« Armand » d’Emmanuel Bove

À l’horizon, les nuages de la veille se pressaient les uns contre les autres comme si, sous d’autres cieux, d’autres nuages les empêchaient de passer.

Un jour, alors qu’Armand flâne dans la rue, une main se pose sur son épaule. C’est Lucien, un ancien compagnon d’infortune. Lucien est toujours pauvre. Armand, qui vit avec Jeanne, est maintenant à l’aise. Armand invite Lucien à venir manger un soir chez lui. Le lendemain, c’est à Armand de rendre visite à Lucien. Dans la chambre misérable que loue son ancien compagnon, il rencontre Marguerite, la jeune sœur de Lucien.

La pluie était si fine qu’il fallait porter son regard loin devant soi pour la distinguer. J’avais appuyé mon front contre un carreau de la fenêtre de notre chambre. Les gouttes qui coulaient sur le verre ne me touchaient pas.

Il y a, à proprement parler, une magie à l’œuvre dans les romans d’Emmanuel Bove. Une alchimie même. De sa prose germe, à partir d’un matériau, un autre dont les composants paraissent n’intervenir en aucun cas dans la constitution du premier. Et cela parait d’autant plus étrange – et participe dès lors au charme de sa lecture – que la transformation d’un matériau à l’autre semble elle-même irréductible à toute explication. Ainsi Armand sent-il le monde qui l’entoure et en rend compte. Mais sans jamais faire retour sur cette expérience. Ou s’il le fait, en en contredisant peu après les termes par lesquels il l’avait exprimée. Le lecteur est ainsi placé dans la situation très réaliste de celui qui sent, qui perçoit, mais qui ne parvient jamais précisément à saisir ce qu’impliquent pour lui ou pour les autres ses propres perceptions. Et a fortiori celles des autres, qu’il tente toujours de ramener aux siennes. Dans ce monde incertain, aussi bancal que réaliste, peint par touches subtiles, c’est alors peu à peu le sociologique qui se dévoile sous le psychologique. Le général sous le particulier. L’intériorité troublée d’Armand, ses actes manqués, ses réflexes, ses impressions sont l’occasion de découvrir, de l’intérieur, la mécanique sociale. De main de maître!

Emmanuel Bove, Armand, Cent Pages.

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« Le concept d’ambiance » de Bruce Bégout.

La fascination de l’esprit pour la complexité n’est-elle pas parfois aussi pour lui une manière de masquer – et de biffer – la simplicité incompréhensible de ce qui se donne à voir et à sentir?

Qu’est ce que l’ambiance? On pourrait la considérer relativement à une forme de dialogue incessant, une sorte de va-et-vient permanent, qui naitrait des rapports entretenus entre un sujet et un objet. Une autre solution, une autre définition de l’ambiance pourrait trouver son origine dans une sorte de résolution entre deux phénomènes. Il y aurait d’un côté un phénomène-sujet, de l’autre un phénomène-objet, l’ambiance étant alors une forme de phénomène tiers, né de la synthèse des deux premiers. Une troisième voie définitoire, détachée des deux premières – la première, dialogique, et la deuxième, synthétique – celle suivie dans ce livre, revient à considérer l’ambiance comme un phénomène à part entière, autonome, indépendant du sujet et de l’objet. Cette hypothèse, que l’auteur nomme « autochtone », si elle n’est pas nécessairement la moins intuitive – au contraire même, on le constate dans la suite – est en tout cas celle dont la saisie logique est la moins classique. Mais pas la moins riche.

Si l’ambition contemporaine la plus noble de la philosophie est de « surmonter la séparation », de dépasser la division du moi et du monde, de penser ce qui les précède et les féconde originellement, à savoir l’appartenance, alors le phénomène de l’ambiance nous fait pénétrer dans ce fond indifférencié mais non indifférent de l’être.

S’enchâssant dans des tentatives précédentes de penser l’ambiance (la Stimmung heideggérienne, la Krasis Stoicienne, l’atmosphère de Maine de Biran, par exemple), la réflexion de Bruce Bégout reprend l’enquête là où précisément ses prédécesseurs s’étaient arrêtés. Et cela car soit l’ambiance – ou ce qui en tient lieu – est envisagée comme une sorte de décor sur lequel vient prendre appui le projet des étants (ainsi chez Heidegger pour qui la Stimmung ne vaut, épistémiquement parlant, que par l’angoisse qu’elle induit dans le Dasein), soit parce qu’elle est ramenée, via les outils qu’on met en œuvre pour en conceptualiser le process, à un dualisme qui l’exile radicalement de ce qu’elle est. Le « vague », le « brumeux », l' »atmosphérique » ne se laisse pas saisir dans le cadre habituel qui prétend réconcilier les contraires. Associer c’est toujours accorder au séparé une prééminence originelle. Et c’est bien là qu’est le premier défi : « cerner », « conceptualiser » l’ambiance ne se peut qu’à partir d’outils neufs.

Il s’agit donc de prendre la mersion pour fil conducteur, de faire de la plongée ambiancielle un type d’expérience révélateur du monde.

On ne rendra pas ici compte en détail du cheminement que poursuit l’auteur dans ce livre aussi rigoureux que subtil – et où la subtilité est d’ailleurs elle-même érigée en principe épistémique. De la critique des tentatives précédentes de définir, via d’autres sémantiques, le concept d’ambiance, à sa tentative de lui bâtir une ontologie, en passant par l’exploration des impasses dualistes, ce livre, précisément parce qu’il se centre sur ce qu’est l’ambiance, débouche sur bien plus que sur sa seule conceptualisation. Ce que permet Le concept d’ambiance, et le rend absolument déterminant, c’est de donner une assise conceptuelle solide à tous ceux qui cherchent une alternative au « tout-à-l’objectivable » réductionniste. En affirmant l’existence d’un fond tonal et en lui construisant un espace conceptuel solide, l’éco-phénoménologie de Bruce Bégout s’affirme comme l’une des expériences philosophiques les plus intéressantes actuellement. L’une des plus urgentes…

L’être ne se réduit pas au défini.

Bruce Bégout, Le concept d’ambiance, Le Seuil.

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« Le musée, une histoire mondiale » de Krzysztof Pomian.

Ainsi lorsque, dans mon amour pour la beauté de la maison de Dieu, la splendeur multicolore des gemmes me distrait parfois des mes soucis extérieurs et qu’une digne méditation me pousse à réfléchir sur la diversité des saintes vertus, me transférant des choses matérielles aux immatérielles, j’ai l’impression de me trouver dans la région lointaine de la sphère terrestre, qui ne résiderait pas toute entière dans la fange de la terre ni toute entière dans la pureté du ciel et de pouvoir être transporté par la grâce de Dieu, de ce [monde] inférieur vers le [monde] supérieur suivant la mode anagogique.

Cette citation de Suger, Abbé de Saint-Denis dès 1122, et donc administrateur de son immense Trésor, forme une remarquable mise en exergue du travail de Krzysztof Pomian. L’histoire de l’institution muséale (dont le fantastique premier tome paraît ces jours-ci, avant deux tomes dans les prochains mois), de ses lointaines origines à sa plus contemporaine actualité est bien entendu d’abord une histoire au long cours du musée. Des accumulations des tombeaux égyptiens jusqu’à l’orée du 19 ème siècle, l’auteur nous emmène sur les traces de la fabrication de l’institution que nous connaissons aujourd’hui sous ce nom. Accumulation, Trésors, collections privées ou publiques, galeries, profane ou religieux, d’origine naturelle ou artefact, sculptural ou pictural, l’objet et son amas ont connu au cours de l’histoire nombre de développements, d’ellipses, de retours en arrière. Amassé pour des raisons économiques, de prestige, d’édification, de célébration, de compétition, ou de communication avec un au-delà, l’objet a toujours été plus qu’objet. Vase de terre ou de sardonyx, parcelle de la croix du Christ ou mouflon empaillé, camée du premier siècle ou tableau du Titien, toujours l’objet a été autre chose que lui-même.

Les objets ne sont que des accessoires

Au-delà de l’extraordinaire érudition de ce projet gigantesque et de ce qu’il apporte de déterminant dans le champ de l’histoire de l’art, c’est sans doute dans ce qu’il révèle de nos rapports à la chose, à l’objet, qu’il se montre, à notre avis, le plus remarquable. L’objet n’est rien qu’accessoire. Autrement dit, il n’est, ne revêt d’importance, que par ce à quoi il donne accès. Il est accès lui-même. Et c’est en raison de cela qu’il a été accumulé, montré, caché, préservé ou mis en scène. Qu’il s’agisse d’assurer le confort à un défunt, de démontrer son attachement à des traditions révolues, de thésauriser autre chose que du numéraire pour un avenir incertain, de donner un accès au savoir au plus grand nombre, toujours l’objet est pensé relativement à quelque chose qu’il représente, dont il est la trace, un expédient ou un support. Ce que dévoile en creux cette prodigieuse aventure historique – ce dont, donc, elle fait aussi l’histoire – c’est le rapport aussi riche que divers qu’ont entretenu de tout temps – et qu’ils continuent donc à entretenir, même par devers nous – le visible et l’invisible.

Krzysztof Pomian, Le musée, une histoire mondiale – Tome 1. Du trésor au musée, Gallimard.

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« Les paysages avalent presque tout » de Maxime Actis.

la mémoire humaine fonctionne mal

ce n’est pas un ordinateur

c’est un amas

Organisé en vingt parties d’approximativement 10 séquences chacune, le livre de Maxima Actis s’ancre dans des souvenirs d’errance européenne. On y voit les décors de l’est ou du sud-est. La Grèce, les frontières de l’Ukraine. La débrouille de l’errant, souvent. Les rencontres. Le froid. Les chaleurs.

il n’y a pas de mémoire individuelle

peut-être des formes individuelles de mémoire

Mais Les paysages avalent presque tout, même s’il a bien à voir avec le banal, n’a rien du banal carnet de voyage « poétique ». Il ne s’agit pas d’organiser les souvenirs, d’en percer l’amas ou, sous couvert de « poésie », de se livrer à un énième exercice d’introspection par l’itinérance.

écrire ce n’est pas attendre un parfum de mort (ou le parfum des fleurs coupées ou de l’herbe tondue)

c’est sans goût, ça ressemble à l’ennui

c’est ça que je recherche

la phrase calquée sur ce tous les jours sans relief dans lequel on n’a pas à parler

souvent sans goût

regarder les âpretés de la rambarde pendant des heures, par exemple

Un peu à la façon d’un Jack Spicer – pour qui le poète était un médium, un émetteur, une simple radio par laquelle le langage, entité indépendante, trouvait une voix – le poète serait ici comme une sorte de lieu donné aux paysages. Un endroit où leur défilement pourrait trouver une forme d’arrêt, d’instant de pause. Non pas pour alors s’y livrer, en esthète rassénéré, à leur seule contemplation béate. Ni – autre cliché du « poète » – pour faire surgir, de leur censée banalité, quelque chose qui attendrait qu’un être inspiré l’en extirpe. Le poète laisse ici le banal au banal. Il ne fait pas du réel autre chose qu’il est. Tout au plus « rogne-t-il la réalité pour la faire entrer dans un livre ». Il rend « visibles les idées qui sortent de la tête ». Dans ce magnifique premier livre, la poésie devient une forme de principe sédimentaire, par lequel les souvenirs, les paysages vus, les expériences vécues, les livres lus, pouvaient enfin venir se déposer, et sur le limon duquel d’autres souvenirs, paysages, expériences ou livres devenaient alors possibles.

je ne vois pas comment ça ne peut pas devenir un nouveau souvenir

par-dessus l’ancien

Maxime Actis, Les paysages avalent presque tout, Flammarion

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« Le rosier pourpre » de Marcelle Delpastre

L’amour ne dure pas, l’amour est sans lendemain, heureux qui, dans sa jeunesse, devine cette vérité. L’amour tue. Il tue ou il meurt. Le nôtre n’avait pu nous tuer, nous étions trop lâches. Alors il était mort, dans une agonie muette, affreusement lente. Nous lui survivions.

Dans les quelques vingt-cinq nouvelles qui composent ce recueil, un homme, toujours, par jalousie, suspicion ou pour d’autres « raisons » dont on ne saura rien, est bien souvent amené à résoudre par le crime une relation amoureuse. Mais toujours l’homme en question (qui s’assimile au narrateur), comme le lecteur, sont indissolublement intriqués dans un écheveau de réalités qui ne leur permet plus de percevoir avec certitude dans lequel un acte cruel est commis. Un acte de cruauté est commis, c’est certain. Mais l’est-il en rêve, en fantasme, dans l’espace de la narration ou dans un « réel » que partageraient tous les protagonistes, lecteur inclus : le mystère n’est bien souvent éventé – quand il l’est – qu’au dernier mot…

Où trouver des germes qui ne pourrissent pas?

Profondément enracinées dans l’univers du conte, comme dans celui de l’univers rural de son auteure, ces nouvelles sont cependant très loin de n’être qu’une énième émanation de récits de genre assaisonnés à une sauce « locale ». S’il est évident que l’auteure maîtrise à la perfection les connaissances historiques et techniques de ce qu’est un conte, son objet n’est nullement de benoitement s’inscrire dans une continuité qu’elle teinterait alors d’une couleur régionale. Son extraordinaire maîtrise narrative, son sens du rythme, l’étrange originalité de ses histoires servent un projet résolument esthétique. À la cruauté raffinée, dérangeante, jubilatoire, extraordinairement inventive, tant dans ce qui donne fond au récit qu’à la forme dont l’auteur l’habille, l’œuvre surréelle (et non surréaliste) de Marcelle Delpastre s’impose parmi celle qui tranche radicalement.

Il y avait à la fois dans mes souvenirs le poids d’une inévitable nécessité et l’inconsistance d’une aventure dépourvue de sens. Malgré l’acuité sensorielle des images, malgré l’émotion qui me faisait encore trembler; à certains moments d’inquiétude et d’impatience, rien ne gardait même l’apparence de la vérité.

Marcelle Delpastre était originaire du Limousin, où elle a exploité toute sa vie une ferme et où elle est décédée en 1998, dernière habitante de son hameau. Poétesse en occitan, à l’écart des tendances littéraires de son temps, comme elle l’était aussi géographiquement des grands centres d’intérêts culturels, elle était avant tout une immense auteure, qu’il serait ô combien injuste et dommageable de réduire à sa seule composante « exotique ». Merveilleusement différente, Marcelle Delpastre a patiemment et rigoureusement bâti à la littérature une pièce adjacente à celles existantes. De celle, rares, qu’il convient d’habiter*.

Le temps passe. Je ne me sens pas seul. Je parle à des personnes qui ne sont pas. Je ne les imagine pas. Je crois naïvement qu’elles me ressemblent. J’écris. Je me rappelle des choses qui ne sont pas arrivées. J’écarte les marges de la pages comme une trame de soie, j’y crache des paquets de sève et des bouquets de sang. Un jour j’interromprai le jeu et je crierai « À moi! » comme on se réveille au milieu de la nuit pour croire qu’il est jour je lancerai un cri, un seul, mon « message personnel » au milieu des vivants. Car voici : on se crie sur la place publique à l’encan, âme de pacotille, occasion unique, cœur universel à mouvement perpétuel – mon frère humain je te tiens par la main et te dédie mes larmes, avec ce cœur de papier piqué d’une épingle en compensation de ma compassion, vingt francs le petit insigne. J’en viendrai là sans doute. Mais ce n’est pas encore le temps.

Marcelle Delpastre, Le rosier pourpre et autre nouvelles, Plaint Chant.

*le hasard fait que nous sommes quelques-uns, libraires fanatiques du Limousin et de la littérature (sous l’impulsion du meilleur d’entre nous, Andreas Lemaire, libraire génial à Angers) à nous être saisis de cette œuvre majeure. En ces temps de disette littéraire (la dite rentrée ne fait pas un plat), quoi de plus indiqué que l’œuvre de quelqu’un dont le métier consistait, bien pragmatiquement, à nourrir…

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« Dramata » de Hrotsvita.

Le général Gallicanus, païen, reçoit la main de Constantia, la fille de l’empereur Constantin, avant d’aller combattre les Scythes. Mais cette dernière, fidèle chrétienne comme son père, n’aspire à rien d’autre que conserver sa virginité pour honorer son Dieu. Avant le combat, elle confie son futur promis au bons soins de Paul et Jean, ses primiciers.

C’est avec ce drame de Gallicanus que s’ouvre ce volume des œuvres de Hrotsvita de Gandersheim, qui en compte cinq autres : Dulcitius, Calimacus, Abraham, Pafnutius et Sapientia. Chacune de ces pièces qui exalte le martyre chrétien et la virginité ou expose un modèle de conversion, est composée comme une forme de réponse à l’engouement suscité chez certains par les comédies de Térence. Ainsi la moniale de l’abbaye de Gandersheim espère-t-elle regagner aux exigences et joies de l’espérance chrétienne ceux qu’auraient séduit les si habiles – mais si idolâtres – comédies térenciennes.

Comme l’effet d’une fervente prière dépasse celui de l’humaine présomption!

Comme la majorité des grandes œuvres, celle de Hrotsvita connut des fortunes diverses à travers l’histoire. Célébrée de son vivant, puis oubliée jusqu’à l’aube du seizième siècle, elle fut ensuite tour à tour encensée et ignorée jusqu’à atteindre aujourd’hui à une notoriété unanime dans les milieux germaniques et anglo-saxons – alors qu’elle est encore quasi inconnue en français. Icône féministe, exemple du glorieux passé alémanique, origine de la littérature germanique, preuve « rare et précieuse » d’une activité culturelle « digne de ce nom » au Moyen-âge, gage de l’existence d’un théâtre médiéval, la postérité de l’auteure du Xème siècle fut inféodée à nombre de débats idéologiques. La lecture de ses drames – lecture éclairée par un appareil critique objectif et non dirigée par quelque anachronisme que ce soit – est l’occasion de faire retour sur ce qui fut d’abord une extraordinaire aventure formelle. Car c’est bien de cela dont il s’agit chez la géniale moniale : édifier grâce aux ruines formelles d’un fond idolâtre de nouvelles possibilités d’expression à sa foi. Un projet religieux donc, évidemment. Mais un projet religieux pétri dans la connaissance profonde de ce qu’est l’esthétique, de son histoire, de ses possibilités et de ses limites. Et qui préserve ainsi, par delà les conditions théologiques de sa survenance, sa remarquable puissance d’évocation.

Hrotsvita, Dramata, Les Belles Lettres, trad. Monique Goullet.

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« Machina memorialis » de Mary Carruthers

Dans Vie et miracles de Benoît, l’un des ouvrages – composé en 594 – les plus lus du Moyen-Âge, Grégoire le Grand nous conte l’histoire d’un moine qui, « ayant cédé à l’instabilité », décide de quitter le monastère. À peine sorti, il trouve devant lui un dragon. Saisi d’une immense terreur, il commence à hurler « Au secours! Au secours! Le dragon va me dévorer ». Les frères accourent mais ne voient aucun dragon. Le moine décide de rentrer dans le monastère et fait le serment de ne jamais plus le quitter.

Dans notre univers moderne, cette vision du dragon serait analysée soit en termes de réalité, soit dans des termes psycho-symboliques. Soit le narrateur expliquerait que le moine voit quelque chose que les autres ne voient pas et exprime par là une divergence quant au statut réel de celui-ci, soit il ferait sourdre cette différence du psychisme même du moine. Mais dans un cas comme dans l’autre, que ce dragon soit dès son origine dépouillée de statut réel ou qu’il n’en acquière qu’un minimal, dit alors « mental », nous nous accorderions aujourd’hui sur sa non-existence. Dans le récit de Grégoire le Grand, n’est contesté à aucun moment le caractère réel de ce dragon. Car, si ni le moine, ni les frères, ni le narrateur ne s’interroge sur son existence, c’est parce que celle-ci n’est pas questionnée selon nos modes contemporains.

L’existence du dragon n’est ni psychique ni objective : elle est sociale.

Alors que nous voyons aujourd’hui la mémoire comme une forme de support dans lequel l’intellect – duquel la mémoire serait alors, en quelque sorte, radicalement séparée – viendrait puiser pour s’étoffer, Mary Carruthers nous dévoile un Moyen-Âge où mémoire et « inventio », images et mots, mises en page et méditation s’interpénètrent sans cesse. L’image d’un dragon, le grotesque cru d’un conte, l’architecture d’un cloître, l’ornementation d’une colonne, tout cela ne fonctionne pas uniquement selon le modèle de ce que nous nommons « symbole ». Tout cela n’est pas que chargé de faire signe vers quelque chose d’autre auquel l’expédient ainsi trouvé n’ajouterait qu’une sorte de marquage allégorique. À proprement parler, l’image, le grotesque, l’architecture, l’ornement fabriquent. Ils ne font pas qu’indiquer, ils font. L’instrument mnémonique n’est pas là que pour rappeler ou activer, il est partie prenante – et pensé comme tel – d’un ensemble qui dépasse de loin le cadre individuel d’une construction psychique.

Le dragon dont question ci-dessus existe comme marquage mnémotechnique (comme tout fait sortant de l’ordinaire, voir un dragon aidera à se remémorer les faits auxquels sa vision est accolée) mais aussi comme fait social. Il existe pour chacun car il s’érige sur un fond communément partagé. Fond commun dont il rend compte et dont il actualise ainsi un avenir possible. Images, mots, architectures, tout s’imbrique dans un ensemble dont les règles de fonctionnement ont bien plus à voir avec la rhétorique que la symbolique.

Mary Carruthers, dans ce livre aussi exigeant que novateur, nous invite à nous dépouiller d’habitudes érigées en certitudes. Par delà la lecture devenue classique du Moyen-Âge via la symbolique, elle nous emmène pas à pas vers celle, plus juste, bien moins anachronique, d’un système médiéval de production d’images et de mots qui fonctionne à l’image d’une machine. Un livre extraordinaire!

Mary Carruthers, Machina memorialis, Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen-Âge, Gallimard, trad. Fabienne Duran-Bogaert.

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« Le Moulin sur la Floss » de George Eliot

Sur le bord de la Floss, les Tulliver exploitent un moulin depuis maintenant cinq générations. Tom, le fils ainé aux envies simples et terre-à-terre, est envoyé apprendre la grammaire latine et l’arithmétique. Maggie, sa petite sœur à l’esprit vif et passionnée de lettres reste elle auprès de ses parents. De temps en temps ils reçoivent la visite des tantes du côté maternel. Alors que la vie mène son cours apparemment tranquille il se pourrait bien que le caractère obstiné du père Tulliver ne vienne bousculer toutes les certitudes de ce petit monde. Et le drame se noue…

Le plaisir que nous prenons aujourd’hui pourrait très bien n’être que la perception vague de notre esprit las, sans l’éclat du soleil et l’herbe de ces années anciennes qui continuent de vivre en nous et transforment notre perception en tendresse.

George Eliot n’est plus aujourd’hui l’écrivain à succès qu’elle fut. Alors qu’un Dickens, écrivain exactement contemporain, est encore connu du grand public et fort lu, peu connaissent encore jusqu’au nom même de l’auteure anglaise. Désaveu d’une période de la littérature? Invisibilisation des œuvres de femmes? Aux réponses toutes faites et anachroniques à cet état de fait, d’autres, internes aux textes mêmes, offrent des explications certes moins « sexy » mais sans doute bien plus justes. Ainsi, dans Le Moulin sur la Floss, n’est-il pas fait mystère, du même allant, et de la situation structurelle d’infériorité dans laquelle sont laissées les femmes, et de la souffrance que cette domination patriarcale elle-même fait peser sur les hommes. De même illustre-t-elle aussi génialement et la charge délétère qu’implique toute convention et les facultés remarquables de ciment social que toute tradition suppose. La rigueur morale peut mener à l’épanouissement comme à l’étiolement des sentiments. Le social peut être un outil des intériorités comme leur fin. Rien n’est jamais simple chez George Eliot. Il ne s’agit jamais chez elle d’a priori démonter les arcanes d’une structure sociale ni, a fortiori, de prendre parti. L’œuvre d’Eliot n’est ni conformiste ni anticonformiste. Son objet est bien, par les mots, de donner forme au réel. Un réel sans fard comme sans fantasme. Dont les discours hauts tenus, les évidences comme les non-dits et zones d’ombre ne peuvent être décodés ou dévoilés que par un usage précis, rigoureux et inventif de toutes les outils du langage et de l’esthétique. Sans doute cette désaffection d’un public large est-elle aussi à trouver dans l’impossibilité inhérente à l’œuvre d’être rattachée à quelque idéologie que ce soit. Aux antipodes de la littérature « engagée » fort à la mode actuellement (et de son radicalisme souvent de pacotille) l’œuvre de George Eliot, parangon du réalisme, est un rappel génial de la magnifique complexité du réel. À lire et relire, encore et encore.

Mais pour les esprits fortement marqués par les qualités et les défauts qui créent la sévérité – la force de volonté, la conscience de poursuivre un but juste, l’étroitesse de l’imagination et de l’intelligence, une grande capacité de se maîtriser et une disposition à maîtriser les autres – les préjugés viennent naturellement alimenter des tendances qui ne peuvent tirer aucune nourriture de cette connaissance complexe, fragmentaire, incitant au doute, que nous appelons la vérité.

George Eliot, Le Moulin sur la Floss, Bibliothèque de La Pléiade, trad. Alain Jumeau

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« L’Âge séculier » de Charles Taylor

Comment sommes-nous passé d’une société où la foi était plénipotentiaire et non questionnée à la nôtre où nombre de modalités de la croyance coexistent et où l’acte de croire même est pensé relativement à la possibilité de ne pas croire? Cette question, que l’on a pris l’habitude de désigner du nom de sécularisation, est la plupart du temps envisagée selon un schéma qui fait la part belle à la soustraction et à une approche historique via la théorie. Soustraction car ce régime d’incroyance (ou d’une diversité consciente des modalités de croire ou de ne pas croire) aurait été gagné peu à peu sur celui de la foi aveugle en dépouillant notre être d’attitudes, de réflexes, de visions, de superstitions, etc. un peu à la façon dont la quintessence d’un fruit ne pourrait être gouttée sans se défaire de sa pelure. Approche historique via la théorie car, s’agissant de l’évolution historique des régimes de croyances, la recherche se focalise surtout sur les grands débats théologiques et philosophiques dont seront supposées émerger les grandes théories dans lesquelles se liront alors, comme par réflexion, les causes de l’atténuation de la foi.

[Ces histoires de soustraction] sont très puissantes puisque l’individualisme a fini par nous apparaitre comme une évidence. L’erreur des modernes est d’avoir à ce point tenu cette conception pour acquise, d’avoir considéré qu’elle était « naturellement » notre toute première conception du moi. De la même manière que, dans la pensée épistémologique moderne, on considère qu’une description neutre des choses précède les « valeurs » que l’on y « ajoute », il faudrait croire ici que nous nous percevons d’abord en tant qu’individu avant de prendre conscience des autres et des formes de sociabilité. Il devient dès lors très simple de comprendre l’émergence de l’individualisme moderne comme une histoire de soustraction : en s’érodant, en se consumant, les strates accumulées ont révélé une compréhension sous-jacente de nous-mêmes en tant qu’individu.

À cette histoire soustractive, qui fait de l’homme moderne un résidu, Charles Taylor substitue une histoire qui ne fait plus fi de ses propres linéaments épistémologiques. Car cette idée même selon laquelle nous ne serions maintenant qu’un substrat retrouvé sous le limon des superstitions est elle-même une construction. De même nos comportements ne sont-ils pas la mise en pratique consciente ou aveugle de théories ascendantes dont nous aurions cherché à épouser les préceptes. Il sont le résultat d’imaginaires qui sont autant le produit de théories qu’ils ne fabriquent ces dernières. Pour le dire autrement, les idées émergent enveloppées dans des pratiques. Et pour qui veut comprendre vraiment la ou les façons dont le monde s’est semble-t-il désenchanté, c’est bien moins des théories dont il convient de faire l’histoire que des imaginaires.

On ne résumera pas en quelques lignes l’importance de ce livre majeur fort de 1300 pages. D’une extraordinaire érudition historique, il détaille son sujet avec une précision absolument stupéfiante et nous enjoint, par delà le sujet lui-même de son livre, à nous interroger sur les modes de production et de diffusion de tous nos savoirs. L’âge séculier, de livre particulier s’intéressant à ce que l’on appelle communément le désenchantement du monde et en faisant l’histoire, devient alors cette prodigieuse expérience épistémologique au cours de laquelle on découvre, fasciné, une histoire des façons dont l’être humain s’imagine interagir avec ce qui l’environne. Un livre absolument essentiel!

Charles Taylor, L’Âge séculier, Le Seuil, trad. Patrick Savidan.

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« Walker » de Robin Robertson

Les gens viennent à Los Angeles pour y trouver un refuge, un sanctuaire, mais à la place, ce qui les attend, c’est cette population de masse, mécanisée, qui se déplace dans un espace confiné presque sans heurt ni accident. Les bruits et les mouvements de la guerre : la chorégraphie d’une bataille, sans les armes.

Jeune soldat canadien tout juste sorti de l’horreur des combats du front européen de la seconde guerre mondiale, Walker débarque à New York. Après avoir erré quelques temps dans la ville sans y trouver sa place, il décide de se rendre sur la côte ouest. Ce seront San Francisco, puis Los Angeles. Il y tentera de gagner sa vie comme journaliste. Il s’y intéressera de près au monde du cinéma et du film noir Il y liera une amitié avec Bill, un ancien soldat devenu sdf épris autant de littérature que d’alcool. Peu à peu et Walker et le monde où il peine à trouver asile se dévoilent aux yeux du lecteur.

Les oiseaux ont fui les arbres, dans toutes les directions.

Organisée en courts instantanés très divers (descriptions, brefs récits, annotations, simples allusions, souvenirs, etc.) la narration épouse conjointement les contours de la ville, du monde, de la mémoire et de la psyché de Walker. C’est peu à peu, d’impression en impression, que Walker et le monde où il peine à trouver asile se dévoilent ainsi aux yeux du lecteur. Et dans ces courts fragments se décèlent, profondément emmêlés, non seulement les désordres et du monde et du sujet qui y est intriqué, mais aussi ceux, en germe, qui s’érigent sur ses ruines. Car ceux qui fondèrent le monde dont nous héritons aujourd’hui furent les rescapés traumatisés d’un cataclysme inédit. C’est bien de ce désordre dont l’actuel procède. En ne nous l’expliquant jamais frontalement, mais en nous le faisant ressentir, en tirant du chaos les axes formels pour le dire, Robin Robertson est parvenu à conférer à son livre la force et la puissance évocatrice du mythe. Walker, c’est la victime expiatrice et l’augure.

Robin Robertson, Walker, Éditions de l’Olivier, trad. Josée Kamoun

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