« Les mots sans les choses » de Eric Chauvier.

Mots sans les chosesil faut parler précisément et [...] il s’agit là d’un acte politique fondateur.

Imaginez un plombier (la métaphore est de l’auteur) faisant un devis sur une planète où il n’y a aucun problème de tuyauterie.  Poussée dans ses retranchements, l’image décrirait à merveille l’attitude de certains œuvrant dans les sciences sociales.  Pris dans les rets d’une habitude solidement ancrée (d’autant mieux qu’elle est bien souvent devenue inaccessible à la conscience), beaucoup s’entêtent à plaquer sur l’ordinaire, des concepts, des modèles théoriques, sans plus parfois s’inquiéter de ce sur quoi ils tentent de les appliquer ni de la correspondance entre le fait sensé être décrit et le modèle supposé en rendre compte.

Dans son enfance, l’être humain commence par parler des voitures pour tester le monde, mais cette phase d’expérimentation et d’autonomie ne dure pas ; à l’adolescence, il apprend déjà à la conduire ; à l’âge adulte, il les conduit effectivement ; puis, quelquefois, il les brûle, sans se rendre compte que cet acte se produit sur la ruine d’une pratique enfantine.

Tout jeune déjà, on apprend à plaquer des mots sur des choses, construisant peu à peu un réseau, non d’appropriation des choses par le nom, mais de distanciation d’elles par celui-ci.  Jusqu’à, s’y habituant, penser ne plus devoir requérir à l’expérience de la chose pour la saisir dans toute sa saveur.  Le modèle théorique (qui abouti, comme Eric Chauvier le nomme si justement à une « fiction théorique »), utilisé ou conçu par le chercheur en sciences sociales, n’étant qu’une des productions de cette psychopathologie du langage, qu’il vient sans cesse renforcer.

décrire précisément ce qui permettrait de saisir l’ordinaire ne fait pas l’ordinaire.

Les modèles théoriques viennent ainsi moins expliquer le réel ordinaire que le contraindre à se mouler dans les formes qu’ils lui construisent.  Non qu’ils ne soient utiles.  Mais jamais au sacrifice de l’expérience, ni du singulier.

Les seules limites du monde sont celles du langage.

S’interrogeant avec acuité sur la production de langage en sciences sociales, enrichissant Lévi-Strauss, Bourdieu ou Foucault de sa lecture attentive de Spinoza ou Wittgenstein, Eric Chauvier montre tout le poids d’une théorie qui s’aliène la pratique.  Réquisitoire parfois dur (et c’est quand il est le plus dur qu’il est aussi le plus drôle) contre le parler de l’à peu près, il attire l’attention sur cette irréductibilité de l’expérience de l’ordinaire, ordinaire que toute théorie faisant fi de son expérience singulière ne parviendra jamais à recouper.  Et, redoublant son analyse du discours qui la porte, il recourt à sa propre expérience, non bien entendu pour légitimer un autre modèle général qu’il proposerait, mais bien pour démontrer, dans un scepticisme joyeux, que l’expérience peut s’émanciper des modèles conceptuels qui ont tant tendance à les surplomber.  Rien qu’en cela, Eric Chauvier est un indispensable « casseur d’ambiance ».

C’est en cassant l’ambiance que le sens apparaît.

Eric Chauvier, Les mots sans les choses, 2014, Allia.

Nous parlions de son précédent livre ici.  Et on peut voir une présentation de son dernier livre qui le prolonge admirablement.

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« Orphelins de Dieu » de Marc Biancarelli.

Orphelins de Dieutu as pas fait appel à moi pour qu’on se raconte de jolies histoires.

En ce 19ème siècle naissant, résolue à venger son frère à qui quatre crapules ont tranché la langue sans oublier de le défigurer, Vénérande, jeune paysanne corse, s’adjoint les services de L’Infernu, vieux tueur à gages réputé pour sa sauvagerie, et s’embarque avec lui dans une traque sanguinaire.

mais la vie n’est-elle pas une suite de choix tous plus ou moins déplorables, pensa-t-il, des choix qui consistent avant tout à faire une croix sur un million d’envies, et ce pour n’en satisfaire qu’une seule, qui se révélera bien insignifiante au final, et qu’il faudra à son tour oublier dans l’alcool?

Alternent alors récit de la traque et récit de l’existence toute de fureur du tueur sur sa fin.  Alors qu’à la victime de l’horreur du monde est retirée la possibilité même de s’en plaindre, c’est à l’un de ses officiants qu’échoit non seulement la possibilité de le venger, mais aussi celle d’atteindre à la rédemption par l’exercice d’une parole.  Comme si, plus encore que la violence de L’Infernu, c’était le soliloque de sa confession qui pouvait racheter le poids que représente l’impossible plainte d’une victime, les tourments silencieux d’un homme qu’on avait condamné au silence éternel.

Elle buvait littéralement toutes ces histoires qu’il lui racontait jusqu’à en oublier ce qui l’avait menée à faire appel à lui.

Marc Biancarelli, dans une forme ayant toutes les apparences du classicisme éprouvé, questionne subtilement et magistralement les liens qu’entretiennent violence et vérité (la violence, ainsi la torture, n’elle pas parfois comme une assurance prise sur la vérité?).  Et démontre, dans un récit haletant, toute la force irréductible du langage et que, décidément, la plume est l’outil des sans-voix.

Ici, redisons-le, il n’est nulle mémoire.

Résonnera longtemps encore à vos oreilles l’éclat de rire sardonique d’une dernière phrase qui dit, génialement, à la fois la possibilité de la mémoire et sa terrible inutilité.

Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, 2014, Actes Sud.

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Vieux brol 13 : « Le neveu de Rameau » de Denis Diderot.

RameauNe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Mes pensées, ce sont mes catins.

personne n’a autant d’humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu’un auteur menacé de survivre à sa réputation.

si tout ici-bas était excellent, il n’y aurait rien d’excellent.

foin du plus parfait des mondes si je n’en suis pas.

le mort n’entend pas sonner les cloches.

Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il serait diablement triste.

Je suis à vos yeux un être très abject, très méprisable ; et je le suis quelques fois aussi aux miens ; mais rarement.  Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m’en blâme.  Vous êtes plus constant dans votre mépris.

On crache sur un petit filou ; mais on ne peut refuser une sorte de considération à un grand criminel.  Son courage vous étonne.  Son atrocité vous fait frémir.  On prise en tout l’unité de caractère.

Il n’était ni plus ni moins abominable qu’eux ; il était seulement plus franc.

c’est pour bien dire le mensonge que j’ambitionne votre talent.

l’argent des sots est le patrimoine des gens d’esprit.

Les choses de la vie ont un prix, sans doute ; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir.

rira bien qui rira le dernier.

Denis Diderot, Le neveu de Rameau, 1821, Delaunay.

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Vrac 3.

A la lecture de nos chroniques, comme à celle des bons mots affichés sur les livres que nous défendons en librairie, beaucoup s’étonnent que nous lisions autant.  Ce qui, à notre tour, nous étonne.  Car s’il est bien une activité centrale dans notre métier (à ce point centrale qu’elle le constitue, à notre humble avis, presque à elle seule), c’est bien lire.  On n’établira pas ici un relevé exhaustif des attitudes que suscitent ce constat.  De la moue dubitative presque éberluée au « Enfin un libraire qui lit! », l’éventail est large et varié.  On préfère appuyer encore un peu sur le clou.  Car si, effectivement, nous lisons beaucoup, il ne nous est matériellement pas possible de développer pour chaque livre lu et apprécié à sa juste valeur une chronique qui soit relevante.  Si tant est, du moins, que celles qui sont écrites le soient.  Car, oui, on lit plus qu’on en dit ou écrit.  D’où l’idée d’un rattrapage.  Sous forme courte.

PriceSteve Tesich, Price, 2014 (à paraitre ce 21 août), Monsieur Toussaint Louverture, trad. J.Hérisson.

Le prix à payer sera terrible.

Alors que Freund (surnommé Freud), Larry et Daniel Boone Price terminent leur dernière année de lycée dans la ville industrielle de East Chicago, ce dernier rencontre la belle Rachel.  Immédiatement, il en tombe amoureux.  Parallèlement à son éveil amoureux, son père tombe gravement malade.  Avec cette facilité trompeuse qu’on lui connaissait déjà dans Karoo, Tesich plie et déplie l’image de cette Amérique industrielle et peint, avec une cruauté subtile et maîtrisée, des portraits de la relation au père d’une vérité troublante et dérangeante.  Et tisse un récit initiatique dont émerge ce Price, figure de l’adolescence qui parvient, par l’imagination dont on lui dit tant de se défier, à toucher du doigt, non la réalité, le réel, ou quel que soit le nom que l’on donne à ce « ça » mais une possibilité de vérité qui lui permette de vivre cette tragédie qu’est la vie.

« Pourquoi vivre un malentendu quand on peut vivre une tragédie? »

HeinichNathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain, 2014, Gallimard.

On peut trouver à redire sur la collecte de données qui sous-tend l’analyse de Heinich.  Se centrant sur « les excès de l’art » actuel, sur son côté médiatique, sur ce qui en émerge par surplus, elle semble réduire d’autant son sujet d’étude.  Ainsi circonscrit-elle celui-ci en lui donnant un cadre précis : est art contemporain ce qui répond à la définition qu’elle en donne…  Sorti du musée, détaché de la matière, éloigné de la figure d’un artiste à l’œuvre, intégrant dans sa conception sa propre marchandisation, etc…, loin d’en relever la diversité et de s’ancrer dans sa définition plus strictement temporelle (l’art après 1945), elle en soustrait une partie, la plus visible, qu’elle définit du nom du tout.  Mais au-delà d’une pratique un peu facile qui consiste donc à asseoir la légitimité d’une étude en la circonscrivant d’abord dans l’évidence du médiatique, en ré-investissant le sujet de l’étude par une redéfinition sémantique (une chose peut toujours être ce qu’on veut en faire si l’on commence par la redéfinir), et au-delà des attaques, parfois elles aussi très faciles, à laquelle elle prête le flanc, Le paradigme de l’art contemporain offre cependant un panorama, parmi d’autres et par ce qui l’excède, de l’art d’aujourd’hui.  Panorama dont l’intérêt repose sur la mise en exergue des contrastes que cet art entretient avec le « moderne » ou le « classique ».

GrenouilleauOlivier Grenouilleau, Qu’est ce que l’esclavage?, 2014, Gallimard.

L’image que l’on a de l’esclavage, spontanément, est celle de corps émaciés noirs fouettés dans des champs de coton.  Inextricablement lié à l’exploitation dans le sud des Etats-Unis, l’esclavage se trouve être, dans l’imaginaire collectif, presque défini par ce qui n’en est pourtant qu’une de ses formes.  Réduction qui permet, sous l’empire d’un appel à un imaginaire édifiant communément partagé, à qui veut, de regrouper certaines pratiques (telle l’exploitation réelle ou supposée de travailleurs salariés, par exemple) sous la dénomination d’esclavage, sans parfois beaucoup de discernement.  Avec intelligence et méthode, Olivier Grenouilleau revient donc ici d’abord sur la construction même de cette figure particulière de l’esclavage.  Avant d’en détailler, une fois détachée de l’emprise des particularismes, ces constantes.  Qui renvoient alors à la sa nature même, son essence, qui est de fabriquer de l’autre.  S’il demande à s’enrichir  d’une mise en perspective plus « philosophique » (l’œuvre se présente comme historique, certes, mais, le choix d’un prisme d’étude n’oblige pas forcément à occulter tout ce qui peut l’éclairer), le travail d’Olivier Grenouilleau offre des éléments incontournables à tout qui s’intéresse à quelque forme que ce soit d’exploitation de l’homme par l’homme .

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Le président, l’académicien et le torchon.

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Après l’interview de Gavalda, nouvelle Calliope de France-Culture, l’été 2014 se révèle décidément bien faste en évènements littéraires d’importance.  C’est en effet au tour d’un autre monstre culturel de rappeler à nos mémoires deux autres monstres de la littérature, dessinant ce trio gagnant, cette sanctifiable trinité ô combien alléchante : Paris-Match, Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Rouart!  Du papier glacé, un Sarkozy et un académicien pour parler littérature : il fallait oser.  Ils l’ont fait.  L’été est chaud.  On en viendrait presque à ne plus trépigner d’impatience dans l’attente de la moisson de septembre.

La plupart, dont nous sommes pas, se seraient sans doute uniquement gaussé de la chose, n’y voyant que matière à sarcasmes.  Mais à se moquer sans discernement, on en oublie souvent le sérieux qui se loge sous le potache.  Comme toute chose nécessite ses contrastes pour exister vraiment, la littérature a besoin de ces ailleurs.  A tout tourner en dérision, on se refuse à rien apprendre.  Voici donc, condensé, ce qu’on apprend grâce à Paris-Match :

-Nicolas Sarkozy est président.

-La littérature c’est l’émotion.

-Nicolas Sarkozy sait qu’il y a sept milliards d’êtres humains.

-Un écrivain est un romancier mort (sauf Houellebecq).

-Il n’y a rien au-dessus du romancier (sauf peut-être, mais là on nous reprochera sans doute d’interpréter, le romancier français, sans parler du romancier-français-académicien-chevalier-de-la-légion-d’honneur )*.

-Zola n’écrivait pas des trucs de gauche.

-Drieu La Rochelle n’écrivait pas des trucs de droite.

-Nicolas Sarkozy n’est pas sûr d’aller en vacance avec Céline.

- » Toute la littérature du XIXe et de la première partie du XXe siècle tourne autour de thèmes récurrents : “Je t’aime” ; “Tu m’aimes” ; “Est-ce que ça va durer ?” ; “Est-ce que je peux te faire confiance ?”.  »

-Napoléon a été trahi par sa famille mais heureusement il pouvait se reposer sur l’amour de Joséphine.

-La question : « Est-il vrai que vous détestez la Princesse de Clèves? » est épineuse.

-Nicolas Sarkozy n’a pas voulu se servir de la culture comme d’un moyen de communication.  Ligne de conduite stricte qu’il continue de suivre.

-Nicolas Sarkozy comprend les questions que lui pose Jean-Marie Rouart. [rires]

Nous ne pouvons clore ceci sans rappeler que Paris-Match appartient à Hachette qui appartient à Lagardère qui appelle Nicolas son « frère ».  Et que Jean-Marie Rouart fut élevé chevalier de la légion d’honneur par le Président de la République française en fonction le 14 juillet 2009 (voir *).  Comme nous le disions : la littérature a besoin de ces ailleurs…

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« La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski.

Maison des feuillesZampano savait d’entrée de jeu qu’ici, distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas importe peu.  Les conséquences sont les mêmes.

La maison des feuilles se présente comme un manuscrit écrit par un aveugle, Zampano, retrouvé à sa mort par un de ses voisins, Johnny Errand.  Ce manuscrit est une exégèse d’un film, le « Navidson Record », au cours duquel (pour faire simple, hein! parce que ça se complique diantrement par la suite) le réalisateur découvre que la maison dans laquelle il vient d’emménager en Virginie ave sa famille, est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur.  Le manuscrit, lui-même abondamment annoté par Zampano, l’est aussi par Johnny Errand qui s’en sert comme d’un palimpseste pour nous conter sa vie.  Et donc (pour faire simple, je le rappelle), au fur et à mesure qu’on découvre ce qu’il arrive à Navidson, le réalisateur plongeant dans les entrailles de sa maison, on en apprend plus sur la réception de son film, sur la vie de Zampano et sur celle de Johnny Errand.  Ca s’appelle (pour, envers et contre tout, rester simple) un récit enchâssé.

C’est ce que c’est.

Et ce que c’est, pour qui se contenterait d’y passer distraitement un doigt sur la tranche, c’est d’abord un objet étrange.  Où l’on aperçoit des mots en bleu, d’autres à l’envers, d’autres barrés, des pages blanches, des typos différentes, des effets de transparence…  Pour qui s’y arrêterait s’en dégagerait un sentiment mêlé de futile et d’hermétisme.  Le premier effet que provoque un livre de Mark Z. Danielewski est celui-là.  De confronter « l’aspirant lecteur » à son propre trouble.  Face à l’objet, soit on se laisse submerger par la crainte que laisse perler en nous toute confrontation à une différence si radicale, soit on s’abandonne à cette différence, y saisissant que seule la confrontation avec cet ailleurs peut provoquer la joie.

C’est presque comme si le fait d’entrer, sans parler d’un but – n’importe quel but – face à ces régions sombres et infinies, était une raison suffisante pour se réjouir.

Et tout de suite, qui s’y lance y découvre, tout en se prenant dans les rets de la fiction (et ce sans difficulté, sans les aspérités qu’on s’attendait à y trouver, tout entier livré au « plaisir de lire »), y découvre donc que ce sont les faiblesses de la représentation qui sont ici mises en jeu.  Et que le travail de l’auteur est d’y pallier.  Ainsi la transparence des pages permet-elle de jouer sur le sentiment de ce qui va advenir.  Le texte en miroir atteste d’une page faite de trois dimensions (et non la crée, car c’est bien la page en deux dimensions qui est l’illusion).  Comme l’explorateur s’enfonçant dans l’obscurité de la maison, dont il ne peut atteindre ni même apercevoir les limites, les blocs de phrases sur la page s’éloignent de ses marges de papier.  Comme Navidson tournoyant dans un vide sans repères, les mots quittent leurs lignes.  Tout, dans la maison de Davidson, pose la question du réel (Je flotte ou je tombe, je ne sais pas.).  Tout, dans La maison des feuilles, se doit de le faire ressentir.

La maison de Navidson peut-elle exister sans qu’on en fasse l’expérience.

Mieux même, et plus subtilement renversant, c’est ce dont on fait l’expérience qui existe.  Et en transcrivant sur la page l’expérience de l’étrange, de l’ailleurs, qu’il se propose de conter, c’est cet ailleurs même que l’auteur fait advenir.

Il semblerait donc que le spectre qui hante le « Navidson Record » et ne se cesse de se ruer contre la porte, soit tout simplement la menace de sa propre réalité.

La théorie de la relativité, la mécanique quantique, aujourd’hui la théorie des cordes nous ont ancré dans une réalité que nos perceptions habituelles ne peuvent plus saisir dans toute son étendue.  Le réel n’est plus ce qu’il était.  Et le génie de Danielewski est précisément là.  Son œuvre, comme de petits flocons qui rongent nonchalamment de minuscules parcelles de sens, bien loin de simplement malmener le réel, le creuse en fait à chaque page plus profondément.

Bien sût, les ténèbres existeront toujours mais je sais désormais que quelque chose les habite.

Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, 2002, Denoël, trad. Claro.

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« Tout et plus encore. Une histoire compacte de l’infini. » de David Foster Wallace.

Tout et plus encoreBouclez vos ceintures je vous prie car nous sommes sur le point de subir une brutale ascension.

Nombreux sont ceux qui, au lieu de s’ancrer dans la richesse des abstractions d’un Cantor, d’un Dedekind, ou d’un Weierstrass, se perdent dans des considérations « très pop » sur les auteurs de celles-ci.  S’attachant au « sexy » du contexte (la « folie » de Cantor, la bizarre normalité de Weierstrass), ils en oublient que la beauté de leurs abstractions se suffit à elle-même.  Le mérite de D.F.Wallace est d’abord là.  Il recentre sur l’essentiel, la chose mathématique, et nous rend accessible ce plaisir du vertige.  Plaisir par lequel se vit et se comprend vraiment cette relation, intime depuis toujours, entre mathématique et philosophie.

Il me semble d’autant plus beau que sans aucune notion de quantités mesurables et simplement par un système fini de simples étapes de pensées, l’homme peut avancer vers la création du pur et continu domaine des nombres.

Le défi, dire les maths dans ce qu’elles proposent de plus abstrait à un public non expert , exprimer par elles-mêmes une réponse à la question : De quelle façon les abstractions existent-elles?, ce défi suppose, au-delà des connaissances évidentes en mathématiques, des qualités de poète.  Car qui mieux que celui-ci peut comprendre l’enjeu qu’est faire vivre l’abstraction des mathématiques par celle du langage.

Tout ceci étant d’une bizarrerie absolument retentissante.

« Une histoire compacte de l’infini », comme il fait œuvre de science et de pédagogie, fait alors aussi œuvre littéraire.  Car ce sont par ses procédés formels mêmes (redondances, interpellations humoristiques, mise en abyme des procédés rhétoriques) qu’il remplit parfaitement son objectif de faire comprendre l’abstrait ultime à qui n’en maîtrise pas les arcanes.  Car pour comprendre, vous comprendrez!  Il suffit (et à ce « suffit » suffit sa rigoureuse définition) de suivre le pas-à-pas proposé par D.F. Wallace, dans ce qui apparaît parfois comme d’inutiles ou ornementales circonvolutions, pour goûter à ce vertige qu’est comprendre.

\displaystyle f(x) est continue en \displaystyle x = x_0 si pour tout \displaystyle \epsilon > 0\, \exists\,\delta > 0 tel que

\displaystyle |x-x_0| < \delta \Rightarrow |f(x) - f(x_0)| < \epsilon.

Même ce théorème de Weierstrass, qui contribue un peu plus à sortir l’analyse de l’ornière géométrique et éclaire d’une manière résolument définitive (sisi on vous assure) le problème épineux de la continuité, et donc remet au goût du jour la nécessité de définir ce qu’est un réel (sisi aussi), même ce théorème donc, qui vous parait sans doute résolument inatteignable, la lecture de cette histoire compacte vous le rendra aussi aisément saisissable qu’un poème de Maurice Carême.  Et donc, vous sauvant de votre perplexité devant la célèbre dichotomie de Zénon, vous démontrera, si besoin en était, qu’il vous est non seulement loisible, mais aussi possible de, par exemple, traverser la rue.  Rien de moins…

quelques abstraits que soient les systèmes infinis, après Cantor, ils ne sont certainement pas abstraits comme le sont les licornes, de manière non réelle/irréelles.

Articulant son projet d’histoire compacte autour des questions qui ont sous-tendu l’évolution des mathématiques vers les transfinis, il nous permet d’approcher le cheminement mathématique par le versant qui le légitime.  Tout calcul suppose une réalité (une, ou une autre, quelle qu’elle soit et même simplement possible).  Et le calcul, comme le langage, cette autre abstraction, suppose également que le réel, étant lui-même mis en jeu, puisse devenir, dans ces systèmes abstraits, non plus une aide ou un référent, mais une simple médiation, dont il convient parfois de douter.  David Foster Wallace nous rappelle ici, et ce en toute décontraction (croyez-nous), que la chose mathématique a bien un statut ontologique.

Faisons tous une pause pendant un instant afin d’imaginer à quoi peut bien ressembler l’intérieur de la tête du professeur G.F.L.P. Cantor pendant qu’il démontre des trucs de ce genre.

David Foster Wallace, Tout et plus encore. Une histoire compacte de l’infini, 2011, Ollendorff & Desseins, trad. Thomas Chaumont.

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« L’avenir seul » de Arseni Tarkovski.

avenir seulJe suis débiteur,

Et ne demande rien.

A la lenteur avec laquelle nous est parvenue en français la poésie du père du réalisateur de Solaris répond le temps long de sa maturation même.  C’est, et la postface y revient, une des impressions qui frappent dès l’abord à sa lecture : celle d’un temps à l’œuvre.  Non donc le travail sans cesse remis sur l’œuvre, le retour incessant sur la phrase, son cisellement, mais bien la seule action du temps, maturant l’œuvre, la phrase, du simple fait de passer sur le poète, y déposant le limon de ses drames.

Tout notre passé ressemble à une menace.

Une jambe perdue (laissée à la terre) en 1942, des amis trop tôt disparus (Tsvetaieva, Mandelstam), la poésie de Tarkovski, si elle s’ancre aussi dans la nostalgie, ne l’y limite pas.  Car, à l’envie du retour d’un temps « innocent » se mêle la clairvoyance d’un avenir moins hanté par le passé que menacé par le retour du pire.

Comme j’ai peur de t’oublier

[...]

et de nouveau dans ton poème

t’inhumer.

Il y a souvent un « tu » chez Tarkovski.  Celui du poète ami disparu, ou un autre, moins défini, dont l’identité semble moins destinée à être devinée qu’à simplement rester indéterminée, toute entière baignant dans un Autre en puissance.  Comme pour en marquer la nécessité irréductible.  Et dans ce glissement de l’être à l’autre, se devine « l’utilité » d’une parole poétique, à la fois dépositaire de ce passage, l’attestant, et en disant toute la difficulté.  En faisant ressortir à la fois la force tranquille et la nostalgie comme définitive de ce qui est impossible.

L’air glacé garde encor des battements de main.

Dire l’évanescence, ce qui loge dans l’absence.  Quand Tarkovski dit de Zabolotski : « ta voix ne dit rien, c’est le sang dans les oreilles », c’est presque un leitmotiv de sa propre poésie.  L’acte poétique est ce qui fait accéder cette pulsation au mot.  Il est la parole du souvenir de la pluie tombée sur l’arbre dont est tissé le papier sur lequel le poète écrit.  La poésie est passage.  Et le poète, à la fois pécheur et Charon.

Et je suis de ceux qui ramènent le filet

Quand l’immortalité est venue en bancs.

Arseni Tarkovski, L’avenir seul, 2013, Fario, trad. Christian Mouze.

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C’est magnifique quoi.

barbieRécemment, lors de nos pérégrinations sur la toile (quand on trébuche, on devient désuet), nous trébuchâmes sur ceci.  Anna Gavalda chez France Culture!  Soyons clair : Anna Gavalda est la cadette de nos préoccupations.  Seul subsiste un vague souvenir de pages lues, aussi vite oubliées (à imaginer qu’elles puissent ne pas s’oublier, un frisson glacé nous parcourt l’échine).  Elle n’éveille rien en nous.  Pas même de l’indifférence.  Une totale et rassérénante sensation de vide.  C’est sans doute parce que nous fûmes tentés un instant par l’appel du vide (et puis il pleuvait, la librairie, cette morne plaine, était désertée par les quelques derniers braves bouffeurs de pages*) que nous nous laissâmes à écouter la chose.  Nous passâmes la porte (ceci est une métaphore).  Et découvrîmes, oh surprise, que le vide est habité.

« La poésie affleure à chaque ligne » (vers 2.00).  La phrase est bien d’A.G elle-même.  Et porte sur rien moi que l’œuvre d’A.G.  Nous y apprenons donc que l’œuvre gavaldienne est affaire de poésie.  Et accessoirement, si du moins la A.G. en question porte en haute estime la poésie (ce que la suite de la torture auditive confirme), que A.G. s’estime aussi beaucoup (ce que la suite de la même torture confirmera aussi).

« J’ai eu l’impression d’écrire un long poème » (vers 5.11).  A.G à propos de « La vie en mieux », son dernier roman (ci-après dénommé poème).

« C’est magnifique » ou « C’est magnifique, quoi » (vers 5.54  8.57  9.03  10.45  12.38  15.38  28.09).  Où l’on apprend que ce qui distingue la poésie du reste, c’et que c’est magnifique ou magnifique, quoi.

« Nous, Français, élevés à Racine et Corneille, un alexandrin, on l’entend tous [...] Je crois beaucoup à l’alexandrin [...] Moi, j’ai commencé très tôt, parce que le titre de mon premier roman en était un [...] Ce qui est mignon, je le dis avec toute l’honnêteté dont je suis capable, c’est que je n’étais pas consciente du tout que c’était un alexandrin. »  (de 5.50 à 6.15) Le premier roman, oups, le premier poème gavaldien se dénommait Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.  On apprend donc ici que la poésie c’est avec des alexandrins, que A.G est honnête et que tout cela mis ensemble, mélangé, à peine secoué, est mignon.

« J’ai gardé mon carnet avec mon écriture de quand j’étais petite et je m’en sais très gré » (vers 10.00).  On apprend ici (au-delà de l’aspect strictement documentaire) qu’il est possible, quand on est Anna Gavalda bien entendu (ce que tout le monde n’est pas), de se savoir gré de quelque chose, voire très gré.

« Je sais qu’aujourd’hui, c’est plus chic d’aimer des gens plus ornementés, ornementeux, ou ornementaux » (vers 10.30).  S’exprimant ici encore sur la poésie, on apprend donc que celle-ci est affaire d’ornement, qu’en avoir (en é, eux ou aux) est chic, donc pas bien (car le ton est condescendant), et donc que la bonne poésie n’est pas ornée.  La définition de l’ornement fait défaut.

« Ce qu’il y a de plus poétique dans ma vie, mon seul belvédère sur le monde, c’est France-Culture » (vers 15.38).  Quoi donc de plus touchant, de plus émouvant, que l’aveu de cette rencontre entre la poétesse et ce qu’il y a de plus poétique dans la vie de la poétesse.

« Justement parce que je suis si loin de cette écume, quand je rencontre les gens, je suis obligée d’aller avec eux dans le nu de leur âme. » (vers 16.08).  Nous pensons (mais qui sommes nous pour oser penser?) que c’est ici que la poétesse atteint le climax de son expression poétique.  Le relire suffit à nous en convaincre.

« Je mets tellement de choses si belles dans mes livres » (vers 19.43).  Victor Hugo n’était pas modeste et Victor Hugo était poète. Je ne suis pas modeste donc Je suis poète.  Cqfd.  Où l’on admire non plus la poétesse poétesse mais bien la poétesse philosophe, la logicienne rigoureuse.

« C’est beau, c’est très très beau.  J’ai beaucoup lu pour arriver jusque là » (vers 26.32).  Où A.G réagit à ce qui est lu de sa poésie.  Voir ci-dessus.  Où, aussi, on se demande, un brin anxieux, si elle va encore lire beaucoup.

« [La vie en mieux] se trouve dans toutes les librairies, ainsi que tous ces autres livres » (vers 28.28).  Où la passeuse de pommade, pardon, la journaliste, nous informe que nous ne sommes pas libraires.

Le vide est habité, on vous disait.

*le libraire, c’est bien connu, est plus plaintif qu’un agriculteur dépressif par temps de sécheresse voyant s’approcher de son dernier champ loué à crédit un essaim de sauterelles en formation serrée.

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« Alexandrie la divine » sous la direction de Charles Méla et Frédéric Möri.

Alexandrie la divineNous ne sommes pas nécessairement habitués des « Beaux livres ».  Du moins de ceux qui relèvent tellement de cette appellation presque contrôlée qu’ils ne renvoient plus du tout au contenu sémantique initial de celle-ci.  Est ainsi presque devenu systématiquement « beau livre » le livre avec plein de pages, beaucoup de photos, et cher.  Les pages en nombre n’étant plus destinées à être tournées mais plutôt à faire office de table basse…

« Alexandrie la divine », qui accompagne l’exposition du même nom à la fondation Bodmer à Genève, rassemble les analyses de plus d’une centaine de chercheurs et, en 1100 pages et 400 photos prises à la chambre grand format, dresse un état des lieux des connaissances les plus actuelles sur la ville mythique.  Des temps précédant son érection en 331 av J-C par le conquérant macédonien, où la région était déjà un lieu intense d’échanges tant commerciaux que culturels, jusqu’à nos jours, ce livre éclaire d’une lumière renouvelée l’importance considérable qu’Alexandrie joua dans l’histoire.  Lieu de syncrétisme religieux, où Sarapis, YHW, le Christ, Allah ou Orphée se sont vont vu ériger leurs temples respectifs, mêlant leurs fondations comme autant de rhizomes, lieu d’intenses tractations qui firent se rencontrer les commerçants, les combattants mais aussi les sages d’Orient et d’Occident pendant plus de 800 ans, Alexandrie fut un des laboratoire les plus vivace du vivre-ensemble.  Son phare, sa bibliothèque, la Septante, la géographie de Ptolémée, les mathématiques d’Euclide, l’invention du système piston-cylindre, le néo-platonisme ; pendant des centaines d’années, Alexandrie fut un centre international incontournable de la pensée.  Dans ses ruines, comme d’ailleurs dans ce qui en émergent de nos jours, se découvrent les différentes strates de nos propres origines.  Et ce vrai « Beau livre », véritable somme, en exhume doctement et admirablement l’essentiel.  1100 pages, c’est parfois un minimum…

Sous la direction de Charles Méla et Frédéric Möri, Alexandrie la divine, 2014, La Baconnière.

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