Plus c’est mieux!

argent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne nous voilons pas la face!  L’araignée bobogauchisante étend sa toile.  La pensée écoloculpabilisante est devenue totalitaire.  La qualité est dénigrée, bafouée, stipendiée, sacrifiée sur l’autel d’une qualité toute-puissante dont il ne s’agirait plus de disputer l’hégémonie.  Il n’y en a plus que pour le lent, le moins et le mieux!  Nous avons décidé de ne pas courber l’échine face à cette trinité démoralisante de la soustraction.  Stop à la bien-pensance du « Less is more »!  Non à la police de la pensée qualitative! Vive le renouveau quantitatif!  D’où cette liste de nos meilleures ventes.  Osons le « Plus c’est mieux »!

1. Rue involontaire, S.Krzyzanowski, Verdier

2. Cinq/Six, Alexandre Laumonier, Zones Sensibles

3. Histoire de la Belgique, Herr Seele/Kamagurka, FRMK

4. Et quelque fois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, Monsieur Toussaint Louverture

5. L’Arabe du futur, Riad Sattouf, Allary

6. Une autre façon de raconter, John Berger/Jean Mohr, L’écarquillé

7. Le sanglier, Pierre Luccin, Finitude

8. Le Capital au XXIème siècle, Thomas Piketty, Seuil

9. Je vais, je vis, Pierre Lucot, P.O.L.

10. Portraits, D. Kosztolanyi, La Baconnière

11. Cartes, Mizielinska/Mizielin, Rue du Monde

12. A nos amis, Comité invisible, La Fabrique

13. Ni vu ni connu, Hanna Rose Shell, Zones Sensibles

14. Goldberg Variations, Gabriel Josipovici. Quidam

15. Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, Verticales

16. Tristesse de la terre, Eric Vuillard, Actes Sud

17. Guillaume Tell pour les écoles, Max Frisch, Héros-Limite

18. Marcher avec les dragons, Tim Ingold, Zones Sensibles

19. Alphabet, Inger Christensen, Ypsilon

20. Pelote dans la fumée, Sekulic-Struja Miros, Actes Sud.

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Joyeux Noel!

naziA l’heure où d’aucuns (Ah qu’il serait bon qu’ils ne soient vraiment « aucuns ») cherchent à vendre leurs opinions qu’ils déguisent en idées, que les diseurs-tout-haut-de-ce-que-tout-le-monde-pense-tout-bas, sous prétexte de les dire et les analyser pour mieux les combattre, fomentent et provoquent les clivages, les oppositions et les haines, à cette heure où nous devrions nous effrayer des cimeterres ensanglantés du musulman forcément fou d’Allah ou de la main invisible du juif à nez crochu forcément fourbe, à cette heure où il ne convient plus de craindre mais bien de se préparer à une « libanisation » (sic) de la France ou de la Belgique, à cette heure du « déclin » des « civilisations », des « identités », des « valeurs », à cette heure qui sonne depuis longtemps et de plus en plus désagréablement à nos oreilles, nous est revenu cette sublime méditation sur l’amour puisée aux source de Grenade qu’est « Le fou d’Elsa » d’Aragon, dont nous relûmes l’extrait suivant :

Ne sais-tu donc que ce monde où tu vis fut de toujours et à jamais demeure celui du pieux mensonge?  Eux tous, qui n’ont crainte hâter la mort d’un père afin de le dépouiller, ces voleurs de bonheur et ces pillards de rêves, spéculateurs de la famine et débauchés secrets, usuriers et gardes-chiourme, maquereaux et revendeurs de chair et de sueur, tortionnaires légaux, assassins et monarques, ou ces gagne-petit des palais, de la guerre et de l’orgie, ah, comme à bas prix tu leur procures l’occasion d’exposer leurs sentiments nobles, leurs cœurs généreux, l’amour de Dieu, de leur prochain, du peuple!  Et, sous le masque de la bonté, ne se trouve-t-il point un chanteur qui sache dire le visage immonde, et puant de la Bête, une incantation qui fasse mourir les déguisés de leur odeur révélée?  Quand la vertu cessera-t-elle d’être ce parfum par quoi la décomposition se dissimule, et les siècles passent en vain, les sociétés se succèdent, les dieux, les philosophes, la peste ne change que de costume, et la charogne à son aise étale au grand jour son mufle maquillé…  Il n’y a pas une aspiration de l’âme, une grandeur de l’idée, une générosité de l’homme, au bout du compte qui ne serve d’éventail à la puissante Hypocrisie, toujours victorieuse et toujours adulée.  Elle a pour cortège les hommes de cérémonie, à qui parole n’est jamais autre que déjà pesée, éprouvée, ajustée, langage que cette politesse, où se trouve le prix quotidien qu’ils sont payés, les hommes de citation, les hommes-échos, qu’un mot suffit à faire pivoter sur leurs convictions, tant ils sont bien graissés, bien huilés et reconnaissants de l’être…  les hommes de prosternation changeant plus facilement d’idole que de liturgie…  Et si tu ne vois point de quoi je veux parler, ne te tourmente pas : point n’est besoin de Grenade aux derniers jours pour l’entendre, à l’imbécile cherchant à lire entre les lignes, qu’il lève son flambeau de sa main tremblante, et lise son infamie au premier semblant de miroir!  Et la parole soit comme avant une bataille :  Ecartez-vous de ma route, ô Hypocrites!

En cette veille de réveillons où vous pourrez sans doute constater que le fameux tout-le-monde pense malheureusement beaucoup plus haut que les diseurs-tout-haut le disent, vous saurez donc quoi leur répondre.  Ce qui, peut-être, leur permettra de se rappeler que penser (haut ou bas) peut avoir des conséquences fâcheuses!

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Prix ptyx 2014!

prix ptyx 2014Fidèlement attachés à notre objectif de noyer le prix dans les prix, de restreindre la médiocrité par sa dilution dans encore plus de médiocre, de submerger l’obscène par sa surenchère, nous avons, comme l’année passée, décidé d’accorder, nous aussi, notre prix.  Si cette technique utilise peu ou prou les armes et outils de ce que nous nous proposons de combattre, il nous a semblé utile d’insérer dans celles-ci ses contrepoints mêmes.  Fi de la pluralité, de la démocratie et de l’œuvre pas-élitiste-susceptible-d’attirer-un-large-public-parce-que-se-couper-du-public-c’est-pas-bien-parce-que-le-plus-grand-nombre-c’est-forcément-bien donc.  Ce n’est pas parce que le prix est par essence bête (en ce compris le prix ptyx) qu’il se doit de consacrer la bêtise.  C’est ainsi qu’après une courte délibération, attablé confortablement devant une boîte de filet de maquereaux vide, lorgnant déjà sur une Rochefort 10°, le jury, à l’unanimité poutinienne de son seul membre décidant en son âme et conscience, au premier tour de son unique scrutin, a attribué le prix ptyx 2014 (qui, rappelons-le, ne donne droit strictement à rien) aux deux (ben oui deux!) ouvrages suivants :

« Joyeux animaux de la misère » de Pierre Guyotat.

Joyeux animaux de la misereEn une époque non précisée, dans un bordel mené par un jeune maître drogué qui l’a hérité de son père, trois putains (un père, son fils Rosario et une femelle gardée par un chien) « traitent » un tout-venant de travailleurs, de fugitifs, de meurtriers.  A intervalles réguliers le maître envoie Rosario visiter sa mère qui survit très loin.

que comment je vas vivre, chérie, en dehors de ton odeur?

Si la fiction avance, comme l’annonce le quatrième de couverture, s’il y a donc bien une « histoire » dans le sens conventionnel du terme, c’est surtout de mouvement qu’est tissé le roman.  Celui des êtres qui viennent aux corps des putains et s’en repartent, celui des corps sur, sous et dans les corps.  Et ce mouvement, ce flux des corps et de leurs fluides et remugles, c’est de sa mise en langue dont il est question.

« … que c’est quoi, ça, écrire? » – « … que c’est trouver des mots pour des actes…  » – « … et combien de mots que tu nous y mets par acte, mon homme? »

L’écriture de Guyotat se teinte depuis toujours d’un parfum de scandale.  Probablement car ce que n’ont pas compris ses contempteurs c’est que c’est précisément d’écriture qu’il s’agit.  Et non des actes pour lesquels ces mots sont trouvés (« … que tu nous oublies le principal, Petit Soleil! » – « … que c’est quoi, démone? » –  » La causette! » ).  Ceux-ci fonctionnant presque comme une contrainte.  Ce que ces mots « décrivent » existe bel et bien mais en faits éclatés, dans le temps et dans l’espace.  L’exercice de Guyotat est de d’abord les rassembler en un bloc compact qu’il taille ensuite à sa langue, qui est sa mesure.  Comme s’il s’agissait d’abord, pour lui, de saisir de la vie humaine ce qui parait être pour le commun le plus éloigné de l’idée de beauté.  Et de l’en faire surgir quand même.

que moi, toutes les écritures sont pareilles, que c’est du dessin pour les vrais humains, que moi je ne lis que dans les plis, les rides, les mouvements des poils, des cheveux, l’avancée de la larme hors de la commissure sur la joue…

Et cela comme en se défendant de la faire survenir, cette beauté, par le surgissement de la beauté convenue, normale, traditionnelle, du sordide.  C’est du sordide même (entendons : des mots qui la disent), non de sa suspension, que doit jaillir la beauté.

que c’est d’en haut que se fait la monte, en mots…

Tout vrai défi de littérature s’organise autour d’une langue neuve.  Dont la syntaxe est ici heurtée, la sémantique perturbée.  Mais dont les ruptures mêmes renvoient à une suite dans laquelle s’insérer.  Ainsi les « que » omniprésents qui ouvrent presque chaque phrase sont certes là pour marquer comme le manque d’un des termes d’une conjonction de subordination, mais rappellent aussi le « que » latin qui, lui, marquait la coordination.  De cette liaison nait un sens renouvelé.  Et de son itérativité un effet de scansion qui l’apparente à la musique.  De même en va t’il des créations sémantiques (qu’est ce que le mowey?).  Comme de ce qui est absent du roman.  Ainsi du mot « sexe » que vous ne trouverez pas une fois, alors que le texte, pour le lecteur distrait, semble y référer en entier.  Quod non.

Et lentement se dessinent, dans les entrelacs de l’ignominie même, dans ce grouillement d’êtres, les pendants de notre monde.  Un monde dont le scandale n’est pas dans les corps partageant leurs sucs, mais dans l’instrumentalisation que certains en font.

oui le maître il aime pas trop que mon jus qu’est son bien je le dépense hors de son regard!…

un homme ça vaut pas, qu’un putain ça vaut!

Un scandale qui réside dans l’apprentissage concomitant des mécanismes de soumission et des moyens à en rendre compte par le langage.  Qui enferrent d’autant mieux l’apprenant dans une servitude qui prend pour nom « norme ».

mon petit, c’est de moi que tu vas apprendre à te faire mettre et augmenter le bien de notre maître et à parler.

Un monde dont la vérité sourd moins de l’humain que du putain.  Un monde dont les excès, d’actes comme de langues, permettent le mieux de saisir la quintessence intranquille.  Un monde dont seule, la main d’un poète génial peut, le taillant, y fouaillant, faire surgir ce que peut-être on s’attendait le moins à y déceler : de la joie.

vois que c’est mes fesses que je t’ouvre et la voie de la joie.

Pierre Guyotat, Joyeux animaux de la misère, 2014, Gallimard.

& :

« Opéradiques » de Philippe Beck.

OPERADIQUESOs n’est pas l’idée de chair.

« Un souffle ouvre des brèches opéradiques » disait Rimbaud dans ses illuminations.  Et ce sont ces brèches que se propose d’entrouvrir Philippe Beck.

Pas de solo sans écho.

Pas de Narcisse sans Echo.  Pas de solitaire sans plusieurs.   Pas d’être seul sans tout ce qui est éparpillé sur terre.

Or, l’encre-de-monde invite le Pinceur Chargé, le Pesé Traçant ; il invite la main de l’idée.  Et il y a P.

Il y a poésie dans cet espace du plusieurs, où écriture, musique, peinture se conjoignent, se rencontrent.  Il n’y a poésie que dans l’ouverture aux autres arts.  La poésie de Philippe Beck cherche d’abord à ouvrir cet espace plural (ces plusieurs) qui, non content de l’enrichir, la fonde même.

La jachère plusieurs est vieille et continue, avec boue et éclat.

Pas de poésie sans provenance donc.  Et pas de poésie sans musique.  Ni de musique sans danse.

Quelqu’un a sifflé avant de chanter.

Orchestre sonne sous les pas d’abord.

C’est le vent soufflant sur la rive qui donne l’idée de souffler aux creux de roseaux souples.  Ce sont les corps dansant, se touchant, se cognant parfois qui, entre heurts et bruissements, font musique.  Comme le corps-instrument fait musique, c’est la matière même qui fait poésie.  Celle-ci n’est pas au départ ajout.  Le monde (Le monde entier + l’œuvre = le monde entier.) est un gisement qui nécessite le soc de l’art dont le sillon le fertilise (Soc est un brandon chercheur.  Loin de Clôture.).  Et l’artiste est d’abord un faisant, un dé-crivant, un peignant, un musiquant, qui ekphrase, expose en détail, et dont l’aboutissement est de dire cette matière.

Le filet remonte le filet.  Et montre l’eau.

Et l’art de Philippe Beck en est une des plus éclatantes réussite.  Dans ses flux, ses errances, ses amples chatoiements, c’est la page que la poésie de Philippe Beck révèle en l’encrant.

Le poème affiche quoi! La page même.

Philippe Beck, Opéradiques, 2014, Flammarion.

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« De l’air porteur » de Larry Eigner.

De l'ai(r porteurQuand, en errant, je lève les yeux de ma page

je ne dis rien

    quand on m’interroge

je suis, enfin, un incompétent, après tout

« Larry Eigner naît le 7 août 1927.  Suite à un accident de forceps à la naissance, il est atteint d’infirmité motrice cérébrale.  Il passe les cinquante premières années de sa vie dans son village natal, Swampscott, Massachussetts, entre forêt et océan.  Il investit la véranda de ses parents comme bureau d’écriture. »  Nous ne sommes pas coutumiers du biographique dans l’approche de la lecture.  Après tout, que l’auteur soit bel et bien mort (merci Barthes) nous arrange plutôt bien, dépouillant notre lecture d’oripeaux l’engonçant plus souvent qu’ils ne lui sont profitables.  Mais si nous ouvrons ceci avec l’éclairage biographique que nous reprenons au quatrième de couverture, c’est précisément parce que celui-ci jette ici moins sur l’œuvre une lumière qu’il n’en atteste une part de sa provenance.

il y a tout à évoquer

  mais les mots sont des mots

Et ces mots précisément, les jeter sur le blanc de la page ne se peut aussi facilement, matériellement parlant, quand cela nécessite une lutte sans fin contre l’immobile.  Infirmes, les doigts doivent être contraints à inscrire les mots sur la page.  Et cette tension, cette lutte proprement physique est lisible dans la page.  Dans ces écarts, les blancs qui restent entre les mots, se lisent ces difficultés à les y coucher.  Bien plus qu’une respiration, que l’inscription d’un rythme, ils signifient cette lutte.  Et par là, actualisent le poète sur la page.

mes propres mains sont des distractions

« Immobile », le poète est réceptacle, surface sur laquelle la nature vient à lui.  Il se fait vague ou arbre, ces manières qu’a le vent de se faire connaître.  Avant de transmettre et d’affronter « cet air qui peut être un mur », il doit sentir ce que cet air porte et lui amène du monde qui l’entoure.

Tu regardes et

le ciel est trop petit

  pour l’œil

Moins hantée par la mort que par les questions que son inéluctabilité pose, moins ancrée dans une nature qu’elle ne la fait advenir, mais autrement, la poésie de Larry Eigner, dans ses formes discrètes mais profondément originales est de celles après lesquelles, comme le disait William Carlos Williams, « les œuvre du passé semblent démodées ».

on s’endort toujours

  plus souvent qu’on ne se réveille

Et c’est sublime!

Larry Eigner, De l’air porteur, 2014, José Corti, trad. Martin Richet.

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Brian Stanley Johnson.

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Considérablement enthousiasmé par Brian Stanley Johnson depuis longtemps (addiction dont nous pouvons fournir des preuves ici, , ou là encore), nous avons décidé de n’en pas rester à une communication écrite de notre passion.  C’est pourquoi vous pourrez trouver ci-dessous une preuve sonore de notre prosélytisme. Ecoutez ou pas, mais, surtout, lisez-le!

 

« Temps de pause » est une émission de Musique 3 proposée, goupillée, interprétée et légitimée par Anne Mattheeus et Fabrice Kada.

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« Le dossier Alvin » de Alessandro Mercuri.

Dossier alvinLe 22 novembre 1963, à 12h30 (heure de Dallas), le président J-F Kennedy, sous l’objectif de la caméra d’un amateur, est assassiné dans sa Lincoln, nommée ainsi du nom d’un autre président, lui même assassiné 98 ans plus tôt dans sa loge du théâtre de Washington.  Apprenant la nouvelle à Los Angeles (10h30 heure locale), un projectionniste renonce à projeter le dernier film de Kubrick « Dr Strangelove or How I learned to stop worrying and love the bomb ».  Dans l’avion qui ramène le corps de J.F. Kennedy, Lyndon B. Johnson, prête serment à 14h38, heure texane, devant, entre autres, Jack Valenti, ancien militaire, publiciste et futur directeur de la puissante Motion Picture Association of America (MPAA).  Ainsi s’ouvre Le dossier Alvin.

Entre « Space opera », armes de destruction massive, ingénierie futuriste, blues, folk, rock et pop, le karma de Kaman unit « hippies » et « warriors », « flower power » et « destruction lover », apôtres de la paix et équilibristes de la terreur.

Tout comme en témoigne cette société Kaman, fabriquant de guitares et d’hélicoptères, active dans l’armement et dans le divertissement, image, politique, mort sont en Amérique intrinsèquement liées dans un écheveau dont les fils entremêlés semblent rendre indiscernable le réel de la fiction.  En suivant quelques-unes des missions du sous-marin Alvin créé sous l’égide de la Navy en 1965, Alessandro Mercuri croque efficacement une époque inquiétante, trouble.  D’un fait l’autre, d’une croyance « folle » la suivante, il tisse ses liens d’une écriture fluide dont émergent non plus les faits, mais, enrichis de leurs rapports, des significations.

Les enchantements changent et transforment l’être naturel des choses.  Je ne veux pas dire qu’ils changent leur être en réalité, mais qu’ils le font en apparence…

Il interroge ce qui fait que la vie soit reconnaissable comme telle.  Et nous laisse, un peu pantois, comme cet espadon dont, photo à l’appui, il nous raconte la fin, tragique.  Croyant discerner, dans la silhouette du submersible, un rival ou une proie, bref du vivant, il ira s’y encastrer.

Alessandro Mercuri, Le dossier Alvin, 2014, art&fiction.

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« L’invention de la culture » de Roy Wagner.

invention de la cultureLe terrain d’investigation de l’anthropologue est la culture.  Et cette culture, quels que soient les stratagèmes, les techniques qu’il met en œuvre pour stoïquement « créer » (et non conserver, comme si l’anthropologue pouvait surgir d’un ailleurs, vierge de toute imprégnation culturelle) de la distance entre lui et son sujet d’étude, l’anthropologue en reste lui-même partie intrinsèquement prenante.  La question de départ de Roy Wagner, dans ce livre fondamental, est de savoir s’il est possible (raisonnable, concevable) de créer une anthropologie qui soit « consciente de soi sans en être empêtrée ».

C’est pourquoi il vaut la peine d’étudier d’autres peuples, car toute compréhension d’une culture étrangère nous fait faire l’expérience de la nôtre.

Analysant par les filtres de notre culture (et l’idée même d’analyser en est un, de ces filtres) celle d’une peuplade, d’une tribu éloignée, l’anthropologue se trouve à chercher chez d’autres ce qui ne s’y trouve pas.  Fondamentalement, il invente la culture de cette peuplade.  Et cela ne pourra changer tant qu’il n’aura pas compris que la sienne même est également un produit de son invention.  Plus essentiellement encore :

l’invention est la culture même.

L’anthropologue ne doit pas prendre les règles qu’il se donne nécessairement (et leur utilité méthodologique ne doit pas être remise en cause) pour appréhender la réalité qu’il se propose d’étudier pour les règles de cette réalité même.

Ce qui est en question ici est la façon dont les gens créent leurs propres réalités, et comment ils se créent eux-mêmes, et leurs sociétés à travers elles, et non pas que ce sont des réalités, comment elles naissent ou quel rapport elles entretiennent avec ce qui est « réellement ».

Cette relation « créative » à la réalité permet, pour l’anthropologue, de s’en servir comme point d’appui, de présupposé, lors de ses analyses, sans lui conférer aucun sens absolu, ni, à l’inverse, la nier.  Ne pas nier le réel, mais le reconnaître inventé.  La reconnaissance de l’invention, selon les paradigmes proposés par Roy Wagner, permet de se frayer un chemin délicat mais décisif entre un relativisme destructeur et un absolutisme scientiste castrateur.

Nous participons à ce monde à travers ses illusions et en tant que ses illusions.

Tout aussi décisif (et conséquence directe d’une reconnaissance du statut de l’invention) est ce rejet de l’opposition (temporelle, évolutive) entre nature et culture.  Elle même conséquence d’une idée (culturelle donc inventée) de progrès imbibant son analyse, cette opposition promeut une idée, celle de nature, comme première, en déclarant donc l’innéité, et consacre une autre, celle de culture, comme seconde, venant appliquer sur la nature, selon les propres principes de l’analyste, ses perfectionnements, ses tares ou ses perversions.  Cette opposition consacrant alors l’oubli d’un homme autant fabricant de ses outils que ceux-ci ne le fabriquent en retour.

l’homme a toujours été un être de culture autant que de nature.

« L’invention de la culture » nous interdit de considérer encore nos actes comme de simples résistances à des conventions collectives alors même qu’ils en sont souvent les produits.  Mais aussi de continuer à refuser de voir ces actes individuels comme produisant de la convention.  Le collectif inventant différentie, l’individu inventant conventionalise.  Eclairant ces allers-retours entre collectif et individuel et la relation dialectique entre invention et convention d’une lumière radicalement neuve, Roy Wagner façonne des principes directeurs pour une anthropologie éclairée.  Mais, plus largement, il taille finement dans l’écheveau de nos conventions que, sans ces coupes essentielles, nous avons une fâcheuse tendance à confondre avec nos intentions.  Et, rappelant le rôle central que joue l’invention à l’œuvre dans nos critères mêmes de préhension du réel, il nous rappelle de fait, que jeter un regard sur l’autre ne peut se faire vraiment qu’en s’en imaginant regardé.

Nous pouvons soit apprendre à utiliser l’invention, soit être utilisés par elle.

Roy Wagner, L’invention de la culture, 2014, Zones Sensibles, trad. Philippe Blanchard.

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Vieux brol 16 : « Le Protreptique » de Clément D’Alexandrie.

ProtreptiqueNe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Que la vérité débarrasse les hommes de l’erreur, leur offrant, comme une main très puissante, l’intelligence, pour les sauver : ils vont relever la tête et se redresser, abandonner l’Hélion et le Citeron pour habiter Sion.

Car de Sion sortira la loi, et de Jérusalem le Logos du Seigneur.

Le logos de Dieu ayant méprisé la Lyre et la cithare, instrument sans âme, régla par l’Esprit Saint notre monde et tout particulièrement ce microcosme, l’homme, âme et corps.

il n’y a dans les mystères, pour tout dire en un mot, que meurtres et ensevelissements.

Ainsi, il y a deux extrêmes dans l’ignorance religieuse : l’impiété et la superstition, en dehors de quoi il faut tâcher de se maintenir.

montre-lui seulement un soutien-gorge brodé : le vrai Zeus se révèle percé à jour.

En tout cas, alors qu’ils s’imaginent offrir aux dieux des sacrifices agréables, les hommes ne se rendent pas compte qu’ils égorgent des hommes.

vous finissez par n’être rien que des cadavres, pour avoir en fait mis votre foi en des cadavres.

toujours la matière a besoin de l’art, tandis que Dieu est sans besoin.

Seul compte le Logos, c’est le Logos qui seul compte.

Ne t’arrête pas, ô philosophie, à ce seul Platon.

Chacun voit maintenant avec évidence, je crois, que faire ou dire quelque chose sans le Logos de vérité, c’est comme être obligé de marcher sans pieds.

Dieu, paternellement, cherche sa créature, la guérit de sa chute.

C’est la folie seule, me semble-t-il, qui remplit une vie consacrée avec une telle ardeur au culte de la matière.

N’allez pas croire que des pierres, des morceaux de bois, des oiseaux, des serpents sont sacrés, et que les hommes ne le sont pas.

Cherchons donc, afin de vivre.

Par le Logos le monde entier est devenu désormais une Athènes et une Grèce.

Tu verras les cieux, ô vieillard, toi qui ne vis pas Thèbes!

Clément d’Alexandrie, Le Protreptique, 2004, Le Cerf, trad. Claude Mondésert et André Plassart.

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Doucheflux. Pas de douche, pas de lingette!

ROBOT QUI ELECRTIGIEC’est le 24 décembre.  Vous êtes encore attablés.  Autour de vous sourient et palabrent tous les gens que la tradition a établis comme ceux devant être aimés par vous, en dépit des pires vacheries de l’oncle Untel ou du regard torve que vous lance depuis toujours tante Machin.  Les enfants, comme chaque année, ont parfaitement tenu leur rôle d’enfants : ils se sont égratignés férocement, se sont disputés la moindre miette de gâteau, se sont arrachés chacun les cadeaux rutilant de plastique (et peut-être de la sueur des mains pré pubères et lointaines qui y ont œuvré), avant de sombrer, exténués, dégoulinant de morve, les cheveux défaits, les habits uniformément tachés.  Tout cela sous le regard attendri des parents unanimes devant tant de belle innocence.   Vous êtes repus.  Tout baigne dans cette quiétude morne qu’on sait depuis toujours être l’annonce du pire, mais que vous n’avez, à ce moment, aucune envie de prendre pour autre chose que pour ce qu’elle semble être.  Délicatement bercé par l’illusion, et en cela un peu aidé par le vin de votre beau-père (aigre certes mais poliment efficace), vous vous surprenez à sourire à l’antédiluvienne blague sur les marocains-voleurs-de-mobylette que vous assène votre beau-frère, aussi hilare que son haleine est sure.  En un mot comme en cent : vous êtes bien.

Et puis, subitement (Est-ce l’haleine du commensal, ou l’odeur insistante des bougies sensées faire passer au second plan celle, pourtant entêtante, de la dinde dont on a, comme chaque année, méticuleusement gratté la carapace noircie juste avant de la glisser sur la table, qui vous ramène à votre vigilance olfactive?), subitement donc, vous portez vos doigts sous l’imposante éminence, qui à votre grand dam, depuis toujours et pour toujours (mais sans doute moins longtemps), vous sert de tarin.  Et là, vous humez le mélange des effluves de viande froide préalablement carbonisée, de mer, de raisin fermenté,  qui sont le versant odoriférant de tout ce que vous avez ingurgité bravement.  Et la corporéité de tout cela vous revient, comme un double soufflet appuyé sur vos joues pleinement rebondies et épanouies.  Vous sentez!  Et cette odeur, curieusement, vous fait honte!  D’un geste impatient, vous saisissez alors cette petite pochette que la prozacée mais attentive maîtresse des lieux a eu le bon goût de placer à côté de votre assiette.  Vous l’ouvrez, y plongez deux doigts malodorants, en sortez la lingette humide et citronnée que vous passez fébrilement sur les mains (surtout entre les doigts, où l’effluve, insidieuse, vicieuse, se dissimule le mieux).  Et vous espérez, secrètement, que ces aromes de citron (qui sont au truc jaune qu’ils sont sensés rappeler ce que Michel Onfray est à la philosophie), vous espérez donc que ces arômes viendront gommer cette odeur faite d’effluves mêlées.  Mais rien n’y fera!  La pestilence continuera, imperturbable, à imprégner vos muqueuses!  Car cette odeur, entêtante, n’est pas qu’une odeur.  Elle est votre culpabilité!

Tel est le sort auquel votre libraire vous a voué, vous qui n’êtes pas venu acheter durant le mois de décembre votre cadeau de pages et de mots dans sa modeste échoppe.  Vous qui, inconscient, déjà grisé sans doute par l’égoïsme festif, n’avez pas daigné verser votre obole à la propreté de votre prochain.  Vous le saviez pourtant, votre libraire vous avait bien prévenu, qu’il verserait 1 % de son chiffre d’affaire à Doucheflux, dont l’objectif est de permettre à tous la dignité de la propreté.  Vous le saviez!  Mais n’en avez rien fait!  Et c’est pour cela que votre libraire vous a maudit, vous condamnant à respirer à jamais l’odeur de ce repas.  Si le désarroi du démuni devant sa propre odeur n’a pu vous émouvoir, que celle de votre intempérance satisfaite et repue vous poursuive à jamais!  Pas de douches, pas de lingettes!

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« Philippe Beck, un chant objectif aujourd’hui » du collectif rassemblé lors du colloque de Cerisy-La-Salle.

 

ACTES DU COLLOQueUn livre de Philippe Beck est toujours un évènement.  Un livre sur Philippe Beck aussi.  Mais quand ce sont Benoît Casas, Tristan Hordé, Tim Trzaskalik, Jean-Luc Steinmetz, Gérard Tessier, Annie Guillon-Lévy, Jean-Luc Nancy, Judith Balso, Alain Badiou, Martin Rueff, Rémi Bouthonnier, Stéphane Baquey, Tiphaine Samoyault, Béatrice Bonhomme, Yves di Manno, Isabelle Barbéris, Jérémie Majorel, Isabelle Garron, Gérard Pesson, Marcelo Jacques de Moraes, Jacques Rancière, Natacha Michel, Guillaume Artous-Bouvet, Antonio Rodriguez, Pierre Ouellet, Xavier Person, Paul Echinard-Garin, Günter Krause, Jacqueline Risset (ouf) qui se rassemblent pendant sept journées au chevet de son œuvre et que les actes de ce colloque sont rassemblés dans un livre édité par Corti…  Eh bien, voyez vous, cela nous réjouit!  On est comme ça!

Alors certes, le disparate de qui y parle empêche la cohérence de l’ensemble.  Et la transcription rigoureuse des rencontres, de leur suite de paroles, en empêche une quelconque lecture uniformisante de la poésie de Beck. On n’est évidemment pas, au sens strict, dans un essai littéraire.  Mais dans un recueil de paroles.  Et c’est là précisément que se trouve à notre avis ce qui fait l’intérêt de ce considérable pavé.  La poésie de Philippe Beck est à ce point neuve qu’elle charme, certes, mais laisse encore bien souvent démuni qui cherche des mots pour en rendre compte.  Le charme opère mais déstabilise.  C’est là, sans doute, que l’on peut saisir que l’œuvre de Beck est bien d’avant-garde.  C’est-à-dire de celle, d’œuvre, qui devance les outils qui en peuvent témoigner.  Politique, musicale, philosophique, critique post-romantique, dramaturgique, érudite, la diversité des approches donne l’impression d’un grand tâtonnement.  Et dans ce tâtonnement, dans ce vivier de tentatives, se donnent à lire, certes des éléments d’approche d’une œuvre neuve et essentielle, celle de Beck, mais aussi l’aventure de pensées « affrontant » cette nouveauté.  S’y dévoilent, dans un même écrin, des possibilités d’approcher une œuvre et l’histoire errante des moyens qui doivent se créer pour l’appréhender.  C’est en cela qu’il s’adresse, par-delà le cénacle des lecteurs passionnés de Philippe Beck, à tout qui s’intéresse à la poésie et aux mécanismes de création d’une parole.

Actes du colloque de Cerisy-La-Salle, Philppe Beck, un chant objectif aujourd’hui, 2014, José Corti.

Ce colloque s’étant tenu en août 2013, les intervenants ne pouvaient avoir connaissance d’Opéradiques, le dernier recueil de l’auteur sorti en février de cette année.  On dit ici une partie de l’immense bien qu’on pense de ce recueil fondamental.  Le son donné ici est extrait de l’excellente émission « Temps de Pause » de Anne Mattheeus et Fabrice Kada sur Musique 3.

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