« Onzième roman, livre dix-huit » de Dag Solstad.

 

Turid Lammers n’allait nulle part, il n’y avait dans sa vie aucune direction, sinon celle d’être ce qu’elle était et de scintiller. Tout cet enthousiasme, tous ces projets, toute cette énergie, qui trouvaient leur exutoire dans chaque heure de la journée, au Lycée municipal, dans la boutique de fleurs, à l’Association théâtrale de Kongsberg, dans la vie commune avec Bjørn Hansen, tout ça n’avait pour objectif que son propre instant.

Alors qu’il vient d’avoir un enfant, Bjørn Hansen quitte femme et fils pour s’installer à Kongsberg avec sa maîtresse, Turid Lammers. Là, il embrassera une nouvelle profession, récepteur, et découvrira les joies du théâtre amateur. Peu à peu, alors qu’il tente de chercher à saisir ce qui peut influer sur son existence, germera en lui une idée radicale.

l’insupportable conception, la conviction d’avoir passé sa vie entière à être en quête de quelque chose qui se pulvérisait devant lui, en raison du caractère décidément impitoyable de la nature.

Comment se fait-il qu’un être, en possession de tout ce qui peut le rendre heureux, sans se sentir cependant à strictement parler malheureux, ressente malgré tout un manque, une sorte d’insatisfaction. Comme s’il persistait toujours, quand bien même tout va bien, un minuscule espace résiduel qui échappe irréductiblement à un bonheur parfait. Et qui, pour qui en est conscient, empêche de se laisser aller pleinement à une vie épanouie. Dag Solstad reprend ici le schème universel de la quête existentielle, avec ses questions classiques, éprouvées et rabattues ad nauseam. Mais en faisant de son « héros », Bjørn Hansen, à la fois l’observateur désabusé de sa propre histoire et le lucide acteur de sa propre vie, il confère à son roman une originalité aussi troublante que captivante. Si ces aller-retours un peu « dégingandés », un peu « l’air de rien », entre observations au scalpel et prises en charge pataude mais résolue d’un destin, résonnent si profondément en nous, c’est certainement car il est impossible de ne pas y reconnaître les nôtres.

Car il ne parvenait pas à s’accommoder du fait que les choses étaient ainsi et pas autrement. Et ça le scandalisait.

Jusqu’où n’irions-nous pas pour exister…

Dag Solstad, Onzième roman, livre dix-huit, 2018, Notabilia, trad. Jean-Baptiste Coursaud.

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« Le travail des morts » de Thomas W. Laqueur.

 

Je pense que la mort n’est pas, ni n’a jamais été, un mystère ; le mystère réside plutôt en notre capacité, en tant qu’espèce, collectivités et individus, à accorder une si grande importance à l’absence, et plus particulièrement au corps inerte, nu et indigent du mort.

Il y a de cela bien longtemps, Diogène déclara que ce qu’il advenait à son corps mort lui était indifférent, proposant à ses disciples de se défaire de son enveloppe mortelle en la jetant par dessus le mur et en la donnant en pâture aux bêtes sauvages. Cette réaction à la mort, ou plus exactement, à ce qu’il reste après passage à trépas, fit scandale à l’époque. Et aujourd’hui, alors même que notre société – occidentale s’entend -parait s’être défaite de nombre des superstitions qui organisaient les rapports entre corps et mort, nous restons, souvent à notre corps défendant, profondément marqués du sceau de celles-ci. On a beau clamer notre indépendance du religieux, marteler que nous sommes héritiers du cartésianisme, nos propres comportements continuent intuitivement à trahir des positions que nous défendons pourtant haut et fort. Penser, dire et étayer qu’un corps n’est rien est une chose. Agir comme si un corps n’était vraiment rien en est une autre.

Les gens continuent de se soucier du sort des morts ; les morts continuent, en privé, mais aussi en public, d’effectuer un travail pour les vivants.

En s’intéressant à la dépouille elle-même (et non à la mort proprement dite) et en l’abordant transversalement tant dans le temps que dans l’espace (même si l’occident reste très présent), Thomas W. Laqueur éclaire certes d’un jour neuf son sujet déclaré mais il interroge également les façons dont nous nous attachons, envers et contre tout, à ce que nous déclarons obsolète. Comblant avec un bonheur rare les fossés qui peuvent séparer histoire et anthropologie, il nous convie à nous questionner encore et encore sur ce que peut représenter pour nous l’absence. Non seulement celle d’un corps. Mais aussi – et cela, seule une longue enquête précise et étayée le permettait – celle des convictions, des opinions, des croyances, qui continuent, malgré leur « disparition », à produire des actes désormais détachés de leurs causes…

Thomas W.Laqueur, Le travail des morts, une histoire culturelle des dépouilles mortelles, 2018, Gallimard, trad. Hélène Borraz.

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« Un hiver de neige » de Peter Kurzeck.

 

Neuf ans ensemble. Un enfant. Le mot séparation et puis une ère nouvelle.

Nous sommes en 1984. Le narrateur vient de se séparer de sa compagne, Sybille. Il cherche un nouvel appartement et un emploi. Il tente de se dépêtrer des difficultés d’un nouveau manuscrit en cours. Il s’occupe de sa petite fille de quatre ans, Carina. Il se souvient de son livre précédent, de ses amis et de son passé d’alcoolique. Et de temps en temps, la maison tremble.

La mettre au lit, toujours de nouveau, toujours autrement, et il faut commencer, s’exercer des heures avant. Elle dort, maintenant? Ou en sommes-nous encore à la répétition? Si je m’endors avant elle, elle va me réveiller! Ou me suivre aussitôt! Elle dort? Février. Autour de la maison, la nuit. L’hiver, la nuit. Et moi, ma vie, c’est fini ou fini seulement ici? Après, accrocher encore la lessive au-dessus de la baignoire et ne pas oublier de respirer! Nuit, silence, la maison commence à trembler.

Le flux de conscience sert très souvent d’excuse à la paresse. Fréquemment, un « auteur » croira que saisir sur la page les impressions et les perceptions d’un personnage dans ce qu’elles ont de décousu suffira à faire oeuvre. Il écrira désordonné car le désordre selon lui inhérent aux modes de pensée ne pourra être traduit autrement que par le désordre de l’écriture qui l’illustre. L’absence de structure, dans l’esprit de l’auteur paresseux, vaudra structure. Et ce d’autant mieux qu’ainsi, à moindre frais, il se rêvera Claude Simon, Virginia Woolf ou Malcolm Lowry.  C’est oublier que la saisie de ce flux de conscience par la littérature ne fut possible qu’en lui organisant des structures. À défaut ce flux serait resté inaccessible. Dire le désordre nécessite un ordre. Et un ordre, n’en déplaise au partisans du moindre effort, d’autant plus complexe à bâtir qu’il se doit d’être réinventé sans cesse.

te réciter le jour et l’instant, te réciter chaque détail et tout rassembler ensemble, comme si tu devais d’abord inventer le monde.

C’est ce miracle qu’opère Peter Kurzeck. Un hiver de neige est certes « décousu ». S’y succèdent les réminiscences du narrateur, ses rappels, des répétitions, diverses voix, divers temps, le tout semblant d’abord plus suivre un fil hasardeux que constituer un ensemble même fragile. Et pourtant, peu à peu, au fur et à mesure de ce qu’on prend alors de moins en moins pour des errements, notre regard saisit des amorces de structures, des parcelles d’ordre. Non pas parce que, le livre avançant, l’auteur aurait peu à peu relâché la bride au désordre, mais bien parce que le lecteur devient peu à peu à même de lire celui-ci. Et par la suite de déceler l’extraordinaire richesse, palpable au sein de chaque phrase, avec laquelle l’auteur a aussi patiemment que subtilement bâti un monument à la littérature. Dont on profitera d’autant plus intensément qu’on aura compris qu’il dépend de nous. Et c’est là sans doute que réside le miracle de Peter Kurzeck, d’avoir tout à la fois inventé un monde et réussi à faire reposer cette invention sur celui qui la lit.

Une fois qu’elle dort, à la table avec le manuscrit et mes notes. Pas encore de titre. Pas prêt d’être fini, ce livre. De toute façon tant qu’il n’est pas fini, il ne peut rien t’arriver ou est-ce justement ce livre qui me tuera? Encore un été, que nous soyons toujours de ce monde. Que le monde reste, et nous.

Peter Kurzeck, Un hiver de neige, 2019, Diaphanes, trad. Cécile Wajsbrot.

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« Les Tablettes » d’Armand Schwerner.

 

Chaque poème est un nouveau départ à partir d’un lieu à peine différent.

Les Tablettes se présentent comme la traduction de tablettes sumerio-akkadiennes vieilles de 4000 ans. Abîmées, incomplètes, pour partie intraduisibles, elles sont complétées dans leur version traduite par des signes (« …. »pour signifier l’impossibilité à traduire un passage, « ++++ » pour indiquer les passages manquants, etc.) ainsi que par les annotations et les commentaires du Chercheur/Traducteur. Tout cela formerait un ouvrage – certes passionnant – d’assyriologie, s’il ne s’agissait d’une imposture! Le chercheur, le traducteur, les recherches savantes, les découvertes révolutionnaires, les tablettes vieilles de 4000 ans, tout cela est une fiction!

Et suppose que la peur que provoque toute découverte du monde soit si grande qu’elle rende l’écriture presque impossible ?

Ouvrage écrit sur plus de trente années, dans la grande tradition des long poems américains, Les Tablettes croisent génialement archéologie, anthropologie, philosophie, sémiologie et poétique. En interrogeant, via une imposture, les rapports qui régissent le réel au langage, Armand Schwerner explore les fondements mêmes de ce qui nous constitue en tant que sujet. Et, à l’époque où se développait un nouveau langage qui révolutionnerait notre rapport aux choses – l’informatique – il cherchait dans les origines de « l’ancien langage » ce qui ce fait de nous ce que nous sommes.

Mais aussi et surtout, tout en nous confrontant, aussi facétieusement que subtilement, à ces questions érudites et vertigineuses, il nous convie à une superbe leçon de poésie.

Cette oeuvre sans précédent et aujourd’hui toujours originale, est encadrée par une préface de Yves di Manno et une postface de Olivier Bertrand. Yves di Manno, poète, traducteur et éditeur, prend soin de remettre en perspective le contexte poétique dans lequel s’insère l’oeuvre de Armand Schwerner. Olivier Bertrand, graphiste de son état – dont la qualité du travail saute ici aux yeux – détaille quant à lui les enjeux graphiques qui sont partie intégrante de l’oeuvre et en soulignent l’actualité.

le poète est celui qui nomme.

Dans leur diversité, les mots vous perçoivent.

 

Armand Schwerner, Les Tablettes, 2018, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Requette.

 

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« Chronique des sentiments. Livre II. Inquiétance du temps. » de Alexander Kluge.

 

Perçant la profusion des couleurs, les artefacts encore minuscules dont l’apparition était devancée par le bruits des moteurs. Ce n’étaient encore que des points. Et déjà leur vrombissement (« le son des trompettes »), l’anticipation anxieuse, focalisait l’attention du spectateur. Vingt minutes après, la ville était détruite. Bien qu’il faille six ou huit attaques de cette sorte pour vraiment l’anéantir. Et même dans ce cas il y aura toujours DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN en activité qui tenteront de s’en tirer et de se réorganiser. Pareille attaque aérienne, à savoir l’intervention D’UNE INDUSTRIE ARMÉE, D’UN POUVOIR CÉLESTE FONDÉ SUR L’INGÉNIERIE, implique UNE FORTE CHARGE CRITIQUE.

Dans l’extrait repris ci-dessus, qui s’intéresse au terrible bombardement d’Halbertsadt du 8 avril 1945 (457 avions, 595 tonnes de bombes, 2500 victimes), se décèle bien l’importance qu’il y a à lire attentivement tout texte de Kluge : l’avion n’est plus un avion, il est un artefact, c’est-à-dire le moyen d’un acte et le résultat d’une pensée ; ce ne sont pas des êtres humains, des hommes et des femmes, qui restent dans les décombres, mais « DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN », c’est-à-dire des portions non corporelles d’êtres humains, une forme initiale, presque quintessenciée de l’humain, une « idée », à partir de laquelle, sous condition de s’organiser, pourra germer à nouveau de l’humain ; enfin, la charge de tout cela n’est pas qu’explosive, elle est aussi critique, non pas seulement dans le sens où ces faits nécessiteraient, a posteriori, pour être saisis dans leur ensemble, une démarche critique, mais aussi dans le sens où ces faits eux-mêmes sont, a priori, le résultat de la critique.  Alexander Kluge ne raconte pas des faits en adoptant un point de vue différent. Il modifie les conditions langagières qui en rendent compte.

Nous ne pleurons que ce que nous aimons. Pour l’inconnu, nous ne pouvons qu‘imaginer la peine que sa disparition nous causerait.

Imaginer n’est pas un acte anodin, d’agrément, ou qui ne serait censé venir qu’en appui ou en illustration d’une modalité classique d’accéder au savoir. Imaginer est la seule voie qui nous permette d’accéder à ce que nous ne connaissons pas. Et partant, et plus urgemment encore, à ce que nous croyons connaitre. Les faits ne sont rien sans les sentiments dont ils sont ou les traces ou les causes, ni sans l’imagination qui peut nous faire accéder à ce qui ne s’offre pas à la connaissance. Dans l’amas des faits historiques, pour en faire émerger une critique, se rappeler ne suffit pas. Au fait, il faut un langage. Au réel remémoré il faut l’imaginaire.

Les sentiments exigent un savoir.

Une oeuvre qui vaut la peine d’être lue redéfinit ce que lire veut dire. À ce titre, parmi toutes celles qui, depuis des temps immémoriaux, ont enrichit notre réel, celle d’Alexander Kluge s’affirme incontestablement comme l’une des plus essentielles.

Ce qui nous détermine, nous autres humains, c’est la lutte entre la forme et le contenu. C’est-à-dire quand le contenu est un instantané (de cent soixante années ou dune seconde) et que la forme est le Tout restant, la lacune, ce que précisément l’histoire à cet instant ne raconte pas.

« Une fois atteint un  certain degré d’atrocités, peu importe qui les a commises, pourvue qu’elles cessent! »

Dans une caserne d’Espagne, il y avait une meule de paille. Devant, on posta une sentinelle. La paille moisit, se réduisit à un petit tas. Á défaut de contrordre, la sentinelle resta en place encore des mois.

Alexandre Kluge, Chronique des sentiments. Livre II. Inquiétance du temps. Trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval.

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« Le Lasso & autres écrits » de Jaime de Angulo.

 

Malheureusement, l’homme à qui il est étranger se trouve nécessairement contraint d’expliquer par les termes de sa propre pensée un phénomène qu’il observe chez autrui mais n’éprouve pas lui-même, un phénomène essentiellement subjectif qui plus est, mais qu’il s’efforce d’appréhender par des moyens strictement objectifs. Je pense que c’est là une piètre philosophie, d’une scientificité douteuse.

Vouloir saisir quelque chose duquel la perception nous serait refusée nécessite d’autres moyens que ceux auxquels l’intellect nous donne accès. Appréhender uniquement via des schèmes conceptuels des « comportements », des « rites », des « sensations » qui seraient « produits » au sein d’un environnement qui ne possède pas même une lointaine idée de la notion de « concept » ne permet en aucun cas de s’en approcher. Certes on intellectualise quelque chose, mais ce quelque chose a plus à voir avec les a priori qu’on s’était forgé sur la chose qu’avec la chose en elle-même. Ainsi le système de « jeu » de l’indien Pit River échappera-t-il toujours à un observateur extérieur s’il est envisagé selon les caractéristiques qu’il accole à sa propre catégorie « jeu ». Le « jeu » du Pit River est bien un « jeu » mais un « jeu » qui n’est pas saisissable sans modifier en profondeur les bases mêmes de la catégorie « jeu » de l’observateur. Et c’est cela que ce dernier se doit d’admettre pour atteindre à ce qui est radicalement autre que lui : ce qu’il cherche à saisir ne fait pas que dépendre de ses propres paradigmes, il les défait. Et c’est seulement au prix de ce démontage que l’autre peut être approché.

Alors que les premiers textes rassemblés dans ce recueil constituent une sorte de note d’intention – aussi intéressante que fascinante – mêlant récit, littérature et anthropologie, c’est avec Le Lasso, le texte le plus conséquent, que Jaime de Angulo construit un véritable monument à ses méthodes.

Bats-toi, bats-toi, Fray Luis! Les monstres tirent, tirent, t’emportent… Ah! C’est inutile, Fray Luis. Tu leur as donné ton âme. Tu tomberas.

En contant les heurs et malheurs de Fray Luis, un frère venu conquérir des âmes à son dieu dans un territoire indien reculé, Jaime de Angulo fait se rencontrer dans son récit des modes de penser et d’agir radicalement étrangers l’un à l’autre. Littéralement se « rencontrer ». Car il est parvenu à trouver ce très fragile équilibre qui permet la rencontre et non le placage d’une réalité sur une autre. Ainsi l’histoire de Fray Luis – mais est-ce même seulement l’histoire de Fray Luis? – nous est-elle contée par le regard de son acolyte Fray Bernardo, de celui d’une jeune membre de la tribu des Esselen, de Ruiz, du cousin de celui-ci, mais aussi par le biais d’une souris, d’un scarabée, d’un geai bleu, du vent de la nuit, et de bien d’autres. Et, aux antipodes d’un « couleur locale » à moindres frais, l’auteur fait bien plus encore que simplement confier le récit à des narrateurs inattendus. Car ce sont également les modèles narratifs, et les barrières anthropologiques ou épistémiques qui les refermaient l’un sur l’autre, qui sont ici bouleversés. Entremêlant logique occidentale et sentir amérindien dans le corps même du processus d’écriture, plutôt que de tenter artificiellement de rendre compte de l’un avec les filtres de l’autre, il réussit comme jamais avant lui à faire se compénétrer deux mondes. Et la grâce qui en sourd n’a pas de prix!

ce qui était vrai ici ne l’était pas ailleurs.

Jaime de Angulo, Le Lasso & autres écrits, 2018, Héros Limite, trad. Martin Richet.

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« Ceci est ma ferme » de Chris de Stoop.

 

Chris de Stoop est une personnalité connue du monde flamand. Grand journaliste, il s’illustra par ses reportages aussi engagés que risqués sur la « traite des blanches », sur les phénomènes migratoires clandestins ou sur la première femme occidentale ayant perpétré un attentat-suicide en Irak. Ici, sous des abords paraissant d’emblée strictement personnels, il nous propose le récit de son retour dans la ferme familiale, après le placement de sa mère dans un institut de soins et le suicide de son frère.

La Flandre dont nous parle Chris de Stoop est celle des polders, la Flandre profonde, agricole, rurale, encore très marquée de son empreinte catholique, attachée à sa terre et à ses bêtes. Un bout de Flandre qui disparaît peu à peu sous les coups de butoir conjoints de l’industrialisation tentaculaire du port d’Anvers et du « retour à la nature » prôné par une certaine idée de l’écologie.

À un bon kilomètre d’ici, se trouvent une douzaine de panneaux qui signalent pourquoi nous devons attribuer une telle valeur à cette région ; ils indiquent ce qu’il faut regarder et expliquent ce qu’on voit. Leur présence fait de moi un passant, un spectateur, et du paysage un décor, comme dans un film de Disney.

Pour chaque parcelle de terrain concédée au projet de développement du port d’Anvers en est concédée une autre à la défense de l’environnement. Entre les deux logiques, qui se rejoignent finalement très bien, le paysan flamand se retrouve souvent dépossédé, en sus de ses terres, de son histoire, de sa raison d’être et même de celle d’avoir été. Il est nié. Dans son désir de « rendre à la nature » des terres – la dépolderisation est devenue un processus d’ampleur – la logique environnementale est ici devenue folle. Expulsant l’homme de la nature, elle fabrique sur les bases aujourd’hui décriées de la séparation nature/culture, une nature bien plus artificielle que celle qu’elle vise à remplacer. Plutôt que se fier aux savoirs qui s’étaient forgés au contact d’un territoire, des écologistes hors sol appliquent à celui-ci des principes de laboratoire. Et rien n’y fonctionne plus. L’homme en est exilé, souvent aux prix de terribles drames. Et la « nature », forcée, tourne sot.

Mais quelle est cette vision d’une nature dont l’homme ne ferait pas partie, mais lui serait plutôt étranger?

Pour qui lirait ce livre sans connaitre le contexte de la gestion écologique flamande, Chris de Stoop pourrait apparaître comme un contempteur farouche de l’écologie. Il n’en est rien. Comme il ne s’oppose pas non plus à une lutte environnementale radicale. Ce qu’il décrit et dénonce avec force c’est l’absurdité inhumaine – vraiment « inhumaine », c’est-à-dire dont l’homme a été décrété par principe indésirable –  d’une nature pensée comme devant se priver, pour fonctionner, d’une de ses parties essentielles. Une « nature » de démiurge, sans savoirs mais abreuvée de science, plus artificielle que les terrains industriels auxquels elle est censée donner un répondant. Une nature anthropomorphe mais qui refuse l’homme.

Chris de Stoop, Ceci est ma ferme, 2018, Christian Bourgois, trad. Micheline Goche.

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« Idiotie » de Pierre Guyotat.

 

c’est notre bonté, notre hantise d’y manquer, l’improfondeur de notre urgence à vivre, notre désir qui habillent de beauté cet intérieur monstrueux ; comme nous voyons du plein dans l’agrégat d’atomes, de l’Art dans un cafouillis de pensée, de forme, mis au point.

Pour faire simple, on pourrait dire que l’œuvre de Pierre Guyotat se compose de deux pans : l’un, dit romanesque, fait de tentatives et d’expériences formelles souvent extrêmes, l’autre, dit autobiographique, où l’auteur fouille son passé avec une précision presque maniaque. Pour faire simple toujours, on pourrait classer Idiotie dans le second domaine. Pour toujours continuer sur cette voie dite simple, on pourrait présenter ce dernier opus comme celui qui renseigne sans doute le mieux sur les origines biographiques du pan romanesque de l’Oeuvre : le conflit avec le père, la découverte de la sexualité, la guerre d’Algérie, la révolte, la mise au secret… Tous ces événements pouvant être vus comme formant une sorte de genèse des livres à venir.

c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du « rien », encore un peu de psychologie française, de « personnages » […], et bientôt l’épopée de l’idiot

Mais cette division, sans doute utile à brosser une première approche, est aussi une réduction. Comme l’est aussi toute tendance à jauger l’Oeuvre de Guyotat sous l’égide de la sexualité sous prétexte qu’elle y serait proliférante. Pierre Guyotat n’est un écrivain ni de l’autofiction ni de la « déviance ». Cet aller-retour entre deux pratiques, l’une qui détaillerait le réel, l’autre qui y bâtirait une fiction, n’est une trajectoire qu’en apparence. Il n’y a pas de trajet en tant que tel chez Guyotat. Il y a la volonté, livre après livre et toujours mieux, de saisir cette compénétration de « l’abstrait » et du « concret », et de la dire.

La prolifération de tout ce qui touche mon pied, mon regard, mon ouïe, mon odorat et à quoi je dois fixer un état, bref ou millénaire et plus, précipite mon allure et le battement de mon cœur ; je suis hors de Paris ; dans le parc de Sceaux, avant la tombée de la nuit, devant la rocaille du Petit Château, une image, touchable, de la confusion des règnes, de l’abstraction par laquelle il faut que je passe pour que l’être reprenne sa place en moi.

Plutôt qu’une genèse dont il s’agirait d’exhumer les traces d’un passé enfoui, le travail d’Idiotie semble, presque a contrario, démontrer qu’il n’y eu finalement aucun début. Que tout a toujours été là. Que Rien n’est pur. Esprit et corps. Réel et fiction. Abstrait et concret. Et que la tâche de Pierre Guyotat, depuis toujours aussi, se limite à la dire. Et c’est ainsi que se dévoile au lecteur un lieu qui ne parait trouver place nulle part ailleurs. Comme si c’était cette voix unique, aussi précise que libre, qui formait la seule possibilité d’accès à des franges entières du réel, qui, à défaut, resteraient inaccessibles. Et donc inexistantes.

En cela, Pierre Guyotat réaffirme que ce que l’on nomme « art » n’est jamais un filtre du réel mais l’une de ses conditions essentielles.

L’Art le plus grand, mais dont l’immortalité est d’autant plus ressassée qu’elle n’est pas assurée, ne tient que sur un sursoiement de l’urgence de vivre, de survivre qui crée le réel et nous y oblige

Pierre Guyotat, Idiotie, 2018, Grasset.

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« Bas la place y’a personne » de Dolores Prato.

 

La vérité jamais ne chassa le doute.

Née en 1892 d’une relation adultère, reconnue sur le tard, Dolores Prato sera placée par sa mère chez un oncle prêtre et sa sœur vieille fille, habitants de la petite ville de Treja dans les Marches. Bas la place y’a personne est le récit par elle-même de son enfance.

Les gens ne me parlaient pas, mais les choses, si; elles étaient foules; elles remplissaient la maison.

Peut-être lit-on moins maintenant qu’on ne s’essaie à écrire. Et dans ces tentatives, souvent, la vie intime forme le fond de la chose écrite. Qui raconte sa jeunesse traumatique sans fard, l’absence de fard étant censée servir seule de processus esthétique, qui utilise la mort des suites d’une longue maladie d’un être aimé pour abreuver une fiction « librement inspirée des faits », qui prétendra trouver dans « l’intime d’une vie cabossée » de quoi inspirer une « prose aussi libre que la vie à laquelle aspirait son auteur.e.trice »*… Tout cela s’appuyant sur un truisme aussi définitif qu’imparable : comme chaque vie est singulière, la mienne l’est aussi, j’ai donc le droit de l’exprimer et de considérer que cette expression, singulière elle aussi, est aussi légitime que nécessaire. C’est oublier deux faits essentiels : premièrement, si toute existence est bien entendu unique, l’intérêt que l’on peut légitimement avoir pour l’une qui n’est pas la sienne est inversement proportionnel à celui que l’on portera à sa propre vie, et ce n’est donc que très rarement – en fait jamais – que l’on désirera prendre le temps – en fait le perdre – de lire une vie plutôt que vivre la sienne ; deuxièmement, si chaque vie est bien singulière, il convient toujours, pour l’exprimer, d’utiliser un langage dont les fondements doivent être reconnus par le plus grand nombre pour pouvoir être lu mais dont l’expression ne doive pas recourir aux lieux communs sous peine de faire verser ce fameux « singulier » dans le commun le plus indiscernable. Chaque vie est singulière, certes, mais souvent, la meilleure façon d’en faire paraître une d’une banalité désespérante est de chercher à l’exprimer.

Il faisait un autre jeu merveilleux avec l’orange. « Attention » disait-il. Il la coupait en spirale tout autour de façon tellement parfaite qu’il mettait dans mon assiette une orange complètement nue; avec le ruban en spirale qui remplissait la sienne et un toucher de tous ses doigts, il reconstruisait parfaitement. Une spirale cosmique se recomposait en unité astrale. Je ne pensais certes pas avec ces mots, mais de ces mots il y avait l’émerveillement.

Comme chacune, l’enfance de Dolores Prato est donc bien exceptionnelle. Tout le monde n’est pas bâtard. Tout le monde ne fut pas éduqué par un oncle prêtre, érudit, chasseur et rêvant d’émigrer aux Etats-Unis, et par une tante vieille fille, à l’affection gênée et parcimonieuse. Tout le monde n’a pas grandi dans une ville des Marches, à l’aube miséreuse d’un siècle douloureux. Tout le monde n’entend pas les pas d’un enfant mort. Tout le monde ne se lie pas d’affection avec un perroquet. Mais, surtout, personne ne l’évoque ainsi.

J’ai entendu dire que ma vie à Treja fut désolée. Je n’en suis pas convaincue. À moins que la désolation ne fût cette chose que je sentais en moi et autour de moi dont jamais je n’aurais su dire ce que c’était. Si c’était désolation il faut dire alors que la désolation aussi est ponctuée de merveilles.

Chaque chose, chaque être, animé ou non, recèle des mondes. Et Dolores Prato réussit à les dire. Non pas uniquement en les épuisant sous les coups de butoir d’un ressassement, mais en multipliant les approches. En chahutant la syntaxe, en omettant là un verbe, là un sujet. En construisant à la chose, souvent disparue, une expression qui en dit l’inaltérable beauté. Un accès dont la beauté pouvait demeurer indépendamment de la chose elle-même. Bâtarde, elle aura compris que se dire ne se pouvait que dans une langue bâtarde. Sans prétention aucune mais avec une application pointilliste, elle aura dressé à la littérature l’un de ses monuments les plus touchants et les plus justes, jusqu’à sa dernière phrase.

Dolores Prato, Bas la place y’a personne, 2018, Verdier, trad. Laurent Lombard & Jean-Paul Manganaro.

*éditeur également, il se peut que certains exemples (ils sont légion) soient tirés de notre propre expérience…

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« Sorcières » de Mona Chollet.

 

La sorcière ne fut pas que condamnée, torturée ou brûlée parce qu’elle était ou représentait quelque chose qu’une autorité religieuse désirait combattre et faire taire. Derrière l’imagerie d’Épinal attachée au terme « sorcière » se dissimulent des réalités autres. Non, la sorcière ne fut pas pourchassée uniquement au moyen-âge mais aussi lors de la Renaissance. Non, la religion ne fut seule à faire peser sur ces sorcières son joug mortel. Non, ce que l’on désigne par « sorcière » n’est pas que le pendant simplement sémantiquement féminisé du « sorcier ». Le traitement réservé aux sorcières, ainsi même que leur définition, ne peut être expliqué pleinement sans la misogynie. Et l’éclairage historique neuf ainsi porté sur ce fait particulier permet indubitablement de lire plus complètement – et donc mieux – la condition qui fut réservée aux femmes à travers l’histoire.

Là où le bât blesse c’est qu’à la rigueur d’une analyse détaillée ou transversale de son sujet de départ, l’auteure a préféré la facilité d’une confirmation au forceps de quelques lieux communs.

Les hommes, en effet, ressentent la plus petite brise d’égalité comme un typhon dévastateur – un peu comme comme les populations majoritaires se sentent agressées et se voient à la veille d’être submergées dès que les victimes du racisme manifestent la moindre velléité de se défendre. Outre la répugnance à renoncer à ses privilèges (privilège masculin ou privilège blanc), cette réaction trahit l’incapacité des dominants à comprendre l’expérience des dominés, mais peut-être aussi, en dépit de leurs protestations d’innocences indignées, une mauvaise conscience ravageuse (« Nous leur faisons tant de mal que si nous leur laissons la moindre marge de manœuvre, ils vont nous détruire »).

Aujourd’hui, celle qui partage sa vie avec un homme et des enfants doit toujours lutter de toutes ses forces si elle ne veut pas devenir une « femme fondue ».

Au sein de la famille hétéroparentale, les besoins d’une femme doivent toujours s’effacer devant ceux de son compagnon et de ses enfants.

Chez Mona Chollet, ce sont donc les hommes, non certains hommes, qui sont des dominants. Et que cette domination soit exercée en toute conscience ou à leur corps défendant, rien finalement n’y change. Pas même la proclamation de leur innocence, qui n’est dictée, au mieux, que par la crainte hypocrite de ne plus pouvoir assurer leurs privilèges. Tous coupables, même les innocents… Selon la même logique, la femme doit toujours lutter contre l’homme ou l’enfant. Quoi qu’il en soit, où et quand que l’on soit, la lutte est toujours le marqueur paradigmatique qui vient souligner les rapports homme-femme. Du moins donc chez les blancs hétérosexuels…

Au-delà des amalgames (où l’on retrouve placés dans un fourre-tout maléfique le blanc, l’hétéro, l’homme, le capitalisme, la misogynie, l’expert, la raison)  que l’auteure « n’étaie » qu’en recourant systématiquement à des sources qui ont déjà fait en leur temps l’objet de nombreuses critiques solides, ce qui pose surtout question ici est l’essentialisation du débat. L’individu est gommé. Il n’y a plus d’homme ni même de femme. Il n’y a plus que  des ersatz d’êtres cloîtrés en tout temps et en tout lieu dans le carcan de leur destin. Et cette réduction à l’état d’essence de l’homme (ou du blanc, ou du scientifique, ou…), combinée à la légèreté des « preuves » qui sont censées appuyer son discours rend celui-ci, au mieux inaudible, au pire contre-productif. Face aux lieux communs, il ne sert à rien de contribuer à en ériger d’autres. À l’heure où certains des progrès quant à la place de la femme dans la société (indéniables en Occident) tardent à se traduire dans les faits et où les mouvements dits conservateurs ont le vent en poupe, ce manque de rigueur n’est pas que risible. Il donne malheureusement du grain à moudre à tous ceux qui, au mieux, défendent le statu quo, au pire, rêvent d’un retour au « bonnes vieilles valeurs »…

Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, 2018, Zones.

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