« Revers » de Dominique Quélen.

Voici. Obtenons les chants. Ces oiseaux les ont dont l’air suit le vol. Par son tracé on entend au plus haut un sol. Un fa. Que révèle ce son? La voix dans la nature se perd. Des prémices de choses naissent et vivent. Est-ce prévu pour? Que feras-tu si nous partons et ne lisons ni ne voyons guère ou pas tant que ça de vie? Ou pas encore? Voyons ce cas. Nous ne sommes que nous parmi vous. Que déduis-tu de ce constat? Os et cheveux. Choses fuyantes si des as de la nature n’y obvient. La proie se révèle mourante au sol ou en l’air. Au stylo ai tracé un x. Montre-le bien. Un x dont voix et oiseaux usent si on les a et les voici. 

Souvent, on tend à croire ou à faire croire que la tentative mallarméenne était déconnectée du réel, du corps, de ce qui fait fond au palpable et à l’incarné. Que, finalement, la poésie n’est qu’un jeu gratuit pour quelques as-been pervers vivotant dans l’éther.

De ce bec d’oiseau s’envole un bel air. Écoute-le.

Suite et fin de Avers, paru chez Louise Bottu, et de Basses Contraires, édité par Théâtre typographique, Revers reprend le motif obsessionnel de l’oiseau. L’oiseau vu et lu. Comme l’oiseau entendu, entier ou épars (oit-oie, eau-o-os, etc.). Et donc, oui, comme dans les deux précédents volumes, ça joue. Ça allitère. Ça joue du son et du sens. Mais aussi, plus encore peut-être que dans les deux premiers, ça démontre que ce jeu – comme tout jeu qui vaille – n’est pas gratuit. Qu’a contrario de s’y voire accolée l’image même de l’innocuité tranquille, la poésie est bien plus qu’un passe-temps ludique pour amateurs de « crocs-en-langue ». A condition que le poète, bien entendu, se soit chargé d’y inoculer autre chose qu’un formalisme creux, aussi talentueux soit-il.

Tout y est. On l’y a mis. Ç’a été difficile. On vivotait et avait hâte que des poésies en vers tremblent sous les mots. 

En revenant, dans ce Revers – dont on ne dira s’il est à deux mains ou non – , sur le projet qu’il clôt, Dominique Quélen insiste un peu plus encore sur la nécessité conjointe de vêtir toute poésie d’une chair et de donner à celle-ci une structure à laquelle se greffer.  Jouer du sens et du son, les faire se rencontrer dans l’espace de la page, s’en jouer aussi, les déjouer parfois, et s’en émerveiller, n’a d’intérêt que si, de ce jeu même, peut jaillir une nouveauté qui ne soit pas que formelle. Mais de même, à cette nouveauté qui en sourd, lui est indispensable le jeu qui la révèle et qui, sans lui, n’adviendrait jamais. A la poésie il faut l’os, certes, mais aussi la chair qui s’y ente. Et inversement. Et alors, alors seulement :

Il arrive qu’il y ait un poème.

Dominique Quélen, Revers, 2018, Flammarion. 

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« L’étang » de Claire-Louise Bennett.

Et j’aurais dû tenir ma langue car comme d’habitude à la minute où j’ouvris la bouche les choses apparurent biscornues et pas du tout comme je les avais imaginées, et cependant tout cela prit une tournure tellement étrangère et absurde que je ne pus rien faire d’autre que de me laisser prendre au jeu.

Nous ne connaissons pour ainsi dire rien de la narratrice de L’étang. Jeune, solitaire sans être recluse, ayant abandonné une thèse, ayant eu des relations qu’on peut raisonnablement cataloguer comme « normales » avec des hommes, aimant le contact avec la nature, toutes les informations pratiques que le lecteur glanera au cours de sa lecture ne lui permettront à aucun moment de dresser plus qu’une ébauche sommaire de la celle-ci. Sans même savoir son nom ni les raisons qui la poussent à ses exercices d’écriture, le lecteur est convié au chevet de ceux-ci. En paragraphes très brefs (parfois moins d’une page) ou bien plus longs, elle nous convie, semble-t-il, à une observation minutieuse des recoins les plus infimes de sa réalité.

oui, le monde est un endroit scintillant et enchanteur lorsqu’un mystère dont on n’a qu’un vague souvenir se trouve à portée.

Le fil narratif est ici aussi ténu qu’il peut l’être sans que le texte qu’il tisse ne puisse être, à strictement parler,  versé dans le champ de la poésie. L’étang ne se départit en effet jamais de toute velléité narrative. Qu’elle soit plus visiblement organisée indépendamment au sein de chacune de ses séquences ou plus discrètement sur l’ensemble du texte, la narration fait bien partie de son processus. Mais, alors que la plupart du temps, la langue, ses effets, ses sonorités, etc. , viennent en appui d’un projet narratif prédéterminé, ici c’est comme si c’étaient les circonvolutions du langage, ses méandres, ses atermoiement, qui précédaient la nécessité de « faire histoire ». Plutôt que plier le langage au récit qu’il est alors chargé d’exprimer, ce sont les surprises que la narratrice découvrent dans sa langue qui fondent la narration.

De ces moments parfois triviaux, d’un pragmatisme au ras des choses, Claire-Louise Bennett parvient à arracher, en observatrice rigoureuse et attentive jusqu’au tournis, de quoi redonner un sens neuf aussi bien à ces choses mêmes qu’aux mots qui les nomment. Et, perdus dans cette mécanique aussi originale que précise, nous ne savons plus bien si l’étrangeté des mots que l’on lit est destinée à traduire cette distance qui semble tenir la narratrice au bord du monde qu’elle décrit (dans une mise à l’écart aussi radicale que lucide) ou si ce ne sont pas plutôt ces mots mêmes qui créent cet écart. D’où notre émerveillement…

Et très franchement je serais dégoûtée au point d’en ourdir vengeance immédiatement si l’on m’emmenait dans un endroit prétendument magique un après-midi de fin septembre et que, me précipitant vers l’étang, toute seule très probablement, je découvrais le mot étang griffonné sur un minable morceau de contreplaqué mouillé juste à côté. Oh je serais furax. Ce genre d’ingérence imbécile se produit avec une régularité exaspérante durant l’enfance bien sûr et c’est toujours extrêmement pénible. On commence à se renseigner vous comprenez, à développer la capacité de vraiment remarquer les choses de sorte qu’avec le temps, et avec suffisamment de pratique, on devient conscient du logos que la nature porte en son sein et on peut éprouver la joie enrichissante d’aller et venir en accord profond et direct avec les choses. Pourtant invariablement ce processus vital se voit brusquement contrarié par une couche idiote de désignations littérales et de mises en garde ineptes si bien que le terrain entier est obscurci et devient inaccessible – jusqu’à ce que finalement tout soit absolument terrifiant. Comme si la terre était un immense et complexe coupe-gorge. Comment me sentirais-je jamais ici chez moi si ces écriteaux alarmistes fourrent leur nez partout où je vais?

Claire-Louise Bennett, L’étang, 2018, L’Olivier, trad. Thierry Decottignies.

 

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« 4321 » de Paul Auster.

Ces histoires étaient-elles vraies? Était-ce important qu’elles le soient?

S’il est une règle à ce point communément acceptée par tout lecteur qu’elle en est devenue souvent indiscernable c’est probablement celle qui consiste, dans le chef de l’auteur, à ne jamais discuter, au sein de son oeuvre, de la crédibilité de celle-ci. L’auteur pourra nous embarquer dans l’histoire qu’il voudra, aussi fantastique ou fictivement débridée soit-elle, lui-même ne pourra revenir sur ce contrat tacite, sous peine d’être accusé par le lecteur de tricher et de perdre sa confiance. Et si cette règle même fut l’objet de jeux qui permirent – et qui permettent encore – d’amener la fiction dans des retranchements peu courus (Sterne, Borgès, Calvino, Sorrentino, entre bien d’autres s’y attelèrent), il faut convenir que l’abandon ou le délitement très post-moderne de cette convention est souvent ressenti comme un divorce irrémédiable, cette rupture s’accompagnant de celle du suivi narratif et de l’identification du lecteur avec les personnages. En bref, soit cette règle est suivie et le roman peut dérouler, sous divers modes, ses fils narratifs et empathiques traditionnels, soit elle est transgressée et le livre verse alors dans l’expérience formelle.

J’aime bien les histoires qui admettent qu’elles sont des histoires sans prétendre être la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, juré, craché.

Dans 4321, nous suivons l’histoire d’Archie Ferguson, de sa naissance le 3 mars 1947 jusqu’à la fin des années 60. Les heurs et malheurs de ses parents, ses amitiés, ses émois sexuels, ses amours, sa relation avec Amy, l’amie d’enfance, celle avec sa tante Mildred, la découverte du cinéma, des livres… Le récit de mille pages pourrait être d’un classicisme éprouvé si ce personnage que nous suivions ne se diffractait pas en quatre de ses possibilités. Ainsi ne suivons-nous pas LA  vie d’Archie Ferguson, mais bien QUATRE vies du même Archie Ferguson. D’un chapitre l’autre, en sept temps différents (de 1.1,1.2,1.3,1.4 à 7.4) nous passons ainsi  d’une possibilité de la vie d’un même être à une autre, « toute chose égale par ailleurs », le contexte historique et socio-politique offrant la même toile de fond à chacune de ces possibilités. Et cela, sans que nous soit expliquées les raisons de cet artifice.

Que faire ou ne pas faire lorsque le monde flambe et que l’on ne dispose pas de ce qu’il faut pour éteindre les flammes, quand le feu est en vous autant qu’autour de vous, et quoi que vous fassiez vous ne pourrez rien y changer?

La prouesse de l’auteur (qui renoue ici, enfin, avec « sa grande période ») est de parvenir à maintenir une tension dramatique continue et crédible tout en rompant radicalement avec l’un des paradigme tacite les plus important de cette crédibilité.  Comment, en effet, nous faire croire en l’histoire – et surtout comment nous le faire aimer, possibilité après possibilité – d’un personnage alors même qu’à chaque changement de chapitre, le lecteur ne peut que constater que ce personnage n’est bien qu’un personnage? Et qui plus est, comment ne pas en faire un énième roman sur le roman, aussi brillant formellement que déconnecté du réel? Aux antipodes et du formalisme creux et du page-turner imbécile, 4321 démontre avec brio que l’imbrication de cette question formelle très précise et des questionnement métaphysiques, éthiques ou politiques les plus triviaux n’est pas seulement possible mais qu’elle est même indispensable. Et cela aux plus grand bénéfice et des « formalistes », que rebuterait l’idée même de devoir daigner penser – quelle horreur! – au simple « plaisir de lire » et de ceux que laisserait prétendument de marbre la moindre réflexion esthétique. Brillant et jouissif! Jouissif et brillant!

Paul Auster, 4321, 2018, Actes Sud, trad. Gérard Meudal.

 

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Décomplexé.

A moins de n’avoir rien à faire du livre – ce qui demeure le cas de l’immense majorité – ni de n’avoir jamais le regard attiré par toute information portant sur la haine du juif – ce qui demeure le cas d’une infime minorité -, il eût fallu être mort pour n’avoir pas eu vent de la rumeur, puis de l’information, de la réédition par Gallimard des pamphlets antisémites de L.F.Céline. Utile ou inutile, indispensable ou dangereuse, devoir cathartique ou renouveau haineux, oeuvre douloureuse mais nécessaire à l’historien ou travail coupé du réel du geek célinien, ce projet de réédition vaut nombre de débats qui, s’ils pouvaient être menés avec un minimum de bonne foi, d’intelligence et de respect de l’autre, ne seraient pas sans intérêts (les débats pas la réédition). Les conditions précitées n’étant souvent pas, de loin s’en faut, réunies, vous comprendrez que nous nous en sommes assez rapidement tamponné le coquillard. Jusqu’au jour où nous reçûmes, accompagné d’un bon de commande, ce mail du service commercial de Gallimard :

 

Fi du débat! Vive la polémique!

Ce que nous démontre cette perle décomplexée – et pas uniquement sa sémantique, car son objet seul en est lui-même un exemple éclairant – c’est que là où le débat, sur quoi qu’il porte, n’intéressera plus que l’universitaire, ce grincheux tatillon et frustré, la polémique, elle, aguichera le tout-venant en lui faisant miroiter qu’il aura vocation à donner son sacro-saint et pertinent avis, sur quoi qu’il porte. Ce que le service commercial de Gallimard nous prouve c’est, alors que le débat endormirait un pré-pubère dopé au redbull,  que la polémique, elle, fait se redresser, vaillante comme au premier jour, la paupière du catatonique moribond. Mais aussi, ce que nous démontre à l’envi cette honorable vieille dame qu’est Gallimard, c’est que la polémique, ça vend!

Alors oui, certes, on pourrait dire que c’est pas très classieux. Qu’après tout, faire des sous avec l’édition de textes qui seraient juste, parmi d’autres, des délires sans intérêts littéraires, s’ils n’avaient représenté des idées (et incité à les mettre en oeuvre) responsables de la mort de millions de gens, idées toujours un peu en vogue actuellement, que tout ça, c’est quand même un peu limite. Que, personnellement, savoir que le succès commercial d’un livre qu’on édite ne sera du qu’aux milliers de bas-de-plafond qui l’achèteront pour se conforter dans leur haine de l’autre et non aux 48 spécialistes qui se plongeront dans l’appareil critique de la chose, que personnellement donc, ça nous empêcherait de dormir.  On pourrait trouver qu’éditer juste pour des sous des textes ignobles qui proclament exécrer le juif et souhaiter son éradication, pour l’une des raison précise que le juif n’aime que lui-même et les sous, est aller un peu trop loin dans la joie du paradoxe.  On pourrait dire en plus que l’avouer aussi crûment auprès des libraires, et les inciter à « judicieusement » participer pleinement à cette bonne grosse blague, est aller un peu trop loin dans la décomplexion. Que tout ça c’est quand même un tantinet putassier. Que c’est pousser le bouchon du cynisme un peu loin. On pourrait. C’est sûr. Mais ça serait quand même ringard. Non?

 

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« Poèmes épars et fragments » de Anna Akhmatova.

 

Que laisse un auteur au bord de son chemin éditorial? Que n’inclut-il pas dans ce qu’il désire voir éditer de son vivant? Que rejette-t-il de ce qui, pour lui, constitue recueil? Que laisse-t-il en dehors?

……………………………

…. Et là-bas un jonc oscille

Sous la main légère d’une ondine.

Ensemble le soir nous rions

De ce qui n’est plus, de ce qui fut,

Mais ce jeu singulier

Je l’ai tant aimé, soumise…

Certes, on peut laisser de côté ce qui ne convient pas, qui est imparfait, qui, quand bien même sans cesse on l’ait remis sur le métier, ne satisfera jamais. On peut aussi écarter du recueil ce qui ne s’y insérera pas, car échappant à sa « thématique », son « ambiance » ou sa « chronologie ». Mais parfois l’auteur est aussi amené à laisser de côté des pans de son travail pour la raison même qu’ils sont parfaits. C’est souvent cette impression que laissent en nous les poèmes d’Akhmatova rassemblés ici.

Parfois achevés, qu’ils soient de circonstance ou adressés à quelqu’un de sa connaissance alors qu’elle travaillait sur un recueil, parfois juste constitués d’un simple fragment, les poèmes rassemblés ici, s’ils n’étaient tous pas destinés à être publiés, ne l’étaient donc certainement pas tous pour les mêmes raisons. A côté de ceux qui furent « abandonnés » pour des raisons évidentes, et qui, souvent achevés, nous rappellent la Akhmatova des grands recueils, nous touchent surtout ces fragments, ces bouts de quelque chose issus d’on ne sait où ou arrachés d’on ne sait quoi. A la beauté fragile, ils  paraissent nous renvoyer à ce qui fonde, précisément, le charme et la raison d’être même du fragment. Parfaits car incomplets, hors contexte car trop originaux que pour être rattaché à aucun, ils semblent n’être restés à l’état fragmentaire que parce que son auteure n’avait pu se résoudre à voir s’en dissoudre l’originalité et la force dans quelque chose de plus large. Comme si elle avait senti que c’est ce qui eût pu l’achever ou le continuer qui en eût rompu l’équilibre. Comme si, complétés, ou insérés dans un ensemble qui les eût subsumé, ces fragments en avaient perdu irrémédiablement ce qui faisait leur substance. Ces poèmes épars et fragments sont des joyaux. Ils brillent d’eux-mêmes, seuls et parfaits.

Pensez à moi,

Je vis dans un piège,

J’ai peur des rencontres imprévues

Anna Akhmatova, Poèmes épars et fragments, 2017, Harpo &, trad. Christian Mouze.

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Exergue 1

Très souvent on se pose la question de savoir quelle phrase issue de celui-ci pourrait illustrer le mieux un texte. Qu’elle ait prétention à le « résumer », à le « vendre », à « aguicher » le lecteur potentiel ou à « faire sentir le style de l’auteur », la phrase-clé, quelles que soient les motivations de qui la cherche, se veut toujours bien plus une réduction du texte à une supposée essence de celui-ci – que la phrase-clé déclinerait alors – que l’illustration que, possiblement, quelque chose y échappe.  Plus pertinente parfois nous semblerait alors la recherche de celle qui, pourtant placée en son sein et s’y insérant parfaitement, parait lui offrir un contrepoint inattendu. Cette phrase qui ouvre dans le texte même comme une possibilité d’en dévier, et qui, le faisant échapper à la surface lisse à laquelle le lecteur tenterait de le réduire, enjoint ce dernier à le lire autrement. Ainsi peut-être la phrase exhumée ici aura-t-elle d’autant plus de sens qu’elle servira mieux d’exergue à tout autre texte qu’à celui dont elle est issue. Alors même, aussi, qu’il n’est pas tout à fait innocent qu’elle en soit issue…

Car je me rends compte maintenant que les gens sont réellement gentils, vraiment gentils ; il leur arrive très souvent de cesser de se faire du mal les uns aux autres non seulement lorsqu’ils voudraient persister à le faire, mais même quand ils ne peuvent l’éviter.

William Faulkner, La Ville, 2016, Gallimard, trad. Jules & Louise Bréant. 

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« Parce que l’oiseau » de Fabienne Raphoz.

 

Mais je préfère parler des oiseaux.

Nous vivons dans le bruit. Non nécessairement que ce soit le niveau sonore atteint qui rende la chose remarquable, mais bien plutôt l’indiscernabilité dans laquelle tout s’y fond. Un klaxon, un chant d’oiseau, un cri de haine, un murmure énamouré, rien n’en émergera pour l’auditeur qu’en raison de la façon dont son volume tranchera par rapport au fond. Le chant de l’oiseau est peut-être aussi cela qu’il convient d’arracher d’un fond dont on ne discerne plus rien. Pas même qu’il y en a un, de fond.

J‘écris comme d’autres dansent la tarentelle. 

Dans Parce que l’oiseau, nous suivons Fabienne Raphoz dans ses ballades ornitophiles. Nous apprenons à mieux connaitre ses hôtes du Quercy : Lady Hulotte, Front-Blanc, Tête noire, et d’autres. Entre divagation, journal, essai ornitophile et méditation sur les langues, Parce que l’oiseau nous parle bien d’oiseaux. Mais, à travers les oiseaux et surtout la relation qu’une amatrice entretient avec eux, c’est presque l’essence de toute relation qui nous est donnée à lire. Car la relation, c’est bien ce qui lie comme ce qui est raconté.

Nommer, ce n’est peut-être pas tant exercer du pouvoir sur ce qui nous entoure, que naître de concert avec ce qui nous en distingue : le langage, du moins notre langage. Nous parlons et ne comprenons pas ceux qui – nous – parlent peut-être aussi dans cette langue ésotérique de cris et de chants, et je me rêve souvent en Champollion décryptant la pierre de rosette orale de leur syrinx.

Nommer, c’est la première puissance de l’enfant qui a tôt fait de virer les ensembles, les regroupements, les généralités, pour affecter son « Teddy Bear » à lui d’un nom que ce « bear » partagera avec lui seul dans son latin d’enfant.

Nommer c’est peut-être posséder, mais sans dommage co-latéraux, voire, c’est aller plus loin, c’est dépasser le stade de la possession : l’enfant se dit d’abord « cet ours, c’est le mien », mais quand il le nomme, le considérant autre, pour parler avec lui, l’enfant sait que l’ours lui répond, l’enfant lui aura inventé les réponses qu’il entendra d’une fenêtre intérieure ouverte sur le langage de l’altérité, en confidence.

Et puis, surtout, nommer, c’est bien ineffacer ce qui nous entoure, parce que les espèces, comme les individus, évoluent, parce que les espèces et que les individus meurent.

L’exercice de l’ornitophile est d’entendre d’abord, de nommer ensuite. Double mouvement qui nécessite d’abord l’attention – celle qui permet d’à nouveau discerner le différent dans le champ du même – puis le langage – par lequel on transcrit dans un idiome partagé par d’autres la parole mystérieuse que l’on en aura extraite. Quelque chose nous échappera toujours de la signification des chants des oiseaux. Y être attentif, tenter encore et encore de les reconnaître et les nommer, permet de nous rappeler qu’il n’est parfois pas plus mal d’accepter, à défaut de la comprendre, l’irréductible part de mystère qui résidera toujours dans la différence.

Fabienne Raphoz, Parce que l’oiseau, 2018, Corti.

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Happy 2018!

C’est peu dire que 2017 fut un grand cru! La qualité du débat public, la quantité d’amour déversée, le niveau d’empathie, la reconnaissance de l’intelligence comme valeur cardinale, le degré général de subtilité : le monde, c’est un fait, est devenu plus beau, plus vivable en 2017. Et, sachez-le, cette tendance devrait se confirmer l’année prochaine! Oui, 2017, c’était vraiment bien! Mais 2018 sera carrément top moumoutte!  En exclusivité nous avons désiré vous dévoiler quelques-uns des événements qui viendront faire de votre année 2018 une totale réussite :

Le secteur culturel continuera à contribuer à la mise en oeuvre courageuse d’un monde décroissant ; un homme exagérément bronzé, un seul, se noiera en méditerranée des suites d’une collision entre un jet-ski fuchsia et un yacht plaqué or ; Apple obtiendra le label Max Havelaar ; le clavier A,Z,E,R,T,Y deviendra le clavier A,Z,E,E.,R,T,Y ; comme le coût de la vie augmentera beaucoup, beaucoup de gens décideront d’économiser sur cet aspect-là ; l’hétérosexuel blanc avouera enfin que « tout ça c’est sa faute »; Bruno Latour sortira son premier livre de cuisine ; Bernard Stiegler avouera que « tout ça c’était une bonne grosse blague »; « islamo-gauchisme », « complot juif » et « intelligence artificielle » seront officiellement considérés comme des pléonasmes ; Put me a three, le snuffmovie mettant en scène Pierre Rabhi gangbangé par 3 colibris et sept licornes sortira enfin en français ; madame Legrand, Carolomacérienne nonagénaire et fière membre du FN depuis 72 ans apprendra (grâce à sa petit-fille informaticienne, Adolfine) que Jean-Marie, le Strasbourgeois blond sémillant rencontré via Meetic et dont elle était tombée éperdument amoureuse, s’appelle en fait Abdelkader, et qu’il ne vient pas, mais alors là pas du tout, de Strasbourg, c’est bête tout de même, mais c’est comme ça…

Mais aussi, et surtout, en 2018, il y aura Parce que l’Oiseau de Fabienne Raphoz, Revers de Dominique Quelen, L’Enfant perdue de Elena Ferrante, Les Œuvres Complètes de Ossip Mandelstam, Chronique des sentiments, tome 2 de Alexander Kluge, Splendide Hotel de Gilbert Sorrentino, et surtout surtout (attention, ce qui suit est à vocation publicitaire) :

 

 

Europa Minor de Miklos Szentkuthy. Quatrième tome de l’immense Oeuvre de l’Ogre hongrois, il est aussi, de l’avis de tous ceux qui l’ont lu, celui par lequel sa découverte est la moins abrupte. Il vous y plongera dans l’univers d’un évêque Robin des Bois et dans celui d’un empereur moghol, instigateur de la première tentative de syncrétisme monothéiste. Et vous rappellera que l’avenir de l’Europe est – depuis toujours – en Orient…

 

 

 

 

 

 

Délai de Grâce de Adeleheid Duvanel. Auteure de Suisse alémanique tombée dans l’oubli puis redécouverte depuis peu dans sa langue d’origine, elle était encore inédite en langue française. Nous sommes particulièrement heureux de vous la donner à découvrir. Elle conjugue la radicale inventivité de l’enfance ou de la déviance avec la rigueur formelle la plus pointilleuse. Elle ne ressemble à rien de connu. Elle est bouleversante. Elle est essentielle.

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« Le commencement de la philosophie occidentale » de Martin Heidegger.

 

La manière de se tenir qui est celle, par exemple, de l’oiseau qui chante, nous l’appelons : chanter. La manière de se tenir de l’étant qui est, nous l’appelons : être.

Penons un homme dans le désert s’éloignant d’un puits. Quand pourra t’on dire que le lien qui unit l’homme au puits est le plus fort, le plus palpable?  Sera-ce celui où l’homme s’y abreuve? Ou bien celui où notre homme, déshydraté, n’en concevra plus que le souvenir désespéré? La force du lien qui unit irréductiblement notre marcheur et l’eau du puits n’est-elle pas plus prégnante quand, précisément, l’écart entre les deux les rend indiscernables l’un à l’autre? Ce qui nous lie au commencement de la philosophie est saisissable par cette métaphore. Ce qui doit nous unir à lui est rendu plus urgent par la distance même qui s’est faite entre ce début et ce maintenant.

Traduire n’est pas simplement échanger une langue étrangère contre notre propre langue, mais est ce mouvement qui tra-duit, qui vous trans-porte avec la puissance originale de votre langue à vous au cœur de la réalité du monde qui se fait connaître dans la langue étrangère.

Ce volume des Œuvres de Martin Heidegger est issu d’un cours de 1932 dans lequel, par l’entremise d’un retour aux textes d’Anaximandre et de Parménide, il s’intéresse au commencement de ce qu’on appela par la suite « philosophie ». En pointilleux (et inventif) philologue, Heidegger voit dans ces fragments se dessiner un triple mouvement qui irriguera toute la pensée qui le suivra, quand bien même celle-ci en aura perdu la mémoire précise. En même temps que débute, selon lui, une réflexion sur la connaissance, celle-ci s’incarne dans et par un questionnement sur ce qu’est « être », ce questionnement étant lui-même intrinsèquement traversé par celui de son « apparaître ». Percevoir, commencer, être : trois mouvements dont les dynamiques sont indissociables. Bien plus alors qu’un début issu de rien – et dont il s’agirait aujourd’hui de retrouver la force – de réflexion sur l’être, c’est la question même de ce qu’est « être » qui se trouve donc liée à celle de « commencement ».

Il faut bien garder à l’esprit ceci : il suffit déjà, et seulement, qu’un questionnement s’inquiète de l’être, pour que l’être soit trouvé. Mettre ainsi en question, rien qu’à ce titre, vous apporte la trouvaille essentielle ; et l’être ne demeure cette trouvaille que pour autant et aussi longtemps qu’une question persiste à s’enquérir de lui. […] Seulement pendant ce temps, « il » (l’être) y a être!

On ne résumera pas ici en quelques mots ce texte majeur. On vous invitera à le lire. En toute confiance. Car ce biais – celui de ce livre, comme celui du « commencement » – nous parait être une des portes d’entrée les plus accessibles – oui oui accessible… – à l’une des pensées les plus décisives qui soit.

… car le même est aussi bien percevoir qu’être.

Martin Heidegger, Le commencement de la philosophie occidentale, Interprétation d’Anaximandre et de Parmènide, 2017, Gallimard, trad. Guillaume Badoual.

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Meilleures ventes 2017.

 

Chaque année l’accrochage de la guirlande et le fourrage de dindes riment avec top 20. Ainsi le libraire, en bon commerçant néo-libéral qu’il est, pense bilan, ventes et listes. Chez nous – qui proposons – grâce à vous – qui disposez -, ça donne ce qui suit :

 

  1. Jim Shepard, Le Maitre des miniatures, 2017, Vies Parallèles, trad. Hélène Papot. (on approche résolument des 300…)
  2. Joël Baqué, La mer c’est rien du tout, 2016, P.O.L.
  3. Tim Ingold, Faire, 2017, Dehors, trad. trad. Hervé Gosselin & Hicham-Stéphane Afeissa.
  4. Sergueï Essenine, La Ravine, 2017, Héros-Limite, trad. Jacques Imbert.
  5. Ron Silliman, You, 2016, Vies Parallèles, trad. Martin Richet.
  6. Mateo Alaluf, Daniel Zamora, Seth Ackerman, Jean-Marie Harribey, Contre l’allocation universelle, 2016, Lux
  7. Paul Valéry, L’homme et la coquille, 2017, Editions Marguerite Waknine.
  8. Joël Baqué, La Fonte des glaces, 2017, P.O.L.
  9. Didier Fassin, Le Monde à l’épreuve de l’asile, 2017, Société d’ethnologie.
  10. Eric Chauvier, La Petite ville, 2017, Amsterdam.
  11. David Antin, Parler aux frontières, 2017, Vies Parallèles, trad. Jean-François Caro & Camille Pageard.
  12. Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste, 2017, Gallimard, trad. Elsa Damien.
  13. Pierre Senges & Sergio Aquindo, Cendres des hommes et des bulletins, 2017, Le Tripode.
  14. Tadeusz Konwicki, Chronique des événements amoureux, 2017, Wildproject, trad. Hélène Wlodarczyk.
  15. Gertrude Stein, Le Livre de lecture, 2016, Cambourakis, trad. Martin Richet.
  16. Edouardo Kohn, Comment pensent les forêts, 2017, Zones Sensibles, trad. Grégory Delaplace.
  17. Fabienne Raphoz, Blanche Baleine, 2017, Héros-Limite.
  18. Conrad Aiken, Le Grand Cercle, 2017, La Barque, trad. Joëlle Naïm.
  19. heimrad backer, transcription, 2017, Héros-Limite, trad. Eva Antonnikov.
  20. Regina Ullmann, La Route de campagne, 2017, Circé, trad. Sibylle Muller.

 

C’est pas qu’on fait que vous conseiller des trucs biscornus. On en vend aussi!

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