Prix ptyx 2018.

 

Comment encore attribuer un prix qui se veut anti-prix alors que Guyotat en a eu deux! Comment encore attribuer au prix ptyx la moindre once de sérieux alors qu’il se bornait à dénoncer l’hérésie du prix!  Si des jurés écrivant comme Neymar tient debout peuvent reconnaître du génie à un génie*, c’est bien que le prix remplit bien son office! Puisqu’on a enfin compris que l’œuvre [de Guyotat] contribue de façon importante à illustrer la qualité et la beauté de la langue française, c’est qu’on se trompait et que le prix, s’il dit des choses aussi jolies, ne peut qu’avoir raison! Le prix c’est bien! Le prix ptyx est donc mort!

Nous avions pourtant déjà élaboré une première liste (758 livres), puis une deuxième (758 – Qu’appelle-t-on panser? de Bèbère), et une troisième encore (3), qu’il ne ne nous restait plus alors, conformément à nos statuts, qu’à réduire à un texte, récipiendaire du prix ptyx 2018. Mais c’est raté! Le prix a eu raison du prix. Nous en resterons donc pour cette année à l’avant-dernière étape qui devait consacrer Marie de Quatrebarbes pour Gommage de tête et 58 lettres à Ulrike von Kleist**, Dolorès Prato pour Bas la place y’a personne, ou Adelheid Duvanel pour Anna & moi et Délai de grâce***.

* Et non, contrairement à ce que susurrent perfidement les mauvaises langues, le juré médiocre ne cherche ainsi nullement à vêtir son œuvrette des quelques parcelles de l’importance que son geste confère à une Oeuvre qu’il savait – parce qu’on le lui avait dit – déjà importante sans lui. Comme si gratifier pouvait gratifier avant tout celui qui gratifie ou l’adoubeur s’adouber… Mauvaises langues, va!

**Il se fait que nous avions écrit un truc sur notre blog concernant Gommage de tête de Marie de Quatrebarbes mais qu’une mauvaise manipulation nous le fit effacer (vu le titre, c’était joué d’avance…). Comme c’était très intelligent et que l’intelligence c’est beaucoup d’effort et qu’on avait un tantinet la flemme, on vous renvoie chez la responsable.

***Le local, rien de tel!

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« 58 lettres à Ulrike von Kleist » & « Ma bouteille de Leyde » de Marie de Quatrebarbes

 

Je commence, hardiment, là où il faudrait peut-être finir.

Ulrike von Kleist est la demi-sœur de Heinrich von Kleist (1777-1811), le célèbre dramaturge et romancier allemand, avec laquelle ce dernier entretint une correspondance. C’est dans ces lettres que l’on peut sans doute le mieux déceler la subtile radicalité comme la profondeur désespérée de l’écriture de celui qui ne fut considéré que sur le tard comme l’un des monstres sacrés des Lettres allemandes. Une bouteille de Leyde est l’ancêtre du condensateur électrique, inventé en 1745 par Ewald von Kleist (dont on ne sait s’il a un quelconque lien de parenté avec Ulrike ou Heinrich). Un condensateur est un appareil qui permet d’accumuler des charges électriques. Il fut d’abord utilisé dans des foires pour faire ressentir ce qu’était le choc électrique.

Dans la première partie de ce que la revue L’Ours Blanc nous donne à lire, Marie de Quatrebarbes fait se succéder, sans commentaire aucun, 58 extraits de lettres censément adressées à Ulrike par son frère. Dans la seconde partie, un « je » fait le récit d’une expérience de décharge électrique. Dans l’une comme dans l’autre partie (peuvent-elles d’ailleurs être considérées comme des « parties »?), aucun contexte n’est donné. Qui est le « je »? A-t-il ou a-t-elle un lien avec Ulrike ou Heinrich? Les extraits de lettres sont-ils « vrais »? Et si oui, dans quelle mesure et pourquoi leur signification s’éloignerait-elle de celle des lettres complètes? Alors que les références à des contextes extérieurs sont bien marquées, rien ne vient « expliquer » ni leurs raisons d’être ni leur fonctionnement.

La parole jaillit comme l’*étincelle. 

Kleist considérait la parole comme de l’ordre de la procédure. Comme quelque chose qui faisait advenir. À la façon du condensateur qui stocke la charge électrique avant de la relâcher comme en un coup d’éclat, la poésie est ici l’espace qui permet à la parole de s’accumuler avant de produire une décharge. Et de faire advenir alors quelque chose que son accumulation même provoque sans que ce quelque chose n’en soit préalablement décelable dans ses parties. La poésie de Marie de Quatrebarbes est de cet ordre. Sans « gras », sans bavardage, elle met en place, elle dispose une parole. Et de la subtilité de ses procédures advient une beauté d’autant plus prenante que la technicité apparente de ses moyens ne la laisse pas attendre.

Parmi les raisons de ce qui m’échappe, il y a la maison que je désire et qui tombe en ruine. Je me la figure. Elle a surgi de cet espace mental que je préserve des intrusions. Et chaque fois qu’elle disparaît j’emploie toutes mes forces à la reconstruire. J’attends le moment où je pourrais enfin m’y installer. Si je pouvais y vivre, ce jour-là je serais immédiatement consolé de tout ce qui me pèse et m’afflige. Je n’aurais plus besoin d’attendre quoi que ce soit de quiconque. Je me concentrerais en cette image. Le regard de la maison se poserait sur moi et ce serait suffisant. Je ne chercherais rien qui ne soit au dedans de ses murs.

Marie de Quatrebarbes, 58 lettres à Ulrike von Kleist & Ma bouteille de Leyde, 2018, Héros-Limite via sa revue L’ours Blanc

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Hit connection 2018!

Non seulement on cause de livres biens mais on en vend aussi. Et comme on vend plutôt bien d’abord les livres biens, on a tendance à penser que c’est peut-être bien parce qu’on en cause plutôt bien. On ne prétendra nullement qu’on est quelqu’un de bien, bien sûr – même si tout un chacun aura toujours plutôt tendance à s’accorder ce crédit-là. On affirmera par contre haut et fort que ce n’est pas parce que d’autres livres se vendent mieux ailleurs qu’ils sont meilleurs que nos livres biens à nous. Bref, tout va bien…

  1. Délai de grâce de Adelheid Duvanel (on frise les 250…)
  2. Anna & moi de Adelheid Duvanel
  3. Plantes vagabondes d’Emilie Vast
  4. I’m every woman de Liv Stromquist
  5. Essai sur le fou de champignons de Peter Handke
  6. Passer quoi qu’il en coûte de George Didi-Huberman & Niki Giannari
  7. Le Lasso & autres écrits de Jaime de Angulo
  8. Comprendre la photographie de John Berger
  9. 4321 de Paul Auster
  10. Seiobo est descendue sur terre Laszlo Krazsnahorkai
  11. Les Rigoles de Brecht Evens
  12. Bas la place y’a personne de Dolores Prato
  13. L’Enfant perdue de Elena Ferrante
  14. La joie d’apprendre de Élisée Reclus & Pierre Kropotkine
  15. La vie de Didier Fassin
  16. La petite ville de Éric Chauvier
  17. Drach de Szczepan Twardoch ex aequo avec (smiley qui se bidonne grave!) Sorcières de Mona Chollet
  18. Le fleuve sans rives de Juan José Saer
  19. Le Grand Cercle de Conrad Aiken
  20. Stratégie pour deux jambons de Raymond Cousse

 

*L’illustration de cette chronique est au choix oxymorique ou hors-sujet

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« Esthétique de la charogne » de Hicham-Stéphane Afeissa.

 

Toute esthétique de la charogne est aussi bien une esthétique de la limite

N’en déplaise à certains, la charogne, le corps mort – humain surtout, mais pas que – fut de tout temps abondamment utilisé par l’art. Et dès la poétique d’Aristote, cette utilisation fut, incidemment ou frontalement, questionnée. La charogne est-elle un point limite de la représentation esthétique? Quels sont les modes de représentation du corps mort? Est-il possible de lire dans l’histoire de ces représentations une évolution? Que dit de nous cette histoire?

L’esthétique d’Aristote est une esthétique cognitive qui mêle détermination et jugement, et qui défend la thèse que l’appréciation esthétique de la nature ouvre à une compréhension de ce qu’est la nature objective (en l’occurrence : de l’essentielle continuité entre la vie et la mort), et qu’elle prépare par là même le terrain des investigations scientifiques plus approfondies de cette nature objective en nous libérant des sentiments les plus violents qui pourraient nous empêcher d’effectuer certaines recherches.

Esthétique de la charogne se divise en deux parties. Alors que dans la première, copieusement illustrée, l’auteur se propose d’écrire une histoire de la représentation de la charogne, dans la seconde – très opportunément placée en son milieu – il se propose de discuter longuement et en détails le passage précis de la poétique d’Aristote où se trouve questionnée pour la première fois cette idée d’une représentation de la charogne.

Souvent les textes théoriques s’intéressant à ce qui dégoûte s’empêtrent dans leur sujet. Comme si la fascination qu’exerçait sur eux celui-ci, comme sur tous, les rendait incapable de dépasser cette fascination. D’un texte censé en sortir par l’analyse, il font alors bien souvent une occasion de s’y complaire.  Dans ce livre aussi rigoureux qu’inspirant, Hicham-Stéphane Afeissa réussit le pari de documenter scrupuleusement son objet, la représentation de la charogne, tout en en détaillant et les modes opératoires et les paradigmes conscients ou non sur lesquels ces modes reposent.

Le paradoxe est que le sentiment qu’éprouve le spectateur est bien celui du dégoût, et que ce sentiment, loin de bloquer toute appréciation esthétique de la représentation, la libère au contraire d’une certaine manière en procurant au sujet qui en fait l’expérience un savoir qu’en son absence il n’aurait jamais pu acquérir.

Ce n’est pas un hasard si c’est à partir des successeurs de Fragonard que la représentation du naturaliste semble venir dicter sa loi à celle de l’artiste. Ce n’est pas un simple détail esthétique qu’au fur et à mesure de l’histoire, l’on passe progressivement d’une représentation humide du cadavre putride à une représentation de la mort sèche sous les traits du squelette. Ce n’est pas anodin que de l’esthétique « utilitaire » du dégoût d’Aristote, on ait peu à peu glissé vers une expulsion kantienne du dégoût du domaine de l’art. Tout cela sous-tend des écologies, des manières de penser l’être qui ont chacune des particularités. Particularités qu’il appartient de détailler et d’explorer sous peine de rester sous le joug d’une fascination stérile pour le mortifère.

Seul l’art peut nous donner à voir ce que sont les chairs délaissées par la vie.

Esthétique de la charogne, aux antipodes des pseudos discours théoriques sur la « marge » – la « marge », cette tarte-à-la-crème de l’artiste qui n’a rien à dire mais persiste à dire -, démontre avec un brio rare que, bien pensée, une histoire de la représentation permet d’éclairer bien plus que le seul champ de l’esthétique. Essentiel!

Hicham-Stéphane Afeissa, Esthétique de la charogne, 2018, Dehors.

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« Mon musée de la cocaïne » de Michael Taussig.

 

Alors que le monde vacille sous les effets de l’autodestruction politique et écologique dans laquelle il s’est engagé, nous avons besoin d’éprouver un étonnement sans cesse renouvelé au sujet des réalités matérielles de l’Être

À Bogota, dans le musée de l’Or de la Banque de la République de Colombie, l’or est exposé en tant que matière façonnée et seulement comme telle. Ce sont des objets, aussi finement ouvragés soient-ils qui ne sont là qu’en tant qu’objets. Mis en contexte quant aux critères esthétiques et géographiques auxquels ils sont rattachés, ils sont déconnectés des conditions réelles de leur production. Leur façon émerveille alors d’autant plus qu’ils paraissent arrachés des actes concrets qui les ont produit. L’or peut alors continuer à briller de tous ses feux.

L’écriture n’est qu’une autre manière de montrer les crocs.

En contrepoint de ce musée destiné à n’exposer que des artefacts séparés des causes et conséquences matérielles et sociales (et politiques et psychologiques et religieuses et…) qui les ont vu naître et prospérer, Michael Taussig cherche à construire, via ce livre, un musée qui ne coupe pas l’objet de la main qui le bâtit. Ce sont les conditions d’extraction du matériau aurifère qui sont alors détaillées. La misère qui les soutient. L’esclavage qui les permet. Et, en parallèle, celles d’un autre matériau, moins encensé mais tout aussi emblématique : la cocaïne.

Mon Musée de la cocaïne n’est pas à lire que comme la remise en perspective sexy et bordelique de ce qui fut longtemps – et le demeure encore dans nos subconscients – la pierre de taille du développement économique capitaliste. Le livre de Taussig, en semblant parfois faire feu de tout bois (on y cause de pierres, d’îles, de cartes, de prison, de Gorgone, de Benjamin, de miasmes, de Bataille, de pirate, de paresse, etc.), tente, avec autant de brio que d’intelligence, de construire une nouvelle esthétique à ces décloisonnements fondamentaux que l’anthropologie propose, sous l’impulsion de précurseurs comme Roy Wagner ou William Cronon. Ce que propose le Musée de l’Or de Bogota était un récit. Un récit dont la teneur ne résiste plus aux nouvelles grilles d’analyse. Mais, pour achever, oeuvre oh combien nécessaire, d’en abattre les présupposés, il convient de raconter un autre récit. Et un nouveau récit n’est rien sans de nouvelles mises en forme.

Comment pouvons-nous présumer qu’un morceau de terre est extérieur aux institutions humaines? Nous nous obstinons néanmoins : il y aurait d’un côté la nature, et de l’autre l’artifice. C’est une vieille rengaine. En premier lieu une nature originelle, puis viendrait la deuxième nature. Une vieille histoire que l’on connait par cœur. Car même si nature et artifice ont toujours existé ensemble, il est plus facile de prendre la terre pour une surface sur laquelle l’histoire humaine et ses lois seraient surimprimées – en particulier les lois relatives aux États et à la propriété, lois dont la carte est une parfaite émanation, la signature de la Chute de l’homme. D’abord la terre. Puis la loi. Afin de proposer une histoire alternative à cette fable persistante, comment pourrions-nous raconter la réalité vraie, la fusion de la loi et de la terre, une fusion qui donne quelque chose de complètement différent tout en préservant, dans une certaine mesure, l’autonomie de l’une et l’autre? Qu’est-ce que la deuxième nature? C’est la question que nous devons nous poser si l’on cherche à définir la nature de la nature. Comment raconter la manière dont la loi et la terre se reflètent l’une l’autre, s’interpénètrent jusque dans leurs fibres, sans oublier ces moments d’épiphanie où elles surgissent séparément, nous prenant alors de court?

Michael Taussig, Mon musée de la cocaïne, 2018, B42 & Éditions de la MSH, trad. Julia Burtin Zortea.

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« Les hommes et la poussière » de Elio Vittorini.

 

La route monte avec sa poussière, puis elle rencontre le vent, et elle court le long du ciel. Les cimes des montagnes apparaissent en contrebas, depuis cet endroit.

Il se passe, au sens courant du terme, peu de choses dans les nouvelles de Vittorini. Il y a Emilio qui rencontre une femme dans le tramway, qui la suit, mais avec laquelle « il ne se passera rien ». Il y a des hommes qui jouent aux cartes et évoquent leur pays. Il y a une jeune fille qui s’imagine vieillir auprès d’un homme qui la délaisse. Mais c’est dans ce « rien » que l’écriture de l’italien parvient à exhumer quelque chose, on ne sait jamais trop bien quoi, qui permet de bien mieux cerner ces existences et leur singularité que ne le ferait l’évocation de ce qui s’y déroulerait de plus marquant. Comme si, précisément, rien ne pourrait se détacher de chacune de nos vies qui pourrait les rendre notable qui ne soit exprimable autrement que par le langage. Que cette possibilité, être singulier, ne tenait qu’à cette condition, être exprimable.

Ce n’était que cela, comme cent autres fois dans une fin d’été : moi assis, un peu fatigué de ma journée, ma bicyclette appuyée contre le mur, mes outils posés à mes pieds, et sur la table un verre de seltz que j’avais commandé depuis longtemps, ,depuis longtemps je l’avais là pour le boire et je ne le buvais jamais. Il n’y avait rien d’autre dans cet après-midi-là, et pourtant c’est ceci et rien d’autre que je saisi de moi, si je veux saisir toute ma vie. Toute ma vie, serait-ce un après-midi à une table en été?

C’est quand il s’attache à ces riens, et à eux seuls, que Vittorini réussit le mieux, d’une part, à toucher au plus juste, au plus précis, et d’autre part, à faire de ses évocations toutes en ellipses des portes d’entrées vers l’universel.  Qu’il cherche par contre, dans un objectif politique, à les encombrer de didactisme, et le subtil équilibre s’effondre.

Tombe la neige, le monde change change. Quelqu’un qui se lève tôt, à sept ans, peut découvrir dans le monde ce qui a changé. Il voit le pur et le féroce, à perte de vue. Mais cela le temps d’un regard, juste une apparence. Ça ne résiste qu’un instant. Les hommes émergent des trous des maisons, et tout redevient comme avant.

Elio Vittorini, Les hommes et la poussière, 2018, Nous, trad. Marie Fabre.

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Vieux brol 24 : « Splendeurs et misères des courtisanes » de Honoré de Balzac.

 

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Les femmes qui ont mené la vie alors si violemment répudiée par Esther arrivent à une indifférence absolue sur les formes extérieures de l’homme. Elles ressemblent au critique littéraire d’aujourd’hui, qui, sous quelques rapports, peut leur être comparé, et qui arrive à une profonde insouciance des formules d’art  : il a tant lu d’ouvrages, il en voit tant passer, il s’est tant accoutumé aux pages écrites, il a subi tant de dénouements, il a vu tant de drames, il tant fait d’articles sans dire ce qu’il pensait, en trahissant si souvent la cause de l’art en faveur de ses amitiés et de ses inimitiés, qu’il arrive au dégoût de toute et continue néanmoins à juger.

À eux deux, Lucien et Herrera formaient un politique.

La Justice est un être de raison représenté par une collection d’individus sans cesse renouvelés, dont les bonnes intentions et les souvenirs sont, comme eux, excessivement ambulatoires. Les parquets, les tribunaux ne peuvent rien prévenir en fait de crimes, ils sont inventés pour les accepter tout faits. 

Plus sa vie est infâme, plus l’homme y tient; elle est alors une protestation, une vengeance de tous les instants.

Pourquoi n’aime-t-on pas ceux qui nous aiment, car enfin ils font tout pour nous plaire.

Le monde, qui plie devant l’argent ou la gloire, ne veut pas plier devant le bonheur, ni devant la vertu.

La poésie a été sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme.

On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent, et ne différent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand monde a son argot. Mais cet argot s’appelle le style.

Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, 1847, La Pléiade.

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« Logique & Vérité » de Alain Chauve.

 

Les Anciens avaient éprouvé quelques difficultés avec les propriétés logiques des propositions. Il leur semblait que la proposition « il fait jour », par exemple, était tantôt vraie et tantôt fausse : vraie le jour, fausse la nuit. C’était évidemment méconnaître que la possibilité qu’a cette proposition d’être vraie ou fausse est une propriété logique indépendante de l’heure à laquelle on l’énonce. Certes, si je dis qu’il fait jour alors qu’il fait nuit, ce que je dis est faux, mais la proposition que je dis, « il fait jour », garde la propriété d’être vraie ou fausse, qu’elle soit dite en plein jour ou en pleine nuit. De jour comme de nuit, la proposition « il fait jour » représente deux valeurs de vérité.

Il faut bien admettre que ce qui est dit ci-dessus des « Anciens » se vérifie encore pour partie chez les « Contemporains ». Du moins en effet dans le paysage francophone de la philosophie n’est-il pas rare de constater, quand on touche au secteur de la logique, que « réalités », « vérités » et « propositions » s’enchevêtrent dans un joyeux désordre. Et quand ce désordre ne produit pas simplement le désintérêt, il provoque dégoût ou moquerie. Il reste malheureusement banal que ce qu’on ne comprend pas nourrisse le rejet. Que celui-ci soit parfois professé par ceux-là mêmes qui prétendent lui bâtir des gardes-fous n’a de cesse de nous étonner.

Ça a détruit tout le plaisir que j’avais à écrire – je ne peux que continuer avec ce que je vois, et pourtant je sens que tout est probablement faux.

L’auteur s’intéresse ici à un moment précis de l’histoire de la philosophie. Alors que Russell, après avoir profondément revu ce qu’était la logique dans ses Principa Mathematica, tente de construire un fondement logique à la connaissance et à la pensée toute entière, il se trouve qu’un de ses étudiants, Ludwig Wittgenstein, conteste les bases mêmes de sa construction : la pensée ne s’exprime pas par la logique, cette dernière n’est qu’un système de signes. Mais cette affirmation, aussi radicale et novatrice que solide, plutôt que de créer une séparation définitive d’avec le réel, lui assure au contraire la possibilité – la seule possibilité – que soit tenu à son égard un discours vrai. Ce moment, cette confrontation de deux conceptions contradictoires, aura dès lors un impact considérable qui dépassera, et de beaucoup, le seul cadre de l’histoire des idées.

Avec la proposition « il pleut », je sais que si elle est vraie, alors il pleut, et que si elle est fausse, alors il ne pleut pas. Mais avec la proposition « il pleut ou il ne pleut pas »? Et pourtant cette proposition est vraie, mais elle n’exprime pas un fait. Y aurait-il donc dans la logique des vérités différentes de celles des propositions qui expérimentent des faits? Si oui, d’où viennent-elles? Comment sont-elles possibles?

En nous racontant par le menu ce tournant de l’histoire, Alain Chauve, en pédagogue aussi inspiré que rigoureux, permet non seulement à tout lecteur curieux d’approcher dans le détail la question de la logique contemporaine mais aussi, et surtout, de démontrer magistralement qu’elle est – et la philosophie analytique à sa suite – aux antipodes de l’image hors-sol ou déconnectée du réel à laquelle d’aucuns tentent encore de la cantonner. Après tout, à l’ère de l’ordinateur, de l’intelligence artificielle, et de la smartisation du monde, il n’est pas illusoire d’en rappeler les fondements historiques. Pour un truc aussi « déconnecté du réel », du réel, la logique des propositions en a créé pas mal…

Alain Chauve, Logique & Vérité, Le différend entre Russell et Wittgenstein, 2018, Démopolis.

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« Considérations sur le homard » de David Foster Wallace.

 

Il apparut que l’inspecteur du LAPD trouvait le porno émouvant, bien plus que la production grand public hollywoodienne où les acteurs – quelquefois très talentueux – déambulent en feignant l’humanité, c-à-d. :  » Dans les vrais films, c’est fait exprès. Moi, je crois que ce que j’aime dans le porno, c’est quand ça arrive par accident. »

David Foster Wallace n’est pas que l’écrivain d’un immense livre devenu culte, L’Infinie Comédie. Romancier de grand talent, il était aussi versé en philosophie ou en mathématiques (on ne saurait que vous conseiller de lire ainsi son autre chef-d’oeuvre, malheureusement bien méconnu, Tout, une histoire de l’infini) et était régulièrement approché par différents magazines américains pour couvrir certains sujets. C’est ainsi qu’il s’intéressa et écrivit sur des sujets comme le homard, la campagne de John Mc Cain ou le porno.

Le truc, c’est de reconnaître que la récente respectabilité de l’industrie porno crée un paradoxe. Plus elle devient acceptable d’un point de vue culturel, plus elle doit se montrer transgressive pour préserver l’aura d’inacceptabilité essentielle à son attrait.

En nos temps cyniques, le rire se marie rarement à l’acuité de l’analyse. Soit on se bidonne, et ce souvent au dépens d’un autre, soit on critique, avec le sérieux pour gage . Foster Wallace est l’un de ces rares auteurs qui parvient à jeter un regard critique aussi acéré que complexe sur son objet d’analyse tout en vous amenant à vous taper la cuisse. Avec lui, rien n’est simplifié. Il n’y a pas d’absolu qui tienne. On peut s’émouvoir dans le porno comme on peut concéder des gages moraux à un adversaire de l’avortement. On peut reconnaître une sentience aux crustacés et s’en goinfrer sans vouloir être un monstre. Avec Foster Wallace quand on rit, on rit toujours un peu de soi. Et c’est parce qu’on rit de soi, que l’éclat de rire n’est jamais cynique. Et qu’il nous permet, au lieu de nous en éloigner voire de nous gausser de celles d’un autre, de reconnaître nos propres contradictions. C’est terriblement drôle, c’est désespérant, c’est désabusé en diable. C’est lucide.

Être un touriste de masse, pour moi, c’est devenir un pur Américain fin-de-siècle : étranger, ignorant, avide de quelque chose qu’on ne peut jamais avoir, déçu d’une manière qu’on ne peut jamais admettre. C’est gâcher, par un acte purement ontologique, l’ingâchabilité dont on est venu faire l’expérience. C’est imposer sa présence dans des endroits qui de toutes les façons non économiques possibles seraient mieux et plus vrais sans nous. C’est, dans les files d’attente et embouteillages, transaction après transaction, être confronté à une dimension de soi-même d’autant plus douloureuse qu’on n’y échappe pas : en tant que touriste, on acquiert une valeur économique, mais existentiellement on devient répugnant, un insecte sur une chose morte.

David Foster Wallace, Considérations sur le homard, 2018, L’Olivier, trad. Jakuta Alikavazovic.

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« Qu’appelle-t-on panser? » de Bernard Stiegler ou L’aboutissement du capitalisme part III

 

Prenons deux maximes : « Le ridicule ne tue pas » et « Ce qui ne tue pas te rend plus fort ». Accolons-les, nous obtenons : « Bernard Stiegler est vivant et son dernier livre fait encore plus fort ».

L’un des propres du pensum, à quoi qu’il s’attache, est de décourager d’emblée. Celui-ci à peine entrouvert et déjà l’amas informe de calembours, d’italiques, de néologismes, de suintante prétention, décourage qui tente de s’y frayer un chemin. Entendons-nous bien cependant : nous ne sommes par essence nullement découragés par l’apparence ardue d’un texte. On a fréquenté (et on fréquente encore) d’assez près la philosophie et ses pontes réputés casse-pipe (qu’il s’agisse des sacro-saints français ou des honnis analytiques) que pour ne pas baisser les bras devant ce qui s’annonce difficile. On sait trop combien le nouveau requière un effort de lecture neuf que pour y renoncer par principe ou par paresse. On irait même jusqu’à dire que cela fait plutôt partie de notre plaisir. Non. Ce qui décourage ici n’est pas notre crainte de l’effort à fournir pour accéder à la compréhension du texte bébérien mais bien que son apparence de difficulté ne dissimule… rien. Les calembours, les citations à l’emporte-pièce, le name-dropping, les italiques, le recours aux mots rares, tout cela n’est que la mise en scène de sa vacuité. Mise en scène qui fonctionne d’autant mieux qu’est toujours profondément inscrite en nous l’idée que plus c’est dur autour, mieux c’est dedans. À l’image de l’œuf factice destiné à encourager la poule dans son entreprise pondeuse, l’oeuvre bébérienne aura beau être picorée encore et encore, elle ne donnera accès à rien. La difficulté bébérienne n’est pas la coquille qui dissimule le génie, elle forme la substance de l’œuf bébérien. Et plus encore, contrairement à l’œuf factice dont la contemplation provoque l’œuf vrai, l’œuf bébérien, lui, ne produit chez qui le contemple qu’un ennui mâtiné de pouffements.

Il est donc non seulement illusoire mais aussi inutile de se lancer dans une exégèse du texte bébérien pour en goûter la substance. Ce serait, en sus d’une perte de temps fort dommageable, se laisser prendre au piège sournois qu’il nous tend. Un simple examen attentif d’une page ouverte au hasard suffit à dégonfler la baudruche bébérienne :

Un telle règle est l’arègle an-archique de l’absence de règle : la règle du défaut comme défaut de règle qu’il faut. Cela signifie que le pharmakon est toujours ce par rapport à quoi une bifurcation peut et doit s’opérer, telle qu’elle est offerte par le pharmakon, contre la toxicité de ce pharmakon, et comme sa quasi-causalité – par-delà toute Aufhebung, toute synthèse dialectique, « idéaliste » ou « matérialiste » : la quasi-causalité pharmacologique finit toujours par engendrer elle-même de nouveaux pharmaka, qui réactivent la situation tragique en quoi consiste l’exosomatisation telle qu’elle ouvre des promesses qu’elle ne tient jamais autrement qu’en en différant toujours à nouveau l’horizon.

Oufti. Passons à côté des cornichoneries néologisantes, des contrepèteries involontaires (ou pas, avec Bèbère on s’y perd), de la pseudo-science, rappelons-nous que tout cela non seulement n’a pas pour objectif d’être compris mais n’a d’autre finalité que de ne pas l’être (l’incompréhension du lecteur servant ici de gage au génie de l’auteur) et appliquons-nous sur la dernière partie de la pirouette bébérienne : « l’exosomatisation telle qu’elle ouvre des promesses qu’elle ne tient jamais autrement qu’en en différant toujours à nouveau l’horizon. » Vous pouvez retourner et retourner encore l’expression bébérienne, consulter l’un après l’autre tous les dictionnaires et Bescherelle les plus rigoureux, l’expression bébérienne ne signifie rien d’autre que « l’exosomatisation* ment »**. Vous aurez donc ainsi compris qu’une des grandes qualités du pseudo-philosophe est d’allonger la bêtise dans l’espoir de lui faire endosser les oripeaux de la sagesse.

Le reste étant à l’avenant, il ne vous restera plus alors qu’à ranger l’oeuvre bébérienne là où est sa place : dans le poulailler des idées reçues, des clichés, des prétentions pseudo-profondes, où, à côté de ses collègues pop-philosophiques et pseudo-deleuziennes, elle pourra plastronner et cotcotter à l’envi sur sa propre importance. Car tel est son seul but. Sacré Bèbère!

Bébére, Qu’appelle-t-on panser?, 2018, Les Liens qui Libèrent.

* il n’est d’aucun intérêt de traduire ce que « exosomatisation » peut bien vouloir recouper dans l’esprit de Bèbère. Tout au plus et tout aussi bien pouvez-vous le remplacer par « truc » ou « brol ». Ça fait certes moins inspiré…

** ce qui ne veut strictement rien dire, bien entendu, on vous rassure***

*** car l’oeuvre bébérienne a ceci de curieux et de vicieux, comme ses condisciples pseudo-profondes, de toujours laisser quand même germer en vous la possibilité, même infime, que c’est vous qui seriez responsable de l’incompréhension de ce que vous lisez, que vous seriez défaillant, bref, que vous seriez un con. Quod non! D’où l’expression : « prendre les gens pour des cons »…

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