont une copie trône en bonne place dans la maison familiale du jeune Josef, interpose t’elle son filtre (chez l’auteur comme chez le lecteur) dans la lecture que l’on a du passé de l’écrivain Winkler. Ainsi l’écriture se meuble t’elle des échos du passé de qui écrit et de ceux de ses lectures.  Dans des variations qui instruisent, certes l’auteur, mais également, et c’est bien l’essentiel, le lecteur.

Mais que faire de ceux que nous aurons ressuscité?

Josef Winkler, Mère et le crayon, 2015, trad. O. Le Lay.

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« Par des traits » de Henri Michaux.

 

Par des traits 2

Si nos langues nous semblent formées, stables autant bien sûr que peuvent l’être les évènements baignant dans ce que l’on nomme présent, si nous ne pouvons avoir connaissance que de langues qui ont réussi, qui ont donné lieu à un alphabet, à des systèmes normés qu’ils soient consonantiques ou pictographiques, nous est-il même seulement possible d’imaginer ce qu’elles furent à leurs débuts, ou ce que d’autres furent qui se résumèrent à des tentatives, et sombrèrent dès leur ébauche?

Non pas, comme se proposent déjà de le faire des disciplines comme la morphologie ou la phonétique historiques, établir des généalogies, recourir à des constructions mentales (telle celle de l’indo-européen) pour « remonter le temps », mais bien simplement concevoir ces premiers traits qui désiraient ou non référer à quelque chose, faire ressentir, indépendamment peut-être de toute utilité.  Ce que creuse Michaux c’est cet espace là, cette envie, ce désir toujours bien présent du trait, du signe premier.

Insignifier par des traits.

Edité en 1984 chez Fata Morgana, Par des traits est le dernier recueil publié du vivant de Henri Michaux.  Constitué de deux séries de signes?, gestes?, mouvements?, entrecoupées d’un « poème » et suivies d’un « essai plus prosaïque », il propose, par l’exemple, une tentative de désaliénation du langage.  A ne le concevoir que dans le cadre de ses « fonctions pratiques », à n’imaginer l’écriture que comme organisation de mots, de lettres, de phrases, d’idéogrammes, on en oublie qu’elle ne fut d’abord probablement qu’un jet désordonné sur un support.  Probablement dénué d’intention, sans doute geste guidé par le hasard, peut-être trace involontaire qu’un être se chargea de doter après coup d’une signification (voire d’une intention), ce premier trait fut d’abord hors-signe.  La tentative (l’ultime presque) de Michaux passe d’abord par une invitation à se défaire du pouvoir de l’écriture, et donc aussi se défaire des pouvoirs politiques qu’elle institue naturellement.

Les menottes des mots ne se relâcheront plus.

En cherchant à concevoir (et dessiner, et exprimer) ce que fut ce premier geste, ce premier trait, il réinvestit la langue de ce qui sans doute la fonda : le désir.  Et un désir entier.  C’est-à-dire dénué de toute intention.  Attaché à rien.  Désir pur.

Alors, certes, il échoue.  Comme ces langues qui n’ont pas réussi, qui n’ont pas essaimé en systèmes, ses traits sont condamnés à retourner à leur encre.  Ils ne s’érigeront jamais en système, ils disparaitront sans que leurs gestes ne puissent construire de relations qui signifient.  Mais ils auront laissé l’essentiel, peut-être : une invitation au désir.

Signes qui permettraient d’être ouvert au monde autrement, créant, et développant « une fonction différente » en l’homme, le désaliénant.

Dans cette œuvre, Henri Michaux ré atteste, par la grâce de ce sublime échec, que la tâche du poète, son seul geste « utile », est d’offrir de nouveaux hasards.

Henri Michaux, Par des traits, 1984, Fata Morgana.

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Nous ou de l’art d’être nombreux et déterminés.

sans abrisDelhaize vient d’accepter de démonter les chasses-pauvres installés il y un peu plus d’une semaine sur les marches extérieures de son magasin d’Ixelles!

Comment passer du rejet à l’accueil?  Comment, d’une structure censée éloigner, la faire retourner à ce qui peut rapprocher?  Et comment, avant tout cela, faire admettre l’évidence même : qu’un acte de rejet en est bien un?

Il faut l’avouer, les discussions menées entre les dirigeants de Delhaize, les autorités communales et nous furent parfois agitées (on a même du dire « tu » à un bourgmestre, avec des yeux très fâchés et en parlant très fort).  Face à l’évidence que représente pour nous l’ignominie de l’aménagement en question, nous trouvâmes d’abord souvent de l’incompréhension, parfois un timide aveu de culpabilité morale, parfois une mauvaise foi crasse.

La décision de Delhaize de démonter ces panneaux rejetant de fait tout sdf, en les privant de la possibilité de se coucher, n’est bien entendu pas parfaite.  L’abri que permettent ces lieux rendus à leur dépouillement initial ne remplace bien entendu pas un toit.  Par essence précaires, ces marches ne pallient en rien les carences de structures qui, quand elles existent, se révèlent bien souvent démunies face à la déshérence la plus absolue…  Ce retour « à la normale » s’accompagne qui plus est de mises en garde – et celles-ci s’avèrent d’autant plus questionnantes qu’elles nous semblent « garder du flou ».  Mais il y a maintenant bien plus, sur ces marches, que la fonction de repos qui leur est rendue.  Elles sont maintenant chargées d’un symbole redoublé.  Car, du symbole d’abri qu’elles revêtent par elles-mêmes, elles assurent en sus, par ce dont elles prennent la place, celui du rejet de l’exclusion.  Rejet du rejet qui ne fut rendu possible, autre symbole dont se teintent ces pierres,  que grâce à une mobilisation exemplaire et déterminée.  La charge d’un symbole s’alourdit toujours de la valeur de celui qu’il a pour fonction de remplacer.  Et cela n’est pas rien!

C’est une propriété privée. Et donc, légalement s’entend – mais qu’est ce que la loi? -, la décision de Delhaize lui appartenait.  Alors, certes, on ne peut nier que le rapport de force initié par les habitants du quartier (et largement relayé – c’est le moins qu’on puisse dire – par les médias) ne pesa pas rien dans son revirement.  Mais si cette détermination (et sa médiatisation) fut, précisément, déterminante, elle fut le déclencheur, non la raison profonde d’un revirement.  Il nous a semblé que si Delhaize a pris cette décision, c’est bien parce que ses représentants ont saisi, au delà du « danger commercial » que l’impressionnante mobilisation recélait, le bien-fondé de l’indignation générale.  Le revirement de Delhaize n’est pas « commercial ».  Il est moral.  Même s’ils ne le concèderont qu’à demi-mot.

Alors certes, si, bien heureusement, nous pûmes arriver à nous entendre sur le caractère choquant (et inopérant) du dispositif en cause, les discussions, tendues mais riches, ont fait émerger bien des divergences.  L’une d’entre elle, et non des moindres, portant sur ce qui devait, ou non, être « solutionné » par cet aménagement.  Devait-on trouver une solution à la déshérence des sdf? Ou à ses conséquences directes ou indirectes? Une solution à l’insécurité éventuelle qu’ils auraient généré? Ou à un « sentiment d’insécurité »? Une solution devait-elle être apportée à une situation hygiénique préoccupante? Ou à un aspect « paysager » dommageable au commerce? Une solution devait-elle être trouvée à l’occupation des lieux par ces sdf là ou par des sans-abris quels qu’ils soient? Il est apparu bien rapidement que, derrière cette question d’aménagement, d’autres sourdaient, bien plus fondamentales encore, sur lesquelles nous n’aurions pu nous entendre en l’espace d’une semaine.  Ces divergences nous rappelant, si besoin en était, à quel point la vigilance de chacun est requise dans la défense de la liberté des plus faibles, comme de la nôtre…

Dans tout cela donc il y a bien entendu plus d’un hic!  Dont l’un, particulièrement préoccupant, est incontestablement le désinvestissement du public.  Car si nous parlons ici beaucoup de Delhaize et pas du pouvoir public, c’est bien parce que celui-ci se montra tout du long d’une sublime incurie. D’abord appelant « les âmes généreuse à s’occuper des sdf en question si cela les préoccupait tant » (à voir vers 49’00 »!), le bourgmestre justifia ensuite son soutien à la grande surface par le fourre-tout fumeux du « trouble de l’ordre public« .  Lorsque nous émîmes cette idée d’abri et que nous le questionnâmes sur la possibilité de recevoir l’aide communale pour ce faire (entre autre relativement à l’hygiène) nous fut répondu un cinglant « hors de question ».  Il nous fut rappelé maintes fois que notre initiative de rassemblement serait assimilée elle aussi (ben oui) à un trouble de l’ordre public, à un rassemblement violent (le mot « émeute » fut prononcé). Enfin, lorsque nous évoquâmes la vulgarité de l’aménagement réalisé, habilement dissimulé sous un aspect lisse, il fut proposé, goguenard, aux représentants de Delhaize, de les remplacer par des « nains de jardin »…  Entre blagues potaches, ponce-pilatisme assumé et intimidation balourde (« Imaginez qu’un enfant vienne à être blessé lors de votre manifestation »), tout du long, le service public se montra d’une incompétence crasse et d’une morgue imbécile! Tout le monde (en ce compris ceux qui s’opposaient à notre indignation) l’admet : c’est au pouvoir public qu’il revient de prendre en charge cette problématique.  Pas au privé.  C’est cependant une entreprise et un rassemblement privé de citoyens qui ont essayé d’organiser au mieux un vivre-ensemble dont des « dirigeants politiques de gauche » (oui oui de gauche) se sont avec un aplomb hautain lavé les mains.  On ajoutera cette anecdote un tantinet salée : le jour de notre dernière réunion avec Delhaize furent installé dans la même rue, à même les trottoirs, les nouveaux distributeurs de tickets de stationnements de la société Vinci! Renversement des rôles et symbole superbe (encore un décidément) : alors même que depuis une semaine nous nous préoccupons encore un peu plus que d’habitude de la prise en charge de la misère publique par le privé au grand mépris du « pouvoir public », ce dernier organise un peu plus la location de son territoire (le nôtre!) au privé.  Comme si ne nous appartenait décidément plus que la misère…

*la photo ci-dessus est de Christophe Wiener et répond, visuellement du moins, à cette question essentielle : de qui parlions-nous?

**un immense merci à tous ceux qui se sont mobilisés tout près ou très très loin, beaucoup ou moins, virtuellement ou physiquement.  Xavier, Roy, je dépose sur votre front haut et dégagé, un doux baiser juste humide ce qu’il faut.

***tout cela nous a coûté, outre une grosse fatigue, une page Facebook qui nous est fort utile.  On en a reconstruit une ici.  Si vous pouviez partager cet avis, ça serait bien gentil!

 

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Du rangement.

sonny perononbodeOn est très ordonné.  Maniaque, diront même certains.  Alors, quand nous nous rendîmes tout à l’heure sur notre profil Facebook et que cela nous fut impossible car nous ne nous y trouvâmes pas, hé bien, comment dire, on fut étonné…  On chercha, certes. On se demanda où diantre on avait encore pu se fourrer.  Sans succès.  On demanda à des amis. Qui ne nous trouvèrent pas plus.  Bref, notre ordre pointilleux n’y fit rien : on a disparu!

Ne pas se trouver soi-même, fusse virtuellement, est embêtant!  On peut plus poster des photos de chat.  On peut plus dire du bien de poètes contemporains.  On peut plus dire du bien de sdf polonais alcooliques.  On peut plus dire de mal d’Alexandre Jardin.  On peut plus dire de mal d’un bourgmestre.  On peut plus dire de mal d’une grande surface.  Donc oui, c’est embêtant!

Mais à qui la faute donc, me direz-vous?  D’aucuns nous suggérerons, on s’en doute, de désigner des responsables chez Delhaize qui en auraient eu un peu marre de s’entendre assimilés à des pas-gentils dans la presse, ou bien à des bourgmestres socialistes qui, s’ils maîtrisent plutôt pas mal le mot « liste », ont sacrifié sur l’autel de ce savoir-là la connaissance du vocable « social » (ce qu’ils n’aiment pas s’entendre répéter), voire encore à un sdf polonais, dont on sait qu’il n’est que la première vague d’une nébuleuse invasive venue de l’est et qui ne demande qu’à s’étendre (ce qu’il désire voir caché, le sournois, jusqu’à ce que sa toile nous étouffe tous, nous les natifs blancs parlant un français châtié)…  On les voit venir d’ici, les tenants du complot, les chantres de la toile capitaliste mondiale!  Sachez qu’on est pas du tout comme ça!  Nous, on sait très bien une chose : quand on perd quelque chose, c’est 99 fois sur 100, parce qu’on a l’a pas bien rangé!  Et donc, oui, si le profil ptyx est perdu, hé bien oui, c’est comme ça, c’est parce qu’il était pas bien rangé… Point barre.

A part ça, on a un autre profil qu’on vous invite à considérer comme ami.  C’est ici.  Si vous voulez, vous pouvez le conseiller à d’autres (notamment en partageant ceci plutôt beaucoup – vous êtes très efficaces, on a déjà pu le constater).  Promis! On sera super ordonné!

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Delhaize ou de l’art d’être bête et méchant.

JUSITCIERUn pigeon, ça vit dehors, ça fait caca partout, ça vole de temps en temps, ça mange ce que ça trouve ou ce qu’on lui donne, c’est vecteur de plein de maladies, c’est pas toujours très propre sur soi, ça sent souvent pas très bon…  Un pigeon c’est un peu comme un SDF alcoolique polonais…  C’est peut-être la comparaison qui fut à l’origine de la décision du Delhaize de Flagey à Bruxelles de bâtir des « chasse-pauvres » sur les pierres larges de son immense bâtiment*.  Pierres où des sans-abris, depuis de nombreux mois, avaient trouvé un bien précaire refuge contre le froid et les intempéries.  Si l’être humain, du haut de sa supériorité technique, a inventé la rangée de piques anti-pigeon, ce nuisible à plumes, ne pourrait-il pas s’en inspirer pour éloigner le SDF alcoolique polonais, ce nuisible à face sournoisement humaine?

Alors certes, ils n’ont pas été poser des lignées de piques acérées.  C’eût paru trop directement cruel (le contondant effraie).  Et puis, qui sait, le pauvre, ce fourbe, eût pu prendre les habitudes du fakir.  Que nenni.  Ils ont été construire des structures de bois lisses dont la déclivité prête plus à la varappe qu’à un sommeil paisible. Delhaize Comprenant justement qu’à moins d’être un bouquetin – et encore! – , aucun membre du règne animal ne pouvait dignement trouver le repos sur ces constructions et donc s’y installer…

L’avantage de ce système est aussi que, tout comme la rangée de piques interdit le repos au pigeon, mais aussi au moineau, au rouge-gorge, au merle, au corbeau, à la chouette effraie, à la grue cendrée, à la cigogne, à la sterne, au manchot, à l’autruche, à l’avocette élégante, à la bernache à cou roux ou au syrrhapte, le « chasse-pauvres » interdit le repos au SDF alcoolique polonais mais aussi au fakir indien, au vieillard flamand, au portugais, au sans-papier marocain, à l’immigré clandestin berbère anversois, au chômeur en fin de droit ou au bambin épuisé d’avoir trop joué…  A considérer l’un de ses membres comme un nuisible par essence, on en vient à ne voir dans chaque représentant d’une espèce que ce qui peut lui nuire…

Ces « chasse-pauvres » qui fleurissent un peu partout sont une insulte à ceux qu’ils visent directement (à propos : comme Delhaize a de la suite dans les idées, les SDF alcooliques polonais ont été délogés par des vigiles privés accompagnés de chiens!) comme au genre humain.  En scindant celui-ci entre ceux qu’ils présentent comme des nuisibles et les autres censés les combattre, ces systèmes occultent la détresse des premiers – car, c’est bien sûr d’abord de détresse qu’il s’agit!- et entretiennent les seconds dans une illusion éthérée : il n’y a pas de misère, puisqu’on ne la voit pas!  Bien sûr, on ne peut dénier à personne l’envie de rester douillettement dans l’ignorance, même si, par les temps qui courent, cela demande une solide volonté.  Quant à la faire fuir toujours plus loin en l’humiliant…

Nous avons dès lors décidé de ne pas laisser plus longtemps le terrain libre à l’insulte et à l’humiliation des plus faibles d’entre nous (oui oui un sdf alcoolique polonais, on appelle ça « nous » aussi).  Nous vous convions donc à venir démonter (et uniquement les démonter, sans endommager ce qui va autour) ces mécanismes de la honte ce mercredi 29/04/2015 à 16.00.  Amenez pied de biche, dévisseuses, tournevis, marteau, tracts, journalistes, appareils photos, caméras.  Venez très beaucoup.  Rameutez autant.**  ***

* oui oui il s’agit donc bien d’un lieu privé.  Et donc, de démonter des mécanismes strictement privés.  Bien entendu, en cette époque où la propriété privée est érigée en parangon absolu (et loin de nous l’idée de dire que la propriété privée n’est un apport en rien), agir de la sorte titille non seulement la légalité (ben oui c’est illégal) mais aussi une règle éthique devenue fondement.  On rappellera juste que, déjà coulées dans la loi ou non, existent des limites à ces droits à la propriété.  Ce n’est pas parce que vous êtes chez vous, par exemple, que vous pouvez égorger votre femme, ou vos enfants, ou le chat du voisin.  Ce n’est pas parce que vous êtes chez vous non plus que cela vous donne le droit d’insulter les gens qui passent sur le trottoir.  Qu’il soit public ou privé, légal ou non, un acte qu’en raison on ne peut définir que comme bête et méchant doit être combattu!

** Le but de ceci est bien entendu de faire disparaitre ce dispositif particulier.  Mais aussi d’alerter et d’éclairer sur la prolifération de ces aménagements, quelle qu’en soit la forme singulière.  Il n’est pas dans notre intention de chercher une confrontation.  Même si elle ne nous effraie pas (La crainte naît de l’impuissance de l’âme, et n’appartient donc pas à l’usage de la Raison. Spinoza in L’éthique).  N’hésitez donc pas à venir, vieux, sans-papiers, jeunes, femmes, hommes, travestis, homos, hétéros, pauvres, riches, de droite, de gauche, chrétiens, musulmans, ou pas, et (pour une fois qu’on vous le demande) à partager le plus largement possible.  Au pire, c’est une pub pour Delhaize…

***On a créé un événement Facebook.  Celui-ci est public. N’hésitez pas à inviter vos contacts.

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« Sarnia » de Gerald Basil Edwards.

sarniaNous avons pris l’habitude depuis peu de placer un livre sur notre table principale en le dissimulant au regard. En clair, en l’emballant.  Et en nous refusant à tout commentaire (ou presque) quand, interloqué, un lecteur potentiel nous soumet à un feu nourri de questions.  Systématiquement, nous mentionnons sur l’emballage le prix, y glissons un marque-page et une note reprenant ce que nous aurions pu en dire au lecteur potentiel en vue de le convaincre d’en faire l’acquisition.  Voici le contenu de cette note :

Nombre d’histoires existent qui racontent par le menu des personnages réels, leur vie, leurs émotions, leurs amours, leurs amitiés.  Peu cependant parviennent à saisir aussi près, sur le vif, le personnage qu’elles se proposent de faire découvrir que Sarnia. 

Ebenezer Le Page (et je ne révèle rien d’essentiel à votre plaisir de lecture en vous le confiant dès maintenant) ne quittera jamais son île de Guernesey.  Mais ce que Gerald Basil Edwards parvient à saisir du monde qui nous entoure, par le prisme de son personnage coincé sur son île, est bien plus universel que la plupart des romans de voyage qu’il vous serait donné de lire.  Amoureux volage, « misanthrope » gouailleur, ami et ennemi fidèle, radin sublime, généreux bougon, Ebenezer Le Page est un condensé d’humanité.  Personnalité complexe, irréductible à ses oppositions internes, c’est de cette complexité même que l’auteur fait sourdre en nous cette proximité avec Ebenezer que vous ressentirez  immanquablement à la lecture de Sarnia.

Mais ce livre, s’il est bien entendu intrinsèquement lié à son personnage principal, ne se limite pas à la peinture d’un être attachant, dusse-t-il être rendu dans toute son humaine complexité.   Il est aussi une sublime entreprise littéraire où l’auteur a réussi à parfaitement trouver le langage pour rendre compte de son sujet.

Quoi qu’il en soit (et malgré peut-être une faiblesse que vous décèlerez sans doute (mais en est-ce bien une ?) mais que vous pardonnerez à l’auteur), Ebenezer Le Page restera longtemps l’un de vos compagnons les plus proches.

Gerald Basil Edwards, Sarnia, 1982, Maurice Nadeau.

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« Shabbat » de Benjamin Gross.

ShabbatL’essence du repos shabbatique ne consiste pas dans l’interruption de l’effort, mais dans l’arrêt de toute activité créatrice.

La journée sabbatique (ou le mois, ou l’année) est devenue, dans son acception occidentale, un simple repère pratique.  Repos physique, ou mental, respiration, il a perdu sa signification initiale qui est transcendantale.  Or, et un bref détour par sa généalogie le démontre, ce ne sont ni l’effort, ni l’activité physique en tant que tels que proscrit le shabbat, mais bien l’action de modifier la nature, que cette action suscite un effort ou non, que cet effort soit humain ou mécanique.

[Le Shabbat] introduit dans l’univers une temporalité différente de celle des six jours de l’œuvre et laisse entrevoir un au-delà de l’univers.

En se retirant (se reposant) le septième jour (shabbat : le seul jour qui soit spécifiquement nommé), Dieu introduit le repos dans sa création. En s’en retirant, s’en absentant, il insère dans le monde une trace de sa transcendance et y témoigne de son origine.  Mais, de même qu’il fait se conjoindre en lui temporel et éternel, le shabbat marque la confiance placée en l’homme par Dieu.  Contrairement au Prométhée grec qui a du dérober aux dieux son indépendance (dieux avec lesquels l’homme rentre en concurrence), le Dieu des juifs, en s’absentant de sa création, confère à l’homme l’autonomie par laquelle il la parachèvera.  Et c’est cette collaboration, cette confiance, dont le shabbat se veut aussi le signe.

L’interdiction du travail comporte également celle de faire travailler et annule donc, pour ce jour, le pouvoir du maître.

Le shabbat, en introduisant un instant d’éternité dans le temporel, rappelle donc à l’homme qu’il s’origine en Dieu.  Mais surtout, par son exercice rituel, qui suppose sa répétition, il rappelle une vision messianique de l’histoire dans laquelle chacun officie à sa manière.  Et plus loin qu’une simple répétition de gestes ancestraux (qui lient aux parents, et aux parents des parents), il devient un outil même d’une participation, d’une contribution à la survenue d’un shabbat ultime.

Remise à zéro des propriéts, des dettes, des servitudes, redistribution des terres, faire table rase des charges du passé pour rétablir un équilibre social et permettre aux individus et à la collectivité de se dégager de ces fardeaux pour retrouver, par le renoncement à tout pouvoir et l’exercice d’une justice absolue, le sens de la vocation humaine.

Qu’il soit hebdomadaire, annuel (chaque 7 année) ou jubilaire (la cinquantième année), le shabbat « plus importante contribution du judaïsme à l’humanité » marque « une résistance à l’oubli de l’origine et un appel à la maîtrise du temps pour assurer la liberté de l’homme ».  Et son exercice mécanique (rituel et éclairé) est là pour nous en rappeler l’origine et donc ancrer l’être dans une transcendance, l’individu dans le collectif, et le temporel dans l’éternel.  Et ce livre, lui, est aussi là pour nous rappeler que, que nous cherchions à nous en « émanciper » ou non, nous sommes constitués de religieux…

Benjamin Gross, Shabbat, 2015, Editions de l’Eclat.

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