« Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » de Antonio Lobo Antunes

 

et sur la route en bas personne, je n’ai pas ramené mon fils d’Afrique à cause de sa mère ou de son père, je l’ai ramené je pense parce que je me sentais seul, parce que, quelle idiotie de parler

À la veille d’une fête traditionnelle de la montagne portugaise pendant laquelle est mis à mort un cochon, les souvenirs et les douleurs qu’elle charrie assaillent une famille. La mère est gravement malade et n’en a plus pour bien longtemps. Le père lutte encore contre les traumatismes de son engagement lors de la guerre d’Angola. La fille paraît plus mutique que jamais. Le fils, l’adopté, le « nègre » ramené de « là-bas » par son père, ressasse l’histoire de son adoption et des abominations dont elle a découlé. Peu à peu, on en vient à penser que le cochon ne sera pas seul à être saigné…

et mon père sans les mots vu qu’occupé à couper des mains, couper des oreilles, me laissant seul alors qu’il y a des moments où tout un chacun a besoin de compagnie même celle d’un nègre quelconque, de quelqu’un dont le sort nous importe et qu’on essaie d’aimer, il pouvait prendre soin de lui à travers moi,

La tragédie, définie comme genre, nous a légué nombre de personnages et de situations qui, par-delà les éléments conscients de reconnaissance culturelle qu’ils offrent, continuent à irriguer en profondeur nos subconscients. On n’a plus besoin de connaître Phèdre pour connaître sa douleur ou sa détermination. Les figures tragiques paraissent immuables, l’émotion qui les accompagne paraissant garantie par leur éternité même. Le tragique paraît l’être d’autant plus qu’il est figuré par quelque chose de figé. Et rares sont ceux qui, s’y frottant dans le désir de les renouveler, ne s’y sont pas brûlé.

Antonio Lobo Antunes fait partie de ces quelques auteurs qui parviennent à éveiller dans le lecteur d’une tragédie le sentiment que ce qu’il lit parait tout à la fois définir la tragédie et y échapper. Non pas que quelque chose ferait verser le roman du tragique vers son contraire, le comique, ou d’autres formes dûment instituées, mais que d’autres façons tragiques s’y développent. La figure du fils « nègre » n’est pas que celle du fils livré au destin implacable de sa couleur de peau ou des circonstances de son adoption. Celle du père n’est pas que celle de la rédemption impossible. L’auteur portugais joue de la figure tragique et l’approfondit en sondant son objet même. Mais, aussi, par une mise en forme dont il confie les rênes au lecteur, il la fait sortir de son cadre institutionnel. Et ainsi la forme tragique, redéfinie, semble-t-elle à même de coller mieux que jamais à notre réalité la plus triviale.

peut-être serai-je capable de mettre le feu à ma famille et à la maison au village en aspergeant d’essence la penderie, le coffre, les draps, les meubles, tous ces rebuts inutiles qui traînent là et moi aussi tant que j’y suis, dès que vous aurez fini la dernière ligne de ce livre grattez donc une allumette afin qu’il ne reste plus rien de nous, de ce qui a été écrit ici et oubliez-nous,

Antonio Lobo Antunes, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau, 2019, Bourgois, trad. Dominique Nédellec.

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« D’os et de lumière » de Mike McCormack.

 

Autant les figures du soldat, du poète, du politique ont été et continuent d’être amplement utilisées dans le champ littéraire, autant celle de l’ingénieur semble délaissée. Et cela alors même que jamais auparavant sa fonction ne sembla autant et prédominante et décriée. Alors que le monde est décrit comme façonné par l’ingénieur, la littérature l’en a presque expurgé. Comme si seule la critique unanime qu’on pouvait émettre benoîtement à son encontre suffisait à rendre compte de la complexité du réel qu’il a contribué à forger.

la complainte de l’ingénieur.

Dans D’os et de lumière, Marcus Conway, assis à la table de sa cuisine, laisse venir à lui ses souvenirs. Comme ils lui viennent. Ses enfants, sa femme, la maladie de cette dernière, la carrière artistique de sa fille, son métier d’ingénieur pour le comté, les luttes d’influence politique qui s’y font jour, la folie puis le décès de son père… dans le flux ininterrompu de sa complainte se croisent et s’entremêlent à la fois les souvenirs des événements très concrets d’une existence et les tentatives parfois maladroites, souvent touchantes, de celui qui les a vécu pour saisir ce qui peut leur donner un sens.

au bout du couloir dans la chambre du fond, l’ingénierie et la politique convergeant dans la frêle silhouette de ma femme alitée, son corps et son âme lui fournissant un prolongement dans l’arène politique d’un manière qui l’aurait fait tressaillir, si elle en avait été consciente

pour formuler les chose autrement

l’histoire et la politique étaient à présent une grave maladie intestinale incrustée dans le corps de ma femme qui transpirait de tout son corps pâle et longiligne avec l’éclat stylisé et béat d’une figure allégorique dans un retable

Sans sacrifier jamais à la facilité des liens tout faits, ni à celle des clichés de l’idéologie, en privilégiant une forme qui permet au lecteur de se forger ses propres outils au fur et à mesure du récit, Mike McCormak réussit à faire de cette vie banale un tamis aussi subtil que tendre de notre réalité.

Mike McCormack, D’os et de lumière, 2019, Grasset, trad. Nicolas Richard.

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L’aboutissement du capitalisme III : la couper à Amazon

 

Peu le savent en dehors du paysage éditorial mais, quand on est éditeur, éviter le grand méchant Amazon* n’est pas aussi évident qu’on croit. En effet, si vous ne disposez pas d’un diffuseur/distributeur qui s’occupe pour vous de placer vos livres dans les librairies, en vous refusant à Amazon vous vous coupez d’un potentiel de vente devenu d’autant plus important que vous aurez moins facilement accès au circuit traditionnel des librairies. Et quand vous disposez des services d’un diffuseur/distributeur, les clauses du contrat qui vous lient à lui vous empêchent de facto de refuser à ce que vos livres soient vendus via Amazon. Car refuser de vendre ou de faire vendre vos livres à un libraire et un seul (hé oui, Amazon est bien juridiquement un libraire) est assimilé à un refus de vente. Et le refus de vente c’est interdit. Coincé entre le marteau commercial de l’auto-distribution et l’enclume juridique des dispositions légales de la distribution par un tiers, l’éditeur parait alors bien souvent aussi démuni financièrement qu’éthiquement.

Et pourtant…

Et pourtant, parfois, il est possible de retourner contre lui les exigences de celui qui vous domine de la tête et des épaules.

Il se trouve en effet qu’Amazon exige, entre autres choses, (l’avantage de la position dominante est de ne plus devoir reconnaître dans le client sa fonction de client, de partenaire celle de partenaire, de fournisseur de fournisseur, etc. le dominant peut juste se contenter d’exiger…) que chacun des livres qui lui parvient soit clairement identifiable par un code-barre dûment fonctionnel et directement visible. Pas de code-barre ou code-barre illisible ou code-barre à l’intérieur du livre, et votre livre ne sera pas vendu via Amazon**! Point! Libre alors au distributeur, en cas de commande reçue d’Amazon, d’étiqueter le livre lui-même avant de l’envoyer au « libraire » en ligne. Souvent, cette mesure est appliqué par défaut par le distributeur, sans remise d’ordre au cas par cas par l’éditeur, les coûts incombant cependant à ce dernier. Bref, pour qu’un des livres de son catalogue ne soit pas vendu via Amazon, il suffit à l’éditeur de rater lamentablement son code-barre, de le mettre à l’intérieur du livre ou de, tout simplement, l’omettre, et de donner ordre à son distributeur de ne pas l’étiqueter lui-même. Cqfd***. Ayant appris la chose il y a peu, nous avons décidé (nous c’est-à-dire Vies Parallèles. Attention : pub), à partir de la parution de La Mort par les plantes ****(attention : teasing) de foirer systématiquement le code-barre de chacun de nos livres, de le dissimuler à l’intérieur ou de ne pas en mettre et de faire savoir à notre bien-aimé distributeur (Belles Lettres Diffusion Distribution) de ne pas répondre favorablement à la demande d’étiquetage éventuellement reçue du « libraire en ligne ». Bref, en un mot comme en cent, les livres de Vies Parallèles parus après novembre 2018 ne seront plus disponibles sur Amazon. Voilà!***** & *******

* On ne va pas rappeler ici pourquoi Amazon c’est mal. À moins d’être aveugle, sourd, décérébré et mort depuis 1980, chacun est au courant d’au moins treize raisons qui peuvent venir appuyer ce constat sans appel.

** Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se retrouvera pas sur son site, bien entendu. L’objectif étant d’agréger à soi le maximum, tout, absolument tout, doit être mis sur la vitrine Amazon. À défaut alors du livre que vous cherchiez, c’est votre acte de recherche qui sera monétisé.

*** Cela ne résout bien entendu pas tout. Certains « libraires », s’adonnant aux joies du marketplacing sur Amazon pourront, eux, continuer à recevoir nos livres et à les placer sur le grand foutoir informatique. Mais cela complique quand même singulièrement les choses…

**** Franchement, il nous en aurait coûté de publier un livre se proposant de façon très pratique de renverser les mécanismes de pouvoir à l’oeuvre et de « devoir » vendre celui-ci sur le site honni d’un groupe qui travaille à sa perpétuation.

****** Libraire chéri, ceci équivaut à une déclaration d’amour en bonne et due forme.

******* N’étant nullement un « éditeur de gauche », il ne nous viendrait nullement à l’idée que nous puissions par notre démarche faire germer dans l’esprit des « éditeurs de gauche » l’idée de faire pareil. Car le catalogue de « l’éditeur de gauche », pour la seule raison suffisante qu’il est « éditeur de gauche », n’est bien entendu pas, ou plus, sur le site de l’ogre néo-libéral-fasciste. Hein?

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« La vie des choses » de Remo Bodei.

 

Qu’on le regrette ou non, nous sommes entourés par les choses. De quelque nom qu’on les affuble – trucs, brols, objets, etc. – elles semblent être devenues au fil des ans et de la mondialisation des principes capitalistes l’alfa et l’oméga de nos existences. Qu’on cherche à se distancier de leurs emprise, à combattre leur amas, à alerter sur le danger de certaines, ou à en profiter consciemment ou non, les choses ont acquis un statut d’autant plus prédominant que si l’on s’ingénie parfois très subtilement à questionner l’amas qu’elles représentent, cela se fait sans en revenir à ce qu’elles sont. Perceptibles par l’amas toujours plus important qu’elles forment ensemble ou discernables par les particularités – visuelles, techniques, esthétiques, etc. – qui les distinguent l’une de l’autre, les choses ne sont pourtant plus perçues comme « des choses en soi », dignes d’intérêt, et dont « l’essence » doit être analysée et questionnée. À l’heure de leur prédominance qui semble parfois sans partage, la question « C’est quoi une chose? » s’affirme comme l’une des plus importante qui soit.

Comment passe-t-on de l’indifférence ou de l’ignorance de quelque chose au fait de le penser, de le percevoir ou de l’imaginer comme doté d’une pluralité de sens, capable de produire ses propres sens? 

Faire de ce qui menace de nous submerger une occasion de nous comprendre mieux. Faire surgir à nouveau l’inhabituel qui sommeille dans le banal. Ces taches, ancestrales, de la philosophie ou de l’art, sont ici superbement assumées par le philosophe italien. Sans s’attacher à aucunes « écoles » – même si le tout reste très « continental » – Remo Bodei nous propose tout à la fois une brève histoire du concept de « chose » et une subtile lecture de notre rapport contemporain à celle-ci.

Nous ne sommes pas condamnés à étouffer sous l’amas des « objets ». Le retour, via les propositions de l’esthétique ou de la philosophie, à ce qui, entre autres, différencie l’ « objet » de la « chose », permet de nous armer contre cette profusion et d’y puiser de quoi bâtir d’autres relations. Aux « choses » comme à ceux qui les fabriquent.

Rendu autonome, mué en chose qui nous tient à cœur, [l’objet] n’est plus ce qui se dresse devant nous comme un obstacle à surmonter ou comme une altérité à assimiler. Il ne s’agit plus de le soumettre, précisément parce que l’art même l’arrache à la consommation immédiate et à la lutte. Les objets, devenus des choses, n’ont évidemment, en tant que tels, aucun langage, ils ne répondent pas par des mots à nos questions. Ils apparaissent d’abord comme inertes et ne semblent pas répondre à nos investissements idéaux, symboliques et émotifs. Cependant, si nous ne les considérons plus de manière légère ou superficielle, si nous oublions notre analphabétisme à leur égard, les choses nous font parler à leur place, et nous amènent à leur révélation progressive. 

Remo Bodei, La vie des choses, 2019, Circé, trad. Patrick Vighetti.

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« Lincoln au Bardo » de George Saunders.

 

Et pourtant nul n’était jamais venu ici prendre l’un d’entre nous entre ses bras et lui parler aussi tendrement.

Le 18 février 1862, William Wallace Lincoln, fils du président des Etats-Unis d’Amérique en exercice décédait des suites d’une fièvre typhoïde à l’âge de 12 ans. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 25 février, Abraham Lincoln, éperdu de chagrin, se rend sur la tombe de son fils. Il croit être seul. Il a tort.

Piège. Horrible piège. À la naissance le ressort est tendu. Un dernier jour doit arriver. Où l’on devra sortir de ce corps. Déjà assez terrible. Puis nous amenons un bébé au monde. Les termes du piège en sont compliqués. Ce bébé lui aussi devra partir. Tous les plaisirs devraient être entachés de savoir cela. Mais chères créatures d’espoir que nous sommes, nous oublions.

L’arrivée de l’âme et du « caisson de souffrance » de Willie dans le cimetière de Washington va déclencher un véritable branle-bas de combat parmi les résidents du lieu. Aiguillonnées par la douleur conjointe du père et du fils, les âmes du cimetière de Washington transformé en un syncrétisme de bardo tibétain et de purgatoire chrétien vont être acculées dans leurs derniers retranchements. Épris de pitié pour le jeune Willie et désireux de le sauver – mais qu’est ce que sauver? – ils vont être confrontés à nombre de questions qu’ils occultaient. Dans leur état, peuvent-ils influer sur le monde matériel? Cet état est-il la mort? Peuvent-ils en être libérés? Et si oui, par qui ou par quoi?

Entre un Spoon River subtilement orientalisé et une Divine Comédie à narrateurs multiples, George Saunders réussit ici un coup de maître absolument fascinant. En confondant les registres du discours, les genres fictionnels et les modes de narration, il parvient à embrigader son lecteur dans un univers bien plus complexe que celui auquel ce dernier eût cru avoir accès. L’air de rien, tour à tour hilarant, poignant ou terriblement sérieux, il nous convie à une ode à l’amour et à l’empathie que seule rend possible une remise en question des formes esthétiques qui se donnent pour tache de l’exprimer. Du grand art!

Amour, amour, je sais ce que tu es. 

George Saunders, Lincoln au Bardo, 2019, Fayard, trad. Pierre Demarty.

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« La bouche pleine de terre » de Branimir Śćepanović

 

Alors qu’il est assis dans un compartiment du train 96 en route vers les montagnes monténégrines de son enfance, un homme décide d’en descendre et se met à errer sans but. Sans raison aucune. Sans même savoir lui-même d’où lui vient cette impulsion. Au même moment, deux chasseurs, dans le silence de la forêt, se réveillent après une nuit paisible. Alors qu’ils déjeunent paisiblement, notre ancien passager déboule soudainement sous leurs regards. Les trois s’arrêtent. S’observent. Puis, soudainement, l’homme fait volte-face et se met à courir. Aussi soudainement, sans même s’être concertés, les deux chasseurs se lancent à sa poursuite. Une chasse à l’homme, aussi absurde qu’indécise, s’engage alors.

Nous pensions : s’il a le droit de fuir sans raison, nous, nous avons le droit de le poursuivre ; s’il ne se gêne pas pour exciter notre curiosité, nous n’allons pas nous gêner pour la satisfaire.

Comme mus par une impulsion dont ils sont incapables de contrecarrer la force comme d’en saisir l’origine, les personnages agissent. Puis étonnés de leurs propres réactions, ils tentent maladroitement, tout en continuant l’action initiée, d’en saisir le sens. Faisant s’alterner, en italiques, le point de vue de l’homme en fuite – en « il » via un narrateur dont nous ne savons rien – et celui des chasseurs, en caractères romains – en « nous » -, Branimir Śćepanović se concentre exclusivement et sur les faits et sur la lecture a posteriori de ceux-ci, ou plus justement encore de leurs réactions à ces faits, par les protagonistes eux-mêmes. Dépouillé des raisons qui le fonderait – s’il y en a jamais eu – le récit peut se déployer avec tout son efficacité. Plus subtilement encore, en privant le lecteur des causes des faits qui se déroulent sous son regard, l’auteur le place ainsi dans la même situation de surprise hébétée que ses personnages. Il peut alors revenir à ses propres impulsions et revirements et tenter de saisir, peut-être, ce qui se loge derrière ce qu’on ne peut expliquer.

Sorti en Pologne en 1975, traduit en français dès 1974 et réédité régulièrement depuis, La bouche pleine de terre fut directement un immense succès critique et public. Introuvable depuis quelques années, il était urgent de lui redonner vie. Merci Tusitala!

Branimir Śćepanović, La bouche pleine de terre, 2019, Tusitala, trad. Jean Descat.

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« 4 » d’Alexandre Laumonier.

 

 

Il est indubitablement difficile d’expliquer à de paisibles retraités que des traders ont besoin d’un pylône de 322 mètres pour gagner quelques microsecondes de temps de latence afin de réaliser 0,01 euros de profit par transaction, laquelle a lieu dans un serveur de quelques centimètres carrés, lui-même enfoui dans un data center de plusieurs dizaines de milliers de kilomètre carrés.

S’il n’est pas aisé d’expliquer cela à de paisibles retraités c’est certainement car il n’est naturel pour personne que de telles relations au temps et à l’espace puissent coexister. Ce mélange très pragmatique – quoi de plus pragmatique que l’argent – de l’infime temporel et du gigantisme spatial parait tout à fait contre-intuitif. Le rappel de la matérialité bien tangible de ce que l’on a pris l’habitude de définir comme « dématérialisé » est souvent douloureux.

Le temps c’est de l’argent. Cette antienne devenue cliché est d’autant plus vérifiable en un lieu – l’espace boursier – où des masses colossales de devises sont échangées, et en un temps où un bit peut voyager à une vitesse qui s’approche toujours plus de celle de la lumière. Être informé avant les autres c’est pouvoir gagner plus d’argent. Si, au début du siècle dernier, une avance de quelques jours ou quelques heures sur votre concurrent (par exemple quant à une fluctuation de prix de matières premières) pouvait vous permettre de prendre « plus rapidement » que lui les bonnes décisions et d’emmagasiner plus de profits, aujourd’hui le laps de temps s’approche de la microseconde. Traitée par des algorithmes surpuissants, véhiculée par des fibres optiques ou par des ondes, l’information est analysée et voyage aujourd’hui à des vitesses telles qu’un laps de temps humainement perceptible (une seconde, un clignement d’œil)  paraît une éternité. Et durant cette éternité, des masses colossales d’argent peuvent être perdues ou gagnées. Ainsi, les sociétés de trading cherchent-elles par tous les moyens possibles à disposer de l’information quelques microsecondes avant leurs concurrentes. Jusqu’à délaisser la fibre optique, trop lente, pour les micro-ondes. Jusqu’à défigurer des paysages millénaires avec des tours gigantesques. Jusqu’à tenter de séduire secrètement des habitants d’immeubles en bord de mer pour y installer des antennes.

En investissant 6.5 millions d’euros dans une infrastructure haute de 243,5 mètres, la société de Chicago gagna plus ou moins 10 microsecondes de temps de latence, soit 0,00001 seconde, soit cent fois moins de temps qu’il n’en faut à un humain pour cligner de l’œil. La « valeur » d’une microseconde était donc, en 2013, de 650.000 euros […] cinq ans plus tard, à Aurora, une microseconde nécessitait un investissement de 14 millions de dollars. 

Ce qui fait 50400000000000000 dollars/heure ou, dit autrement, 50 millions 400 milles milliards de dollars de l’heure…

Raconter, aussi précisément que possible, décrire les faits, scrupuleusement, et s’y arrêter, quand ceux-ci révèlent justement une inextinguible fuite en avant, suffit parfois. Plus précisément encore, c’est quand des faits semblent à ce point tendre vers l’acmé d’un processus en cours depuis des lustres qu’il convient de les circonscrire au mieux, pour en faire jaillir non pas seulement leur absurdité, mais la nécessité de leurs contraires. Quand elle est intelligente, comme ici, la description vaut tous les bavardages.

Alexandre Laumonier, 4, Zones Sensibles, 2019.

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« Frères sorcières » d’Antoine Volodine.

 

Dans la première partie des ces entrevoûtes, une troupe de théâtre se fait décimer lors de sa traversée d’une région dévastée. Le récit est pris en charge par l’une des membres de la troupe alors qu’elle est questionnée, de façon fort assertive, par un inconnu. La deuxième partie est constituée d’une suite de « vociférations » dont certains membres de la troupe théâtrale s’étaient fait une spécialité. La troisième et dernière partie raconte, en une phrase et à la troisième personne, l’histoire d’une sorte de démiurge aux pouvoirs aussi étranges que contradictoires, capable de migrer de corps comme bon lui semble et à ce point omnipotent qu’il lui est possible de se créer des contraintes. Entre terreur post-apocalyptique et humour gore, Antoine Volodine fait ici du souffle le coeur et le principe de ses récits.

Peut-être que l’assassinat d’un seul élément d’un groupe suffit à dompter la totalité du groupe, à en annuler la force collective originelle, à décomposer le groupe pour n’en faire qu’un agrégat misérable de petites individualités lâches et apeurée. 

Assez de spéculations sur la nature humaine en général. Elles ne mènent à rien.

La parole est depuis toujours pensée comme un acte créateur primitivement à son penchant communicatif. À charge alors pour le sorcier, entre autres tâches, de révéler par sa pratique ce qui dans la parole échappe au sens commun. Par la litanie, l’oraison, la scansion ou toute autre technique indépendante des moyens de sa production – drogue, méditation – celui qui se charge de faire ressortir ce qui semble enfermé dans le langage est investi de fonctions magiques. Antoine Volodine est incontestablement de ceux-là. Non qu’il faille voir en lui une métaphore du « chaman » comme le proclame un peu niaisement le bandeau, mais bien comme l’un de ceux qui, dans la littérature française a compris et repris à son compte le pouvoir très pragmatiquement créateur de la langue. Comme le « dieu » de son récit final dont l’énorme puissance tient à pouvoir se créer et se créer encore lui-même, identique ou différent, et jusqu’à des conditions d’existences ou d’annihilations qui le rendent impossible, l’auteur semble non pas articuler des moyens qui lui préexisteraient mais pouvoir s’en forger à partir de rien. Ou plutôt à partir d’une source mystérieuse dont seule la conjonction d’une prédisposition et d’un travail acharné permette d’arracher des parcelles. Entre véhicule et démiurge, Antoine Volodine est de ces très rares « créateurs » qui créent vraiment…

C’était comme ça, un de ces rares moments où la parole crée du temps, de l’espace en même temps que la mort du temps et de l’espace.

Antoine Volodine, Frères sorcières, entrevoûtes, Le Seuil, 2019.

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« Réservoir 13 » de Jon McGregor.

 

Au milieu de l’hiver, au début de ce siècle, une adolescente de treize ans en vacances dans un village du cœur de l’Angleterre disparaît. Les villageois partent à sa recherche, organisent des battues. La police érige des barrages routiers, des journalistes se rendent dans ce village habituellement calme. L’affaire fait grand bruit.

En treize chapitres de treize paragraphes chacun, Jon McGregor fait le récit des treize années qui suivent l’événement. L’enquête qui s’enlise puis repart, les jeunes du village qui grandissent, s’aiment, partent, reviennent, les espoirs des uns, les tristesses des autres, les renardeaux qui grandissent et deviennent renards, les réservoirs qui s’emplissent et se vident au gré des saisons et des pluies. En phrases courtes où s’entremêlent les destins des choses, des animaux et des êtres humains, Jon McGregor détaille avec mesure et précision la vie comme elle passe. Alors que toujours, tous se souviennent.

Les gens voulaient que la fille revienne pour qu’elle puisse leur dire où elle était allée. Il y avait trop de façons dont elle avait pu disparaître, et on y réfléchissait, souvent. Elle avait pu descendre de la colline en courant et un automobiliste avait pu l’arrêter pour lui proposer de la déposer quelque part, puis l’emmener, puis enterrer son corps dans un dense fourré d’arbres à côté d’un échangeur à cent cinquante kilomètres au nord, où elle devait encore reposer aujourd’hui, dans le sol humide et froid. On rêvait qu’elle marchait jusqu’à chez elle. Quelle marchait à côté de l’autoroute, qu’elle marchait à travers la lande, qu’elle grimpait pour sortir de l’un des réservoirs, qu’elle émergeait de l’eau gris foncé, les cheveux flottants et les vêtements enveloppés de longues algues vertes.

Comment la vie, toujours, prend-t-elle le dessus? Comment un fait, aussi marquant et sordide soit-il, peut-il peu à peu, sans cependant jamais disparaître tout à fait, laisser la place aux actes les plus dérisoires qui soient? Comment accorder une importance quelconque, aussi bénigne soit-elle, au vent, à un jeu de lumière, à un geste banal, alors que le pire drame qui puisse être se joue encore? Un enfant disparaît, tout le reste ne devrait-il pas suivre?

Jon McGregor réussit à enfoncer son lecteur dans le corps même de son récit. Comme chaque habitant du village, il veut voir revenir la jeune fille, ou du moins, les années passant, apprendre ce qui lui est arrivé. Au début, peu après l’événement, rien d’autre que lui ne compte. Tout le reste paraît incongru. Et ce qui gêne l’inquiétude de l’habitant parait venir déranger le récit du lecteur. Mais peu à peu, année après année, comme les habitants du village retournent à leurs occupations – et ce alors même que les gestes, in fine, restent les mêmes – le lecteur en vient à considérer, page après page, que ce qui fait le sel de sa lecture n’est peut-être pas le traumatisme qui l’avait déclenchée. En subtil virtuose, Jon McGregor est parvenu à faire s’épouser le rythme de la lecture et celui de la vie.

Ça continuait comme ça. Voilà comment ça continuait.

Jon McGregor, Réservoir 13, 2019, Christian Bourgois, trad. Christine Laferrière.

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La tête et les cornes

 

Le champ poétique a ceci en commun avec celui du christianisme débutant qu’il parait constitué à nombre égal de pratiquants et de chapelles. Comme si un domaine, à mesure qu’il cherchait à se créer une légitimité (ou, dans sa variante pessimiste, à mesure qu’il se réduit), devait forcément se diviser en autant d’entités indépendantes que de pratiquants, tous prétendant fermement incarner la vérité ou l’acmé de ce domaine et accusant l’autre d’hérésie. Dans le champ de la poésie française, on sera P.O.L. ou Gallimard Blanche, Flammarion ou Castor Astral, Eric Pesty ou Corlevour, etc. et rarement l’un et l’autre, la relation entre tous étant au mieux teintée de mépris, au pire d’indifférence. Celle-ci, pratiquée avec assiduité, se transformant alors en ignorance. À cette situation très clivante de la poésie contemporaine française en tant que telle s’ajoute le peu d’intérêt qu’elle parait manifester, à son corps défendant, pour les formes les plus contemporaines de la poésie en langue étrangère. Si l’on en retire la masse importante de traductions de l’américain (souvent les mêmes d’ailleurs, et souvent morts…), le champ de la poésie traduite occupe une place marginale dans celui de la création contemporaine. Et cela est d’autant plus marquant pour le lecteur neutre (c’est-à-dire celui n’écrivant pas de poésie et qui ne peut donc être suspecté de parti-pris) que des lecteurs du chinois, du japonais, du russe, de l’anglais, de l’allemand, du kirghize, etc. ont parfois depuis bien longtemps pu découvrir dans leur propre langue des œuvres essentielles de la poésie norvégienne, hollandaise, russe, berbère ou française. Pratiquant de la langue de Vondel, nous connaissons ainsi nombre d’exemples de poètes néerlandophones qui sont traduits depuis des lustres en bien d’autres langues, chez des éditeurs unanimement considérés comme de premier plan, et dont le travail est estimé comme majeur, et qui n’éveillent pas même le moindre début du tiers du quart d’un semblant d’intérêt chez quelque éditeur francophone que ce soit. Il y a décidément, dans ce domaine très précis de la poésie, un gouffre entre la réalité et le satisfecit d’ouverture et de curiosité que s’octroie à elle-même l’édition française.

La tête et les cornes est une revue qui se donne comme tâche essentielle de donner à lire de la poésie contemporaine traduite. Sans déclaration liminaire castratrice ni apparat critique (la langue d’origine, le nom de l’auteur, celui du traducteur, point), la revue est, au sens strict du terme, une revue de poésie*. Ni laboratoire de formes (où la revue serait vue comme un espace où l’on tente, non, ici les essais sont réussis), ni revue critique (où seraient disséquées des œuvres parues), ni revue-sandwich-salon-du-refusé (où les collaborateurs profiteraient de l’espace qu’ils créent pour se l’approprier**), La tête et les cornes permet à son lecteur de découvrir des formes aussi nouvelles qu’abouties, aussi radicalement étrangères que riches. Qu’elle soit norvégienne, coréenne, suédoise, américaine, allemande, française, etc. la poésie qu’elle nous propose est, à chaque fois, une façon de réactiver notre curiosité. Au regard de cette vivacité formelle, les clivages et luttes de chapelles de la poésie française contemporaine paraissent bien rigolotes…

Pour tout qui s’intéresse à ce que le langage permet – ou empêche – plutôt qu’aux discours creux qu’on tient sur ce langage, La tête et les cornes est une joie nécessaire.

La tête et les cornes en est à son sixième numéro. Le numéro 6 (35 pages – six euros, une paille!) est disponible sur commande ou dans les excellentes librairies. La revue est pilotée par Marie de Quatrebarbes, Maël Guesdon, Yohanna My Nguyen et Benoît Berthelier.

*la chose n’est pas si courante qu’il n’y paraît.

** la chose est aussi courante qu’il y paraît.

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