« Esthétique 1958/59 » de Theodor W. Adorno

L’art, dans la pensée d’Adorno, n’occupe pas une position accessoire, métaphorique ou exemplative d’une recherche du vrai. Il en est, au contraire l’un des axes privilégiés. Raison pour laquelle il lui consacra une place aussi importante tout au long de sa vie (6 cycles de cours entre 1930 et 1968 et un livre majeur, Théorie esthétique, qui ne verra le jour qu’après sa mort). C’est donc avec un intérêt qui dépasse largement le strict cadre du « documentaire » que la traduction pour la première en français de ces vingt et un cours donnés à Francfort entre 1958 et 1959 doit être considérée.

De manière étrange, les hommes qui disent le plus souvent qu’on ne peut discuter du goût sont ceux qui discutent le plus du goût ; et l’homme qui devant, si on veut, un tableau moderne exposé ou un morceau de musique moderne, dit qu’il ne comprend pas cela, se dispensant de la contrainte d’un jugement, est en général celui qui croit qu’en ne comprenant pas quelque chose, il a déjà exprimé quelque chose d’anéantissant sur cette chose qu’il ne comprend pas.

En se rapportant à quelques analyse concrètes (l’idée de l’art dans le Phèdre de Platon, la musique de John Cage), Adorno cherche à éclairer ce qui distingue ce qu’est l’esthétique de ce qu’en font l’opinion vulgaire et la globalisation marchande. En évitant l’écueil du définitoire – Adorno exècre le raccourci, qui expurge tout concept de sa substance – il creuse toujours plus avant dans cet espace délicat, mouvant, qui constitue la matière même de l’art et nous pousse à interroger et redéfinir sans cesse nos schèmes de saisie du monde : le spirituel, la matière, le sensible, le sujet, l’objet. Continuité du magique dans le symbolique, consécration de l’apparence libérée du mensonge de prétendre au réel, mimétique dépouillée de l’objet à imiter, l’art n’est lui-même, et n’a d’intérêt, que s’il échappe aux possibilités de le circonscrire. C’est ce qui tout à la fois fait son intérêt et le menace d’impasse.

Ce qui est extraordinaire dans ces cours est de pouvoir saisir, comme sur le vif, une pensée parmi les plus exigeantes se constituer, se transformer, s’affiner au contact même de sa mise à disposition des autres. Et cela en conservant, toujours, le même niveau d’exigence et de rigueur. Comme si la responsabilité morale avec laquelle on constituait rigoureusement une science ne pouvait qu’aller de pair avec celle de son partage.

la musique ou l’art en général dit quelque chose, exprime quelque chose, on pourrait dire imite quelque chose, mais pas quelque chose par un intermédiaire objectif, pas en reproduisant un objet, mais en se faisant semblable, dans toute la façon de se comporter, dans son gestus, dans son être, pourrait-on presque dire à cet endroit pour annuler l’écart.

Theodor W. Adorno, Esthétique 1958/59, Klincksieck, trad. Antonia Birnbaum & Michel Métayer.

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« La chambre de Pierre et quelques poèmes » de Ron Padgett

Ron Padgett, le poète américain, traverse l’atlantique pour marcher dans les traces de Pierre Reverdy, le poète français, qu’il a beaucoup traduit. Après la maison de naissance, à Narbonne, c’est vers le hameau de Moussoulens et la ferme dite « le Borio de Blanc », l’endroit où Pierre Reverdy vécu ses vingt premières années, que se rend le poète américain. Là il y rencontre les Loisel, qui ont racheté l’endroit, il y photographie l’arbre sur les racines duquel le jeune Pierre s’asseyait, il entre dans la chambre qui fut la sienne. Le lendemain il prévoit d’aller à Paris par le train. Mais on annonce une grève. Donc il prend la route vers le nord. Il passe par Tours, qui n’est pas loin du Mans, qui est à deux pas de Solesmes où le poète trouva refuge de 1926 jusqu’à sa mort en 1960. Et où vit encore sa femme (nous sommes en 1982)… Peut-être la rencontrera-t-il?

Reverdy a dit

« Il faut tenter de vivre » –

L’expression d’un homme

qui n’a pas aimé

ou n’a pas été aimé

assez. Un petit rectangle

de lumière s’étale sur la plancher

et sa chaussure

a étincelé quand elle l’a traversé.

Sa femme était cachée

dans la cuisine, sa maîtresse

cachée dans la célébrité

et son Dieu juste caché.

Pierre a ouvert la porte de la cuisine,

la trappe de la célébrité

et la petite porte de la cathédrale

mais il n’y avait rien,

et quand il a ouvert son cœur

il a trouvé seulement un rectangle

de soleil sur le plancher.

Mais ça suffisait.

La chambre de Pierre est bien une sorte d’enquête. Quelque chose y est cherché. Mais sans que ce quelque chose ne prenne a priori, dans l’esprit de celui qui cherche, une forme déterminée, une concrétude qui puisse alors s’apparenter à un but, une finalité. Ça cherche, on sait qu’on cherche, mais sans savoir quoi. Un peu en somme comme le Reverdy de Solesmes qui y vint, « en libre-penseur », chercher Dieu. La chambre de Pierre, c’est, à côté de cette volonté de confronter le mot à la chose, de vérifier dans la seconde la fondation du premier, la découverte émerveillée d’une parenté, par delà le temps et les langues, qui est celle de la poésie. Et c’est ainsi, tout naturellement, que le « simple » récit d’un voyage d’un poète à la recherche des traces d’un autre poète, La chambre de Pierre, se résout (se résout vraiment, à la façon d’un soluté) dans le poème.

Et diantre que c’est beau!

Ron Padgett, La chambre de Pierre et quelques poèmes, L’usage, trad. Lola Créïs & Claude Moureau-Bondy.

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« Plus grand que les faits » de Jan Baeke

Dans Plus grand que les faits, il est question de cigarettes, d’incendie, d’une rencontre entre un homme et une femme, de la passion qui s’ensuit, d’un hôtel, d’une guerre, d’un canari. Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, peu à peu les motifs se précisent et s’enchevêtrent en dessinant une narration a minima. Un peu comme dans un film dont le montage serait du ressort du lecteur (le cinéma de Tarkovsky, de Haneke ou de Buñuel sont des références, importantes pour l’auteur, sans être indispensables pour le lecteur) et où se découvraient simultanément ce qui est dit et les mécanismes par lesquels quelque chose se dit.

Et de cela sourd un monde dans les cendres duquel couverait une menace. Mais aussi, malgré tout, la possibilité de s’aimer.

À la fois recueil au sens propre et long poem, Plus grand que les faits occupe une place aussi fameuse qu’atypique dans le champ de la poésie hollandaise. Dès sa parution en 2007, il suscita un engouement critique très important.

Je sais que toi quand je ne regarde pas dehors

pour entrevoir le peu

qui rend cette nuit si belle

le peu qui est plus qu’assez

tu le regarderas pour moi.

Jan Baeke, Plus grand que les faits, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Requette

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« La philosophie des formes symboliques » de Ernst Cassirer.

Comment diantre se fait-il qu’un penseur du calibre d’Ernst Cassirer, dont la philosophie des formes s’affirme avec éclat comme l’une des clés déterminantes de compréhension de nos problèmes les plus prégnants, soit encore si peu connu? C’est, une fois la dernière page lue de son œuvre majeure, la question sincère qui nous anime, nous étonne et nous inquiète.

Car l’être du phénomène reste inséparable de sa fonction représentative : ce phénomène n’ « est » plus le même à partir du moment où il « signifie » autre chose, où il montre l’arrière-plan d’un autre complexe global.

Si l’on voulait résumer* en quelques formules brossées à gros traits les 1100 pages de ce chef-d’œuvre, on dirait que le philosophe allemand y consacre la fin de la chose en soi. Que ne demeurent plus, d’abord médiées par les intuitions et les représentations, que des significations. Qu’il n’y a plus de « présenté », de « datum », que tout est forme, symbole, « représenté ». Que le seul véritable a priori c’est la relation.

Seul le va-et-vient entre le « représentant » et le « représenté » produit un savoir du moi et un savoir d’objets, idéels ou réels.

S’ancrant d’abord dans une analyse croisée et fouillée des mécaniques propres au langage et au mythe, où se démontre, grâce aux survivances dont le langage peut faire état, la continuité du mythique dans le théorique, La philosophie des formes symboliques s’achève par une phénoménologie de la connaissance. Au fait des détails les plus pointus des connaissances les plus diverses de son temps (mathématiques, anthropologie, physique, psychologie, clinique, linguistique, etc. rien n’échappe à son insatiable et rigoureuse curiosité) Ernst Cassirer y reprend le principe méthodologique kantien en lui faisant subir un tour de vis supplémentaire. Comme si, « forcé » par la déflagration que produit la relativité générale sur les modes d’appréhension du réel, il appliquait aux fondements de la théorie critique, pour en vérifier l’opérabilité à l’ère de l’espace-temps, ses propres modes opératoires. Apparaît alors que ce sur quoi s’ente l’intellect, quel que soit l’horizon qu’il se donne pour « objet », est toujours déjà médié. Que la matière de la connaissance est essentiellement déjà formée et que lui échappe dès lors forcément, autrement qu’à l’intérieur même d’un cadre méthodologique – comme hypothèse, comme « idée-limite » – la saisie d’un « en-soi » dépouillé de toute relation. Cela ne veut aucunement dire que nous devrions nous « satisfaire », par défaut, d’une connaissance des « rapports entre les choses » plutôt que d’une connaissances des choses. La connaissance, pour la philosophie des formes, n’est pas un procès au rabais de l’accès au monde, qui laisserait toujours, aussi parfaitement menée soit-elle, un rebus auquel lui serait refusé le passage. Ni solipsiste (tout réel n’est que le réel d’un seul regard), ni relativiste (l’imperfection de nos sens nous interdit l’accès à une chose), la philosophie des formes symboliques ne se limite pas à déplacer sur la ligne qui sépare l’idéalisme du matérialisme le curseur en un hypothétique nouveau point d’arrêt. Le formalisme de Cassirer ne se situe pas entre eux, mais en dehors même de ce qui constitue leur différence de méthode. Car il n’y a pas de chose-en-soi. Et la connaissance, qui n’a dès lors pas à se chercher dans l’être, reste accessible dans le sens, dans la relation qui se découvre seul « sui generis ».

Le symbolique n’appartient jamais à l’ « en deçà » ou à l’ « au-delà », au domaine de l’ « immanence » ou à celui de la « transcendance » : sa valeur consiste justement à surmonter ces oppositions qui naissent d’une théorie métaphysique des deux mondes. Il n’est pas l’un ou l’autre : il représente l’ « un dans l’autre » et « l’autre dans l’un ». C’est ainsi que le langage , le mythe, l’art constituent chacun un système indépendant et caractéristique qui doit son fonds propre non à ce qu’il « refléterait » quelque existence extérieure et transcendante, mais au contraire à ce qu’il édifie, selon une loi interne et originale de production, un monde du sens particulier et indépendant, cohérent et clos.

L’extraordinaire vitalité de cette philosophie des formes développée il y a près de cent ans est d’autant plus marquante maintenant qu’elle rencontre la médiocrité de nombre de « pensées » qui font aujourd’hui florès en prétendant répondre à des inquiétudes similaires. Le poids gigantesque que faisaient peser sur les modalités d’appréhension du réel à la fois la nouvelle technologisation de la mort qu’attestait le massacre de 14-18 et le bouleversement des concepts de temps et d’espace que provoquait la théorie de la relativité générale n’est pas sans rappeler celui qu’induit aujourd’hui le désastre écologique en cours. S’y lisent à cent années d’écart les mêmes désarrois et les mêmes nécessités d’avoir à refonder, pragmatiquement et épistémiquement, le monde dans lequel on vit. Malheureusement, par contraste, les échafaudages conceptuels que tentent de bâtir à coups d’a priori, d’à peu près et d’urgences – urgences pour le coup bien plus éditoriales que climatiques – les philosophes/chamanes/coaches** actuels sont bien bancals. Il ne suffit pas de se citer l’un l’autre à tour de bras, ni d’enrober une simple intuition, aussi géniale soit-elle, d’une rhétorique ou d’une poétique au rabais pour « faire système »***. Entre Cassirer et ceux-ci bée le gouffre qui séparent le penseur du faiseur d’opinion, le philosophe de l’intellectuel d’ambiance.

Si vous cherchez vraiment à vous outiller plutôt qu’à vous laisser bercer par les promesses d’un développement personnel qui ne dit pas son nom, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques, Minuit, trad. Claude Fronty.

*jamais sans doute moins qu’ici cette série de chroniques n’aura eu vocation à résumer, mais à donner à lire, tant ce mastodonte ne peut être saisi dans toute sa subtilité qu’en en découvrant in extenso les nuances.

**Haraway, Latour, Stengers, Coccia, Macé, Despret, Kohn, nonobstant leurs différences et quelques brefs éclairs, en sont de remarquables exemples.

*** ce qui tombe d’autant mieux que pour nos chamanes 2.0, « faire système » est de l’ordre de l’injure. Tout comme « raison » ou « logique ». Comment mieux dispenser de s’excuser d’un penchant à la paresse que de déguiser ce à quoi il interdit l’accès en ennemi à abattre….

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« Les Lumières radicales » de Jonathan I. Israel.

Les Lumières radicales seraient ce mouvement d’idées disparate mais reconnaissable comme tel qui aurait émergé aux alentours de la moitié du dix-septième siècle pour amener à l’orée de la révolution française. Le développement dit des Lumières proprement dites n’en serait qu’une forme vulgarisée et consolidée. Refus de la Révélation, soumission de la théologie à la philosophie, condamnation de la superstition, promotion des idéaux démocratiques, défense de la tolérance, refonte du dualisme cartésien : nombre d’axes de réflexion autour desquels tournent ces lumières radicales. Dont toutes seraient, de près ou de loin et par delà leurs origines géographiques, liées au spinozisme. Spinoza lui-même, l’instigateur et figure cardinale, d’autres figures connues telles Bayle, Diderot, Huygen ou Boyle, d’autres moins célèbres comme van den Enden, les frères Koerbagh, Gianone, Price ou Van Leenhof seront les figures marquantes d’un mouvement qui aura essaimé dans toute l’Europe et aura engendré autant d’intérêt que de farouche opposition.

Mettre en question le fait que des idées et des écrits puissent engendrer des révolutions et détrôner des rois – ce qui a été l’un des passe-temps favoris de l’historiographie de ces dernières années – peut sembler astucieux à première vue, mais se révèle à l’examen aussi peu solide que l’idée selon laquelle les grands évènements historiques peuvent n’avoir que des causes légères, transitoires, accidentelles et non nécessaires. Le premier principe de la science est de chercher pour chaque effet une cause qui lui corresponde, et c’est là aussi sans aucun doute l’essence de toute interprétation historique valable.

L’un des immense mérites de ce grand livre, devenu classique dès sa sortie en 2005, est d’abord de décentrer la question des lumières des autels nationaux sur lesquels on la posait. À la lumière de leur généalogie, les idées des lumières paraissent bien moins se développer conformément à des frontières, qu’elles soient allemandes, anglaises, néerlandaises ou françaises, qu’au mépris de celles-ci. S’y révèle bien plus une communauté transnationale d’intérêts intellectuels que des particularismes nationaux. Mais aussi, Jonathan Israel nous dresse un portrait absolument fascinant de réalisme de la façon dont des idées d’abord censément réservées à une élite peuvent petit à petit s’épandre, en inséminer d’autres, pour enfin prendre corps dans des gestes qui fabriquent aux idées de départ un cadre auquel plus rien n’échappe. L’étude minutieuse de l’historien nous emmène sur le chemin qui mène du cerveau d’un penseur d’avant-garde jusqu’au geste inconscient des gens du commun.

Alors que l’objet même de son propos est de dépoussiérer une conception rigide, nationale et unitaire du phénomène des Lumières, on peut se demander si l’auteur ne retombe pas parfois dans les travers auxquels il prétend s’opposer en déclarant faire reposer l’essentiel de la généalogie des Lumières sur le personnage et la pensée de Spinoza. Plus enclin à documenter dans leurs moindres tours et détours les multiples façons dont voyagent les idées dans le temps et l’espace, il paraît s’être ainsi moins inquiété de ce qu’étaient précisément ces idées. Son obsession à ramener le philosophe néerlandais à une forme de prétendu naturalisme – Israel indique très souvent que « Dieu », dans le chef du renégat juif, signifierait « nature » – ou le peu de cas qu’il fait de la cinquième partie de l’Éthique – alors que les parties précédentes sont exposées précisément, la cinquième est ramenée d’un revers de main à son « obscurité » – lui dessine effectivement à peu de frais un destin de père des Lumières. La théorie de la substance de Spinoza ne prétend pas abaisser Dieu à un concept prédéfini de la nature, ni ne cherche à élever cette seconde à un statut qui remplacerait un concept de « Dieu ». Spinoza « étend » Dieu. Sa théorie est déiste, non athéiste. Paradoxalement, la tentative parfois un tantinet « unitariste » de Jonathan Israel est à ce point documentée, elle dépeint le monde des idées dites « radicales » de la seconde moitié du dix-septième siècle avec un tel réalisme et une telle ampleur qu’elle reste un monument de l’histoire des idées. Un peu comme si son livre était parvenu à exister par lui-même, par devers les intentions de l’auteur…

Jonathan I. Israel, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), Éditions Amsterdam, trad. Pauline Hugues, Charlotte Nordmann & Jérôme Rosanvallon.

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« Dans les forêts » de Pavel Melnikov-Petcherski.

Le rapport que le lecteur francophone entretient avec la littérature russe du dix-neuvième siècle est incontestablement marqué du sceau de quelques grands noms au-delà desquels, il faut bien l’avouer, plus rien ne parait relever du moindre intérêt. Il y a Tolstoï, Dostoïevski, Gogol, Tchekhov. Ajoutez-y peut-être, pour diverses raisons, Bounine, Andreïev, Chestov, Gorki, Afanassiev, Bakounine et Kropotkine, et le lecteur francophone aura eu l’impression d’avoir fait le tour du dix-neuvième siècle russe. Si l’histoire est censée bien faire son tri, il faut aussi ne pas oublier qu’elle met toujours du temps à le faire.

Nos forêts sont belles […] Ce sont elles qui nous nourrissent. C’est le Seigneur qui a fait croître les forêts pour le bien de l’homme, c’est le jardin de Dieu, il l’a planté Lui-même. Ici, chaque arbre nous vient de Dieu, pourquoi souhaiter qu’elles disparaissent?.. Et par qui sont-elles maudites? Tu as prononcé là une mauvaise, une sombre parole, Monsieur le marchand. Ne te fâche pas, je ne sais pas ton nom ni celui de ton père, mais il ne faut pas insulter nos forêts, car elles viennent de Dieu.

Dans les forêts nous peint l’histoire de Patap Maximytch, riche vaisselier de l’Outre-Volga vieux-croyant, et de sa famille. On y retrouve sa femme Axinia, sa sœur Manefa, abbesse de Komarovo, sa fille Nastia éperdument amoureuse d’Alexeï, Stoukolov, le pèlerin qui emmènera notre vaisselier dans une surprenante ruée vers l’or et une foule d’autres protagonistes, moines, paysans, commerçants, vagabonds. Dans le pur style de la fresque au long cours (1100 pages tout de même), Pavel Melnikov-Petcherski nous emmène dans un récit aussi captivant que truculent qui n’est pas sans rappeler ceux d’Alexandre Dumas (qu’on a d’ailleurs suspecté d’avoir abondamment plagié l’auteur russe).

Si le roman de l’auteur russe n’apporte effectivement pas grand-chose de neuf dans ses techniques narratives – qu’il maîtrise à la perfection – ni dans l’obsession séculier/religieux qui baigne toute la littérature russe, il est très loin de représenter une sorte de fond de tiroir ou de redite au rabais. Car c’est ici le regard qui change. Là où l’auteur russe du dix neuvième pose traditionnellement un regard avant tout moral sur ses personnages et les évènements dans lesquels il les insèrent, Pavel Melnikov-Petcherski les observe d’abord avec les outils de l’ethnologue. Ce monde des forêts, ces raskols, cet environnement vieux-croyant, qu’il avait d’abord approché relativement à ses fonctions de représentant officiel de l’état russe, et qu’il était donc supposé combattre, il a peu à peu appris à les connaitre et à les respecter. Foncièrement libéral, l’autre, dans sa différence même intolérante, même obscurantiste, est un objet de connaissance qu’il convient d’approcher et d’apprécier pour la raison même qu’il n’est pas nous. Dans les forêts est une entreprise ethnologique autant que romanesque où la fiction soutient l’exploration du réel plutôt que celui-ci ne soit le prétexte, via le roman, à l’investigation éthique, politique ou sociale. Et c’est dans ce « juste-milieu », dans cette conjonction des regards de l’ethnologue et du romancier, aussi acérés l’un que l’autre, que l’œuvre de Pavel Melnikov-Petcherski se révèle étonnement actuelle.

Pavel Melnikov-Petcherski, Dans les forêts, Éditions des Syrtes, trad. Sylvie Luneau.

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En guise de vœux…

Si sont souvent réputés y germer les premiers linéaments des grands mouvements intellectuels des lendemains, le temps de crise lui-même, dans son urgence et son désordre, n’est jamais celui où brille avec éclat et profusion la pensée d’avenir. 2020 (qui, quoi qu’on en pense, ne forme qu’une étape dans ce grand désordre) aura été l’occasion de le vérifier. Entre le devenir sorcière/chamane/cabane des uns, le souhait « d’un avenir plus digital » de la BCE, le tout-au-sanitaire dogmatique ou les illusions délirantes du grand complot, on retrouve, sous le vernis manichéen des différences irréconciliables, la même appétence pour le simple. Le problème étant réduit à une cause, unique et identifiable comme telle, une et une seule solution, applicable universellement, viendra le résoudre. En oubliant – ou feignant d’oublier – qu’en faisant rentrer au forceps un problème réel dans un cadre doctrinal prédéfini, on ne change rien au problème – a fortiori ne le résout-on pas – mais on lui bâtit, comme on le ferait dans un laboratoire où toutes les conditions d’expérience sont maitrisées, une fiction. Alors certes, dans chaque fiction prise à part, ça fonctionne super bien. La cause explique et la solution résout. Mais il suffit de constater la cacophonie que produisent, mises bout à bout ou cornes contre cornes, les innombrables fictions prétendument concurrentes pour constater que le réel, décidément, ne s’y laisse jamais plier.

Nous vous souhaitons une année où l’on ne confonde plus la méthodologie d’appréhension du réel avec le réel-même, où ce que l’on nomme science ne puisse plus être critiqué/professé/contesté avec les seuls outils de la rhétorique, une année où rien, absolument rien ne puisse être dit sans qu’on en ait d’abord précisé le cadre épistémique, une année où l’on ne ramène pas tout, sous prétexte de se défaire des principes hérités d’une histoire fantasmée, à des visions duales et caricaturales du politique. Bref on vous souhaite une année, non pas compliquée, mais complexe.

Le même acte de l’esprit sert à l’homme à tirer de lui-même le tissu de la langue et à s’envelopper dans ce tissu, de sorte qu’à la fin il ne se comporte et ne vit pas autrement, dans ses relations avec les objets intuitifs, que comme l’élément médiateur du langage le lui prescrit. (Ernst Cassirer in La philosophie des formes symboliques)

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Meilleures ventes 2020

C’est pas parce qu’on a été obligé de laisser place nette à un virus pendant quelques semaines qu’on a pas vendu des tombereaux de bons livres! Aussi incongru que cela paraisse – voire, on s’en sent même un peu coupable – cette année ne fut pas du tout mauvaise. Un immense merci à vous tous! Plus que jamais, vous nous avez prouvé que non seulement la curiosité existe encore mais aussi qu’elle peut être un modèle économique…

  1. Helmut Eisendle, La mort par les plantes, Vies Parallèles, trad. Catherine Fagnot
  2. Hans Faverey, Poésies, Vies Parallèles, trad. Kim Andringa, Erik Lindner, Éric Suchère
  3. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La Fabrique, trad. Étienne Dobenesque
  4. Vincenzo Cerami, Une présence amoureuse, Vies Parallèles, trad. Sandro Belmonte
  5. Violette Pouillard, Histoire des zoos par les animaux, Champ Vallon
  6. Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud
  7. Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L.
  8. Jacques Rancière, Le temps du paysage, La Fabrique
  9. Marcelle Delpastre, Le rosier pourpre, Plein Chant
  10. Abby Warburg, L’Atlas Mnémosyne, L’écarquillé, trad. Sacha Zilberfarb
  11. Peter Kurzeck, Un hiver de neige, Diaphanes, trad. Cécile Wajsbrot
  12. Lucie Rico, Le chant du poulet sous vide, P.O.L.
  13. Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d’or, Minuit
  14. Richard Krawiec, Paria, Tusitala, trad. Charles Recoursé
  15. Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Minuit
  16. Gabriel Gauthier, Speed, Vies Parallèles
  17. Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or, Mercure de France
  18. D.H Lawrence, La femme qui s’enfuit, Le Bruit du temps, trad. Marc Amfreville
  19. Peter Nadas, La Bible, Phebus, trad. Marc Martin
  20. Florence Burgat, Qu’est-ce qu’une plante?, Le Seuil

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« La théorie de la relativité d’Einstein » de Ernst Cassirer.

Si pose problème la coexistence dans un même cadre de deux propositions valides, ou si, dans ce même cadre encore, deux définitions se rapportant au départ à deux objets radicalement séparés en viennent à rendre indiscernable l’un de l’autre ces deux objets, sous doute peut-il être judicieux de changer ce cadre. C’est, pour faire simple, l’option radicale que défendit Einstein lorsqu’il créa sa théorie de la relativité. Le cadre en question suppose l’invariance du temps et de l’espace? Il repose sur l’identification de la masse inerte et de la masse pesante? Bâtissons-en un qui postule la relativité du temps et de l’espace et qui déconstruise le concept de matière au profit de celui de champ. Faisons du problème un postulat.

De nouveau nous nous retrouvons ici face à l’un de ces triomphes du concept critique de fonction sur l’idée naïve de chose et de substance, comme l’histoire de la science exacte ne manque pas de le relever progressivement.

Comme le disait Einstein lui-même au sujet de sa théorie, l’un de ses résultats essentiels était d’avoir ôté à l’espace comme au temps – ou à la matière – « le dernier résidu d’objectivité physique ». Entendue – fautivement – dans son sens vulgaire, cette assertion pourrait recouper l’impression, que nous ressentons tous, d’une coupure entre l’appréciation de l’espace et du temps physiques, théorisée par le natif d’Ulm, et celle dont nous pouvons faire l’expérience intuitivement. Ce serait oublier que cette disjonction, même si elle paraît effectivement s’achever avec l’invention de la théorie de la relativité générale, était déjà opérante avec la cinématique galiléenne. Ce que veut dire le scientifique Einstein, et qu’a parfaitement compris le philosophe Cassirer, c’est que la théorie de la relativité prouve l’opérabilité de celle de la connaissance.

Ce qui disparaît un peu plus avec la théorie de la relativité c’est l’idée naïve que puisse exister réellement tout objet, toute substance, dont nous ne pourrions atteindre, toujours approximativement, des impressions qu’en progressant d’un raffinement empirique à un autre. Ce qu’atteste avec éclat la découverte de l’espace-temps, c’est la fin de l’invariance objectivale. Mais aussi, et c’est là tout le travail d’analyse que poursuit Cassirer dans ce livre, la fin de l’objet naïf, de la chose dans son acception substanciale, ne signifie en aucun cas une victoire du scepticisme, du relativisme, ou le surgissement du règne de la post-vérité. Car la fin de l’objet qu’entérine la relativité générale ne signifie aucunement une faillite de la connaissance mais au contraire, et à rebours de la conception vulgaire d’insécurité que véhicule la fin d’une saisie sensualiste du monde, la validation de son propos critique. L’objet de la connaissance n’est pas l’objet et n’a nul besoin d’en postuler l’existence. Par là est désarmé le sceptique lui-même qui a besoin qu’un objet soit posé en absolu avant de pouvoir déplorer – ou se réjouir – qu’il ne puisse jamais l’atteindre.

Une propriété de l’objet n’indique aucun « en-soi » de l’objet mais un mode de relation qui l’enchaîne à d’autres et dont la connaissance a pour but de dégager les principes généraux – voire d’en proposer a priori. L’objet n’est que relation. Ainsi l’objectivité empirique, qui reposait entièrement sur l’invariance de l’objet, maintenant caduque, est remplacée – en quelque sorte réifiée – par celle de lois dont l’invariance confère à l’acte de connaître sa solidité et sa validité. Avec Einstein, et Cassirer, l’objet est remplacé par la forme.

À l’heure où plus que jamais les rapports entre pensée, technique et réel doivent être envisagés sous de nouvelles coutures moins naïves, la philosophie des formes de Cassirer, dont il est possible de découvrir les germes ici, est absolument incontournable. À rebours des relativismes ou des scepticismes aujourd’hui fort à la mode, il démontre qu’il est tout à fait possible que coexistent validement divers modes d’appréhension du réel s’ils sont envisagés, non plus comme des objets – et à la notion d’objet est toujours, quoi qu’on en pense, attachée celle d’absolu – , mais comme des relations.

Ernst Cassirer, La théorie de la relativité d’Einstein, Éléments pour une théorie de la connaissance, Le Cerf, trad. Jean Seidengart.

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Prix ptyx 2020

Vos mains sont blanches. Vous connaissez la signification du mot « résilience ». Vous savez qu’un policier ne frappe pas mais déconne. Vous ne vous souvenez plus de la bouche de votre patron. Vous savez très bien que « tout ça, c’est la faute à Big Pharma ». Vous connaissez le moindre recoin de Watopia. Vous vous êtes surpris à vous sentir délateur à la vue d’une dent. Vous vous êtes surpris à considérer votre voisin qui parlait de son envie d’enlever son masque pour se gratter le nez alors qu’il se tenait à moins d’un mètre cinquante de la femme avec laquelle il partage sa vie comme un meurtrier de masse en puissance. Vous avez manifesté pour la première fois de votre vie un intérêt pour le ski, le golf et le kayak. Vous savez très bien que « tout ça c’est la faute à la 5G ». Vous savez ce que c’est qu’un « merdia ». Vous vous êtes vu (en pensée) regarder (pour de vrai) un matche de la NBA dont les tribunes étaient garnies d’écrans sur lesquels des supporters pouvaient se voir regarder le matche que vous regardiez aussi sur votre écran. Vous avez lu les mêmes mots sous la plume de Lordon et de Zemmour. Vous savez très bien que « tout ça c’est la faute aux riches qui veulent supprimer les pauvres ». Vous sachez.

Autant d’indices certains que 2020 aura été une année où vous avez appris plein de trucs utiles.

Et pour la clore en beauté, cette année faste, quoi de mieux que d’acheter (ah oui, acheter, surtout acheter, ce geste qu’hier encore nous croyons tous si simple et qu’un consortium asiatico-pharmaco-sioniste s’est échiné à compliquer!) le meilleur livre de l’année. Qui, une dernière fois cette année, vous emmènera là où jamais vous n’auriez cru aller. Ce qui, à contrario de certaines années, est bien la fonction de tout livre qui vaille…

Les histoires viennent à l’esprit pour qu’on les raconte. Il arrive que les tableaux fassent de même.

En 2015, paraissait en anglais, chez Verso, Portraits de John Berger. Très vite, chez les afficionados de l’auteur anglais, ce livre allait devenir une référence centrale, une sorte d’absolu, que l’annonce de la mort de l’auteur, en 2017, n’allait faire que renforcer. Pensé par l’éditeur Tom Overton, Portraits n’est pas à proprement parler un livre de John Berger. Il reprend, en suivant la chronologie de l’histoire de l’art – des peintures de la grotte Chauvet à l’artiste syrienne Rand Mdah – un choix important – la chose pèse ses 662 pages – des textes écrits par l’anglais sur l’art tout au long de sa prolifique carrière. Mais Tom Overton ne s’est pas contenté de reprendre et rassembler des articles de John Berger. On n’est ni dans l’anthologie ni dans le simple recueil de textes critiques. Avec le consentement de l’auteur anglais, l’éditeur a ponctionné, fragmenté, agencé, parfois découpé, dans l’ensemble de l’œuvre. Littéralement, dans l’œuvre, il a composé une autre. Quoi de plus logique quand on connait l’appétence de Berger lui-même pour le fragment et son remploi à d’autres fins, que de donner accès à son œuvre via le rapiéçage.

Portraits est donc bien une Histoire de l’art. On y rencontre, dans une suite chronologique rigoureuse, Bellini, Rembrandt, Renoir, Rouault, Picasso, Clough, etc. Mais on y rencontre aussi, plus intimement que jamais, John Berger lui-même. Empruntant à l’étude savante – mais une étude savante qui n’exclut jamais -, à l’anecdote – on y dit « fuck » à un gardien de musée -, à la fiction, au théâtre, ces portraits forment aussi, en creux, celui d’un des immenses penseurs de notre époque. Et aussi, et surtout, à travers ces jeux de miroirs, c’est, plus fondamentalement encore, du lecteur regardant dont l’auteur dresse une forme de portrait. Comment se construit un regard? Comment aussi, sans doute, est-ce à partir de l’art, c’est-à-dire en portant un regard sur un autre regard, que peut se bâtir un sujet, dans l’autonomie de ses perceptions comme dans le sentiment de faire communauté ? Ce n’est pas l’art-objet-d’étude que nous donne à voir Berger, mais un regard, émerveillé, questionneur, qui le découvre et sait ne pouvoir le découvrir mieux qu’en en rendant compte, en le partageant avec d’autres regards. Chef-d’œuvre éditorial, chef-d’œuvre de littérature, chef-d’œuvre de la pensée, ces Portraits sont indispensables!

Le nombre de vies qui pénètrent la nôtre est incalculable.

John Berger à vol d’oiseau, Portraits, L’écarquillé, trad. Claude Albert, Claire-Lise Chevalley, Geneviève Chevallier, Véronique Dassas, Nadia Fuchs, Isis von Plato.

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