« L’homme et la coquille » de Paul Valéry.

S’il y eût une poésie des merveilles et des émotions de l’intellect (à quoi j’ai songé toute ma vie), il n’y aurait point pour elle de sujet plus délicieusement excitant à choisir que la peinture d’un esprit sollicité par quelqu’une de ces formations naturelles remarquables qui s’observent ça et là (ou plutôt qui se font observer), parmi tant de choses de figure indifférente et accidentelle qui nous entourent.

Comme dit dès son entame – et son titre -, ce court texte de Paul Valéry n’a pas pour vocation d’éclairer un lecteur sur ce que serait une coquille, de lui en expliquer le « comment » ou le « pourquoi ». Mais, précisément, de lui donner à discerner, autant que faire se peut, ce que fait l’esprit quand il s’applique à « dire la coquille ». Non donc s’intéresser à la chose mais bien, à travers ou par-delà elle, ou, justement, en s’y intéressant « à fond », tenter de capter l’étonnement qu’elle provoque et l’impression de n’y pouvoir atteindre, par quelques moyens que ce soit. Dire est déjà compliqué, quant à dire une forme… S’intéressant à une chose issue d’un long hasard, d’une nature, d’un « faire » qui échappe à l’humain (quel que soit le nom dont on nomme le « processus » – « processus » étant déjà un nom parmi d’autres, et très marqué), il focalise notre regard et nous interroge sur la fonction de regarder. La coquille est ici le média et le révélateur de toute médiation.

notre savoir consiste en grande partie à « croire savoir », et à croire que d’autres savent.

Ecrit en 1937, ce texte d’une modernité saisissante – on croirait lire du Ingold -, parvient à conjoindre dans un même élan les possibles et les limites du langage. Et à capter, par l’art même du langage, à la fois ce qui nous éloigne irrémédiablement de toute chose et l’étrange beauté que nous conférons aux inutiles tentatives de s’en approcher, qu’on les nomme « science » ou « art ». Une coquille, chez Valéry, dissimule décidément bien des gouffres.

Paul Valéry, L’homme et la coquille, 2017, éditions marguerite waknine.

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« Chronique des événements amoureux » de Tadeusz Konwicki.

 

A la veille de la seconde guerre mondiale, en Lituanie polonaise, Witek, orphelin de père, jeune, fort, intelligent et beau, va bientôt passer son bac. Une fois cette formalité passée, sa mère le rêve en brillant médecin. Alors qu’un avenir doré lui semble tracé que rien ne semble pouvoir menacer, il rencontre Alina. Aussi brusque qu’intense, aussi déraisonnable que téméraire, l’amour se saisit d’eux. Tout ne sera plus alors qu’à l’aune de leur passion.

Le mieux serait de ne pas penser du tout, mais comment ne pas penser quand la mort rôde dans la maison, pousse des gémissements, des soupirs, apparaît parfois furtivement dans le miroir, se penche tout à coup au-dessus de moi pour reculer à nouveau de deux pas et attendre, attendre… et moi je ne peux alors résister à la tentation de vivre au moins encore un jour, ne serait-ce qu’une matinée, fut-elle nuageuse, pluvieuse, froide, au moins une!

En entrelardant le récit de cet amour naissant de brefs faits divers tragiques (des suicides, des meurtres par amour) ou des paroles du grand-père de Witek, agonisant sans fin, en l’enchâssant dans une époque dont on sent peu à peu et inexorablement sourdre la violence, en y donnant une parole et une oreille aux bêtes, en mêlant aux temps d’alors les prémonitions des catastrophes à venir (les trains qui ont encore un lien avec l’éternité, les étoiles qui ne veulent encore dire que les étoiles dans un ciel de printemps, les machines qui n’ont pas encore l’audace de répandre des puanteurs), Tadeusz Konwicki parvient à saisir magnifiquement la douleur et la douceur d’aimer une première fois, non en l’extrayant d’un contexte, mais, a contrario, en s’ingéniant à le rappeler.

Les chevaux aussi, nous leur avons fait du mal.

La nature, violente, froide, sans empathie, sensuelle, plutôt qu’accompagner les premiers émois, en est l’oracle. La mort, au lieu d’en être ce qu’il rédime, est une pulsion constituante de l’acte d’aimer. En mêlant les consciences, les temps, les réalités, le génial polonais saisit à la fois ce qui fait la particularité d’aimer une première fois et éclaire, via la narration de la puissance de ce premier amour, les ténèbres qui le voient naître.

qu’est ce que tout cela, tout cela en gros et chaque chose en détail, qu’est ce que tout cela voulait dire et à quoi cela menait-il?

En dessinant en filigrane de cette Chronique des événements amoureux, celle des événements catastrophiques qui suivront, Tadeusz Konwicki nous invite à ne jamais oublier ni nos premiers émois ni, et surtout, ce dont ils sont faits. Et même si ce très grand roman est irréductible à une « explication », un « thème », qui pourrait rassembler les impressions qu’il distille savamment, son inquiétante et merveilleuse étrangeté mâtinée d’une discrète ironie nous parait revêtir des habits bien plus politiques qu’il n’y paraît. Le Diable, décidément, ne se nicherait-il pas partout…

– Souviens-toi.

– De quoi?

– De tout, il faut toujours te souvenir de tout. 

Tadeusz Konwicki, Chronique des événements amoureux, 2017, Wildproject, trad. Hélène Wlodarczyk.

 

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« Enfant-pluie » de Marc Graciano.

Né lors d’une pluie diluvienne, l’Enfant-pluie, fils d’un chef, est rapidement pris sous la protection de Celle-qui-sait-les-herbes. Sous ses conseils et son enseignement distillés avec une sage ironie, l’Enfant-pluie grandira, voisinera avec la mort, fera la connaissance de l’autre et prendra conscience de sa trace dans le monde.

Celle-qui-sait-les-herbes a dit que les gens étaient petits et seulement petits face au vaste monde puis elle a dit que quelqu’un, un jour, avait représenté dans une grotte, elle a avoué ne savoir exactement où, un homme couché et blessé, sans doute un grand chasseur ou un grand chef, et elle a craché au sol de dépit pour dire qu’une telle représentation humaine dans une salle de dessin qui devait être considérée comme un vrai et intouchable sanctuaire était vraiment la plus grande et haïssable manifestation d’orgueil et de vaine gloire.

Depuis ses premiers livres, Marc Graciano fraie dans les parages du conte. Ancrant ses récits dans des temps et des lieux détachés de marquages trop clairs et les exploitant d’une langue toute de rythme et de scansion, il leur donne une teinte d’étrangeté mais qui ne soit pas radicale. N’est étrange que ce qui garde avec l’habituel suffisamment de liens que pour lui offrir un contraste. Dans ces « avants » ou « ailleurs » indéterminés, il fait éclore depuis trois romans déjà, en une langue qui semble elle-même en sourdre, les origines et les désirs dont nous provenons. Dans Enfant-pluie, plus directement peut-être que dans ses précédents, mais tout aussi subtilement, il questionne notre genèse de la représentation. Dont l’ineffable beauté, sans doute, tenait aussi à la retenue, à la pudeur avec laquelle, un jour lointain, l’être humain envisagea sa présence dans le monde. Dans ce quatrième opus (enfant admis, qui plus est!), on peut constater encore une fois, et l’en remercier, que Marc Graciano a conservé, intacte et délicate, cette grâce originelle.

les gens étaient petits et seulement petits face à toute cette beauté.

Marc Graciano, Enfant-pluie, 2017, José Corti.

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« Tango de Satan » de Laslo Krasznahorkai.

 

Il n’y a pas de salut, tête de chou-fleur.

Dans le village d’une coopérative en complète déliquescence, les villageois attendent, entre espoir et désillusion, le retour d’Irimias, qu’une rumeur avait prétendu mort. Alors qu’il pleut sans cesse, couvrant tout de boue, qu’un vent incessant siffle aux oreilles de chacun, un carillon lointain retentit soudain, et sourd, mystérieux, parait suspendre même l’attente.

Ce monde dans lequel nous naissons […] est cloisonné comme une porcherie et, comme les cochons qui se roulent dans leur propre fange, nous ignorons quand cesseront les combats permanents autour des mamelles nourricières, ces éternels corps-à-corps sur le tracé qui mène soit à l’auge soit, lorsque tombe le crépuscule, à la couche.

Madame Schmidt, figure même de la séduction, qui trompe son mari avec Futaki, Madame Kraner qui met ses derniers espoirs dans une religion vécue ad minima, la mère et filles Horgos qui se prostituent, l’ancien maître d’école, devenu aubergiste, qui est obsédé par les araignées, le docteur, obèse et cantonné à son fauteuil, qui s’obstine à témoigner de la marche du monde, tous, sombrés dans la concupiscence et l’alcool, semblent s’engluer à chaque pas un peu plus dans une Sodome et Gomorrhe sans espoir. Et parmi ceux-ci, Estike, l’enfant tentée par la mort, figure d’une innocence définitivement impossible, et Irimias, le rédempteur, image même de la conscience.

Elle repensa à la journée passée et, le sourire aux lèvres, comprit comment les choses étaient liées ; elle savait que les événements qui s’étaient déroulés n’étaient pas unis par le hasard mais qu’un sens d’une inexprimable beauté les reliait au-dessus du vide.

Dans un monde où tout s’écroule, chaque étincelle d’une possible rédemption, en allumant en chacun un bref feu d’espoir, rejette dans l’ombre les origines parfois fort troubles de celle-ci. Tyrannie, opprobre, le mal fait à autrui, qu’importe la contrepartie. Seul ne compte plus que le salut. Et, qu’elle soit préfigurée par un ersatz de dieu ou de christ, par une cloche lointaine, par le souvenir d’une histoire antédiluvienne, chaque pâle copie d’une possible rédemption, une fois déçue, entraîne vers la suivante. Et la suivante vers la suivante. Ainsi de suite et sans fin. Dans cette farce des ténèbres, où chacun est enclos sans fuite possible, c’est la vie elle-même, tissée de tout ce qu’elle propose de plus désespérément sombre, que saisit le génial hongrois. Rarement plongée aussi vertigineuse dans l’irrémédiable aura généré à sa lecture une si subtile réjouissance.

et la pluie se remet à tomber, à l’est le ciel s’illumine à la vitesse d’un souvenir, se pare de reflets rouges, bleu aurore, s’agrippe aux vagues de l’horizon, et avec une détresse bouleversante, comme un mendiant qui chaque matin gravit péniblement les marches de l’église, voici le soleil qui s’élève pour créer les ombres, détacher les arbres, la terre, le ciel, les animaux, les hommes, de cette union glaciale, chaotique, où ils se sont laissé enfermer, telles des mouches dans un filet, et dans l’immensité du ciel il aperçoit la nuit qui s’enfuit de l’autre côté, vers l’ouest de l’horizon, là où l’un après l’autre, chacun de ses frêles éléments vient s’effondrer, comme les soldats désespérés, désorientés d’une armée vaincue.

Laszlo Krasznahorkai, Tango de Satan, 2000, Gallimard, trad. Joëlle Dufeuilly (réédition en Folio poche, 2017)

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« Au palais des images, les spectres sont rois » de Paul Nougé.

 

 

Pourquoi il m’arrive d’écrire, pourquoi j’imagine que l’on écrive avec une certaine pertinence? Mais pour déranger son lecteur, pour troubler ses petites ou ses grandes habitudes, pour le livrer à lui-même.

Une Oeuvre peut exister séparément de la volonté qu’il y a eu à la faire, ou de celle qu’il y eut à ne pas voir s’en constituer une. Il n’est pas nécessaire, dans le chef de qui les commet, que ces écrits soient rassemblés, organisés, voire même publiés, pour qu’une logique d’ensemble puisse se dessiner à son propos. Parfois même, il est indispensable que ce ne soit pas le cas, le désordre étant l’une des raisons fondatrices de chacune de ses parties. S’affrontent alors deux logiques opposées, celle de sa constitution et celle de sa réception, les causes présidant à la première compliquant la seconde.

Transformer le monde à la mesure de nos désirs suppose cette croyance que les hommes, dans leur ensemble, sont animés à des degrés divers du même besoin profond d’échapper à l’ordre établi. La validité de l’expérience est liée à l’existence d’un tel désir. 

Paul Nougé était un écrivain de circonstances. Prologues à des expositions de Magritte ou de Jane Graverol, ou des concertes d’André Souris, pamphlets, tracts politiques, lettres pastiches, détournements d’œuvres courtes existantes, appels à souscription, la plupart des écrits de Paul Nougé sont de l’ordre de la réponse ou de l’occasion. Très rares sont ceux qui ont germés d’une intention propre et indépendante de toute circonstance. A cela il faut y voir, en sus d’un probable désintérêt congénital pour sa propre gloire, une conscience décuplée de ce qu’implique l’acte d’écrire. Pour Nougé, écrire c’est agir. Et, pour qui, avant tout, cherche à faire, peu chaut de faire oeuvre.

Comprendre le monde en le transformant, telle est, sans aucun doute, notre authentique fonction. Penser un objet, c’est agir sur lui.

Mais ce n’est nullement parce qu’on écrit titillé par les circonstances, que l’on est écrivain-amateur. Qu’il réponde, potache, à un ministre, qu’il se propose d’introduire à un peintre surréaliste, qu’il détourne un roman érotique populaire ou qu’il propose des aphorismes, toujours, Nougé sait combien son matériau, le langage, est malléable et retors. Et qu’il convient, forts qu’ils sont de vous mener à l’inverse du chemin sur lequel vous croyiez les diriger, de savoir se garder des mots pour les faire peser mieux sur le monde.

La défiance que nous inspire l’écriture ne laisse pas de se mêler d’une façon curieuse au sentiment des vertus qu’il lui faut bien reconnaître. Il n’est pas douteux qu’elle ne possède une aptitude singulière à nous maintenir dans cette zone fertile en dangers, en périls renouvelés, la seule où nous puissions espérer de vivre.

Avec cette édition complète des œuvres anthumes de l’immense Paul Nougé, Allia rend enfin grâce à l’un des plus brillant ciseleur de langue du siècle dernier. S’y devinent certes la gouaille du surréaliste ou les convictions radicales d’un communiste en acte, mais aussi un sémiologue exceptionnel, un « aphoriste » de génie, un maître absolu de la métaphore, et donc – car tout cela, in fine, y revient – l’un des plus brillant et émouvant poète qui soit.

Jamais occasion ne fabriqua si subtil larron!

L’admirable dans l’amour auquel je crois est de tenir dans une vie quelconque, aussi sordide qu’on l’éprouve ou qu’on l’imagine.

… Mais si l’Occident s’enfonçait dans la nuit, l’affreuse nuit de l’indifférence, dont nous ne serions que les dernières et tremblantes lueurs.

La chambre pure qu’il habite ne regarde pas du côté du village. il semble que n’y mène aucun chemin tracé et que les choses qui l’environnent ne soient pas de ces objets que l’on palpe pour s’assurer de vivre. il écoute avec soin le bruissement léger que fait au bord de l’ombre le passage de toutes les couleurs. ce n’est pas le bruit de sa voix qui pourrait entraver le pas si vif de ce monde fragile.

La métaphore ne relèverait pas d’une difficulté à nommer l’objet, comme le pensent certains, ni d’un glissement analogique de la pensée. C’est au pied de la lettre qu’il conviendrait de la saisir, comme un souhait de l’esprit que ce qu’il exprime existe en toute réalité, et plus loin, comme la croyance, dans l’instant qu’il l’exprime, à cette réalité. Ainsi des mains d’ivoire, des yeux de jais, des lèvres de corail.

Il est temps de se rendre compte que nous sommes capables aussi d’inventer des sentiments, et peut-être, des sentiments fondamentaux comparables en puissance à l’amour ou à la haine.

On le sait, la mathématique est un langage, donc un moyen d’agir. Nous sommes délivrés par un langage parfait. Mais n’est-ce pas là le propose de la poésie? La solution heureuse nous délivre de la même façon que le feraient en d’autres circonstances, une image peinte, certaine musique, un authentique poème, – et aussi, à la manière d’un cri, d’une injure, d’un sourire.

Paul Nougé, Au palais des images, les spectres sont rois, 2017, Allia.

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« Le Labyrinthe magique – 3. Campo de sangre » de Max Aub.

Les vrais fachos ne croient pas en Dieu. Ils croient qu’ils sont Dieu.

Tout le troisième tome de ce monstre des Lettres qu’est Le Labyrinthe magique se déroule entre le 31 décembre 1937 et le 19 mars 1938. La guerre civile espagnole fait rage depuis un et demi. Dans la première partie, nous suivons principalement un médecin cynique et coureur de jupons impénitent, un juge de la République, un intellectuel en mal d’écriture et un fervent communiste, archétype de l’engagé, dans une Barcelone où la mort gît au coin de chaque rue. Dans la seconde partie, Max Aub nous fait accompagner trois personnages (Fajardo, Herrera et le sublime et tragique Don Leandro) dans les ruines de Teruel, très provisoirement et dramatiquement conquise par les républicains. La troisième partie s’achève dans Barcelone bombardée, dans un déferlement de feu et de sang.

Parfois je me demande si je ne suis pas à vos côtés par haine de cette petite bourgeoisie qui m’étouffe : mesquins, minables, misérables, vils vis-à-vis des déshérités, qui vivent à la traîne du népotisme, coincés, avares, respectueux des simonies, obséquieux, rapaces ; versatiles quant au pouvoir en place, rognant l’orteil à tout ce qui sent l’esprit, pas naïvement mais consciencieusement, rongés par l’envie, toujours prêts à se ruer sur les saints ; diligents dans leur profit, paresseux pour celui des autres, arrogants, vains et lâches, des lèche-cul. Leur manière de se procurer de l’argent : les petites affaires, les petites infractions à la loi, la falsification des prix ; des escrocs qui prennent plaisir à faire des entourloupes, des grandes gueules, des hypocrites, des rancuniers. […] Cependant, sans eux nous n’existerions pas.

Dans cette partie du chef-d’oeuvre de Max Aub, (écrite en premier, alors qu’il était en exil, grâce aux bons soins de la France de Vichy), se croisent et s’entrecroisent un nombre incalculable de personnages. Parfois longuement développés lors d’incessantes retouches, souvent traversant le roman comme un quidam traverserait brièvement notre champs visuel pour n’y plus paraître, chacun d’eux constitue comme un gage à une nouvelle forme de réalisme. Où toutes les vies, réelles ou imaginaires, tragiques ou comiques, brèves ou longues, concourent à fabriquer un réel « plus vrai que nature ». Et qui peut-être est seul à même d’approcher cette période de luttes mortelles pendant laquelle, au nom d’une vie meilleure, on en sacrifie tant.

Ce qui demeure c’est la littérature ; ce qui s’en sort. Et moi je veux m’en sortir.

Qu’il soit possible d’aimer dans la violence. Que des engagements contraires et vécus jusqu’au bout n’excluent pas l’amitié. Que des êtres puissent s’investir dans des projets radicaux malgré des doutes, et sans faire fi de ceux-ci. Dans les événements qu’expose Max Aub, ces actions précisément documentées, ce maelström, ce labyrinthe de faits, de geste et d’êtres, aux antipodes d’une réalité historique partisane, c’est l’homme lui-même qu’il cherche à dépeindre.

Quoi? Qu’est ce qu’un homme?

Max Aub, Le labyrinthe magique – 3. Campo de sangre, 2010, Les Fondeurs de brique, trad. Claude de Frayssinet.

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« Fable de Polyphème et Galatée »de Luis de Gongora.

Galatée

 

Imaginez une jeune fille (ou une meuf) aux yeux splendides (elle est canon) sur la rive d’une rivière aux eaux limpides (ou à côté d’un robinet) et qu’un jeune homme (un mec) s’avance pour y tremper les lèvres (il a soif) mais avec le regard attiré par la belle (qu’il kiffe grave). Quel qu’en soit le lieu ou le temps, il existe pour le dire, nombre de façons de témoigner de l’événement. Certaines, factuelles, emplies des particularités qui la fondent, ne rendront compte que de l’événement particulier et de celui-là seul. D’autres, cherchant quand même à exprimer une universalité derrière le phénomène, déborderont celui-ci qui ne servira plus que pour illustrer. Peu, très peu, cependant survivront – c’est-à-dire qu’elles seront encore comprises – une fois dépouillées entièrement de tout le contexte qui les a vu naître. Sans doute est-ce cette façon là, et elle seule, que l’on nomme poésie.

donna sa bouche, et ses yeux tant qu’il put

au sonore cristal, au cristal tu.

Dans les vers ci-dessus, qu’importe qu’il s’agisse d’Acis et de Galatée, que Cupidon ait frappé la seconde de sa flèche, que Polyphème, au loin, chante son amour qu’il apercevra déçu par la suite. Qu’importe que cette fable nous soit contée par un poète du seizième siècle. Qu’importe (enfin pas pour tout le monde car cela est ma foi assez passionnant pour qui aime à s’approcher un peu près de cette chose qu’on appelle poésie) que cela soit mis en octave, en décasyllabes, ou que cela soit le résultat d’une fusion entre églogue, élégie et épithalame. Ou aussi que cela soit le résultat d’une reprise d’un des thèmes les plus anciens de la littérature. Qu’importe, en fait, car ces vers ne nous racontent pas Acis et Galatée. Ces vers ne nous content rien d’autres, par le prétexte de la reprise d’un thème millénaire, que l’antédiluvienne histoire de la sensualité. Lire Luis de Gongora aujourd’hui, dans ses élisions, ses ellipses, ses retournements grammaticaux, ses références internes, c’est, grâce à l’éblouissante traduction de Jacques Ancet, revenir au sens même de l’acte poétique, dont l’écriture – et la lecture – donne forme au monde.

A jeun, que lisse à la maîtresse main

le généreux oiseau toutes ses plumes,

ou sur la perche en silence, qu’en vain

à démentir son grelot il présume;

le rongeant que blanchisse l’or du frein

du cheval andalou l’oisive écume;

qu’au cordon de soie le lévrier geigne.

Et la cithare après la corne vienne.

Luis de Gongora, Fable de Polyphème et Galatée, 2016, Gallimard, trad. Jacques Ancet. 

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« Changer d’idées » de Gilbert Harman.

Il est possible que la croyance soit une forme d’habitude.

Dans le langage commun, il est habituel de lier la validité ou la normalité – l’une étant fréquemment identifiée à l’autre, le valide ne l’étant qu’en raison du normal, et inversement – d’un raisonnement à la logique. On dira ainsi souvent qu’une action entreprise après raisonnement, est « logique », si elle satisfait aux critères habituels dont on investit le raisonnement. Si cela traduit aussi un errement de langage, il n’en demeure pas moins que celui-ci est bien une trace d’une longue histoire qui a lié intrinsèquement logique et raisonnement. Tout à la fois son acmé – ce qu’on doit faire en raisonnant se doit de coller au mieux aux règles logiques – et son axe principiel – le raisonnement peut être décrit par la logique -, l’opérateur logique était devenu l’élément-clé du raisonnement.

En quelques exemples subtils et simples, Gilbert Harman démontre brillamment que cette position ne tient pas et que les principes du raisonnement sont imperméables à ceux de la logique. Non seulement les règles logiques ne forment pas une sorte d’idéal qu’un entrainement, une assiduité à améliorer nos capacités raisonnantes permettraient d’atteindre. Plus encore, elles ne permettent pas même d’en rendre compte. Ni souhaitable, ni opérante, la concaténation logique-raisonnement est une fabrication.

La révision des croyances est comme un jeu dans lequel chacun essaie de faire des changements minimaux qui améliorent sa position. On perd des points pour tout changement et on gagne des points pour tout accroissement de cohérence. Normalement, on ne cherche pas à maximiser. On essaie d’obtenir une amélioration « satisfaisante » de son score. On « suffisfait » plutôt qu’on ne maximise.

En analysant – en disjoignant logique et psychologie – comment on change d’idée, comment on fait évoluer ses croyances et/ou ses intentions, Gilbert Harman nous rappelle les limites qu’impose notre finitude. L’homme n’érige pas ses croyances sur des écheveaux logiques. L’homme croit et raisonne en corrigeant sans cesse, en adaptant, en bricolant, en tâtonnant. Et surtout, en dégageant la réflexion sur le raisonnement de ses oripeaux logiques, qui fonctionnent sinon comme autant d’horizons inatteignables, l’auteur nous invite à réfléchir « à blanc » aux implications morales de nos actions et de nos intentions. Et, humblement mais rigoureusement, à en renouveler les linéaments.

Gilbert Harman, Changer d’idées, Les principes du raisonnement, 2017, Ithaque, trad. Jean-Marie Chevalier.

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« Satin Island » de Tom McCarthy.

Peut-être que tous les projets sont comme ça aujourd’hui – pareillement ennuyeux, pareillement insondables.

U., un anthropologue, est engagé par Peyman, le dirigeant d’une immense multinationale, pour élaborer une « théorie générale du Tout » censée rendre compte de n’importe quel événement se produisant en un point quelconque du globe. Alors que jour après jour les médias se font l’écho des conséquences du bris d’une conduite pétrolière et de l’enquête sur la mort mystérieuse d’un parachutiste, U. parcourt le monde, de colloques en colloques, amasse toujours plus de notes, se souvient de ses lecture de Levi-Strauss et retrouve à chaque retour Madison.

La ville et l’Etat sont des conditions fictionnelles ; une entreprise est une entité fictionnelle.

L’anthropologue est celui qui, parcourant les quatre coins de la planète, nous ramène à une conception complétée de l’humain par l’ailleurs qu’il y glane. Ainsi le gol vanuatais éclaire-t-il le saut en parachute. L’anthropologue, en nous dévoilant l’étrangeté de l’autre, nous ramène à la nôtre, dont l’habitude nous a coupé. A l’ère du « Tout uniforme », si l’anthropologue ne peut plus nous abreuver d’étrange, sa matière s’étant apparemment tarie, ne peut-il, peut-être aussi par l’entremise de la fiction, extirper de ce magma mondialisé de quoi nous faire sentir autre?

Ce que je veux que vous fassiez, dit-il, c’est que vous nommiez ce qui vous arrive en ce moment.

Tom McCarthy, entre roman et essai, entre fiction et documentaire, met en place des outils bienvenus pour nous rendre étranger à nous-mêmes. Et parvient avec subtilité et ironie à nous faire percevoir notre normalité comme une certaine mise en forme rituelle du monde.

Tom McCarthy, Satin Island, 2017, L’Olivier, trad. Thierry Decottignies.

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« Heurs & Malheurs du sous-majordome Minor » de Patrick de Witt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucien Minor, pas plus aimé (mais finalement pas  moins non plus) qu’un autre, quitte son patelin natal et sa mère pour s’engager comme sous-majordome au château von Aux, sis au cœur d’un lugubre et étrange village alpestre. Il y fera la connaissance, entre autres, du majordome Olderglough, de Memel et Mewe, d’Agnes, du superbe Adolphus, mais aussi et surtout de la très belle Klara, dont il tombera éperdument amoureux. D’un rebondissement l’autre, il fera l’épreuve de la cruauté, de la tendresse et de l’amour.

-Tu n’aimes pas les divertissements?

– Si.

– Et tu n’éprouves pas de ressentiment quand un divertissement n’est pas à la hauteur de ce qui était promis?

– Si, certainement, madame.

– Eh bien, nous y voilà.

– Nous y voilà », répéta Lucy.

Patrick de Witt convoque large. Calvino, Kafka, Hamsun, Bernhard, Dahl, Cooper, Coover, Walser et bien d’autres, remerciés en fin d’ouvrage ou non. Louvoyant sans heurts ni gêne entre le fantastique et le picaresque, le conte cruel et la fable amoureuse, l’ironie mordante et une tendre empathie, le récit de Lucy fait adroitement mine de divertir et de ne faire que cela. Mais derrière ces rebondissements diantrement efficaces et cette aisance de conteur d’histoires, Patrick de Witt nous convie à une redoutable et jouissive leçon de littérature.

« Le mensonge est vraiment une chose remarquable ». Il se demanda s’il ne s’agissait pas là de la réalisation humaine la plus parfaite et, après réflexion, décida que oui. 

Patrick de Witt, Heurs & Malheurs du sous-majordome Minor, 2017, Actes Sud, trad. Emmanuelle & Philippe Aronson.

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