« Drach » de Szczepan Twardoch

Dans le même temps, mais bien plus tard

Au début du vingtième siècle, Josef Magnor, mineur de Silésie, vit une passion impossible avec Caroline Ebersbach, jeune fille « de la haute ». Au début du vingt-et-unième, son descendant, Nikodem Gemander, architecte à succès, quitte femme et enfant pour s’installer avec sa maîtresse. Entre ces deux temps, et avant comme après eux, d’autres membres de la famille Magnor ou Gemander, des amis, des connaissances, des gens de passage, des chevreuils aussi, traversent la Silésie et le roman de Szczepan Twardoch.

Des chevreuils peuplent le bois de Jakobswalde. Les chevreuils n’ont pas de nom, mais nous désignerons deux femelles pour les distinguer des autres. C’est une petite duperie, la même que vous employez pour vous convaincre que vous vous distinguez de vos semblables. Que vous êtes uniques.

La Silésie est l’une de ces régions qui fit le plus profondément l’expérience de l’absurde et de la folie du vingtième siècle. Déchirée entre Prusse et Autriche, puis entre Allemagne et Pologne, cette vaste région aux riches réserves de charbon fut ballottée au gré des convoitises et des combats idéologiques du siècle passé. Trop allemands pour d’aucuns, pas assez polonais pour d’autres, ou l’inverse, ses habitants ont porté les stigmates des combats qui les dépassaient, et dont les effets se font sentir jusque dans les langues qui innervent chacun d’entre eux. A l’histoire récente de cette région, en sus de ses personnages romanesques, il fallait une forme qui puisse en rendre compte.

Tout ce qui est de ce monde s’exprime par soi-même et, plus encore, s’exprime à travers les oiseaux, les arbres, les chars calcinés, les gens et les pierres. Or, moi, ces paroles, je les entends. Ce sont mes paroles.

Szczepan Twardoch crée une étrange narratrice omnisciente, dont la découverte par le lecteur participe des enjeux narratifs. Il entremêle les temps – chaque titre de chapitre est un compendium de dates – de la narration. Il reporte à la fin du roman la traduction de dialogues entiers en dialecte silésien, en ancien polonais, en gothique, en allemand ou en russe. En rompant radicalement avec la linéarité traditionnelle et tranquille du récit, il parvient à coller son lecteur à la réalité pour le moins intranquille du monde dans lequel il fait évoluer ses personnages. Mais, et c’est là sans doute que le tour de force est le plus palpable,  plutôt que d’y perdre le lecteur, son procédé formel crée les conditions d’un suspense auquel il ne peut échapper. Aux antipodes d’une théorie formaliste dont l’auteur plaquerait les paradigmes sur le récit, l’innovation formelle  est ici profondément enracinée dans ce qu’elle soutient. Comme si elle semblait générée, non pas donc par un auteur décidé une fois pour toutes à exprimer un quelconque idéal esthétique, mais par les faits et personnages mêmes dont il a conscience de n’être qu’un relais.

Rarement le tragique se sera révélé aussi utilement virtuose.

L’homme, l’arbre, la pierre, le chevreuil, la pierre, moi. Il n’y a pas de différence.

Szczepan Twardoch, Drach, 2018, Editions Noir sur Blanc, trad. Lydia Waleryszak.

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« L’inquisitoire » de Robert Pinget.

de voir remuer les lèvres sans comprendre ça me fait du bien

Un homme répond à des questions que lui pose un autre. Ou des autres. On ne connait rien du contexte ni des raisons de la mise à la question. Tout ce qui nous est donné dans la suite c’est ce que nous apporte le jeu des questions et des réponses. On y apprend que le questionné était domestique pour deux frères riches et excentriques, férus d’art, aux amitiés nombreuses et parfois étranges. On y apprend que des meurtres sordides ont eu lieu dans la région. On y découvre les rivalités, les hypocrisies, les luttes d’influence et de cloché qui parcourent, toutes classes sociales confondues, la vie de province. Mais aussi, peu à peu, passant parfois discrètement d’un genre narratif à un autre, nichées dans les réponses détaillées parfois jusqu’à l’infime, par deçà les rappels à l’ordre formel du questionneur, par devers l’interdit tacite qu’il y a pour lui à sortir du cadre factuel pour lequel il est questionné, on découvre à ce domestique une vie intime, un passé douloureux, une pensée. Peu à peu, le questionné, de simple véhicule de faits, se dévoile bouleversant sujet.

mais la plupart du temps je lis mon journal et je pense, ma méditation comme dit Marthe je pense beaucoup voyez-vous ma méditation à ma table le journal me tombe des mains, ça va faire une année que j’ai quitté ces messieurs d’avoir connu des choses et des gens tout d’un coup personne rien pour me dire va ici fais ça rien qui m’oblige je me rends compte comment dire, on continue par habitude le premier pas on l’a fait autrefois plutôt l’effort mais sans trop savoir, les autres les autres c’est vite dit mais à eux qui leur disait la raison j’y pense maintenant tout ça terminé on continue nulle part, mon verre devant moi le porte-manteau la vitre avec la place et sa fontaine Henriette à la caisse les hommes au comptoir et les clients du tabac, Monnard le matin qui rend la monnaie les fonctionnaires à neuf heures moins le quart ils arrivent à la mairie on les connaissait tous et de plus en plus quand on n’a pas à répondre on ne cherche plus ça n’a plus d’importance c’est des gens, ils pourraient être autres dans une autre ville moi un autre à une autre table est-ce que je ne penserais pas pareil ayant fait je ne sais pas trois ou quatre guerres ou des révolutions ou coupeur de têtes j’aurais passé entre les gouttes trouvé une planque, assis à cette table ailleurs est-ce que je ne penserais pas pareil ces gens tous les mêmes vivants ou morts leurs mêmes histoires brèves ou non dures ou douces avec le même visage en souci pour enterrer sa mère ou prendre le train ou payer une facture, le même sourire à vingt ans devant une femme la même fatigue tous les jours à s’acharner tous les jours s’acharner ni mieux ni moins bien qu’un autre pour rien que ne pas crever je ne sais plus ce que ça veut dire je n’entends plus, voir seulement les mêmes yeux les mêmes oreilles les costumes les souliers les vélos les chiens tous pareils tous pareils à cette heure maintenant devant mon verre le journal le porte-manteau ou chez ces messieurs battre les tapis sur le pré astiquer une théière le secrétaire prendre la voiture Marthe éplucher les pommes de terre mon journal qu’est ce que je dis, arrive un jour où tout ça ne vous intéresse plus à quoi bon tant d’histoires tout à coup elles s’effacent du tableau noir avec écrit quelque chose que je ne savais pas lire je ne peux plus tout à coup je ne sais plus je tâte sous mon pupitre, le petit casse-croûte de dix heures dans une minute les oiseaux est-ce que vous n’entendez pas les oiseaux je veux dire parfois les oiseaux comme les sonneries restent là vous tenant compagnie, à mon pupitre autrefois pensant qu’un jour reviendrait le tableau sans les voix personne autour ni jeudis ni dimanches ni la table ni la cuisine ni elle tout seul devant moi le tableau disparaît le dernier mot à lire qu’est-ce que c’est tout ça on avait trop à faire, la commode en marqueterie les service à poisson dans mes mains c’est quelque chose on ne se demande pas ça y est c’est à faire, une course au village le boulanger ma sœur à voir dans ma tête quelque chose qui ne demande pas de réponse bel et bien ma vie alors quoi je pourrais refaire les mêmes choses récurer ma chambre mais ce n’est plus nécessaire elles sont ailleurs ailleurs chez les autres qui vous disent faites l’argenterie brossez mon complet je n’ai plus rien à moi mon journal me tombe, Cyrille éteindrait la lumière il fermerait le rideau je ne m’en rendrais pas compte je ne suis pas plus au Cygne que chauffant mon café ou servant l’apéritif au salon j’ai disparu de mes mains comme le verre sur la table comment dire oui disparu, ce qui me forçait à y être c’était de n’être pas mon maître et voilà je voudrais bien voir ma sœur plus souvent qu’elle me dise viens le dimanche ou viens le jeudi pour ficeler quelque chose là, retenir mon journal c’est ça le pire on est perdu pour tout le monde

Le vrai peut-il surgir du discours normé? Un discours chargé de rendre compte aussi précisément que possible du réel ne l’altère-t-il pas irrémédiablement? Comment un sujet peut-il se constituer dans le sein des contraintes que lui impose un ordre extérieur? Le vrai plaisir d’une lecture ne dépend-t-il pas moins des réponses qu’obtiendrait le lecteur à ses questions qu’à ce qui surgit indépendamment de tout questionnement? Robert Pinget parvient ici à englober dans un même écrin performatif les questions les plus « métaphysiques » et l’art de se les poser.

C’est dans la tête toute la vie pareil

Nous sommes depuis longtemps étonnés du peu d’écho que trouve de nos jours l’oeuvre de Robert Pinget. Alors qu’est parfois associée à l’évocation du Nouveau Roman (dont se réclamait bien l’auteur suisse) l’image d’un formalisme creux et cérébral (ce qui peut, par exemple, être légitimement reproché à certains livres de Robbe-Grillet), l’Inquisitoire est précisément à la fois la revendication d’une littérature incarnée, et sa mise en forme radicale. Seules, pour le découvrir, y suffiront la patience et la foi. Pour ceux qui en disposeront – sachez-le, la patience est toujours récompensée chez Pinget! – ce chef-d’oeuvre distillera cette émotion d’autant plus intense qu’ils ne s’attendaient pas à l’y trouver…

je fais l’effort je le fais même trop et le vrai se trouve à côté

Robert Pinget, L’inquisitoire, 1962, Minuit

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« Grand-Monde » de Aurélie Foglia.

 

on t’a si toujours vu

qu’on oublie de tenir à toi arbre écarté

par le temps

Voir autrement ce qui nous entoure peut servir à nous regarder plus profondément. Et à changer alors le regard que l’on porte en retour sur ce qui nous entourait. Aurélie Foglia monte dans les arbres, s’y introduit, s’y balance au gré des vents, plonge au cœur de ses racines.  On y (re?)découvre à sa suite ce qui s’y niche, la voix que les branches donnent au vent ou la fraîcheur qu’elle distillent en « brumatisant le divin ».

l’ar

bre est bref

La poésie qui prend pour théâtre la nature a une longue et riche histoire. Dont, malheureusement, certains de ses développement l’on fait verser dans le cliché par excellence. Utiliser en poésie l’oiseau, la fleur, la branche, la vague, bref tout ce qui peut entretenir un lien étroit avec ce qu’on appelle la « nature » est dès lors devenu un exercice périlleux. Cela alors même que, paradoxalement, il n’a peut-être jamais été plus urgent de réinvestir le « naturel » sous toutes ses formes et via tous les canaux d’expression. Aurélie Foglia réussit cette gageure avec un rare brio. Elle revient à ce « Grand-Monde », cet arbre qu’on a oublié de regarder vraiment, avec ce sentiment d’urgence légitime qu’il y a à revenir à l’essentiel tout en cherchant à l’aborder par des moyens nouveaux. Les lacunes introduites dans le texte, les blancs (je reviens à un arbre entrecoupé de blancs), les  coups de ciseaux donnés à même les mots, tout cela qui ouvre des espaces ludiques et/ou polysémiques n’est pas que la marque d’un changement de regard qui serait porté sur une chose – ici un arbre – et dont dépendrait toute poésie. Il y a dans ce Grand-Monde toute la différence entre une poésie sur et une poésie de. L’arbre, ici, n’est pas le sujet du poème. Tout comme le papier sur lequel on le lit, il en forme la matière.

l’ombre

ab

errante

qui

 

barre

 

l’allée

 

 

bas

Aurélie Foglia, Grand-Monde, 2018, José Corti.

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« Le tonneau magique » de Bernard Malamud.

Il faut bien vivre. Faut-il, au fait?

Un étudiant bientôt ordonné rabbin qui se cherche une épouse, un petit employé en villégiature au bord du lac majeur, une jeune famille qui se cherche un appartement dans Rome, un ancien commis voyageur qui tente envers et contre tout d’aider une mère et sa fille, un commerçant qui protège la jeune enfant qui lui dérobe des bonbons : dans chacune de ces nouvelles, Bernard Malamud met en scène des personnages d’apparence banals, simples, dont un événement inattendu va venir bouleverser le cours de l’existence.

Si la souffrance l’avait marqué, il ne cherchait plus à en dissimuler la trace, cet éclat était le sien, était lui, désormais.

Le juif de la seconde moitié du vingtième siècle n’est plus celui de la première. Dans ces nouvelles hantées par le traumatisme de la Shoah, Bernard Malamud parvient, en les centrant sur des personnages tous juifs, à ériger ceux-ci en parangons de la condition humaine. Non pas qu’il en fasse de simples victimes de la tragédie du vingtième siècle, dont il s’agirait alors de tirer des leçons de courage ou d’héroïsme. Il n’est pas question de faire du juif une « mère courage ». Ni de lui construire une quelconque place en surplomb. Mais, alors que le souvenir de la seconde guerre mondiale et de ses horreurs forme toujours une plaie à vif – le livre parut en 1958 – , enserrer ses protagonistes on ne peut plus communs, normaux, « classe moyenne » dans les divers aléas communs, normaux, « classe moyenne » de l’existence, tout à la fois universalise la douleur d’être et lui procure un contraste. C’est sans doute cela aussi que Malamud nous confie avec un talent aussi immense qu’il est subtil : la vie, la bonté, l’amour, sont des miracles. Des miracles dont un juif vivant peut constituer le témoin.

Bernard Malamud, Le tonneau magique, 2018, Rivages, trad. Josée Kamoun.

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« Insouciances du cerveau » de Emmanuel Fournier

 

En quoi cette réorganisation qui consiste à nous adjoindre un cerveau nous aide-t-elle à être?

Il ne se passe plus de mois sans son lot de « découvertes sur le cerveau ». Grâce à « l’imagerie médicale », ce sont des « pans entiers » des « fonctions cérébrales » que les physiologistes du cerveau et les techniciens qui les épaulent se proposent de porter à notre connaissance. Telle « zone du cerveau » s’illumine à l’IRM, et c’est celle « responsable » de l’addiction qui est « découverte ». Telle autre se colore de rouge (ou de bleu ou de fuchsia ou…) et c’est la « zone de l’amour » qui se donne à voir. Et ainsi de suite. Qu’elles soient mises au service de la neurologie, de la psychiatrie ou de la recherche pure, les conclusions tirées de ces localisations fonctionnent souvent à la façon d’absolus positivistes : on a localisé l’amour, l’amour est donc décodable. Si l’on aime c’est parce que la zone de l’amour fonctionne. Si je me drogue c’est parce que la zone de l’addiction fabrique mon addiction… À coup de neurocertitudes, les scientifiques du cerveau ont réussi à enraciner en chacun de nous l’idée non seulement que tout, jusqu’à nos sentiments les plus intimes, est pétri de matière cérébrale, mais aussi que tout cela est mesurable, montrable et démontrable. À force de se le voir répété comme une antienne, on en a oublié de vérifier la stabilité de ce sur quoi repose ce neuroenthousiasme.

On cherche dans le cerveau des différences qui soient corrélées à nos opinions, et on y voit la preuve que celles-là sont nécessaires à celles-ci, qu’elles en sont « l’instanciation matérielle » et donc qu’elles justifient de penser comme on le fait.

Montrer qu’une activité – une pensée, un sentiment, une action,… – laisse – engendre, cause, est responsable de, ou l’inverse… – des marques que l’on peut localiser au sein d’un territoire n’est pas per se démontrer que ces marques ont pour conséquences l’activité en question. Non seulement montrer n’est pas prouver. Mais aussi tout lien n’est pas forcément causal. En érigeant, à grands renforts de moyens technologiques et financiers, des recherches sur le cerveau qui s’ancrent presque entièrement dans la monstration de ce qu’elles prétendent établir, leurs thuriféraires ont parfois omis d’asseoir ce qui en aurait permis la démonstration.

L’auteur, aussi facétieux que rigoureux, nous enjoint à nous pencher sur l’édifice fragile que peut former une science plus occupée d’elle-même que des réalités dont elle prétend s’occuper. Aux antipodes d’un monde de certitudes, c’est un univers d’opinions que l’on découvre alors. Où la cognition est toute entière occupée à se confirmer à elle-même le rôle qu’elle se propose de jouer dans le réel. Jusqu’à contraindre celui-ci aux seuls modes opératoires qui la justifie. Le neuroenthousiasme est un vase clos. À ses vélléités auto-légitimantes, préférons lui la joyeuse insouciance que lui oppose Emmanuel Fournier.

Emmanuel Fournier, Insouciances du cerveau précédé de Lettre aux écervelés, 2018, L’Éclat.

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« L’air est différent » de Laurence Skivée

 

La langue tendue

sans le moindre cri

nous nous mordions les lèvres

la bouche invisible.

Un couple se forme, puis l’un des membres du couple meurt. Parmi cela, un atelier, des livres, Chloé, auxquels on revient toujours, moins comme des leitmotivs que comme des havres. Et ces je, ces ils, ces nous, ce on, qui mêlent leurs voix…

Nous sentîmes l’air différent.

La trame du récit esquissé par Laurence Skivée est fine. Elle tiendrait, comme l’on dit, sur « la tranche d’un papier à cigarettes ». Et de ce papier, le récit lui-même semble en posséder la légèreté.  Mais une légèreté qui, tout en profitant à la souplesse de la lecture – la chose se lit sans que jamais le lecteur n’ait l’impression d’y achopper -, recèle des profondeurs dont la découverte charme d’autant plus qu’on ne les y attendait pas.

Dans le temps même où le lecteur s’attache aux personnages diffus de cette narration ad minima, des parcelles de celle-ci, sans pourtant jamais paraître « trancher » avec un fond dont elles menaceraient la continuité, viennent inscrire, comme discrètement, des traces d’autre chose. Des choses autres, de l’ordre de la poésie, de la référence, ou d’une préférence marquée aux mots mêmes plutôt qu’à la suite que  ceux-ci peuvent construire. Le lecteur peut s’arrêter alors et profiter, en deuxième lecture, de la subtilité de la charpente qui supporte le récit.

Laurence Skivée est parvenue, exercice ô combien difficile, à marier la rigueur d’une exigence formelle à l’expression de l’intime. Et l’on découvre, qu’au lieu de s’exclure par définition l’une l’autre, non seulement elles peuvent utilement s’épauler, mais aussi, à quel point, avant de lire L’air est différent, elles manquaient l’une à l’autre.

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

nous t’entourâmes nous t’entourâmes

Laurence Skivée, L’air est différent, 2018, La Lettre volée.

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« Karman » de Giorgio Agamben

notre hypothèse est […] que le concept de crimen, d’une action sanctionnée, c’est-à-dire imputable et productrice de conséquences, se trouve non seulement à la base du droit, mais aussi de l’éthique et de la morale religieuse de l’Occident. Si, pour quelque raison, ce concept devait disparaître, tout l’édifice de la morale s’effondrerait irrémédiablement. Il est d’autant plus urgent d’en vérifier la solidité.

S’ancrant dans l’analyse comparée de termes issus du grec, du latin, du sanskrit, etc. (causa/culpa, karman/crimen, etc.) qui ont teinté au cours de leur développement ancestral le droit, la philosophie et la morale, Giorgio Agamben nous dit chercher ce qui s’est trouvé constituer la base même de ces trois disciplines. Car les remettre en question ne se peut sans remettre fondamentalement en question la part inconsciente de leur constitution.

La politique et l’éthique de l’Occident ne se libéreront pas des apories qui ont fini par les rendre impraticables si le primat du concept d’action – et de celui de volonté, qui lui est inséparablement associé – n’est pas mis radicalement en question.

Ainsi, par exemple, dans l’esprit du commun, la loi organise-t-elle un rapport au crime. Elle interdit le crime, punit qui le commet, et la constitution même du droit parait toute entière fondée sur la reconnaissance (implicite ou non) par une communauté de la nécessité de se doter de ce type d’organisation. Dans l’imaginaire collectif, le crime requiert le droit. Une analyse pointilleuse des termes qui ont défini le droit antique démontre que ses origines et ses linéaments sont pourtant assez éloignés de cette image consensuelle. C’est en fait – même si la formule est partiale – le crime qui organise le droit. Et la loi, qui s’est fondée sur ce prémisse, ne peut que s’en ressentir dans chacune de ses actuations. Comme la morale, surgissant des mêmes ascendances, se construira sur un agir, tout à la fois acmé et modalité d’y atteindre. Comme, in fine, toute l’organisation humaine de la vie se trouvera placée sous l’astreinte de la finalité.

Le philosophe fait ici oeuvre utile. S’il n’est pas le premier à le faire – et qu’il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier -, rappeler les liens étroits et existentiels qui régissent droit et violence, morale et agir, vie et finalité, n’est jamais perdu. Ce faisant il ouvre des perspectives – ou plutôt il les rappelle, car nous les connaissons déjà et c’est bien souvent la crainte d’avoir à assumer ce qu’elles nous permettent que nous en venons à les « oublier » – à tous ceux qui cherchent à échapper au vouloir, au devoir ou au pouvoir, dans lesquels le droit, la philosophie ou la morale ont eu tendance, souvent malgré leurs praticiens, à nous maintenir enfermés.

Là où le bât blesse, c’est quand le philosophe se fait oracle :

Il ne suffit pas de dire, cependant, que le droit, par la sanction, produit le crime ; il convient d’ajouter que la sanction ne crée pas seulement l’illicite, mais, en même temps, en déterminant sa propre condition, s’affirme et se produit d’abord elle-même comme ce qui doit être. Etant donné que la sanction prend en général la forme d’un acte coercitif, on peut dire […] que le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence.

L’étymologie, dont Agamben, on le sait, est un fervent « client », permet évidemment de lire autrement et/ou plus finement ce dont provient un concept que recoupent les termes sous lesquels il se découvre à nous. Que causa ou culpa ne puissent effectivement pas être tracés étymologiquement n’est bien sûr pas sans importance lorsqu’on sait à quel point ces concepts ont irrigué et fabriqué le droit, la philosophie et la morale. Que crimen puisse être lu historiquement comme ce qui vient fonder le droit et non ce que le droit organise n’est pas sans lien avec ce que ce droit est devenu. Que le dépouillement historique et sémantique d’un concept puisse éclairer ce qu’il est devenu est bien entendu évident. Quant à justifier la vision particulière que l’on a d’un concept par ce que nous révèle son étymologie…

Non, le droit ne consiste pas essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. Ce n’est nullement parce que certains des termes qui en sont à l’origine révèlent à quel point – mais pour partie – la sanction (et donc la violence qui l’accompagne) pouvait précéder la loi que le droit n’est que cela. L’argument étymologique n’est pas un argument ontologique. Ce brouillage des champs temporels (le droit/la philosophie/la morale d’alors n’est pas le droit/la philosophie/la morale d’aujourd’hui) et épistémiques (un objet n’est pas le mot qui le désigne) s’il ne discrédite pas la totalité de l’ouvrage sur lequel il s’appuie, y jette du moins l’ombre d’une suspicion. Agamben n’est ni un nominaliste de bas-étage, ni un historien maladroit. Malheureusement, ses analyses remarquables pâtissent parfois de certains préjugés politiques auxquels ils tentent de contraindre les premières. Comme s’il ne s’agissait dès le départ de son analyse de vérifier la solidité de l’édifice moral, non pour l’étayer, mais pour en hâter l’effondrement. Et que ce programme lui semblât mériter le forçage ou le raccourci.

Giorgio Agamben, Karman, Court traité sur l’action, la faute et le geste, 2018, Le Seuil, trad. Joël Gayraud.

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« Seiobo est descendue sur terre » de Laszlo Krasznahorkai

il lui aurait pourtant suffi de regarder

Un gardien de musée tombé sous la fascination de la Vénus de Milo. Un rite shinto gardé secret pendant plus d’un millénaire que l’on dévoile peu à peu à des chercheurs. Les difficultés qu’éprouvent des spécialistes à attribuer à un auteur peu connu une oeuvre exceptionnelle de la Renaissance italienne. Un sans-abri praguois qui découvre, lors d’une exposition à Barcelone, la copie d’une icône majeure. Voyageant dans le temps, l’espace, et se défaisant des frontières culturelles, Laszlo Krasznahorkai nous enjoint à regarder autrement ce que nous nommons l’art, quelles qu’en soient les formes.

l’Alhambra se dresse sans but et sans raison, et personne ne comprend pourquoi il se dresse là, et personne n’y peut rien

Comme l’Alhambra en est un exemple paradigmatique, l’art conjoint, dans un entrelacs souvent indémêlable, les causes et les effets de l’admiration qu’on lui porte. Cette admiration, l’oeuvre la suscite-t-elle seulement elle-même? Ou ne sont-ce pas nos propres allégeances culturelles, conscientes et inconscientes, qui, une fois projetées dans l’oeuvre, en viennent à lui bâtir un piédestal? Ou y a t-il quelque chose qui soit inhérent à l’oeuvre, qui ne dépende de rien qui lui soit extérieur, et qui la constitue comme telle digne du regard? Et aussi, l’essence même de ce qui la rend unique ne dépend-t-elle pas inéluctablement de quelque chose d’inconscient dans l’acte qui l’a créée? Pourquoi l’Alhambra a-telle été posée là? Quelle fut sa fonction? Qui l’a construite? Alors que, dans le cas de cette merveille architecturale par exemple, aucune « raison » définitive ne peut venir « justifier » sa construction, nous ne pouvons nous contenter du simple constat de sa beauté – le « c’est beau et puis voilà ». Sans doute parce que nous sommes désemparés par cette beauté, nous nous sentirons toujours enclins, à défaut de pouvoir lui en « trouver », à lui « créer » des raisons. Cette quête venant alors participer de la construction  du beau. Peut-être est-ce alors justement cela, ce désarroi ancestral mais toujours vécu comme neuf, mêlé d’un savoir érudit et de ce qui toujours y échappe, qui nous saisit devant la chose « belle », qui forme alors notre plus sure manière de la reconnaître comme telle et dire que oui, décidément, elle est « vraiment belle »…

Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité.

Laszlo Krasznahorkai est de ces rares écrivains qui parviennent à dire ce qui, sinon, demeurerait dissimulé. En nous permettant d’approcher – en lui donnant une « expression » – le beau, il démontre que c’est de cela qu’une littérature se nourrit, de la possibilité qu’elle offre, lorsqu’elle est poussée dans ses retranchements, de toucher au caché, au sacré. La littérature devient alors, pour notre plus grande joie, un acte qui révèle…

Tenue secrète dans son essence, révélée dans son apparence.

Laszlo Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre, 2018, Cambourakis, trad. Joëlle Dufeuilly.

 

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« Terre objective » de Holmes Rolston III

Les fleurs recouvrent la moindre de nos tombes.

Nous en avions déjà touché un mot précédemment, relativement au dernier essai de Corine Pelluchon :  saisir la particularité morale du rapport humain à ce qui l’environne et qui est autre que de l’humain est un exercice difficile. Difficile car il nous oblige – du moins le croit-on – à nous situer dans une temporalité (penser moralement l’acte environnemental  suppose, entre autre, de se projeter dans un temps qui dépasse l’existence humaine individuelle) ou une spatialité (l’acte moral n’est plus uniquement celui que l’on pose à l’égard d’un être humain) dont nous n’avons pas l’habitude et dans lesquelles les concepts éthiques ancestraux n’ont pu encore s’ancrer suffisamment que pour en rendre compte. Si l’ouvrage de Corine Pelluchon nous paraissait remarquablement faire état des problèmes en présence, son pan « solution », en revanche, nous paraissait terriblement tourner en vase-clos. Fort probablement car, si elle en démontait très bien la mécanique, l’auteure restait elle-même engoncée dans les impasses inhérentes à une pratique éthique somme toute très classique. Considéré comme l’un des pères de l’écologie environnementale, Holmes Rolston III nous parait intervenir précisément là où le bât blesse.

Si nul ne contestera que l’araignée sauteuse excelle dans ce qu’elle fait, pourquoi ne devrait-on pas reconnaître qu’elle excelle dans ce qu’elle est.

Le monde naturel est aujourd’hui encore communément envisagé comme un vide moral. C’est l’homme, en tant que sujet conscient de son être et de ce qu’être implique, qui va insuffler de la valeur au monde. L’animal, la plante, le rocher, l’espèce, l’écosystème, la planète, le cosmos n’offrent, par eux-mêmes que l’image de valeurs instrumentales. Ils sont, au pire, des ressources et utilisées/conceptualisées comme telles, au mieux des êtres dont l’ancrage moral dépend inéluctablement d’un autre, l’humain.

La question centrale de l’auteur américain est celle-ci : est-il possible que ce qui environne l’humain soit dépositaire de valeurs intrinsèques? Des valeurs dont la possession ne devrait rien au regard que l’homme pose sur qui les porte? Des valeurs morales qui seraient – au sens pleinement philosophique du terme – réelles? Profondément ancré dans le réalisme, son travail, s’il se fonde sur une profonde admiration pour le mécanisme même de la vie, ne reste pas – comme cela peut malheureusement se révéler le cas dans beaucoup d’autres travaux – bloqué dans cette fascination. De cette pensée rigoureuse et didactique émerge l’image d’un être humain qui, certes, valorise (moralement) le monde qui l’entoure, mais sans générer cette valeur. Cette valeur, l’homme, sans doute, l’instancie. Il la découvre dans la « chose ». Il ne la lui crée pas.

Holmes Rolston III aura contribué comme peu d’autres à faire comprendre qu’une morale qui se veut vraiment écologique ne peut se bâtir sur le sol par trop anthropocentrique des concepts moraux classiques. Chercher à bâtir un cadre moral à nos rapports avec l’autre (la plante, l’animal, le rocher, l’étoile, etc.) passe inéluctablement par une reconnaissance, puis un démontage en règle, de nombre de nos artefacts culturels. Dont l’un a été dénommé « valeur ». Essentiel!

Holmes Rolston III, Terre objective, Essais d’éthique environnementale, Dehors, 2018, trad. Pierre Madelin & Hicham-Stéphane Afeissa.

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« Un monde en toc » de Rinny Gremaud.

Le mall est un extrait du monde. À sa manière, il est une utopie.

En 2014, Rinny Gremaud, journaliste lausannoise, décide de consacrer un reportage aux plus grands malls de la planète, ces lieux démesurés de 400.000 mètres carrés ou plus proposant aux représentants de la classe moyenne un espace de « détente » et de « shopping ». Moitié gigantesque centre commercial, moitié centre de loisirs, le mall, qu’il soit canadien, asiatique, arabe ou africain, présente peu ou prou les mêmes caractéristiques : un gigantisme revendiqué mâtiné de chasse au record (un tel possède le plus grand lac artificiel d’intérieur, un autre la plus grande fontaine dansante, un autre la plus grande piste de ski indoor, un autre encore est le seul à permettre en plein désert à des enfants de nager avec des pingouins pour la modique somme de 340 euros…), les mêmes enseignes commerciales internationales, le même souci de se donner une teinte exotique pour prétendre à l’originalité sans trancher trop sur l’apparence rassurante de l’identique mondialisé, les mêmes modalités d’organisation de la croyance aux mêmes vertus de l’économie (un gigantisme pensé par des bureaux de consultance censé créer un attrait venant justifier ce même gigantisme), un même modèle de « réussite économique » reposant sur l’exploitation d’une population laissée dans l’indigence, la même politesse déférente exigée des vendeurs… Jusqu’à l’histoire dont on entoure la création quasi mythifiée du mall est partagée par chacun selon les principes d’un storytelling universalisé : un ancêtre sorti de l’extrême pauvreté par la force de son labeur et de sa foi en l’ascension sociale qui, une fois devenu richissime, a désiré bâtir en dur tout à fois un témoignage, un totem et un autel à cette foi.

Les images fabriquent les images, qui fabriquent le conformisme, qui fabrique les images.

On ne compte plus les livres qui s’intéressent aux extrêmes du « capitalisme mondialisé ». Que leurs auteurs veuillent, précisément, les dénoncer comme des extrêmes, ou, plus fréquemment, qu’ils  cherchent par leur biais, à démontrer la dangereuse absurdité  du système même, ce capitalisme honni dont ils seraient la manifestation paroxystique, ces livres sont souvent assez convenus. L’intérêt est ici que Rinny Gremaud, en vraie journaliste de terrain, repart, précisément, du terrain même. Dont elle nous ramène, exprimées en une langue précise et sans afféterie, des images qui, quoi qu’on s’en défende, sont bien celles du monde dans lequel on vit et à la construction duquel on participe aussi. Avec une ironie douce et un peu désemparée dont elle ne s’exclut pas elle-même, elle nous donne à voir, certes, un monde qui crée une fadeur toujours plus écœurante sur le fumier de la misère universelle, un monde qui échappe à tout contrôle, mais aussi un monde qui échappe au contrôle de ceux qui disent l’avoir pensé. Aux effets de comique que cela suscite inévitablement, elle y adjoint une empathie qui, loin d’éventuellement disculper les uns ou d’ajouter aux larmes que l’on verse sur le sort des autres, complète utilement le panorama du monde dans lequel nous vivons tous.

Passer quelques jours à Dubaï n’a donc rien d’exceptionnel. C’est seulement faire l’expérience du monde tel qu’il est.

Rinny Gremaud, Un monde en toc, 2018, Le Seuil.

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