Vrac 5.

A la lecture de nos chroniques, comme à celle des bons mots affichés sur les livres que nous défendons en librairie, beaucoup s’étonnent que nous lisions autant.  Ce qui, à notre tour, nous étonne.  Car s’il est bien une activité centrale dans notre métier (à ce point centrale qu’elle le constitue, à notre humble avis, presque à elle seule), c’est bien lire.  On n’établira pas ici un relevé exhaustif des attitudes que suscitent ce constat.  De la moue dubitative presque éberluée au « Enfin un libraire qui lit! », l’éventail est large et varié.  On préfère appuyer encore un peu sur le clou.  Car si, effectivement, nous lisons beaucoup, il ne nous est matériellement pas possible de développer pour chaque livre lu et apprécié à sa juste valeur une chronique qui soit relevante.  Si tant est, du moins, que celles qui sont écrites le soient.  Car, oui, on lit plus qu’on en dit ou écrit.  D’où l’idée d’un rattrapage.  Sous forme courte.

avant demainCatherine Malabou, Avant demain, Epigénèse et rationalité, 2014, PUF.

Alors que les dernières trouvailles de la biologie, qui annonce un cerveau tout entier machine, simple produit de l’évolution, sapent l’a priori kantien par son pan matérialiste, les tentatives du réalisme spéculatif, quant à elles, en attaquent la face corrélative.  D’un côté le transcendantal se mue en une matière qui évolue, de l’autre on affirme la possibilité d’atteindre le vrai par le seul pouvoir de la raison.   Las de se complaire depuis Kant dans l’idée d’une impossibilité à connaitre autre chose que notre relation à la chose, jamais la chose elle-même, scientifiques et philosophes n’ont eu de cesse de chercher à dépasser ce qu’ils prenaient pour une contrainte.  Et, le plus souvent, en désirant quitter Kant.  Catherine Malabou montre que les racines de ce qui prépare la défaite du transcendantal se trouvent déjà chez Kant.  Ainsi s’appuie-t-elle sur le paragraphe 27 de la Critique de la Raison Pure, mentionnant l’épigénèse, pour démontrer que Kant demeure essentiel à toute tentative de dépasser les failles devant lesquelles le kantisme lui-même et tous ceux cherchant à en sortir s’arrêtent, indécis et interloqués.  Brillamment construit en forme d’épigénèse, Avant Demain est l’occasion de jeter un regard actuel sur 250 ans d’histoire du transcendantal.  Et de revenir sur cette question essentielle qu’est notre accès au réel.

Le transcendantal.  Le sauver ou le déconstruire, le transformer ou le dériver, le temporaliser ou le rompre? [...] le plus souvent, conservation et abandon coïncident.

Par ailleursLinda Lê, par ailleurs (exils), 2014, Christian Bourgois.

Istrati, Tsvetaeva, Akhmatova, Saint-John Perse, Pizarnik, Avide, Said, Blanchot, Levinas, Hesse, Gide, Perec, Brecht, Mann, Segalen, Gauguin, Gaspar, Gombrowicz, Adorno, Nabokov, Cioran, Fondane, et combien n’oublie-t-on pas de citer.  Linda Lê explore l’ailleurs qui gît dans l’œuvre d’écrivains.  Sans jamais prendre les atours d’une démonstration savante, s’apparentant plus à la promenade, elle fait surgir la part d’exil qui constitue toute littérature qui vaille.  Car si l’exil, lorsqu’il est érigé en fétiche, recèle en son sein les racines de l’exclusion, il se révèle irrémédiablement créateur dans l’obligation du rapport à l’autre qu’il institue.  Véritable barrage d’intelligence dressé à l’encontre de l’homogénéisation, le nationalisme et le protectionnisme, par ailleurs sublime une littérature qui, lorsqu’elle se saisit des possibles que lui offre l’exil contraint ou choisi, permet de donner de « l’empan à ce qu’il y a d’étriqué en nous ».

L’absolument étranger seul peut nous instruire.

Rouge ou mortDavid Peace, Rouge ou mort, 2014, Rivages, trad. J-P. Gratias.

Tout système a ses limites.  Tout projet, même abouti, peut générer l’ennui.  En bref, un chef-d’œuvre peut être limite chiant.  Et en rester un.  Dans Rouge ou mort, David Peace retrace l’existence de Bill Shankly, mythique entraîneur de Liverpool, depuis ses débuts pour le club anglais.  Ecrit à la manière d’une geste, Rouge ou mort en reprend certains des éléments la structurant.  La désignation d’un personnage par des traits récurrents (Athéna « aux yeux pers » devient Bill Shankly « aux pas vifs, aux pas pesants »), la construction par répétition (sémantique et syntaxique), l’obsession pour certains détails (le nombre des combattants d’une bataille/le nombre de spectateurs de chaque matche)…  Sensé épouser par sa forme la lignée épique dans laquelle il s’inscrit, Rouge ou mort, s’il réalise parfaitement son projet, paraît expurgé de tous les autres possibles que recelait cette inscription dans une tradition.  Au-delà de l’intérêt que soulèvent la découverte et le décodage de sa forme, fondée sur la répétition, il s’empêtre dans son propre procédé.  Car, si, en effet, l’itération maniaque permet de bien traduire cette aventure ad minima que permettent les temps actuels et dont le football offre un subtil succédané, il n’en demeure pas moins que le procédé lassera d’autant mieux qu’il sera mené plus avant.  Au lieu de profiter de la construction par la répétition pour mettre en exergue ce qui y échappe, David Peace semble parfois se prendre les pieds dans le tapis d’une idée et d’une seule.  Et lui sacrifier, en en exploitant à l’extrême son potentiel le plus évident, la richesse qui lui est inhérente.  Et pourtant…  Et pourtant cet engoncement radical dans une forme fonctionne autant qu’il laisse de côté.  Rouge ou mort lasse et séduit pour les mêmes raisons.  Ennuyeux et sublime, construit sur l’autel du plaisir, il démontre peut-être que l’artifice est une des manières les plus justes d’atteindre le vrai de nos temps.

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« Mars et ses ides » de Bartolo Cattafi.

Mars et ses idess’enfoncer dans ce mètre et lire

entre des lignes d’herbe

la vie fervente de quatre fourmis

La poésie de Cattafi consacre l’irruption de la nature et son désordre dans la rigueur parfois triste et machinique de nos vies trop bien réglées.  Construites en séquences, ou fragments, introduites par un titre, toutes semblent tendre vers une fin, un dernier vers.  Un dernier vers qui jamais ne paraît chute mais élève vers un sujet, qui jamais ne semble venir résoudre une énigme mais ouvrir vers un ailleurs.

Toute ride s’aplanit

Sur l’arc du front

Qui de toi s’éloigne

Et vers toi revient

Tel un pain disparu

Refleuri dans le four.

Fonctionnant beaucoup sur le contraste sans recourir facilement à la métaphore, Cattafi élabore une poésie dont la tension semble perpétuellement en fragile équilibre.  Ainsi y rencontre-t-on souvent des substantifs se succédant dont l’article les précédant et l’absence de ponctuation pour les séparer définitivement laissent libre le choix entre la simple intention de succession ou la subordination.  Ou des mots accolés (vertmauve, roseviolet).  L’espace, chez Cattafi, est signifiant.

Trône autel lutrin

pour feindre et lire la vie

nous issus du néant

sur ces outils célébrant le néant

nous retournons en haute mer.

A l’opposé d’une langue éthérée, séparée du corps, Cattafi construit une poésie qui n’en consacre pas moins, de ce corps, la possibilité de légèreté.  Dont une main, un geste, peut être le témoin.  Cattafi est un poète de ce geste vers ce qu’on ne peut saisir, du frôlement.

Il est une froide distance

étincelante et nue

qu’on n’essaie pas même de couvrir

nue irréparable étincelante

entre une pierre et l’autre

deux rives

deux invités dans la même pièce

qui tranquilles la retournent entre leurs mains

comme les deux bouts d’une lame.

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides, 2014, Héros-Limite, trad. Philippe Di Meo.

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Lire au chaud, en peignoir, et les pieds dans les pantoufles.

livre cheminéeDernièrement est venue sous notre regard une information qui nous interpella d’importance.  A Namur, riante et très bourgeoise capitale du Glorieux Royaume de Wallonie, quelques jeunes avaient décidé d’occuper un logement dont ils n’étaient pas propriétaires.  Et ils décidèrent également de n’en pas être locataires.  Ou du moins de ne rémunérer personne pour ce faire.  En clair, cela s’appelle un squat…  Appelés par la société de gestion du réseau électrique qui devait réaliser non loin une intervention, les services d’ordre procédèrent à leur évacuation « sans violence ».  Sans prise de risque non plus, à voir les photographies de leur intervention.  Lors de celle-ci, l’un des récalcitrants décida de grimper sur le toit de la maison.  Il s’installa sur la cheminée et se mit… à lire…

La lecture (hormis son exercice public et oral) nécessite plutôt le calme, la tranquillité.  Exercer cet art (quoi, la lecture, un art?) au vu et su de tous, en plein vent, assiégé par des pandores gonflés de testostérone, agressé auditivement par un commissaire moustachu bedonnant et éructant ses directives dans son doux accent wallon, tout cela ne nous paraît pas correspondre avec le cadre idéal d’une lecture efficace et rassérénée.  Non, ce jeune homme ne désirait pas seulement lire.  Il y a autre chose, manifestement, dans son acte, que ce désir d’exil.  On a pensé à un message à visée écologique : le rappel des menaces qui pèsent sur les cigognes.  Oui, mais voilà, les cigognes ne lisent pas.  Ou alors?  S’agissait-il d’une mise en scène?  Voire (grands dieux!) d’un acte politique?  Peut-être voulait-il nous faire passer un « message »?   Voulait-il « signifier » quelque chose?  Rappeler l’importance de la lecture?  Que celle-ci n’est pas une évasion, mais bien, au contraire, une prise sur le réel?  Que, même pressé, même contraint, le lecteur restait libre?  Que le livre offrait des possibles, voire des résistances que d’autres modes de préhension du réel n’offrent pas?  Que le livre (comme le corps) est politique?

Allez savoir…  Ce qui est certain en revanche, c’est que le journalisme ambiant, lui, ne pourra nous en apprendre beaucoup plus.

Les revendications des squatteurs restent, pour l’heure, assez floues, si ce n’est qu’ils prônent « des maisons pour tous ». Ils reprochent aussi un manque de démocratie et l’absence de mandat pour leur expulsion.

Revendiquer quelque chose et le mettre en acte, voilà qui est effectivement bien « flou »… N’est-ce pas?

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« Terminus radieux » d’Antoine Volodine.

Terminus radieuxPeut-être qu’on est déjà mort, tous les trois, et que ce qu’on voit, c’est leur rêve.

Prenez une œuvre.  N’importe laquelle, mais une vraie œuvre.  Qui fait sens par son tout.  Qui est bâtie, pan après pan, comme une totalité.  On s’y sent parfois comme devant un roc.  A son pied, avec l’envie et la crainte d’y grimper. La question se pose alors de la face par laquelle l’aborder.

Tu imagines que tu vis encore, mais c’est fini.  Tu es qu’un reste.

Œuvre-monde, celle de Volodine a nécessité pour la dire d’autres que lui.  Manuela Draeger, Lutz Bassmann ou Kranoer y mêlent leur plume, à la fois auteurs, personnages, hétéronymes, construisant, au sens premier, un univers – celui du post-exotisme – dont l’ampleur peut laisser timoré qui désire se pencher à ses bords.

C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe.

Pensée de l’eschatologie, personnages-oiseaux, violence vécue comme habitude, contextes géographiques et temporels diffus, « réalisme onirique », construction d’un corpus sémantique rappelant un connu par le son avant le sens…  Si s’y mêlent et démêlent bien sûr les fils habituels du post-exotisme, Terminus radieux paraît moins que d’autres parcelles post-exotiques être un fragment de ce monde.  Terminus radieux semble moins s’ajouter à l’univers volodinien que le chapeauter.

Tout se trouve au même endroit, comme dans une espèce de livre, si on veut bien se donner la peine de réfléchir.

Volodine y pratique les codes du post-exotisme mais en les travestissant et les prolongeant.  Mise en abyme de son projet global (jusqu’à sa dérision), personnages-auteurs, contexte de violence civile plus que militaire, indétermination permanente de toutes limites (mort-vie, temps mesurable-éternité), toutes « techniques » ou « thématiques » déjà certes présentes dans le reste de l’œuvre, mais trouvant ici un développement inédit.  Plus classiquement linéaire, moins éclaté, plus circonscrit à quelques destins, probablement plus empathique aussi, burlesque parfois, Terminus radieux nous paraît être cette voie par laquelle découvrir la « Comédie Humaine » de Volodine.  Non que la voie ne soit pas escarpée et semée d’embûches (on est dans une Œuvre, pas dans un zakouski de rentrée littéraire), mais toujours éclairée par les lumières du programme qu’elle dit en son sein, elle témoigne de l’ampleur de ce que le lecteur gravit sans l’épuiser.

Il vient d’entrer dans une réalité parallèle, dans une réalité bardique, dans une mort magique et bredouillée, dans un bredouillis de réalité, de malveillance magique, dans une tumeur du présent, dans un piège de Solovieï, dans une phase terminale démesurément étirée, dans un fragment de sous-réel qui risque de durer au moins mille sept cent neuf années et des poussières, sinon le double, il est entré dans un théâtre innommable, dans un coma exalté, dans une fin sans fin, dans la poursuite trompeuse de son existence, dans une réalité factice, dans une mort improbable, dans une réalité marécageuse, dans les cendres de ses propres souvenirs, dans les cendres de son propre présent, dans une boucle délirante, dans des images sonores où il ne pourra être ni acteur ni spectateur, dans un cauchemar lumineux, dans un cauchemar ténébreux, dans des territoires interdits aux chiens, aux vivants et aux morts.  Sa marche a commencé et maintenant, quoi qu’il arrive, elle n’aura pas de fin.

Antoine Volodine, Terminus Radieux, 2014, Le Seuil.

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Des papiers pour la licorne!

licorne

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous ça va.  Merci beaucoup.  On a pu manger de la viande (de volaille hachée et périmée certes) le mois passé.  Nous sommes passés récemment au bain hebdomadaire à l’eau chaude (ce qui, pour notre clientèle, est aussi un investissement, le travail de libraire faisant transpirer parfois d’abondance).  Nous envisageons même dans les prochaines années pouvoir abandonner notre autre profession de vendeur nocturne de marrons froids (qui ne fut d’ailleurs jamais rentable).

Pour d’autres par contre, l’avenir, à les entendre, s’annonce glauque.  On pense ici aux appels, se voulant volontaristes mais sonnant un peu désespérés, lancés par la librairie La Licorne à Uccle et 100 Papiers à Schaerbeek.  Appels d’autant plus désespérés qu’ils ne sont pas même relayés par le Syndicat des librairies francophones de Belgique dont le titre ronflant est à l’image de ce qui semble être devenue son activité principale : dormir paisiblement.  Alors certes, leurs projets respectifs sont, pour certaines parts, à l’exact opposé du notre.  Alors que l’une envisage de recentrer son activité sur « ce qui marche » et donc « abandonner les sciences humaines », l’autre, depuis bien longtemps, ancre son activité dans un régionalisme airtébéèf bercé de Founkimous.  Pas de quoi donc nous donner vraiment envie de fonder une joint venture…  Quant aux raisons sensées justifier leur situation : Amazon, les gens lisent moins, les tablettes, internet, etc… toutes si habituelles, elles s’apparentent fort, par-delà leur réalité, à un cache-sexe « ouin-ouin » utile à dissimuler des carences souvent plus profondes.  Et puis aussi les noms!  Non mais franchement.  En nos temps où le sans-papier n’est à la mode que mort au fin fond de la Méditerranée, appeler sa librairie de ce nom, c’est se couper d’office de la majorité!  Et nommer son commerce du nom d’un animal qui n’existe même pas, c’est pas fait non plus pour rassurer les banquiers!  Pas de quoi s’attirer notre sympathie, nous direz-vous!  Juste une ironie mordante mâtinée du plaisir cruel de voir se mourir à petit feu un concurrent!  Et pourtant!  Et pourtant, ce serait si mal nous connaître!

Car, nonobstant ces différences irréconciliables, il s’agit quand même bien de librairies, diantre!  Dont on sait, qui plus est, les libraires fort sympathiques et dévoués aux livres.  Et ces différences elles-mêmes, qui nous énervent tant, sont aussi ce qui fondent une diversité, une richesse (nonnon on n’a pas dit que Founkimous recelait une quelconque richesse).  Et puis un maillage de librairies (fort peu serré à Bruxelles) n’est nullement une concurrence nuisible, mais une vraie chance (qu’il suffit de saisir) de développer chacun un sens propre.  Et puis, qu’y trouverait-on sinon, dans ce lieu qu’une librairie délaisserait?  Un énième sushi-bar bio, un magasin de pompes, un concept-store (oups)?  Non mais franchement!  Et puis un livre, aussi mauvais soit-il, a toujours une utilité.  Au pire (ou au mieux, c’est selon…), avec, par exemple, la dernière jardinerie alexandrine, pourrez-vous allumer votre barbecue.  Essayez ça avec une Nike Air!

Voilà donc d’excellentes raisons pour vous demander d’envoyer quelques centaines (ou milliers) de papiers avec des euros dessus à la Licorne!  Et aussi plein de licornes à Schaerbeek!

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Copé en Pléiade!

BisousTrès chère Danielle,

Jusqu’il y a peu, nous ne nous connaissions pas.  Et jusqu’à ce que notre regard torve s’accroche à ton nom placé au bas de la préface du volume Pléiade des « Œuvres poétiques et dramatiques » de Charles Péguy, nous n’avions pas même connaissance de ton nom.  Nous en avons d’autant plus été étonné que tu sembles pourtant si bien nous connaître.

Au début, ta préface est plutôt pas mal.  Tu abordes intelligemment l’œuvre poétique de Charles, en en articulant bien les différences d’avec sa prose, en la re-situant dans son processus créatif général.  C’est intéressant et ça donne envie de la lire, sa poésie.  Puis, tu passes très rapidement à une remise en question de la réception de son œuvre.  Nous, on aime pas trop ça.  Mais bon.  Dans le cas de Péguy, ça peut se justifier.  Difficile en effet de ne pas faire allusion à l’intérêt disproportionné accordé à certains pans nationalitico-patriotico-catholiques (pour faire simple) de son œuvre en regard du reste.  Et de le déplorer.  Certes.  Mais tu eus pu t’y arrêter pour recentrer ton exercice sur l’œuvre que tu es sensée introduire.  Mais non.   Manifestement quelque chose te titille.  Et là, bardaf, tu pars en vrille.

Péguy, de son propre aveu, a toujours tout pris au sérieux, les mots plus que le reste.  Que le langage puisse être sa propre fin, et le poète se contenter des sons, cela n’entre pas dans ses schémas mentaux.  Un poème de Péguy ne sera jamais ce joli objet de langage clos sur lui-même adulé par la modernité, « aboli bibelot d’inanité sonore ».

On sent bien l’ironie.  Aux effluves de cuir du Pléiade entrouvert se joignent ceux du mépris.  Reprenons donc pour faire simple : selon toi, Péguy aime les mots mais pas au point de faire ce truc un peu débile que font les Mallarmé et consorts, cette poésie hermétique, se regardant le nombril (voire plus bas pour la poésie onaniste), ce truc d’Happy few.  Truc, qui plus est, (et tu t’étends dessus dans les pages qui suivent) qui est très à la mode, voire hyper tendance.  Pire même, commun.  A te lire, la caissière de notre supermarché s’exprime en anaphores hermétiques, nos enfants sont éduqués en sonnets de Bonnefoy et, dans le stade du PSG, les supporters chantent haut et fort « Pli selon pli » de Boulez…  Poursuivant sur ta lancée intrépide tu conclus par ces mots sublimes :

de tous ses écrits, sa poésie est ce qui paraît le plus inactuel.  Elle est peut-être ce qui est le plus nécessaire, ce dont nous avons faim et soif.  Une parole sensée, bonne et juste

Une parole sensée, juste et bonne…  Diantre.  Définir une poésie comme celle de Péguy par des mots empruntés à un discours de Jean-François Copé (ou Charles Michel, notre JFC à nous par-delà Quiévrain)!

Très chère Danielle, laisse moi te dire ces deux trois choses :

-la poésie de Mallarmé n’est pas close sur elle-même.

-j’aime la poésie de Charles Péguy ET celle de Mallarmé et connais plein de gens pour qui c’est la cas.

-mon expérience (du moins celle issue du monde dans lequel je vis, qui n’est peut être pas le même que le tien) me dit que ce qui est à la mode maintenant en terme de poésie est plutôt Maurice Carême, les soleils, les fleurs et les nenfants avec des lapins…

-le pré carré des amateurs de poésie n’est à mon avis pas assez étendu que pour le morceler plus encore

-des grosses bêtises écrites sur papier bible restent des grosses bêtises…

A bientôt.

Bisous.

Ptyx.

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« Tristesse de la terre » de Eric Vuillard.

Tristesse de la terreCe qu’on admire dans les musées fut souvent dérobé sur des cadavres.

Le spectacle est l’origine du monde.  Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre.

Alors qu’il est de bon ton de voir dans tout phénomène actuel un aboutissement, ou du moins une étape, d’un processus plus ancien aux origines desquelles il s’agirait de remonter pour y découvrir en germe les excès de notre époque, le Wild West Show est l’exemple parfait d’un phénomène réalisant dès son origine tout son programme.  L’évolutionnisme et le matérialisme historique ont parfois bon dos.  Tout est là dans le Wild West Show.  Il n’en est rien advenu qui n’y était déjà réalisé.

Les excès des « mass média » sont leurs penchants de la première heure.

Retraçant en parallèles multiples l’histoire du show, de Buffalo Bill Cody, de son manager ou de Sitting Bull, Eric Vuillard dévoile, au travers des racines du spectacle contemporain, les horreurs sur lesquelles nous sommes fondés.  Appât du gain, simplification à outrance, vulgarité, volonté totalisante, comme ils font partie des bases de l’origine du spectacle de masse, sont inhérentes à la société qui produit ce spectacle.

C’est une chose extravagante, la réalité, elle est partout et nulle part ; et depuis quelque temps on dirait qu’elle fane, c’est curieux, on ne sait pas l’expliquer, elle est toujours là mais elle semble avoir perdu de sa consistance.

Le spectacle de masse n’est pas un filtre mis sur le réel, ni une tentative d’en rendre compte, mais un essai d’annexion de celui-ci.

L’Histoire est morte.  Il n’y a plus que des punaises.

D’une langue sublime, toute en rythme, Eric Vuillard parvient à approcher au plus près, par détours successifs, cette « petite histoire » par laquelle se donne à voir ce que les poncifs institutionnels de la « grande » contribuent à enfouir.  Il rappelle que notre civilisation se nourrit de tout.  Que le spectacle de masse témoigne de son appétence à joindre la larme au profit, de soutirer de celle-ci tout le sel, ne donnant plus à en goutter qu’une eau fade, sans saveur.  Eric Vuillard nous rappelle notre propre responsabilité devant ce spectacle dont l’inanité ne serait peut-être que le miroir de notre propre désir de ne pas être.  Et, surtout, qu’il est possible de n’en pas être captif.

Le spectacle tire sa puissance et sa dignité de ne rien être.  Nous laissant seuls, irrémédiablement, avec nulle plaie où voir le jour, point de preuves.  Et pourtant, au milieu de ce vide bruyant, dans la grande pitié ressentie, jusque dans le mépris lui-même – quelque chose est là.  Comme si ce grand divertissement passager, cet oubli forcené de soi, cette façon de détourner la tête pour mieux voir était l’un des moments les plus tragiques de l’être : sans signe, sans révélation ; et où seulement le cœur se serre, où la main s’agrippe à l’autre, n’importe quel autre, pourvu qu’il soit à côté de nous sur les gradins, et qu’on puisse éprouver nos détresses voisines dans un cri, un rire, une simple communauté de sentiments.

Eric Vuillard, Tristesse de la terre, 2014, Actes Sud.

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« Viva » de Patrick Deville.

viva-devilleTout est dans Jeannot Lapin.

Malcom Lowry, Trotsky, Staline, Cravan, Frida Kahlo, Traven, Maurice Nadeau sont quelques-uns des personnages qui traversent ce livre de part en part.  Evoluant autour de deux principaux, Trotsky et Lowry, et d’un narrateur qui s’affirme chef d’orchestre de l’ensemble, leurs histoires, leurs rencontres réelles ou juste possibles, tissent deux par deux des parallèles dont les couples s’entremêlent les uns aux autres.  Et de ces croisements, de ce déraillement de l’espace et du temps, surgit une œuvre qui, tout en continuant le projet qu’on pouvait déjà lire dans Kampuchéa ou Peste et Choléra fait figure de programme à l’ensemble.

chercher pourquoi Plutarque aurait bien pu choisir Lowry et Trotsky pour ses Vies Parallèles.  Celui qui agit dans l’Histoire et celui qui n’agit pas. 

Sorte de vie parallèle, à la Plutarque mais en en liant et déliant les fils respectifs, de Trotsky et Lowry, Patrick Deville trace les parallèles entre deux modes de représentation du monde et d’action sur celui-ci : la politique et la littérature.

C’est jaunâtre et blanchâtre et tout parcouru de filaments, cette manière d’aligot que nous sommes, et de cela naît la pensée politique et parfois la poésie.

Ce sont des vaincus dont Patrick Deville dresse les portraits.  En fuite, terrorisés ou assommés par les dépendances, empêchés par l’exil ou sa propre exigence, le vrai politique comme le vrai poète est condamné à échouer toujours.  Et c’est cette connaissance de son inéluctable échec futur qui lui confère sa grandeur, celle de tout qui essaie encore et encore sans plus se préoccuper de l' »à quoi bon ».  Des vaincus mais des vaincus magnifiques.  Et dans ces portraits, ce « Band of brothers », c’est toute la force morale et nécessaire de l’impossible qu’il réaffirme magistralement.

Ils ont le même goût du bonheur, un bonheur simple et antique, celui de la forêt et de la neige, de la nage dans l’eau froid et de la lecture.  Chez ces deux-là, c’est approcher le mystère de la vie des saints, chercher ce qui les pousse vers les éternels combats perdus d’avance, l’absolu de la Révolution ou de la Littérature, où jamais ils ne trouverons la paix, l’apaisement du labeur accompli.  C’es ce vide qu’on sent et que l’homme, en son insupportable finitude, n’est pas ce qu’il devrait être, l’insatisfaction, le refus de la condition qui nous échoit, l’immense orgueil aussi d’aller voler une étincelle à leur tour, même s’ils savent bien qu’ils finiront dans les chaînes scellées à la roche et continueront ainsi à nous montrer, éternellement, qu’ils ont tenté l’impossible et que l’impossible peut être tenté.  Ce qu’ils nous crient et que nous feignons souvent de ne pas entendre : c’est qu’à l’impossible chacun de nous est tenu.

Patrick Deville, Viva, 2014, Le Seuil.

 

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« Heidegger et l’antisémétisme. Sur les Cahiers noirs » de Peter Trawny.

HeideggerEst-il possible de penser sans Heidegger?  Sans doute.  Mais il est plus compliqué de le faire après Heidegger.  Est-il possible de penser avec Heidegger après la parution de ses Cahiers noirs?  La question émeut et clive.  Et d’autant plus depuis les « fuites » relatives aux assertions supposées d’un Heidegger supposé antisémite.

Nous sommes assurément voués aux suppositions.

Alors même que d’aucuns trouvaient dans des on-dit, des informations de seconde main ou divers documents privés, de quoi instruire des procès, moins à charge et décharge, qu’il ne procédaient souvent d’une intention, l’ambition de Peter Trawny est bien de s’ancrer dans les faits d’un discours désormais disponible pour le confronter à la construction philosophique de qui l’a tenu.

Il y a un antisémitisme dans la pensée de Heidegger qui, comme on peut s’y attendre de la part d’un penseur, reçoit une justification philosophique (impossible), mais qui, malgré cela, ne va pas plus loin que deux ou trois lieux communs stéréotypés.  La construction ontologique aggrave son cas.  C’est elle qui a mené à la contamination de cette pensée.

La pensée heideggérienne, selon Trawny, fut donc contaminée par l’antisémitisme. Et cela, sous les « ors » les plus vulgaires de celui-ci.  « Concept » du complot juif internationaliste, de la juiverie, inhérence des rapports convulsifs avec l’argent à une race juive fantasmée, le juif de Heidegger qui nous est donné à lire dans les Cahiers noirs est bien celui du commun.  Là ou le bât de la pensée blesse, c’est où elle fut le plus chargée du vulgaire.  Le « on » condamné par Heidegger est celui-là même où il se complaît lorsqu’il évoque le juif.  Si, effectivement, les citations extraites des Cahiers noirs laissent peu de marge quant à leur interprétation stricte (oui, elles sont antisémites), elles ouvrent le champ (comme tout peut l’ouvrir) à nombre d’hypothèses.  Il a dit cela parce que ceci.  Il a dit cela parce que ça.  Tout est œuvre d’hypothèse.  Mais le propre de l’hypothèse est bien aussi que s’y reconnaît la possibilité, à même échelle de validité, de son exact contraire.  Et qui s’échine à vouloir sauver (ou couler) Heidegger à tout prix en vient alors à en tenir d’aucunes qui ne peuvent trouver de légitimité qu’en elles-mêmes.  Jusqu’à supposer (encore supposer), dans le chef de qui a tenu les propos faisant débat, pour le sauver mieux encore, une interprétation de l’interprétation future de ceux-ci.

La dissimulation des Cahiers noirs ainsi que la demande de les publier à la toute fin des œuvres complètes n’étaient-elles pas liées à l’intention de Heidegger de nous montrer à quel point sa -la- pensée a pu s’égarer?

A force de vouloir expliquer, qui plus est à la lumière de sa propre philosophie, la teneur de propos si bêtement communs, on en oublie que peut-être, justement, ils n’éclairent ni n’obscurcissent rien.  Peut-être sont ils juste bêtes et communs?  Peut-être ne sont ils tenus que pour cela?  Parce que communs, ils sont, c’est un truisme, partagés par tous.  La pensée a ses trous, ses vides, ses manques.  Comme qui pense a ses absences.  Faut-il pour cela faire de ceux-ci, de ces penseurs, des fabricants de gouffres?  A force d’apparenter des propos à des énigmes qu’il s’agit absolument de déchiffrer, de résoudre, on en oublie souvent une (d’hypothèse) : qu’il n’y ait pas énigme.  Que hors l’économie d’une pensée, ces propos ne seraient alors, glacials et abominables, que l’expression de l’inscription (et non sa contamination) de celle-ci dans un temps.

Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les Cahiers noirs, 2014, trad. Julia Christ et Jean-Claude Monod.

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Vieux brol 14 : « Le Décameron » de Boccace.

GRISELDANe subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Valeureuses amies, plus on parle de l’action de la Fortune, plus il reste à en dire, quand on considère ces effets.

La main sur la poitrine de l’abbé, Alessandro trouva deux petits seins, ronds, fermes et délicats comme s’ils eussent été d’ivoire.

Bouche baisée ne perd point bonne fortune, mais bien se renouvelle comme la lune.

Madame, si je vous ai caché cet amour, c’est que je me suis aperçu que la plupart des personnes, une fois qu’elles ont pris de l’âge, ne veulent plus se rappeler qu’elles ont été jeunes.

Sois assuré de ceci: seule est chaste celle qui n’a jamais été sollicitée par personne ou bien celle qui a sollicité sans être exaucée.

Partez et efforcez-vous plutôt de vivre, car il semble que vous ne soyez ici-bas qu’en location, tant vous m’avez l’air pulmonaire et mélancolique.

il faut être fou pour tester sans nécessité les ressources de l’intelligence d’autrui.

cette histoire vous mettra en garde quant à ce qui peut arriver tout en vous faisant vous divertir de ce qui est advenu.

l’aveugle nécessité des lois et des juges qui, en investigateurs zélés pour ainsi dire des erreurs, font souvent avouer par de cruelles tortures le contraire de la vérité, tout en se disant ministres de la justice et de Dieu, alors qu’ils ne sont que les serviteurs du diable et les exécuteurs d’iniquités.

la blancheur des cheveux n’enlève rien à la verdeur de la queue.

celui qui te trompe, trompe-le; et si tu ne peux le faire aussitôt, souviens-t ‘en jusqu’à que tu le puisses, afin que l’âne qui rue contre le mur en reçoive le coup.

l’esprit de repartie n’est pas de par sa nature de ceux qui blessent, mais qui égratignent ; car s’il devait devenir blessant, il procéderait de la grossièreté et non de l’humour.

il arrive souvent que la Fortune cache chez des êtres exerçant de vils métiers des trésors d’intelligence.

je fis connaissance avec le Vénérable Père Nemecritiquepas Siouplaît, très noble patriarche de Jérusalem.

notre compagnie, à la conduite irréprochable depuis la première heure, ne s’est entachée d’aucun vice dans son comportement, quels qu’aient été ses propos.

Ils n’ont point vergogne d’afficher leur graisse, leur visage rougeaud, leur tenue lascive et leurs vêtements efféminés, et ils déambulent non comme des colombes mais bouffis d’orgueil tels des coqs superbes, la crête levée.

Tingoccio, à force de bêcher et de labourer les terres généreuse de sa commère, en attrapa une maladie.

On ne doit pas accorder moins de liberté à ma plume qu’au pinceau du peintre.

Aucun esprit pervers n’entendit jamais un seul mot sainement.

Boccace, Le Décaméron, 2010, Diane de Selliers (édition illustrée par Boccace et les peintres de son époque, version « souple » et moins onéreuse parue l’année suivante)

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