« Holyhood » de Alessandro Mercuri.

On voit donc parfois la vérité sortir du puits à moins qu’elle ne s’y soit déjà noyée.

Tout est dans tout. De cette antienne, consacrée par le postmodernisme, a découlé une masse considérable d’écrits pas tous aussi intéressants les uns que les autres. Souvent prétexte à la bizarrerie facile, la rencontre dans un même contexte de choses fort peu appariées au préalable – le vrai & le faux, le réel & la fiction, le vulgaire & l’érudit, l’attesté & le spéculatif, etc. – s’arrête la plupart du temps à cette volonté de rencontres des contraires. Bref, en bon popphilosophe qui se respecte – et le bon popphilosophe ne respecte que soi – on se contente de produire du bizarre – et si possible, un bizarre « pop » -, gageant que le bizarre seul attirera le chaland. Ce qui incitera peut-être ce dernier à construire au monstrateur de bizarre un piédestal. Oh gloire aisée!

La fiction a ses raisons que la raison ne connaît point.

Le narrateur d’Holyhood revient sur l’excavation, sur une plage de Californie, d’un vestige de l’histoire du cinéma. Un sphinx, enterré depuis 1922, a été retrouvé il y a peu. Celui-ci, en carton-pâte, servit au décor du colossal péplum Les dix commandements de Cecil B.Demille. Est déterré, et, ce faisant, ressortit de l’archéologie, un élément utilisé par la fiction – et son commerce – pour illustrer des pages célèbres qui mêlent Histoire et mythes. Et c’est en 1922, que l’on découvrit, dans le sable d’Egypte, la tombe intacte de Toutankhamon. Dans Holyhood, réel et fiction s’entrecroisent, s’entremêlent. C’est un croiseur japonais dont on construit une réplique à l’échelle dans un désert californien qui est destiné à l’entrainement des aviateurs américains. C’est un film, avec des images bien réelles, une voix humaine, des décors terrestres, qui rend compte de l’expérience extraterrestre d’une femme abductée.

L’expérience d’Holyhood n’est pas « gratuite ». Le postmodernisme n’est pas ici l’énième occasion sexy de faire oeuvrette sur l’articulation réel-fiction. S’il pose bien la question de la primauté causale de l’un sur l’autre – qui est produit par l’autre du réel ou de la fiction? -, Alessandro Mercuri le fait en organisant l’indiscernabilité d’une éventuelle réponse. En recourant habilement aux procédés mêmes du postmodernisme (dont l’abondance ludique et contaminante des notes de bas de pages), il insère son lecteur dans un écheveau dont les mailles sont si finement tressées que les catégories mêmes de « fiction » ou de « réel » deviennent inopérantes. Et c’est sans doute dans cette indiscernabilité-là que réside tout l’intérêt de la question…

Comment mettre en relation le souvenir inventé d’un enlèvement qui n’a jamais eu lieu et le fait si improbable ou catégoriquement impossible soit-il d’avoir été ravi(e) par des créatures extraterrestres? Ou bien faudrait-il imaginer à l’inverse un rapprochement sans fin du dire et du faire? L’enlèvement extraterrestre serait-il le fruit d’une prophétie autoréalisatrice? Dire l’enlèvement aurait pour effet de le faire advenir en un sens rétroactif comme un nouveau souvenir (réel ou inventé) longtemps enfoui, refoulé, qui sans prévenir jaillirait dans sa fulgurance traumatisante.

Alessandro Mercuri, Holyhood, vol1 Guadalupe, California, 2019, art&fiction.

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Poésie néerlandaise contemporaine

Il parait normal, dans le paysage de la poésie traduite en langue française, que la moindre production objectiviste nous parvienne dans notre langue. Qu’il s’agisse, par exemple, de Reznikoff, Oppen ou Zukofsky, on trouve somme toute assez logique que la plus infime parcelle de leur oeuvre soit traduite et commentée et que le travail de traduction et de publication soit subsidié par les services publics. À peu de choses près, la démarche semble similaire en ce qui concerne la poésie russe jusqu’aux années 1970. Le moindre brouillon, la plus banale liste de course d’une Akhmatova, d’un Mandelstam ou d’une Tsvetaïeva mériterait d’être traduite en français. Sans vouloir contester la place indéniablement importante des poésies américaines et russes du défunt vingtième siècle, cette adhésion – et surtout la pléthore de publications qui vient la consacrer – nous parait parfois un tantinet aveugle. Devenues par trop automatiques, ces consécrations ont tendance à occulter non seulement la production poétique contemporaine dans ces mêmes langues, mais aussi celles, historiques ou actuelles, dans d’autres langues moins « courues ». À trop s’attacher à ce qui fit l’avant-garde en américain ou en russe, le champ de la poésie traduite en français en oublie les avant-gardes actuelles, tant dans ces langues là que dans d’autres. Ce faisant, la poésie française se coupe de ce qui peut la renouveler.

La poésie néerlandaise contemporaine est d’une vitalité absolument exceptionnelle. Enté sur un riche passé récent (Lucebert, Faverey ou Kouwenaar sont les trois grande figures tutélaires du vingtième siècle poétique hollandais) et porté par une dynamique publique remarquable (de nombreux prix très bien dotés, d’importantes villes qui ont leur poète officiel, des festivals internationaux de premier plan, un grand volume de traductions de poésie étrangère contemporaine, une politique très volontariste en terme d’extraduction, etc.), le champ contemporain de la poésie en néerlandais est aussi riche que varié. D’inspiration métaphysique ou de culture pop, en prose ou en vers, en long poems ou minimaliste, issus de la performance ou non, souvent drôles, impertinents, forgés dans l’intime ou imprégnés d’idéaux politiques, les extraits des auteurs présentés dans ce recueil sont l’occasion d’en découvrir un aperçu absolument passionnant.

Au vu de ces découvertes et alors que nombre d’auteurs néerlandais, contemporains ou « historiques », sont traduits depuis longtemps dans d’autres langues, la tiédeur du paysage éditorial francophone* à l’égard de cette poésie formidablement novatrice – comme d’ailleurs à l’égard de ce qui ne parait pas déjà consacré autre part – pose d’autant plus question. Autant celle-ci parait vive, dynamique, ouverte sur le monde, s’affranchissant presque naturellement des contraintes ou des formes imposées, autant, par contraste, le spectre poétique contemporain français paraît emprunté, timoré, et empêtré dans de rassurantes certitudes. La découverte de ce qui se fait aujourd’hui autre part peut être l’occasion de découvrir aussi que cette vitalité, cette originalité, est précisément le fruit d’un intérêt marqué et de longue date pour… ce qui se fait autre part.

Poésie Néerlandaise contemporaine, 2019, Le Castor Astral.

*On connait bien entendu des initiatives remarquables et on les relaie d’ailleurs ici (les éditions Unes, Circé, Joca Séria, la revue La tête et les cornes en sont des exemples). On ne nie pas les efforts fournis par d’aucuns. Mais, en tant qu’observateur attentif de ce qui se fait en poésie dans d’autres langues, le constat est malheureusement sans appel : globalement la francophonie a quelques guerres de retard…

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Vieux brol 27 : « Le retour au pays natal » de Thomas Hardy.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

Ces lèvres s’entr’ouvraient fréquemment, laissaient passer un murmure. La jeune fille semblait créée pour inspirer un poète : la bien décrire eût été la chanter.

Comme tout arrive autrement!

C’est parce que je m’ennuyais que j’ai allumé ce feu, déclara-t-elle alors ; parce que je m’ennuyais et que j’ai pensé qu’il serait amusant de vous attirer ici et de triompher de vous, j’ai décidé que vous viendriez et vous êtes venu. J’ai constaté le pouvoir que j’ai sur vous : un mille et demi pour venir et un mille et demi pour vous en retourner : trois milles dans la nuit pour l’amour de moi! Ne l’ai-je pas bien montré, mon pouvoir?

en apparence inerte et tranquille, la lande était en réalité frémissante de forces actives.

Je ne suis pas le seul, tu sais. Vous autres, petits enfants, vous vous imaginez qu’il n’y a qu’un seul coucou, un seul renard, un seul diable et un seul homme au rouge, tandis que nous sommes tous très nombreux.

Ah! soupira-t-elle, si j’avais une raison de vivre! Voilà ce qui me manque!

Yeobright aimait son prochain. Il était convaincu que la plupart des hommes manquent d’un savoir qui ferait passer la sagesse avant la prospérité matérielle. Il souhait d’élever une classe sociale aux dépens des individus, plutôt que les individus aux dépens d’une classe sociale. Mieux : il était prêt à être la premier individu sacrifié.

Il était un simple point brun dans une étendue vert olive.

Au lieu d’avoir, en face de lui, le pâle visage d’Eustacia et la silouhette d’un homme inconnu, il avait la lande – cette lande impassible qui, depuis le commencement des siècles, défiait les catastrophes et dont les traits couturés et antiques réduisaient l’insignifiance les plus sauvages tumultes d’un cœur humain.

On dit qu’il vient un temps où l’homme, à force d’avoir souffert, finit par rire de sa souffrance…

Thomas Hardy, Le retour au pays natal, 2019, Corti,trad. Marie Canavaggia.

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« Correspondances » de Mallarmé.

Peu d’œuvres si peu lues auront eu autant d’influence que celle de Stéphane Mallarmé. Alors que de son temps déjà sa poésie était considérée par beaucoup comme « élitiste », ou « illisible », ou « incompréhensible », on ne peut pas dire, de nos jours, que cette oeuvre soit devenue plus populaire. Cela alors qu’elle a infusé très profondément dans la pensée du vingtième siècle, au-delà même des frontières strictes de la poésie. Qu’on s’en rende compte ou non, la poésie mallarméenne nous constitue.

L’édition en un seul volume des lettres de l’auteur peut être l’occasion de découvrir « à hauteur d’homme » un auteur qu’on a trop tendance à confiner dans une sorte d’Olympe inatteignable de la pensée, où il vaquerait solitaire à la recherche désespérée d’une perfection saisissable de lui seul. Dans ses lettres, il est époux et père. Il est ami, aussi. Il est insatiablement curieux. Il est profondément ancré dans un temps et une époque dont il comprend et ressent les enjeux politiques et sociaux. Sa correspondance nous expose ses doutes, ses questions, ses douleurs. Le poète du sonnet en x est un professeur chahuté, un homme de famille sans histoire, un père blessé dans sa chair. Il est aussi un homme qui fait le choix de l’amour contre l’argent, de la création contre la renommée. Aux antithèses de l’image fantasmée de l’artiste coupé du réel, du pédant hermétique, le « poète de l’art pour l’art » se découvre dans ses lettres comme un infatigable travailleur, qui, de doute en doute, aura cherché sa vie durant à parfaire une intuition géniale et révolutionnaire.

Et sans doute, l’émotion ressentie à la lecture de ces lettres n’est-elle pas étrangère à ce que le lecteur y perçoit un sacrifice permanent de son auteur. Car Mallarmé n’avait pas le temps d’écrire des lettres. Père, époux, professeur, lecteur avide, ami fidèle, d’une santé fragile, chaque lettre était arrachée au temps qu’il devait consacrer à façonner son oeuvre. Ce sacrifice le rend d’autant plus proche à tous ceux qui savent ce qu’un seul bon poème demande de travail. Et ainsi, la recherche parmi cette correspondance des indices de germination ou d’évolution d’une des œuvres les plus remarquables de l’esprit humain, est-elle traversée d’intense moments de fraternité.

Stéphane Mallarmé, Correspondance 1854-1898, 2019, Gallimard.

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« Un futur » de Pascal Poyet.

Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen

Telle est, dans sa langue originale, la septième proposition du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein. Traduite chez Gallimard par « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence », cette proposition – qui non seulement clôture le célèbre traité mais est aussi la seule qui ne fasse pas l’objet de sous-propositions – est presque devenue iconique. Prise en dehors de l’ensemble qu’elle parait conclure, elle est souvent ainsi ramenée à la bonne vieille antienne : « Si tu sais pas, tu te tais ». Et c’est peu dire que ramener l’épouvantail analytique qu’est Wittgenstein à une formule proverbiale directement intelligible par tous a quelque chose d’éminemment rassurant. Mais ce qui rassure est souvent réducteur…

On retourne un peu en arrière. Comment relier cette proposition aux précédentes? On lit, Voir le monde, Surmonter ces propositions, Pour en sortir. Par-dessus elles, Sur elles, Passant par elles. On lit encore, En ceci que, A la fin, Pour ainsi dire. Jeter l’échelle après y être monté. On retourne jusqu’à l’idée de départ : Le monde est tout ce qui arrive. A lieu. Tout ce qui « est le cas ».

Reprenant la proposition la plus rabattue du philosophe autrichien, en la remettant dans le contexte du traité lui-même, Pascal Poyet s’interroge sur la traduction de celle-ci et en déplie avec autant de facétie que de virtuosité toutes les possibilités : Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ; De ce qu’il ne faut pas taire, il faut parler ; Sur ce dont on ne peut parler, on doit garder le silence ; Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire, etc. Et on y voit, ou pressent, que « dire » n’est pas nécessairement « parler », que « falloir » n’est pas « devoir », que si ordre est donné de se « taire », d’autres moyens, peut-être, existent pour « s’exprimer ».

Si la démarche de Pascal Poyet se fonde ici dans un fait de traduction, elle ne s’y limite pas. Traduire est ici lire. Et dépecer un fait de traduction, apprendre à le lire, est d’autant plus riche, plus drôle aussi, quand ce fait, précisément, entend poser un interdit quant à ce qu’il convient ou non de taire. Si une chose doit être tue, il reste bien des manières de l’appréhender.

Pascal Poyet, Un futur, 2019, Héros-Limite via sa revue L’ours blanc.

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« L’humanisme à l’épreuve de l’Europe »

Il paraît inévitable que tout mouvement historique semble unifié aux yeux de la postérité. Qu’il s’agisse du surréalisme, de l’humanisme, de la Réforme, etc. l’Histoire n’en retient, avant tout, que ce qui fait bloc sous ses appellations. Si, pour les comprendre, et surtout les saisir dans le flux historique dont elles sont des points saillants, il est incontestablement utile de les ramener à des traits marquants et rassembleurs, il faut toujours bien se rappeler que l’image qui en résulte n’est, précisément, qu’une image, qu’un raccourci. Que l’unité à laquelle aboutit le travail de l’Histoire n’est qu’un outil didactique, certes utile, voire indispensable à une nécessaire synthèse, mais qui n’est pas la réalité. De quelques « mouvement », « mouvance », ou rupture historique d’envergure qu’il s’agisse, sous l’impression d’unité dont le travail de l’Histoire les dote, se logent bien des différences, des diversités, des inflexions, des luttes, des subtilités, des désaccords. Rappeler ceux-ci, c’est revenir aux fondements du travail de l’historien. Et au-delà de la seule nécessité historiographique, c’est découvrir mieux, précisément à travers ses différences et ses tensions, comment des idées, des actes, en sont arrivés à constituer quelque chose auquel ses héritiers ont, presque spontanément, désiré construire un piédestal.

les pistes parcourues invitent […] à dépasser une approche de l’humanisme comme un mouvement uniforme et homogène, incarné par quelques grandes figures de proue consacrées par l’historiographie, pour en souligner en priorité la plasticité, garante de sa capacité de pénétration capillaire au cœur de milieux très divers.

À travers la différence d’attitudes de deux humanistes essentiels, le polonais Andrzej Frycz Modrezewski et le français Jean Bodin à l’égard de la peine de mort, ce sont certes deux conceptions différentes de la politique qui sont données à voir, mais des différences qui ne sont pas issues d’une quelconque et fort anachronique préoccupation sociale. Ce sont bien des divergences de fondements métaphysiques dans l’élaboration de leur humanisme, chacun bien particulier, qui en sont la cause. Comme d’ailleurs « s’imposeront » des variantes différentes d’un humanisme « politique » selon qu’il se référera à Érasme, humaniste chrétien, ou à Bodin, humaniste politique.

Alors que les universités sont aujourd’hui présentées comme des lieux de résistance et d’opposition en bloc à la pénétration des idées humanistes, des travaux récents démontrent que cela fut bien plus contrasté. Comme d’autres recherches démontrent que des territoires apparemment très comparables ont pu opposer des réactions très diverses à l’égard des nouveautés humanistes en fonction de critères fort divers. De même, l’histoire de la librairie nous apprend-t-elle beaucoup sur les différentes pénétrations et propagations des diverses pensées humanistes selon l’impression et l’édition des textes d’une région à l’autre. Ainsi est-il intéressant de remarquer que l’impression des textes humanistes, si elle profita bien à ceux-ci, ne supplanta nullement abruptement celle des textes théologiques alors classiques et que les grands lieux d’imprimerie d’alors (Italie, Pays-Bas, Germanie et France) ne furent pas du tout abreuvés à taille égale par les mêmes textes.

De ce panorama passionnant, résultat d’un colloque franco-américain s’étant tenu à Paris en 2018, résulte une image renouvelée de l’humanisme, ramené à ses contradictions comme à ses exceptionnelles richesses. Mais aussi, en nous intéressant à l’un de ses moments les plus denses de son Histoire, unanimement considéré comme l’un de ses instant-clé, ce livre nous permet-il de mieux lire l’Europe d’aujourd’hui. Plutôt que de se battre sur un héritage et de s’écharper sur qui en serait le vrai dépositaire est-il alors peut-être temps de remarquer qu’il n’y a rien à hériter qui soit taillé d’un bloc, que celui-ci soit de marbre ou de pierre de sable…

Denis Crouzet, Élisabeth Crouzet-Pavan, Philippe Desan, Clémence Revest (dir.), L’humanisme à l’épreuve de l’Europe, XVe – XVIe siècles, Histoire d’une transmutation culturelle, 2019, Champ Vallon.

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« Mire » de Solmaz Sharif.

Laisse-moi te MIRER dans cette lumière qui a mis des années à nous parvenir.

Le ministère de la Défense des États-Unis édite depuis longtemps un dictionnaire : the Dictionnary of Military and Associated Terms. Celui-ci est régulièrement mis à jour, parfois mensuellement, avec des termes déclassifiés ajoutés ou supprimés selon les besoins. Ainsi le terme « drone », s’il apparaît bien dans l’édition 2007, a été expurgé de celle de 2015. Comme s’il avait disparu en raison même de son caractère devenu commun. Compris par le plus grand nombre et d’usage courant, il ne doit donc plus figurer dans un dictionnaire spécialisé. En d’autres termes, la définition militaire n’est plus tant un supplément à la langue anglaise, mais la langue anglaise elle-même. Tous les termes repris à ce dictionnaire sont figurés dans le livre en petites capitales.

ton visage se détournant du mien

pour se retenir de jouir

8 fraises dans un bol bleu mouillé

baba empêchant son pantalon

de tomber au checkpoint

une jeune mariée fixant son chignon

avec des goupilles de grenade

un mur débarrassé de clous

pour que les fantômes puissent le traverser

Dans les poèmes de Mire, sur fond d’interventions américaines en Moyen-Orient, résonnent des voix dont la destinée personnelle a été bouleversée par ces événements. Décès d’un proche, exil, blessure, etc. touchées à divers titres par le cataclysme de la guerre, chacune de ces voix, pour tenter de dire sa douleur, se doit d’abord de se réapproprier une langue qui le lui permette. Car la guerre, dans sa folie hégémonique, confisque aussi les moyens langagiers qui permettent de rendre compte de son horreur.

Chaque jour je m’accommode

du langage

qu’ils ont fait

de notre langage

pour NEUTRALISER

la CAPACITÉ des OBJETS DE FAIBLE VALEUR MONÉTAIRE

comme toi.

Solmaz Sharif, plutôt que de s’obstiner à créer de toutes pièces un langage qui permette de lutter contre l’horreur, ou d’en reprendre un autre « d’avant ces temps » de la guerre technicisée à l’extrême, a choisi d’en reprendre les motifs. Dans ses jeux de contrastes subtils, tout à la fois elle affronte alors le langage de l’horreur (et donc l’horreur elle-même) et le désamorce et en fait sourdre l’amour et la vie. Dans cette tentative nécessaire se réaffirme alors le rôle fondamentalement émancipateur de la poésie. Quand, en toute conscience, le militaire s’arroge les droits sur le langage, c’est au poète qu’il revient de nous donner à tous les armes pour combattre la terreur qu’il tente d’instituer.

Et je mets entre nous la vue et la parole qu’ils veulent voir morts

Solmaz Sharif, Mire, 2019, Unes, trad. Raluca Maria Hanea & François Heusbourg.

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« Caravage, juste un détail » de Jérémie Koering

Là, dans l’angle inférieur gauche de la couverture du Caravage de Mia Cinotti, j’ai vu surgir, d’entre les méandres de la broderie qui orne le col du jeune figurant parmi Les Tricheurs, un sexe masculin. gribouillé, certes, mais un sexe masculin tout de même…

Alors que Jérémie Koering, chargé de recherches au CNRS, se trouve chez un éditeur en train de contempler des images des Tricheurs, la célèbre peinture du Caravage, son regard s’arrête sur une forme qui orne le col du jeune figurant. Spontanément, il y perçoit un sexe dressé. Vingt ans plus tard, alors qu’il aura à l’époque, tout aussi spontanément, chassé cette vision de son esprit, la considérant comme un résultat de son propre esprit mal tourné, le chercheur revient sur cette forme.

Le pénis est-il réel? N’est-il qu’un hasard de formes? Est-il le produit d’une volonté du peintre ou de son subconscient? Ou n’est-il produit que par le subconscient de celui qui regarde la peinture? S’il est « réel » et volontaire, quelle est sa signification? N’est-il qu’un clin d’œil potache? Ou le peintre désirait-il lui faire jouer un rôle dans l’économie du tableau? Le sexe brodé est-il une occasion de renverser la signification de la peinture, d’inverser les rôles de ses protagonistes? Ou tout cela n’est-il qu’une grossière méprise?

Rien de tout ce qui suit n’a force de certitude, et il ne s’agit peut-être que d’une terrible méprise.

En s’attachant à un minuscule détail, Jérémie Koering se livre à une expérience sceptique aussi réjouissante que riche de sens. Ainsi, par l’entremise d’un seul petit amas de formes gribouillées, c’est toute la richesse d’un jeu de regards qui se trouve questionnée. Et par là-même l’enjeu de toute réflexion esthétique.

Jérémie Koering, Caravage, juste un détail, 2019, DITS, Institut National d’Histoire de l’Art.

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« Les enfants s’ennuient le dimanche » de Jean Stafford.

Mais, les yeux sans larmes, elle berçait son mal, comme elle eût pressé un bébé sur son sein tari.

Jean Stafford fut considérée comme l’une des grandes nouvellistes américaines du vingtième siècle. Publiées entre autres dans le New Yorker, ses nouvelles fut rassemblées dans The Collected Stories of Jean Stafford qui obtenu en 1970 le prix Pulitzer de la fiction. Choisies parmi ce recueil, les nouvelles traduites et réunies dans Les enfants s’ennuient le dimanche donnent un aperçu nécessaire et remarquable non seulement de l’oeuvre de l’auteure américaine mais aussi, de part sa propre diversité, de celle de ce genre.

Car si quelque chose marque durablement à la lecture de cet impeccable recueil, c’est, en sus de la beauté de chacune de ses parcelles, la difficulté d’y discerner des traits marquants qui les rassembleraient sous des égides directement reconnaissables. Sans jamais sacrifier à l’efficacité de ses récits, Jean Stafford paraît en effet déployer à chaque nouvelle une palette incroyablement large. Non seulement en raison des diverses références littéraires qui viennent à l’esprit à leur lecture (telle partie nous fait penser à Henry James, telle autre à Faulkner, telle autre à Aiken, ou à Twain…), mais aussi en laissant adroitement planer les doutes quant au « domaine narratif » auxquelles elles appartiendraient (fantastique, psychologique, social, etc.). La surprise qu’elle génère alors immanquablement permet de faire surgir d’autant mieux de ces instants de vies prises sur le vif ce qui en fait leur substance. On en sort saisis, étonnés, bouleversés.

May comprit qu’elle ne souhaitait pas la venue du printemps, qu’elle ne souhaitait pas avoir un jardin et, tandis que son esprit errait au hasard, elle comprit qu’elle ne souhaitait pas revoir la mer, ou des enfants, ou les tableaux qu’elle aimait, – pas même son propre visage par un jour de bonheur. Durant une minute ou deux, plongée dans cet état d’où tout désir était absent, elle fut presque ravie en extase ; puis, elle se sentit très vite purgée de son pessimisme et elle sut qu’elle se mentait, qu’en réalité elle avait un désir : le désir d’un désir.

Jean Stafford, Les enfants ‘ennuient le dimanche, 2019, do, trad. Jean-Gérard Chauffeteau & Véronique Béghain.

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« L’âge productiviste » de Serge Audier.

Ces [exemples ouvrant la réflexion sur le rapport de la gauche au capitalisme] présentent toutefois la vertu de faire apparaître des positions théoriques et politiques qui, aussi incompatibles et mutuellement conflictuelles soient-elles, supposent pourtant toutes, sous des formes différentes, que le capitalisme est nécessaire et même, en un sens, bénéfique, dans la mesure où il a développé comme jamais les forces productives, ce qui est conforme aux intérêts futurs des classes dominées – le tout dans une absence quasi totale de questionnement sur ses impacts environnementaux négatifs.

Si les motifs d’être inquiet ne manquent actuellement pas, il en est un dont on parle fort peu et qui, pourtant, alors que nous en sommes un témoin privilégié, nous parait jouer un rôle considérable dans la prolifération de l’inquiétude ambiante : la confirmation de biais. Alors que l’algorithmie est décriée, voire stipendiée, par nombre d’ « intellectuels », force nous est de constater que parmi ces derniers beaucoup se comportent, pas toujours à leur corps défendant, comme s’ils en étaient les promoteurs institutionnels. À la façon d’un ordinateur qui, en fonction de vos choix précédents, va déceler et devancer vos envies futures, jusqu’à les conformer toujours plus aux critères toujours plus grossiers d’un nombre toujours plus restreint de catégories, le repli de ceux-ci est toujours plus marqué vers les livres qui, ils le savent et les achètent pour cette raison seule, confirmeront leurs a priori. Comme s’il ne s’agissait, dans un livre, que d’y chercher ce qu’on y attendait déjà. L' »intellectuel » à rasséréner trouvera ainsi à satisfaire ses suspicions complotistes en lisant le témoignage d’un Juan Branco plutôt que le travail de Yves Citton. Il pourra étayer ses simplismes géopolitiques avec les menaces haineuses d’une Houria Bouteldja plutôt que se lancer dans la lecture d’un récit d’Amos Oz. Il pourra également satisfaire ses a priori sur les relations homme-femme avec les simplismes délirants d’une Silvia Federici plutôt qu’avec le talent d’une Susan Howe. Ses lectures ne venant nullement en appui, en soutien – car plus « simples », plus « vulgarisatrices » – de celles qui se proposent d’explorer les faits de façon plus « pointue », mais bien en remplacement de ces dernières. Ainsi, peu à peu, condamne-t-on la complexité sur l’autel de son confort intellectuel, et la réalité sur celui de la légitimité du but poursuivi. Et scie-t-on consciencieusement la branche sur laquelle on se complaît.

Heureusement des livres forts sont encore publiés qui ne se font pas au sacrifice de l’intelligence.

Au motif que des techniques de management et de gouvernement dites libérales ou néolibérales s’appuient sur la figure de l’homo oeconomicus soucieux exclusivement de maximiser son intérêt, ou au prétexte que la « mégamachine » de la technique nous engloutit et nous surveille, les critiques hyperboliques de la modernité perdent de vue l’expérience des sujets modernes et contemporains qui sont aussi traversés de doutes et d’interrogations, qui sont partagés entre stratégies égoïstes et altruisme, entre indifférence et responsabilité vis-à-vis des générations futures et de la terre

Alors que nombre de signaux existent de longue date qui ont alerté sur le désastre écologique en cours, il parait étonnant que, politiquement, peu de mouvements se soient saisis avec envergure de ce questionnement majeur. Et, alors qu’il parait à certains aujourd’hui naturel d’assimiler l’écologie à la gauche et au progressisme, il parait d’autant plus étrange que l’environnement ne soit pas devenu un axe central depuis bien plus longtemps dans les mouvements de gauche. A fortiori quand on constate à quel point les désastres environnementaux actuels paraissent imputables au capitalisme (jusqu’à voir se créer le terme de capitalocène parallèlement à celui d’anthropocène). C’est oublier que la sonnette d’alarme environnementale ne fut pas sonnée qu’à gauche. Ni que, si des brèches et initiatives écologiques existaient bien à gauche, elles furent rapidement balayées par des impératifs de production vus comme émancipateurs. Bien plus que le capitalisme alors, c’est bien plutôt le productivisme qui parait à blâmer.

Serge Audier, dans ce livre qui fera date, donne à voir avec brio la faillite de tout dogmatisme ainsi que les mécanismes par lesquels la réalité la plus triviale peut se voir inhibée par le réductionnisme idéologique. Et, non content de le faire dans le domaine très précis de l’écologie, il nous démontre qu’une entreprise sceptique (qu’il est triste d’ailleurs de voir le climato-sceptique kidnapper à son profit une notion si riche de sens) est salutaire et ne condamne pas forcément à un relativisme défaitiste. Et que la complexité est toujours porteuse de sens.

l’enjeu est […] d’éviter le piège des conceptions monolithiques dominantes – qu’elles soient antimodernes ou promodernes – qui voient dans l’ensemble des dimensions de l’histoire moderne et contemporaine le déploiement d’une logique unique, traversée uniquement de contradictions immanentes

Serge Audier, L’âge productiviste, hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, 2019, La Découverte.

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