« En face » de Pierre Demarty.

En faceQu’on peut vivre ainsi très facilement, sans presque se soucier d’exister.

Jean Nochez, marié, père de deux enfants, philatéliste, parfait indice du moyen terme de l’humanité, incarnation de la normalité faite homme dans tout ce qu’elle représente de plus insipide banalité, Jean Nochez décide un jour (mais y a t’il seulement quelque chose chez lui qui ressorte de la décision?) de quitter domicile, femme et enfants, de traverser la rue et de louer l’appartement en face.

Jean Nochez, fantassin admirable de la division des nombres qui parmi nous se dirige à pas certains, incalculable et inhéroïque, vers le terme du combat sans songer un seul instant à en dévier l’issue, Jean Nochez, suprême et paradoxale incarnation de ce que l’humanité peut avoir de plus désincarné, Jean Nochez, huître, moule, mollusque, particule, en un mot très exactement individu, n’avait pas la moindre raison de se concevoir capable d’un geste si singulier.

Pas de côté, ou plutôt pas vers l’autre côté d’une vie faite de rien (C’est beaucoup déjà, ce trois fois rien.), tissée d’habitude, nourrie à grands coups de journaux télévisés, de gratins ou de quiches, le geste de Jean Nochez paraît LA transgression par excellence.

Par cet infinitésimal pas de côté, ce très léger glissement dans la marge [...] il s’apprête à accomplir le geste le plus scandaleux qui soit : tourner tranquillement le dos au monde, à sa vie, pauvre vie, vieille maîtresse acariâtre et possessive, bien fait pour elle.  Et ce sans motif, sans mobile, ni la moindre finalité.

Racontée par l’un de ses collègues du zinc des Indociles heureux qu’il apprendra à fréquenter assidument, l’aventure (car aventure il y a) de Jean Nochez a ceci d’extraordinaire qu’elle nous enseigne qu’un rien suffit à bouleverser l’édifice d’une vie.  Dans cet océan d’ennui qu’offre le spectacle de nos existences, le fantastique tient à un minuscule écart.

Car on peut aller très loin sans aller nulle part.

D’une drôlerie féroce parsemée de références (certes pas toujours utiles), brillamment rythmé, « En face » parvient à subtilement nous offrir en miroir l’image de ce néant quotidien, un peu pompeusement nommé vie, dans lequel nous sommes moins plongés qu’englués, et que ne semble parfois traverser, mais si scrupuleusement, que le temps.

C’est un récit plein de silence et de rumeur, et moi l’idiot qui le raconte, et vous qui en cherchez le sens.

Pierre Demarty, En face, 2014, Flammarion.

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« Et l’âme devint chair » de Carl Zimmer.

 

Zimmer_CoverNous sommes en 2004.  Joshua Greene est philosophe.  Dans le sous-sol d’un petit village dénommé Princeton, à l’aide de l’imagerie par résonances magnétiques, il ausculte les réactions d’un « patient » aux questions qu’il lui soumet.  Comme celle-ci : que choisir, et légitimer en morale, entre sauver la vie de cinq personnes en en tuant une de ses mains, ou en la tuant par l’entremise d’un bouton?  Les choix moraux que ces questions éveillent en lui sont captées par l’IRM qui en dresse la carte dans le cerveau.  Mais d’où vient cette conjonction de l’éthique et du cerveau?  Quelle est l’histoire de ce cerveau domicile de l’âme?

[Avec Descartes] le mécanisme de la vie était capable de produire des sensations, la mémoire et le mouvement.

Nous retournons au XVIIeme siècle.  Thomas Willis, en 1664, publie son Cerebri Anatome qui dresse un portrait du cerveau et du système nerveux.  Celui-ci restera la référence pendant plus de deux cents ans.

 Pour Willis, il n’existait rien de plus terrifiant que de perdre ses facultés mentales.

Et le siège de celles-ci était jusqu’alors le cœur.  Le cerveau, cette masse informe et molle, fort peu digne d’intérêt, n’étant (pour Aristote, par exemple) qu’un outil pour refroidir ce cœur.  Ce sont les travaux de Willis et du cercle formé autour de lui par des scientifiques de tous bords (chirurgiens, médecins, techniciens, alchimistes, dessinateurs, etc…), faisant fi des frontières entre les disciplines, qui vont détrôner ce cœur et fonder ce qu’on dénommera la neurologie.

Ainsi, réduit à un simple muscle, privé de l’âme vitale et de l’intelligence naturelle que lui avait attribué Galien, le cœur n’était plus le centre moral du christianisme ni le souverain du corps.  Willis décernait ce titre au cerveau.

Véritable portrait, étayé et vaste, d’une révolution scientifique, Et l’âme devint chair, s’il dévoile avec précision et rigueur les causes et mécanismes directs de cette révolution (et les gravures de Wren superbement reproduites sont parties intégrantes de cette révolution), ne se limite pas au simple exposé de son sujet central.  Ou plutôt, c’est parce qu’il ne se contente pas d’une approche strictement centrée qu’il parvient, justement, à en toucher la cible au plus juste.  Car, comme Willis n’a pu se passer du secours d’un panel étendu de savoirs pour accéder à celui des nerfs et du cerveau, on ne peut se passer du prisme de l’histoire globale pour atteindre à celui de la science.  Car les conditions de sa survenue en dépendent directement.

Il est impossible en effet de peindre un tableau crédible des débuts de la neurologie sans y inclure (non comme ornements mais bien dans le sein de son projet même) celui de l’époque.  Les luttes entre royalistes et Cromwell, les peurs liées aux épidémies, les troubles religieux qui enflamment l’Europe, l’incendie de Londres, constituent un contexte dont sourdent les possibilités intellectuelles et matérielles de l’advenue d’une nouvelle science.  Par la seule mention dans le texte de ces évènements, en touches impressionnistes et rigoureuses, Carl Zimmer démontre avec brio qu’on ne peut embrasser l’histoire des fièvres du corps humains indépendamment de celles du corps social.

Ce chaos politique transforma cependant la vie intellectuelle d’Oxford en un véritable bouillonnement d’idées : les alchimistes disputaient avec les aristotéliciens, tandis que les télescopes étaient braqués vers le ciel et les microscopes sur des pattes de puces.

Dans un récit haletant où est démontré (et besoin en est toujours!) que ce n’est pas nécessairement en dépit des croyances, d’une foi, du mysticisme, ni absolument contre eux, que l’on découvre de nouveaux chemins, mais bien souvent grâce à eux, Carl Zimmer nous convie au plus près des chairs disséquées, du sang versés, des nerfs découverts où désormais se logera cette chose qu’on nomme âme.

Carl Zimmer, Et l’âme devint chair, 2014, Zones Sensibles, trad. Sophie Renaut.

Les sons ci-dessus sont issus de l’excellente émission Temps de Pause sur Musique 3 en compagnie de la sérénissime Anne Mattheeus et du glorieux Fabrice Kada.

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« Palais de glace » de Tarjei Vessas.

Palais de glaceUn grand calme – qui n’en était pas un.

Dans une Norvège prise par les glaces, deux jeunes filles, Unn et Siss, scellent un soir, devant un miroir, un pacte aussi inexplicable qu’indéfectible.  Peu après, Unn disparaît.

La glace qui s’épaississait jouait à creuser des failles sur des distances infinies.

Détaillant les recherches qui s’organisent, les rapports qui changent entre les élèves de la classe de la disparue, sondant les questions qui submergent Siss, Vesaas construit un récit tout en retrait.  Certes projetant les fils de celui-ci dans les parages des grandes questions universelles, il le tisse comme avec notre propre désarroi devant celles-ci.  Que vaut une promesse à qui est mort?  Qu’opposer à ce qu’on ne peut changer?

Les hommes s’affairaient.  Ils avaient avec eux la vie et la lumière.  Et ils visitaient une forteresse inconnue qui avait tout de la forteresse de la mort.  Si on cognait le mur avec son bâton, la paroi se révélait dure comme la pierre.  Les coups rebondissaient et vibraient jusque dans les bras.  Rien ne s’ouvrait.  Les hommes frappaient quand même.

Quoi de plus douloureux, de plus torturant, que les doutes qu’éveille la disparition d’un enfant ?  L’émotion que ce seul fait contient se suffit à elle-même.  La mettre en scène, la nommer au plus près, y coller, n’y apporte rien de neuf qui ne la constituait déjà.  Le fait raconté met la larme à l’œil.  Point n’est besoin d’un écrivain pour l’en faire couler.  L’écriture de Vesaas introduit de la distance entre le fait et qui le lit.  Ni tout à fait fable, ni à vocation psychanalytique, ses récits, usant sans abuser d’une métaphore discrète, nous arrivent comme sans gras, émondés.  Seul lui suffit de rendre compte de l’action des hommes pour en faire saillir ce qui la fonde.  Ni témoignage, ni compte-rendu, son écriture ouvre grand, par la grâce de son étrange magie, des espaces où le lecteur peut trouver place.

Personne ne peut être témoin de ce moment : quand le palais de glace s’écroule.

Ce palais de glace, c’est le lecteur qui l’habite!

Tarjei Vessas, Palais de glace, 2014, trad. J.B. Coursaud.

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Librol.

Fille qui danseLe libraire, ce rebelle dans l’âme (en cela aidé par une brochette de conseillers culturels de la FWB), devant l’érosion de ses marges (enfin, plutôt de ses ventes, parce que les marges, hein…), se dit un jour qu’une partie de la solution devait forcément se trouver dans le numérique.  Car si le livre ne se vend plus, ma bonne dame, et que celui-ci est en papier, hé bien, c’est que c’est parce que le livre est en papier qu’il ne se vend plus.  Mais bon sang mais c’est bien sûr!  Et de cette miraculeuse illumination naquit ça.  Et de ça s’ensuivent ces quelques maigres considérations :

1. Un libraire n’est ni un graphiste, ni un informaticien. Ce site est une vraie ode à la spécialisation des métiers.

2. Il est évident qu’attirer l’attention des lecteurs sur le numérique, voire leur en donner le goût, est une excellente manière de les faire revenir vers la librairie.  En effet, comment appuyer mieux ce pieux message : « revenez en librairie siouplaît! », qu’en incitant les lecteurs à commander de chez eux.  Cette évidence, nous en doutions avant.  Nous pensions même que cela relevait plus de la corde au cou ou de la balle dans le pied que de l’idée de génie.  Mais ça c’était avant.  Car, comme pour toute grande innovation, il y a un avant et un après ça!

3.  Dans cette même optique, il nous eût également semblé judicieux de proposer à la vente des tablettes sur le site même.  De manière à armer ainsi plus efficacement le lecteur désireux de revenir vers la libraire indépendante. Mais… Ah?  On me dit c’est aussi possible?  Ah!  Désolé…  On s’approche décidément à pas décidés de la perfection conceptuelle.

4.  Comme les libraires qui ont commis la chose sont indépendants, quoi de plus représentatif de cet engagement d’indépendance, que de le revendiquer haut et fort en faisant défiler des encarts publicitaires dès la page d’accueil?

5.  Comme les libraires qui ont commis la chose sont indépendants, et que le libraire indépendant est fier et jaloux de sa spécificité, quelle plus brillante manière de le démontrer mieux encore qu’en faisant défiler bien en évidence les meilleures ventes de l’ensemble des libraires indépendants?  Parce que, c’est là encore une évidence, c’est bien sûr dans l’agrégat du majoritaire que se loge ce qui fonde le spécifique.  Nous l’avions coupablement oublié.

6.  Comme les libraires qui ont commis la chose sont indépendants et que leur indépendance a pour but de porter des choses parfois plus complexes, moins connues, d’explorer des terrains moins défrichés, quel plus beau choix que d’engager un « commercial » pour la gestion globale du site?  Certes, ce n’est pas dit.  Mais c’est la pudeur sans doute qui les empêche de confier qu’ils ont renoncé à engager… un libraire.

7.  Comme les libraires qui ont commis la chose sont indépendants mais pas assez belges, quelle plus intelligente manière de marquer le terrain de sa belgitude qu’en mettant en avant tous ces e-livres qui sentent si bon le chez nous?  Ce sera ainsi l’occasion pour le monde connecté sur la toile de découvrir, et de nous envier, par exemple, les redoutables éditions Onlit.  Car, c’est bien connu, le libraire belge indépendant aime le terroir.

Comme nous n’avons pas l’honneur de faire partie du Syndicat des libraires francophones de Belgique, nous n’avons malheureusement pas été convié à cette fête de l’intelligence.  On ne peut dès lors que s’imaginer à quoi pouvait ressembler leur réunion préparatoire…

– Bon, les gars!  On a plein de fric de la Fédération Wallonie-Bruxelles, on fait quoi maintenant?

– Heu, un suicide collectif, chef?

– Excellente idée.  Mais attention, ça doit être N-U-M-E-R-I-Q-U-E!

– …

– Allez, les gars!!  On s’active!  J’ai des cartons à retourner, moi!

– Je sais, chef!  Je sais!  (et des flammèches descendirent du plafond un peu bas).  On crée un site où on propose aux lecteurs qui ne viennent plus chez nous ou ne sont jamais venus, de ne jamais plus devoir y revenir.  Idéalement, le site devrait être très moche et peu fonctionnel.  Faut surtout pas qu’on ait l’air d’avoir envie que ça marche.  L’objectif devra être de paraître le moins crédible possible.

– Super!  Bon le site, on l’appelle comment.

-…

-… (bruit de cartons qu’on ferme)

-…

– The Suicide Bookseller Platform?

– Trop long.

– Amazon?

– Trop risqué!

– Livre & Brol?

– Pas loin!  Ca chauffe!

– Librel?

– Magnifique!

(bruits de chaises qu’on range, de coupes qu’on vide, de gsm qu’on allume, de portes qui claquent, de moteurs de voiture qui démarrent, et de soulagement)

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Du jambon, des points et des contrepoints.

sangIl y a peu,le nouveau ministre de la police du riant Royaume de Wallonie-Flandre, y allait d’un « Les gens qui ont collaboré avec les Allemands avaient leurs raisons. » qui souleva un timide mascaret tout juste indigné en flandre et un tsunami outré en wallonie (oui, les minuscules sont voulues).  A cela, il répondit ceci :

A aucun moment, je n’ai soutenu la collaboration de quelque manière que ce soit. On ne peut justifier la collaboration. Ce fut une erreur historique avec de lourdes conséquences.

Nous pourrions nous étendre encore sur ce « Les gens qui ont collaboré avec les Allemands avaient leurs raisons. »  On pourrait rappeler que, effectivement, on a tous des « raisons » de faire quelque chose.  Que rien de ce que nous faisons n’échappe à une « raison ».  Inconsciente ou non.  Morale ou pas.  Bonne ou mauvaise.  C’est donc un fait auquel rien n’échappe.  Une évidence, donc.  Nous pourrions alors insister qu’il existe une différence irréconciliable entre un fait qui ressort de l’évidence et le fait de l’exprimer.  Que ce n’est pas parce que, effectivement, nous avons tous des « raisons » de faire quelque chose (mettons, de manger par exemple, ou de nous curer le nez méthodiquement chaque matin), que nous en faisons état.  Et que, finalement, dire une évidence (commettre un truisme) déborde toujours ce qui en est dit.  Et que sous l’apparence de l’énoncé de la logique implacable du « tout le monde a toujours des raisons de faire quoi que ce soit » se logent d’autres « raisons »…  Mais bref.

Dans le communiqué ci-dessus, présenté comme une clarification et venant clore tout débat, figurent des points.  La fonction du point, qui est d’arrêter la phrase, de la laisser respirer, de césurer un récit, de marquer des temps, laisse bien souvent la phrase comme prise dans la gangue du point, encadrée par celui-ci.  Sa fonction, qui est de rythme, peut créer du souffle et surtout de l’abrupt.  Le point clôt.  « Ma phrase se termine.  Je me suis exprimé.  Tout dehors à ce qui a été dit et terminé par un point serait de l’ordre de l’interprétatif.  Et donc déborde le cadre de ce que j’ai exprimé. »  Mais ici, le point clôt tôt.  Pourquoi l’erreur est-elle historique?  Quelles sont ces lourdes conséquences?  Et pour qui sont-elles, ces conséquences?  Pour ceux que les collaborateurs flamands ont déporté?  Pour les juifs dont les collabos fermaient les portes des wagons?  Si cette interprétation est possible, d’autres également.  Ne serait-ce pas aussi le collabo flamand qui a du payer cher ses actes, ostracisé cinquante ans durant?  N’est ce pas le mouvement flamand qui a du pâtir de son choix d’épouser (épousailles de raison) les thèses finalement vaincues?  Autrement dit, cette fameuse « erreur historique » ne serait-elle pas une erreur stratégique?  D’un discours semblant fondé sur l’éthique, on glisse alors vers des paradigmes logiques.  Avec les mêmes mots.  Tout dépendant de ce que le lecteur loge dans ces fameux points.  Et, bien entendu, en laissant à l’intéressé toute liberté de se défendre d’une interprétation qui, suivant le public devant lequel il se trouve à ce moment-là, ne lui conviendrait pas.  Le fait comme point de départ, et le point comme art.

A l’art du point, nous privilégierions son oubli.  Ou plutôt son remplacement par des prépositions.  Du style :

Le nouveau chef de cabinet du ministre de l’intérieur (et donc en charge de la police fédérale) Jambon (par ailleurs membre du VVB) est ce chauffeur de Porsche, garée en contravention, dont l’immatriculation était illégale et qui ne sera pas poursuivi pour ces faits par la police.

Ou encore :

Le nouveau secrétaire d’état à l’immigration Francken a été ce week-end l’une des vingt personnes invitées à l’anniversaire de Bob Maes qui créa le VMO, dont une des tâches était la bastonnade d’étrangers.

A l’art du point, nous préférons celui du contrepoint…

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« Les terres du couchant » de Julien Gracq.

 

TERRES DU COUCHANTLe Royaume inépuisablement fabriquait de l’équilibre, coïncidait sur le papier avec lui-même dans la figure de son identité.

Et tout équilibre politique repose aussi sur une menace extérieure.  Qui fonctionne d’autant mieux, qui participe d’autant mieux de cet équilibre qu’elle est diffuse.  Trop concrète, elle devient identifiable directement, diffuse, elle s’insinue dans la société par tous ses pores, l’en imbibe, s’y confond au point de la constituer pour partie.  Dans le Royaume de Bréga-Vieil règne précisément cette menace sourde que fait peser sur lui un ennemi raisonnable et silencieux dont on sait, plus par la peur ancestrale qu’il suscite que par ses rares escarmouches, qu’il est toujours là, par delà la frontière, tapi.

Il y a bien des manières d’avoir peur, et celle de Bréga-Vieil était apparemment une des plus bénignes.

Enfermé, contenu derrière des murs plus qu’ils ne le protègent d’un mal, tout ce qui est extérieur à ce monde clos paraît le menacer, mais comme à travers une vitre.  Quand le narrateur, avec quatre compagnons, décide de quitter le Royaume et sa peur vécue comme habitude, cela semble moins être volonté téméraire que désir de briser cet éternel retour du même, cette identité intranquille dont plus rien ne sourd.  Dans cette fuite de ce monde borné, dans l’errance qui suit sur la Route, comme après dans leur décision de prêter main-forte à une résistance qui s’organise à l’extérieur des murs du Royaume, c’est d’une aspiration à l’aspérité, aux franges dont il s’agit.

Dans le monde sévèrement clos, sobrement délinéé où nous vivons, peuplés d’évidences calmes il n’y a pas de franges.

Créer des franges!  Ou du moins discerner celles qui existent!  Dans un monde qui utilise même ses propres craintes pour gommer toute aspérité, qui rabote ce qui dépasse de l’identique jusqu’au lisse, qui privilégie l’ennui à la vivacité des menaces réellement vécues, le rôle de l’écrivain est là aussi.

J’écoutais cette voix égale et plaisante à entendre, qui écartait fermement les ombres, et à travers laquelle l’image panique de la catastrophe se réduisait d’une épure lucide.

On a tant glosé sur les guerres.  Alors que ce qui valait d’être dit sur la guerre l’a été dès la première fois.  De Thucydide à Clausewitz, en passant par Virgile ou Tolstoï.  Si peu cependant sur les signes qui les précèdent, sur leur menace sourde qui les déborde pour teindre tout le reste.  Tant de combats, alors que tout déjà se devine dans leur suspension, leur attente.  Où se loge tout de son insidieuse force.  La prose de Julien Gracq, dont Les terres du couchant offre une inédite et sublime manifestation, saisit parfaitement ces pans de nos histoires, de nos vies où rien ne commence ni ne finit jamais et où tout se joue.  Essentiel!

Julien Gracq, Les terres du couchant, 2014, José Corti.

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« Une vie en lettres » de George Orwell.

George OrwellIl y a quelques années, je trouvais plutôt amusant de me dire que notre civilisation était condamnée, mais maintenant je ressens surtout de l’ennui en pensant aux horreurs que nous allons vivre – soit quelque effroyable calamité, avec révolution et famine, soit une cartellisation et une fordification, avec la population toute entière réduite à devenir des esclaves salariés et dociles, nos vies complétement aux mains des banquiers, et une tribu de Lady Astor et de Lady Rhondda et hoc genus nous chevauchant comme le feraient des succubes au nom du Progrès.

Les recueils de correspondance d’un auteur peuvent rarement être envisagés indépendamment de son œuvre.  Non contents d’y référer, ils sont construits comme outils pour la lire.  Les lettres d’un écrivain peuvent légitimement éclairer une œuvre et figurer en bonne place parmi les ingrédients d’une exégèse.  Les recueils se construisent alors soit comme un puits où l’exégète s’abreuve et donc visent à l’exhaustivité (ils sont souvent d’ailleurs envisagés « complets »), soit comme illustrant déjà une mise en lumière particulière de l’œuvre.  Mais, presque toujours, ils n’ont de fonction que relative et d’éclairage.

Les éditions Agone démontrent de la plus belle manière qu’il n’y a là aucune fatalité.  Le choix strictement chronologique, très classique, des lettres présentées ici, dissimule subtilement qu’il s’agit bien d’un choix.  Dont l’objectif (et l’intérêt) est précisément de rompre avec un quelconque référent pour constituer un ensemble cohérent.  S’ouvrant par une lettre écrite à l’âge de huit ans par le jeune Eric A Blair (George Orwell est bien un pseudonyme) à sa mère, mêlant lettres de l’écrivain à divers correspondants à d’autres écrites par sa jeune première épouse Eileen, et se clôturant par celle écrite par sa seconde épouse Sonia à Yvonne Davet, secrétaire de Gide et traductrice, Une vie en lettres se lit comme un tout ayant sa logique propre.

Certes trouvant des échos dans l’œuvre et pouvant l’éclairer, cette correspondance est d’abord peinture d’une vie, courte, chahutée, engagée.  Des nécessités de subsister grâce aux élevages de volaille aux risques de la guerre d’Espagne, des réponses à la critique aux déceptions inhérentes à l’acte véritablement créateur, des séjours en sanatorium aux offres multiples d’aider les amis, ce sont les touts et les riens d’une existence qui s’y donnent à lire.  Et s’y dévoile un homme (qu’il s’agisse d’un dénommé George Orwell importe finalement peu!) qui aura su garder jusqu’au bout ce sens si utile et si rare du dérisoire sans rien perdre de sa lucidité.

Je suis plutôt content d’avoir été touché par une balle parce que je pense que ça va nous arriver à tous dans un avenir proche, et je suis heureux de savoir que ça ne fait pas vraiment très mal.  Ce que j’ai vu en Espagne ne m’a pas rendu cynique mais me fait penser que notre avenir est assez sombre.  Il est évident que les gens peuvent se laisser duper par la propagande antifasciste comme ils se sont laissés duper par ce qu’on disait de la courageuse petite Belgique, et quand viendra la guerre, ils iront droit dans la gueule du loup.  Cependant, je ne suis pas en accord avec l’attitude pacifiste.  Je pense toujours qu’il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme, je veux dire se battre les armes à la main, mais il vaut mieux essayer de savoir qui est quoi.

Une vie en lettres n’est pas manière de découvrir une œuvre, d’y accéder.  Elle fait œuvre elle-même.

Georges Orwell, Une vie en lettres. Correspondance (1903-1950), 2014, Agone, trad. Bernard Hoepffner.

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Vieux brol 15 : « Amers » de Saint-John Perse.

Saint John perseNe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

inallusive et pure de tout chiffre, la tendre page lumineuse contre la nuit sans tain des choses?

Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat.

Ah! nous avions mieux auguré de l’homme sur la pierre.

Et nous savons maintenant ce qui nous arrêtait de vivre, au milieu de nos strophes.

Nos hanches qu’enseigne toute houle, à ce mouvement lointain de foule déjà s’émeuvent et s’apparentent.

Textuelle, la Mer s’ouvre nouvelle sur ses grands livres de pierre.

Et cette mer encore est-elle mer, qui creuse en nous ses grands bas-fonds de sable et qui nous parle d’autres sables?

(Et, là! que voulions-nous dire que nous n’avons su dire?)

O mon amour au goût de mer, que d’autres paissent loin de mer au fond de vallons clos.

O mer levée contre la mort!  Qu’il est d’amour en marche par le monde à la rencontre de ta horde ! Une seule vague sur son cric!…

Et la mer étrangère, ensemencée d’écume, engendre au loin sur d’autres rives ses chevaux de parodie…

Mais la fierté de vivre est dans l’accès, ni dans l’usage ni l’avoir.

Je t’aime – tu es là – et tout l’immense bonheur d’être là qui fut consommé.

J’aurai pour celle qui m’entends les mots qui d’homme ne sont mots.

Votre île n’est pas mienne où l’arbre ne s’effeuille.

Heureux les égarés sur la mer.

Veuillent nos phrases dans le chant, par le mouvement des lèvres graciées, signifier plus, ô dieux! qu’il n’est permis au songe de mimer.

Saint-John Perse, Amers, 1958, Gallimard.

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Prendre des risques.

pendre des risquesC’est un fait.  Beaucoup de livres sont moches et d’autres sont vieux.  Et nous sommes portés (qu’on le veuille ou non ), par les temps, les exigences mercantiles infusées en nous, vers le neuf et le beau.  Et ce si stoïque contrôle sur soi n’y peut souvent rien.  Mettez deux livres strictement identiques en contenu sur une table.  Habillez l’un d’une couverture et d’un papier choisi (simplement montrer qu’il a fait l’objet d’un choix autre qu’économique suffit déjà) et présentez le comme une nouveauté, laissez l’autre (dont on rappelle qu’il n’est autre que par son « emballage ») tel quel à ses côtés.  A prix identique et discours du libraire similaire, c’est sans coup férir le premier qui partira le plus facilement.

Le libraire, cet être foncièrement déprimé et/ou désagréable, peut certes construire certaines stratégies.  Se moquer du contenu et ne vendre que les beaux livres en est une.  Se moquer du livre dans son ensemble en est une autre, plus répandue.  Après tout, du moment que ça part…  Mais il peut aussi mettre son énergie (la gaspiller?) dans un discours destiné à contrebalancer, chez le lecteur potentiel, l’aspect moche ou vieux du livre en question.  Tout en étant bien conscient que ses efforts devront être d’autant plus conséquents que l’objet est moche ou vieux.  Un entraînement considérable, et une alimentation en conséquence, seraient ainsi indispensables pour vendre, mettons « L’anabase » de Xénophon commis par Maelström ou le dernier « Petit Poilu » édité par les PUF…

Notre énergie n’étant pas inépuisable, nous décidâmes d’adopter (pour un livre à la fois du moins) une autre stratégie.  Vous trouverez ainsi sur nos tables un livre dont tout vous sera dissimulé, hormis le prix (ben oui quand même). Truc éculé! Déjà fait mille fois!  Piqué à la concurrence!  Copieur!  Hé bien non!  Car nous écrivîmes bien « tout ».  Et donc vous n’en saurez rien!  L’époque?  Non.  Un roman, un essai, un recueil de poésie?  Non plus.  L’auteur est une femme ou un homme?  Rien, on vous dit!  Dussiez-vous nous torturer, nous cuire à petit feu sur un tas de pages finkielkrautiennes consumant lentement leur haine, nous réciter du Alexandre Jardin en nous attachant à un mât dans un entrepôt d’Amazon ou d’un concept-store, nous resterions aussi muets qu’une carpe aphone et morte!

Pensant que les chefs d’œuvre sont pour tout le monde, notre rôle ici se bornera à vous en conseiller la lecture à tous.  Rien qu’en en emballant un.  Voyez comme on est gentil : on vous invite à prendre des risques

Ah oui, pour que tout soit bien clair et que le risque en soit bien un, nous n’accepterons aucun retour!  Vous l’avez déjà, offrez-le!  Vous le trouvez détestable, essayez mieux (ou offrez-le aussi)!

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Vrac 5.

A la lecture de nos chroniques, comme à celle des bons mots affichés sur les livres que nous défendons en librairie, beaucoup s’étonnent que nous lisions autant.  Ce qui, à notre tour, nous étonne.  Car s’il est bien une activité centrale dans notre métier (à ce point centrale qu’elle le constitue, à notre humble avis, presque à elle seule), c’est bien lire.  On n’établira pas ici un relevé exhaustif des attitudes que suscitent ce constat.  De la moue dubitative presque éberluée au « Enfin un libraire qui lit! », l’éventail est large et varié.  On préfère appuyer encore un peu sur le clou.  Car si, effectivement, nous lisons beaucoup, il ne nous est matériellement pas possible de développer pour chaque livre lu et apprécié à sa juste valeur une chronique qui soit relevante.  Si tant est, du moins, que celles qui sont écrites le soient.  Car, oui, on lit plus qu’on en dit ou écrit.  D’où l’idée d’un rattrapage.  Sous forme courte.

avant demainCatherine Malabou, Avant demain, Epigénèse et rationalité, 2014, PUF.

Alors que les dernières trouvailles de la biologie, qui annonce un cerveau tout entier machine, simple produit de l’évolution, sapent l’a priori kantien par son pan matérialiste, les tentatives du réalisme spéculatif, quant à elles, en attaquent la face corrélative.  D’un côté le transcendantal se mue en une matière qui évolue, de l’autre on affirme la possibilité d’atteindre le vrai par le seul pouvoir de la raison.   Las de se complaire depuis Kant dans l’idée d’une impossibilité à connaitre autre chose que notre relation à la chose, jamais la chose elle-même, scientifiques et philosophes n’ont eu de cesse de chercher à dépasser ce qu’ils prenaient pour une contrainte.  Et, le plus souvent, en désirant quitter Kant.  Catherine Malabou montre que les racines de ce qui prépare la défaite du transcendantal se trouvent déjà chez Kant.  Ainsi s’appuie-t-elle sur le paragraphe 27 de la Critique de la Raison Pure, mentionnant l’épigénèse, pour démontrer que Kant demeure essentiel à toute tentative de dépasser les failles devant lesquelles le kantisme lui-même et tous ceux cherchant à en sortir s’arrêtent, indécis et interloqués.  Brillamment construit en forme d’épigénèse, Avant Demain est l’occasion de jeter un regard actuel sur 250 ans d’histoire du transcendantal.  Et de revenir sur cette question essentielle qu’est notre accès au réel.

Le transcendantal.  Le sauver ou le déconstruire, le transformer ou le dériver, le temporaliser ou le rompre? [...] le plus souvent, conservation et abandon coïncident.

Par ailleursLinda Lê, par ailleurs (exils), 2014, Christian Bourgois.

Istrati, Tsvetaeva, Akhmatova, Saint-John Perse, Pizarnik, Avide, Said, Blanchot, Levinas, Hesse, Gide, Perec, Brecht, Mann, Segalen, Gauguin, Gaspar, Gombrowicz, Adorno, Nabokov, Cioran, Fondane, et combien n’oublie-t-on pas de citer.  Linda Lê explore l’ailleurs qui gît dans l’œuvre d’écrivains.  Sans jamais prendre les atours d’une démonstration savante, s’apparentant plus à la promenade, elle fait surgir la part d’exil qui constitue toute littérature qui vaille.  Car si l’exil, lorsqu’il est érigé en fétiche, recèle en son sein les racines de l’exclusion, il se révèle irrémédiablement créateur dans l’obligation du rapport à l’autre qu’il institue.  Véritable barrage d’intelligence dressé à l’encontre de l’homogénéisation, le nationalisme et le protectionnisme, par ailleurs sublime une littérature qui, lorsqu’elle se saisit des possibles que lui offre l’exil contraint ou choisi, permet de donner de « l’empan à ce qu’il y a d’étriqué en nous ».

L’absolument étranger seul peut nous instruire.

Rouge ou mortDavid Peace, Rouge ou mort, 2014, Rivages, trad. J-P. Gratias.

Tout système a ses limites.  Tout projet, même abouti, peut générer l’ennui.  En bref, un chef-d’œuvre peut être limite chiant.  Et en rester un.  Dans Rouge ou mort, David Peace retrace l’existence de Bill Shankly, mythique entraîneur de Liverpool, depuis ses débuts pour le club anglais.  Ecrit à la manière d’une geste, Rouge ou mort en reprend certains des éléments la structurant.  La désignation d’un personnage par des traits récurrents (Athéna « aux yeux pers » devient Bill Shankly « aux pas vifs, aux pas pesants »), la construction par répétition (sémantique et syntaxique), l’obsession pour certains détails (le nombre des combattants d’une bataille/le nombre de spectateurs de chaque matche)…  Sensé épouser par sa forme la lignée épique dans laquelle il s’inscrit, Rouge ou mort, s’il réalise parfaitement son projet, paraît expurgé de tous les autres possibles que recelait cette inscription dans une tradition.  Au-delà de l’intérêt que soulèvent la découverte et le décodage de sa forme, fondée sur la répétition, il s’empêtre dans son propre procédé.  Car, si, en effet, l’itération maniaque permet de bien traduire cette aventure ad minima que permettent les temps actuels et dont le football offre un subtil succédané, il n’en demeure pas moins que le procédé lassera d’autant mieux qu’il sera mené plus avant.  Au lieu de profiter de la construction par la répétition pour mettre en exergue ce qui y échappe, David Peace semble parfois se prendre les pieds dans le tapis d’une idée et d’une seule.  Et lui sacrifier, en en exploitant à l’extrême son potentiel le plus évident, la richesse qui lui est inhérente.  Et pourtant…  Et pourtant cet engoncement radical dans une forme fonctionne autant qu’il laisse de côté.  Rouge ou mort lasse et séduit pour les mêmes raisons.  Ennuyeux et sublime, construit sur l’autel du plaisir, il démontre peut-être que l’artifice est une des manières les plus justes d’atteindre le vrai de nos temps.

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