« Glose » de Juan José Saer.

GloseLa façon dont une vérité se manifeste est secondaire.  L’important c’est que la vérité se laisse apercevoir.

Nous sommes le 23/10/1961, peu après 10 heures.  Angel Leto qui descend tout juste de l’autobus, décide, plutôt que de rejoindre directement son bureau de comptable, de faire quelques pas sur le boulevard San Martin.  Rapidement il rencontre Le Mathématicien.  Un peu plus loin, les deux amis discourant rencontrent Le Journaliste.  Le premier chapitre est consacré aux sept cents premiers mètres de leur ballade, le deuxième aux sept cent suivants, le troisième et dernier aux sept cents derniers.

Il y a toujours quelque chose, pense Leto,.  Et s’il n’y a rien, on pense qu’il n’y a rien et cette pensée est déjà quelque chose.

De cet argument minimal, lui-même sans cesse remis en question, Saer tire un roman magistral.  Déambulant le long de l’avenue que le narrateur (mais est-ce bien un narrateur?) nous décrit en détail (mais par l’entremise de quel regard?), des souvenirs affleurent à la mémoire de Leto et du Mathématicien.  Une soirée d’anniversaire.  Le suicide d’un père.  Et de même que nous sont donnés à lire certains de ces souvenirs, les propres considérations de chacun sur l’irruption même de ceux-ci nous sont pour partie dévoilées.  De même que les petites hypocrisies, les attentes qui émaillent le discours de chacun, leurs espoirs d’une réaction de l’autre aux propos qu’ils tiennent.  Et aussi, les évènements qui émailleront plus tard leurs existences.  Tout est ici, et sans cesse, changeant, remis en question.  Jusqu’à qui remet en question…

Barco, disions-nous, ou disait plutôt, n’est-ce pas? comme je le disais, votre serviteur,

Virevolte déroutante, Glose se déploie comme la pensée elle-même.  Du coq à l’âne, brassant passé et présent, là et ici.

Cet univers linéaire d’où Leto, pour des raisons mystérieuses, et sans même qu’ils s’en doutent, était exclu […] semblait inexpugnable, moins pour cause de solidité que pour cause d’inconsistance, diffuse, changeante et omniprésente.

Sur cette ligne de deux mille cent mètres, chaque pas, chaque point d’arrêt se matérialise comme un point dans l’espace et le temps qui en dévoile plus que lui-même, ne s’y arrête pas.  Comme une poupée russe sans fond.  Et l’écriture est cela même qui peut pallier à cette infirmité du changeant, du diffus incessant, et de ne pouvoir être qu’un point dans l’espace et dans le temps.  En en détaillant les successions, les états par lesquels un être transite avant d’arriver à ce point.  Et avant qu’un autre n’advienne.  Ce que tente de dire Saer n’est rien d’autre que l’insaisissable par essence : le présent!

[le] présent – qui pourrait être après tout, et pourquoi pas, le nom de tout cela -

Glose est un roman du solipsisme, du relativisme poussé en absolu, où le réel n’est là que parce qu’il y a un sujet.  Un sujet, à partir duquel peut se développer, dans toutes les directions temporelles ou spatiales, un monde.

la rue droite qu’ils déroulent est faite d’eux-mêmes, de leur vie, elle est inconcevable sans eux, sans leur vie et, à mesure qu’ils se déplacent, elle se constitue de ce déplacement, elle est le bord empirique de l’avenir.

Juan José Saer, Glose, 2015, Le Tripode, trad. Laure Bataillon.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/glose-de-juan-jose-saer/

« La Bombe » de Frank Harris.

La Bombeil y avait quelque chose de pourri dans une société qui abandonnait à l’oisiveté forcée des cerveaux bien pleins et des mains disponibles.

Le 4 mai 1886, alors que depuis plusieurs jours la police de Chicago s’en prend violemment aux grévistes et manifestants qui réclament de meilleures conditions de travail, se tient à Haymarket Square un meeting politique, rassemblant des centaines d’ouvriers, pour la plupart d’origine étrangère.  Les policiers, fidèles à leurs habitudes assaillent brutalement le rassemblement jusque là pacifique.  Soudain, une bombe explose.  L’explosion tuera huit policiers, en blessera des dizaines d’autres et sera à l’origine de mouvements sociaux sans précédents et d’un immense retentissement.

C’est leur ignorance qui en fait des esclaves.

En 1908, Frank Harris s’empare de ce fait mondialement connu (qui est entre autres à l’origine du 1er Mai) et de ses zones d’ombre pour livrer un roman d’une troublante actualité.

[La lutte entre patrons et employés] était envenimée par le ralliement à la cause des maîtres d’une écrasante majorité d’Américains de souche, au motif que les ouvriers étaient des immigrés et des intrus.

Revendication d’une allocation universelle, scandales alimentaires, mécanismes de corruption industrielle, fossé grandissant entre pauvres et riches, inanité de la presse, repli nationaliste, racisme larvé : le contexte de l’époque qui verra se lever, et se légitimer peu à peu, une violence en réponse à celle, omniprésente, de l’état et des possédants, n’est pas sans rappeler le notre.  A tel point que ce ne sont pas les germes de notre époque que nous pressentons dans la lecture de celle de Frank Harris, mais bien, et cela jusque dans certains de ses détails, notre temps lui-même.  Comme un aujourd’hui qui aurait commencé il y a bien longtemps et qui semblerait ne jamais devoir finir.

Je ne crois pas que les forts, les insolents, puissent renoncer à la tyrannie tant qu’ils n’auront pas pris peur devant ses résultats.

S’il montre certaines faiblesses (par ailleurs habilement dissimulées sous un « truc » formel simple mais efficace), et s’il ne s’éloigne pas d’un classicisme un peu convenu, le roman de Frank Harris nous démontre brillamment, si besoin en était, que la violence plonge toujours ses racines dans une autre.  Jusqu’à ce que l’une vienne légitimer l’autre.  Et, en cela, il demeure essentiel.

Je suis comme vous : je crois en la violence.  Elle justifie mes actes.

Frank Harris, La Bombe, 2015, La Dernière Goutte, trad. Anne-Sylvie Homassel.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-bombe-de-frank-harris/

« La fourmi assassine » de Patrice Pluyette.

FOURMI ASSASSINEil se fout de tout, de tout le monde, lui ce qu’il veut c’est gravir des montagnes mais il ignore lesquelles, être quelqu’un mais il ne sait pas qui.

Odile Chassevent a disparu.  Son compagnon, Francis Lecamier est suspecté.  L’inspecteur Rivière mène l’enquête et, rapidement, porte ses regards circonspects sur Legousse qui vit à l’écart, dans une vieille ferme isolée.  Eleveur de porcs sans activité, Legousse ne se contente plus de vivre avec sa vieille mère et décide de reporter son besoin d’affection sur les quatre poupées gonflables (Henriette, Veronika, Isabelle et Anne) qu’il a commandées par correspondance et qu’il amène avec lui lors de ses courses au supermarché.

La vie continua ainsi jusqu’à ce qu’il oubliât de ne plus prendre conscience.

La fourmi assassine est de ces livres dont on ne sait jamais où ils vous mènent ni s’ils vous mènent quelque part.  Débutant presque comme un catalogue d’êtres étranges, de clichés, d’archétypes de personnages prêtant à sourire, bref sous le registre d’un comique affiché, ou d’un pastiche policier, il glisse peu à peu vers autre chose.  Quoi?  On ne le sait au premier abord.  On en sent juste le glissement.

s’allonger à l’intérieur de soi, s’y installer confortablement, avoir de la place, respirer, s’estimer, rayonner, éclater, dépasser les limites qu’on a fixées pour votre personnalité et qu’on croyait infranchissables.

Comme en réponse-miroir au mouvement des personnages qui cherchent à habiter un espace autre, quitte à en fabriquer un de toute pièce où à s’insérer dans celui que leur fabrique l’industrie, ne trouvant plus dans le leur de quoi s’y ancrer confortablement, Patrice Pluyette réancre insidieusement ces personnages un peu plus dans le « réel » à chaque page.  Se défaisant peu à peu de leurs oripeaux de clichés, les personnages se parent peu à peu de significations plus fines et plus universelles.  Eclot alors de la gangue du cas social comique un représentant paradoxal de notre tragique humanité.

La fiction ça peut aider à vivre.

Qu’est ce que cette vie alors, où ne paraît plus anormal que la fiction lui vienne en aide, voire la supplante?

Patrice Pluyette, La fourmi assassine, 2014, Le Seuil.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-fourmi-assassine-de-patrice-pluyette/

De l’art des barres parallèles!

vies parallelesVous l’aurez peut-être déjà vu, ou subodoré, -et si ce n’est pas le cas, les montants colossaux que nous avons investis dans le marketing y pallierons rapidement- , nous nous sommes investis récemment (avec l’inénarrable démiurge des Zones Sensibles) dans l’édition.  Nous pourrions nous étendre à l’envi sur les raisons qui nous ont poussé à développer ce projet.  Il est évident que notre désir réactionnaire n’y est pas étranger.  Revenir vers des formes plus anciennes (et donc d’office plus nobles, cela va de soi) du métier -le libraire du dix-neuvième n’était-il pas d’office aussi éditeur?- était, en soi, une raison suffisante.  Il est une évidence également que l’appât du gain y est pour beaucoup.  La librairie n’est plus ce qu’elle était et ne permet plus, comme cela a été le cas très longtemps, de s’enrichir au-delà du raisonnable.  Alors que l’édition, c’est bien connu…  Notre envie également de mettre à l’épreuve notre égo dans un milieu qui a la réputation de n’en pas manquer fut, on s’en doute, déterminante.  Sans parler de notre volonté mégalomane de, peu à peu, du blog à la librairie, des chroniques radio à maintenant l’édition, tisser sournoisement une toile qui embrassera l’ensemble du milieu du livre.  Car, oui, notre désir est aussi profondément ubiquitaire!

Nous avons décidé de n’en rien faire.  Car s’étendre sur ces raisons, bien objectives, solides, pratiques, en feraient oublier cependant notre excuse, ce cache-sexe intellectuel (tiens, en passant, qu’éveille en vous cette image?) qui est, pour faire court et simple, de n’éditer (et si possible plutôt pas trop mal) que du chef-d’œuvre!  Et un cache-sexe, surtout intellectuel, comme chacun sait, c’est bien pratique…

Alors certes, nous avons, en tant que libraire, un passé!  D’aucuns diront même un passif…  Notre ironie fut parfois modérément appréciée, que ce soit par certains lecteurs ou par certains libraires.  Ne désirant pas nous couper, en tant qu’éditeur, du public dont nous nous serions éloignés malencontreusement (et coupablement) en tant que libraire, nous avons, nous éditeurs, établi une stratégie de communication infaillible qui repose sur le double postulat suivant :

– Si vous n’appréciez pas ptyx, sachez que Vies parallèles n’a rien à voir.

– Si vous appréciez ptyx, sachez que Vies parallèles épouse strictement les mêmes valeurs.

Pour nous découvrir, c’est ici.

Pour nous aimer, c’est .

Pour nous suivre, c’est ici.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/de-lart-des-barres-paralleles/

« La permanence des rêves » de Christophe Carpentier.

homme tronc

Ce type est un fou, et la folie est incompatible avec l’évaluation d’un talent artistique.

Thomas Prudhomme est un artiste-œuvre d’art.  A l’image de nombre d’artistes qui ont décidé d’utiliser comme matière première de leur art leur propre corps, il s’est inscrit dans cette lignée qui a abandonné pinceau, marbre, glaise ou polyester.  Mais il a été un tantinet plus loin.  Lors d’une opération multiple en Inde, il s’est fait retirer langue, yeux, odorat, ouïe, bras et jambes.  Depuis lors, son corps mutilé, mais bien vivant, est exposé dans un hôtel de maître parisien.

On ne peut que se demander comment un être figé dans un immobilisme total, un homme qui ne peut ni vous toucher, ni vous regarder, ni vous parler peut vous amener à vous crever les yeux.

Humphrey Winock, brillant dermatologue, a décidé, après la mort tragique de son fils William (qui s’est suicidé après avoir assassiné Florent Gallaire, un acerbe critique de Michel Houellebecq!) de se consacrer entièrement à désamorcer le risque considérable que représente selon lui Thomas Prudhomme, dont l’exhibition inciterait certains esprits fragiles à s’auto mutiler à leur tour.  Christophe Carpentier fait s’enchevêtrer, dans La permanence des rêves, les extraits de la conférence sur Thomas Prudhomme que donne Humphrey Winock à Princeton et le récit de sa propre vie.

C’est surprenant […] de voir qu’ici, dans ce trou du cul du monde artistique, il se produit exactement la même chose que dans n’importe quelle grande galerie internationale d’art contemporain, à savoir qu’à de rares exceptions près, c’est encore et toujours le titre et l’explication conceptuelle qui sauvent l’œuvre d’une médiocrité esthétique banalisée.

Certes brillant et lucide décodage des mécanismes qui président à certaines formes d’art contemporain, La permanence des rêves est bien plus qu’une énième ludique et féroce analyse du « milieu de l’art contemporain ».  A quoi bon effectivement s’étendre encore et encore sur l’inanité de certaines formes de l’art, sur ses rapports avec le commerce, à quoi bon « critiquer » si c’est pour n’en tirer que de quoi faire sourire, dans un entre-soi rassurant, les convaincus par avance de cette critique.  Le projet de Christophe Carpentier est bien plus vaste et retors…

La fluidité est le maître-mot de la littérature d’aujourd’hui, les gens veulent lire un roman comme ils visionnent un DVD, sans buter sur un mot ou une image.

Une fois l’analyse opérée, Christophe Carpentier va y adjoindre sa réalisation.  La littérature d’aujourd’hui érige la fluidité en paradigme?  Soit!  Qu’elle soit fluide!  L’empathie en est un de ses moteurs historiques?  Qu’elle soit empathique!  Comme pour un film d’horreur, dont la réussite repose sur la minimisation des indices qui permettent d’éloigner qui le regarde du réel, Carpentier enserre son lecteur dans le réel (d’où qu’on y retrouve Houellebecq ou Obama) mais en en omettant pas sa critique.  Car sa critique en fait partie!

l’autobiographie et la biographie vont devenir dans quelques années l’extension du club de gym ou du lieu de travail, ces lieux de convivialité et de neutralité affective pour un nombre de plus en plus croissant de célibataires endurcis qui continuent de s’intéresser aux autres par réflexe ou par sincère envie, mais sans vouloir quitter leur foutue solitude narcissique.

Le projet n’est pas ici « post-moderne ».  Il n’est pas artificiel, ni cyniquement ludique.  Il vise à réaliser pleinement un processus en germe.  En poussant à bout, et en en utilisant les outils, une logique artistique, en se rendant « complice de ce qui semble détruire le monde », il montre que cette logique ne peut aboutir sans ce dont elle cherche à tout prix à se départir.  Ainsi la tentative, géniale, sublime, superbe de détermination, de Thomas Prudhomme, de se débarrasser radicalement du langage pour se défaire de sa domination castratrice, en se débarrassant de ses cinq sens (qu’il ne voit plus que comme des moyens ou des excuses à la prolifération du langage), cette tentative, donc, ne peut aboutir sans le langage.

se dire qu’on a une présence au monde moins dense que celle d’un type qui n’a plus ni jambes, ni mains, ni nez, ni langue, ni yeux, ça vous fout le moral à zéro.

Alors certes, La permanence des rêves est drôle aussi.  Mais le rire qu’il provoque a le goût de l’écho.  Car, dans cette confrontation inédite, s’il rit de ce qu’il lit, le lecteur se rend bien compte qu’il devra rire de sa propre vie.  Y est-il prêt?

nous pratiquons tous l’art de réinventer nos vies en donnant aux mots un sens qui va dans notre sens

Christophe Carpentier, La permanence des rêves, 2015, P.O.L.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-permanence-des-reves-de-christophe-carpentier/

« The yankee comandante » de David Grann.

yankee comandanteMorgan était-il un agent dormant des Soviétiques?  Un agent de la CIA sous couverture?  Ou encore un agent ayant décidé de faire cavalier seul?

Connu pour avoir été une des chevilles ouvrières de la révolution cubaine, William A. Morgan intrigue.  Non, précisément, qu’il soit un intriguant mais justement qu’aucune trace tangible de but intéressé, d’inféodation à une œuvre sournoise qui le dépasserait et sous la coupe de laquelle son action se trouverait toute légitimée, aucune trace de cela donc ne peut être valablement étayée par des faits.

Morgan ne travaillait pas pour la CIA, ni pour aucune agence de renseignements étrangère, pas plus que pour la mafia.  Il était là-bas de sa propre initiative.

Et c’est cela qui nous parait si étranger, si peu plausible.  Qu’un homme, sain d’esprit, intelligent, ayant grandi dans un contexte aimant et confortable, puisse accepter de courir de tels risques, jusqu’à en sacrifier sa vie, sans être sous la férule d’une idéologie ou de l’intérêt nous paraît être un non sens.  Et c’est un des premiers mérites de ce livre de David Grann que de nous dévoiler, nous-mêmes, lecteurs, en quête d’une explication, et de dévoiler donc à quel point la recherche de celle-ci ne se fait que dans un cadre bien précis.  Les filtres au travers desquels les actes de Morgan paraissent trouver si pas grâce, du moins explication à nos yeux, sont bien les nôtres, ceux que nous choisissons de lui apposer.  Soit l’endoctrinement, soit l’intérêt, soit la folie.  Si ces raisons ne fonctionnent pas, si elles ne peuvent rendre compte des actes de Morgan (et David Grann, s’aidant des matériaux déclassifiés des services secrets et de témoignages de première main, nous le démontre brillamment), nous en restons un peu ébahis, un peu désemparés.  Nos critères ne sont pas opérants. C’est un peu comme si William A. Morgan ressortait de la fable, du roman et n’avait plus rien de réel.

Herbert Matthews, dans une lettre à Hemingway, décrivit des événements « plus étranges que les péripéties d’un roman, mais néanmoins réels ».

C’est oublier que le réel déborde toujours des cadres avec lesquels nous tentons de l’appréhender.  Les explications « rationnelles », « rassurantes », car appartenant à un cadre (et non parce qu’elles le seraient par essence) n’épousent ni n’épuisent les possibles du réel.  Ce que nous montre David Grann (et Morgan) c’est que, dans ce monde qui semble entièrement gouverné par la « raison » ils se trouve toujours des « raisons » qui lui échappe.  Et qui, pourtant, lui donnent sens…

Pourquoi suis-je ici?  Je suis ici parce que selon moi, le plus important pour un homme libre est de protéger la liberté des autres.

David Grann, The yankee comandante, 2015, Allia, trad. Valeria Costa-Kostritsky

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/the-yankee-comandante-de-david-grann/

Vieux brol 17 : « La métaphysique » de Aristote.

Platon AristoteNe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Tous les hommes désirent naturellement savoir.

[Nos sensations] ne nous disent le pourquoi de rien, pourquoi, par exemple, le feu est chaud : elles se bornent à constater qu’il est chaud.

ce n’est pas, en effet, au sage à recevoir des lois, c’est à lui d’en donner.

La philosophie des premiers temps, du fait qu’elle est jeune encore et à ses débuts, semble, en effet, balbutier sur toutes choses.

Chaque philosophe trouve à dire quelque chose sur la Nature ; en lui-même, cet apport n’est rien sans doute, ou peu de choses, pour la vérité, mais l’assemblage de toutes les réflexions produit de féconds résultats.

Ainsi autant une chose a d’être, autant elle a de vérité.

il vaut mieux connaître une chose par ce qu’elle est que par ce qu’elle n’est pas.

rien n’est plus absurde que de prétendre qu’il existe des réalités déterminées en dehors de celles que nous voyons dans l’Univers sensible […] Quand on dit, en effet, qu’il existe l’Homme en soi, le Cheval en soi et la Santé en soi, sans rien ajouter, on ne fait qu’imiter ceux qui disent qu’il y a des dieux, mais que les dieux ont la forme de l’homme.

Mais les subtilités de la Fable ne valent pas la peine qu’on les soumette à un examen sérieux.

D’où pourrait venir, en effet, un autre un, en dehors de l’Un en soi?

tout ce qui est en puissance n’est pas nécessairement en acte. – D’un autre côté, si les éléments existent seulement en puissance, il peut se faire que rien n’existe du tout.

même ce qui n’est pas encore a la puissance d’exister.

L’Un ne se sépare pas de l’Etre.

la philosophe doit être capable de spéculer sur toutes choses.

La Dialectique se contente d’éprouver le savoir, là où la Philosophie le produit positivement.

Il n’est pas possible, en effet, de concevoir jamais que la même chose est et n’est pas.

il est ridicule de chercher à discuter avec quelqu’un qui ne peut parler de rien : un tel homme, en tant que tel, est dès lors semblable à un végétal.

une collection de tous les attributs ne fait pas une unité.

En admettant même que ce vrai n’existe pas, du moins y a t’il déjà du plus ferme et du plus véritable.

C’est d’après la forme que nous connaissons toutes choses.

il y a quelque chose d’autre encore en dehors de la sensation.

il y a un être qui met continuellement les choses en mouvement et le premier Moteur est lui-même immobile.

la diagonale est incommensurable.

C’est pourquoi tout être n’est pas bon ou méchant, juste ou injuste, mais il y a aussi l’état intermédiaire.

Et, de même que, dans le domaine de l’action, notre devoir est de partir de chaque bien particulier, pour faire que le bien général devienne le bien de chacun, ainsi doit-on partir de ce qu’on connaît le mieux soi-même, pour rendre ce qui est connaissable en soi connaissable pour soi-même.

Cadavre et vinaigre viennent de l’animal et du vin, à la façon dont la nuit vient du jour.

un être est puissant, soit parce qu’il a lui-même la puissance d’être modifié, soit parce qu’un autre être a la puissance d’être modifié par lui.

Ainsi tous les arts, c’est-à-dire toutes les sciences poétiques, sont-ils des puissances, car ce sont des principes de changement dans un autre être, ou dans l’artiste lui-même en tant qu’autre.

c’est de l’acte que procède la puissance.

La science du philosophe est celle de l’Etre en tant qu’être, pris universellement et non dans l’une de ses parties ; mais l’être s’entend de plusieurs manières, et non pas d’une seule façon.

La sophistique vit dans le Non-Etre!

Nous désirons une chose parce qu’elle nous semble bonne, plutôt qu’elle ne nous semble bonne parce que nous la désirons : le principe c’est la pensée.

Le premier Moteur est donc un être nécessaire, et, en tant que nécessaire son être est le Bien, et c’est de cette façon qu’il est principe.

la vie et la durée éternelle appartiennent donc à Dieu, car c’est cela même qui est Dieu.

L’Intelligence suprême se pense donc elle-même, puisqu’elle est ce qu’il y a de plus excellent, et sa Pensée est pensée de pensée.

Le commandement de plusieurs n’est pas bon : qu’il n’y ait qu’un seul chef!

Les formes les plus hautes du Beau sont l’ordre, la symétrie, le défini, et c’est là surtout ce que font apparaître les sciences mathématiques.

j’appelle fiction la violence faite à la vérité, en vue de satisfaire à une hypothèse.

Il n’y a science que de l’universel.

la relation n’est une substance, ni en puissance, ni en acte.

l’observation des faits montre bien que la nature n’est pas une série d’épisodes sans lien, à la façon d’une méchante tragédie.

on tient un discours interminable, comme celui des esclaves, quand on ne trouve rien de sensé à dire.

Aristote, La métaphysique, entre 364 et 322 av. JC, 2002, Vrin, trad. J. Tricot.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/vieux-brol-17-la-metaphysique-de-aristote/

« Aventures dans l’irréalité immédiate » de Max Blecher.

Aventures dans l'irréalité immédiateAu milieu de cette inutilité ambiante et sous ce ciel à jamais maudit, je chemine aujourd’hui encore.

Max Blecher, écrivain roumain mort en 1938 à l’âge de 28 ans, est de ces êtres-phalènes qui, atteints d’un mal qu’ils savent les condamner rapidement, y puisent leur plume pour dessiner une vision autre de cette existence dont ils saisissent au plus près la cruelle brièveté.  Atteint tôt du mal de Pot, il passa les dix dernières années de sa courte vie en majorité dans des sanatoriums, immobilisé par la maladie.  Dix années à écrire.  Une correspondance avec, entre autres, Martin Heidegger, André Gide ou André Breton.  Et des romans, tous empreints de sa réalité maladive.

Je savais ce que je devais faire : si rien ne pouvait continuer, il ne me restait qu’à mettre fin à tout.  Que laissais-je derrière moi?  Un monde trempé et laid, où il pleuvait doucement.

Hantée par les fièvres (celles provoquées par sa maladie comme celles issues de son éveil sensuel), son écriture explore les dessous de la réalité, en dressant une géographie qui vient la mettre elle-même en doute.  Traversé d’humeurs, de boue, mais aussi d’illusions, de rêveries, son univers se construit de ces aller-retour constants entre corporéité et onirisme.

Tout compte fait, il n’existe aucune différence tangible entre notre personne réelle et nos divers personnages imaginés intérieurement.

Cette existence, perpétuellement en danger, remise en question par sa maladie, Max Blecher en fait un ouvroir vers les nôtres, insolite mais révélateur de leur essence.  Ces existences, qu’au lieu d’ancrer dans un de leurs aspects, il choisit de montrer perdues, voguant sans repères entre leurs extrêmes.  Où ne se discernent plus bien réel et irréel mais où peuvent germer, peut-être, les seules parcelles de liberté qui soient, celles que sème toute grande œuvre.

Les hommes et les choses étaient enfermés dans leur triste et dérisoire obligation d’être exactement ce qu’ils étaient, et rien d’autre.

Max Blecher, Aventures dans l’irréalité immédiate suivi de Cœurs cicatrisés, 2014, L’Ogre, trad. Elena Guritanu.

L’Ogre est une nouvelle maison d’édition dont, il faut le dire, les intentions sont particulièrement alléchantes.  On ne peut que regretter qu’ils aient décider de confier le graphisme de leurs livres à un designer manifestement en manque de nicotine de Philip Morris…

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/aventures-dans-lirrealite-immediate-de-max-blecher/

« Les Démons » de Heimito von Doderer.

 

Dodereravec les frontières de la langue on apprend à sentir chaque fois les frontières de l’être.

Si on voulait faire simple (et à ramener sans cesse la complexité au simple, le Pinaceae Abies nordmanniana devient un bête arbre à guirlandes et Kant devient Onfray…) on vous dirait que Les Démons se centre sur les évènements survenus en Autriche le 15 juillet 1927.  Ce jour-là, au tribunal de Vienne, sont acquittées trois personnes.  Celles-ci, membres notoires d’une milice de droite, étaient accusées des meurtres d’un ouvrier d’une quarantaine d’années et d’un enfant lors d’une manifestation ayant opposé, quelques mois plus tôt, des partisans de droite à d’autres de gauche.  L’acquittement, jugé partial, sera à l’origine d’un soulèvement populaire qui sera réprimé dans le sang.  Autour d’un nombre considérable de personnages, l’auteur semble alors brosser, variant ses focales, collant au plus près à l’évènement et l’instant d’après s’en écartant d’autant, un portrait du Vienne qui verra se dérouler ces évènements déterminants pour son histoire.  A ne considérer que cet aspect-là, on pourrait rattacher Les Démons à cette littérature « fin d’époque », « basculement d’un monde », et n’en voir que ce qui l’apparente à ses illustres « frères » (on pense ici à L’homme sans qualités de Musil ou aux Maia de de Queiroz, par exemple) sans en déceler ses spécificités.

En un tour de main, la force magique du langage transforme justement la vie en un joug léger, que nous subissons sous son doux balancement.

Une des difficultés que l’on ressent à l’entrée dans Les Démons (hormis déjà sa taille : 1500 pages, ça peut inhiber!), ressort incontestablement de l’impression d’irréductible distance entre qui raconte et qui lit.  Comme si l’une des premières volontés de l’auteur (ou du narrateur ou du personnage principal : on le découvre peu à peu, le flou autour de qui écrit est aussi un enjeu de la chose) avait été d’éviter à tout prix toute possibilité d’empathie.

Et en outre je prie qu’on m’autorise à rappeler que je fais ici… un rapport.  « Mais romancé! » objectera une certaine personne.

Sensé représenter la chronique du chef de division Geyrenhoff, Les Démons est d’abord cela : une tentative de distanciation, une chronique dont l’écriture vise à exiler celui qui rapporte de son sujet.  Un rapport donc, dans la plus parfaite acception du mot.

Primum scribere, deinde vivere

Mais, au fur et à mesure que se développe le récit et que s’étoffent les divers « personnages » (permettant, par leur diversité « objective », au lecteur de « s’ancrer » dans l’un ou l’autre), s’étiole peu à peu ce vœu de stricte objectivité.  Le narrateur, alors qu’il se posait en garant extérieur du réel, se découvre peu à peu lui-même narré.  Lentement, le lecteur découvre le narrateur.  Du rapport détaché, froid, impartial, germe un sujet.

Ce n’est pas lui qui rédigeait, il était, si l’on peut dire, rédigé, exactement comme tous les autres.

Cette naissance du sujet, sa découverte, n’est pas issue de nulle part.  Et une des forces de Heimito von Doderer est de nous faire percevoir qu’elle n’est rendue possible que par cette prise de distance préalable.  Sa découverte, sa prise en compte même, le sujet ne peut la saisir comme présupposée.  Le sujet n’est atteignable qu’en s’en disjoignant d’abord et n’apparaissant alors qu’après coup, transformé par sa prise de distance.  Le sujet ne sourd pas de l’Histoire, ni n’est pris dans ses rets.  Il naît de l’analyse qu’il en dessine.

Oui, je parlais maintenant du Moyen-Age […] car s’il s’agit de comprendre n’importe quelle époque avec ses figures, ses phénomènes, ses formes, il faut, se retirant d’elle, reculer bien loin dans le passé et envisager ladite époque antérieurement, non seulement la considérer par après.  Une connaissance vraiment intime de ce qui fut chaque fois « la vieille mode » pour une génération, une connaissance qui, à partir justement de ce qui est chaque fois en train de se démoder, regarde en avant et non pas dans le passé comme dans une boutique d’antiquaire, c’est une telle connaissance qui facilite la tâche de pénétrer la nouvelle époque qui se lève ensuite : l’objet nous paraît déjà tout familier.  L’histoire n’est nullement la connaissance du passé, mais bien, en vérité, la science de l’avenir ; c’est-à-dire de ce qui fut chaque fois, dans la période considérée, l’avenir, ou allait le devenir.  Car c’est là que se trouve l’évènement réel, le milieu du fleuve, le fil du courant le plus fort.

Les allers-retours spatiaux et temporels des Démons permettent bien une saisie de l’histoire comme processus mouvant, sans cesse en acte, mais dont le « sens » ne serait pas tant à lire dans ses phases d’accélération que dans celles de ses repos relatifs.  L’histoire pourrait être vue alors comme le résultat d’une suite de retards, ou de refoulements, s’accumulant jusqu’au trop-plein, et déclenchant alors subitement comme un bloc d’histoire compact, sédimentée, dont la masse (et la douleur qui en résulte) serait proportionnelle au temps nécessaire à son accumulation.

Lecture d’une Histoire empreinte de sa puissance d’être un devenir et narration de la naissance d’un sujet, Les Démons réussit le pari de conjoindre dans les mêmes formes constitution de l’Histoire et de l’individu.  Charge discrète mais féroce contre toute partialité (car toutes finissent par s’agréger en blocs antagonistes et liberticides : Qui appartient aux « masses » a déjà perdu la liberté.), il démontre génialement et avec des moyens qui resteront neufs longtemps, que, sous peine de rester des jougs (et d’en faire germer sans cesse d’autres) qu’une langue « appropriée » viendrait alléger, individu et Histoire doivent, conjointement, se lire…

Personne ne peut rien faire de plus important que se transformer soi-même.

Heimito von Doderer, Les démons, 1965, Gallimard, trad. Robert Rovini.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/les-demons-de-heimito-von-doderer/

« La quête de certitude » de John Dewey.

John DeweyTant que perdurera l’idée suivant laquelle les valeurs ne sont authentiques et valides qu’à la seule condition d’être des propriétés de l’Etre indépendant de l’action humaine, tant que l’on estime que leur droit à régler l’action suppose qu’elles soient indépendantes de l’action, alors nous aurons besoin de schémas permettant de démontrer que les valeurs sont, en dépit  des découvertes de la science, des qualifications véritables et connues de le réalité elle-même.

Un agir s’opposant au penser.  L’incertitude au certain.  L’ignorance à la pure connaissance.  Le mal au bien.  Le changement à la permanence. Chacun de ces premiers termes ressortissant d’une catégorie, les seconds d’une autre.  Ces distinctions sont à ce point ancestrales que semble exclue toute conceptualisation autre.  Elles sont.  Point.

N’est-il pas temps de réviser les conceptions philosophiques fondées sur une croyance que l’on sait être fausse?

Alors que la science a, de par l’ampleur des productions qui en sont issues, démontré son efficacité, elle reste irréductiblement assimilée à un rôle subalterne.  Alors que l’expérience, le pratique, se sont vu fonder de plus en plus une compréhension du monde, dans ce qu’il avait de changeant, de multiple, l’ancestrale conception toute entière basée sur une connaissance du stable, de l’Un, gardait sa prééminence hautaine.  Le système scientifique hérité de Newton, est lui-même fondé sur des présupposés organisant la théorie en surplomb.  La science sensée vanter le pratique, en démontrer la supériorité efficiente est, dès ses origines, noyautée par une théorie dont la mainmise s’étend jusqu’à ce qui semble le plus s’y opposer.

La science pose (en 1929 comme peut-être encore plus encore aujourd’hui) des questions d’opérabilité, d’efficacité, de résultat, à la philosophie que celle-ci ne peut ignorer.  Le principe d’Heisenberg, les réalisations (bien palpables quoiqu’on en pense) de la mécanique quantique, démontrent si pas la supériorité de l’agir et du changement, du moins leur redoutable opérabilité.  Se saisir de ces questions, mais sans tomber dans l’inverse, sans verser dans l’exaltation d’une activité pour et par elle-même, permet de réajuster ces positions clivées, d’effacer des frontières, qui, si elles ont pu se révéler des outils appréciables, ont tendance à se figer dans un dualisme stérile.  La connaissance et l’action deviennent alors bien, et sur un même pied opérationnel, des moyens d’assurer de la sûreté au bien.

La quête de certitude est la quête d’une paix garantie, d’un objet que n’affecte nul risque et sur lequel ne s’étend pas l’effrayante ombre portée par l’action.

Sureté et non certitude.  Car l’abandon de la fonction surplombante de la théorie ne peut aller sans celui de ce qu’elle sous-tend.  Mais, en se proposant de donner de nouvelles bases plus larges à la connaissance, ce que Dewey affirme est moins l’abandon de la certitude en tant que tel que celui de sa croyance.  La certitude est une foi elle-même érigée sur la suprématie du penser par rapport à l’agir.

Toute philosophie qui, dans sa quête de certitude, ignore la réalité de l’incertain dans les processus de la nature nie les conditions d’où elle émerge.

Se défaisant des clivages ancestraux, se proposant de faire pénétrer les habitudes expérimentales dans le terrain des questions pratiques (et donc morales), Dewey libère l’action humaine des fois et des dogmes dans lesquels elle se condamnait à trouver ses raisons.  La connaissance EST méthode.  Elle EST résolution.  Le connaître EST une modalité de l’agir.  Loin de restreindre le terrain de la philosophie, il lui propose de s’ancrer, aussi, dans ce qu’elle prenait de haut auparavant.  Il lui insuffle du risque et du possible.

Il n’y a pas d’épanouissement là où il n’y a aucun risque d’échec, et nulle défaite où ne s’élève la promesse d’un accomplissement possible.

John Dewey, La quête de certitude, 2014, Gallimard, trad. Patrick Savidan.

Lien Permanent pour cet article : http://www.librairie-ptyx.be/la-quete-de-la-certitude-de-john-dewey/

Articles plus anciens «