Poésie/Un silence s’ouvre/Amy Clampitt

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

Paumanok

Les granges à pommes de terre

bossues, à demi souterraines, les tubercules

comme des pierres cultivées, viande humide

de sous la terre, prolétariat qu’on transbahute

et déménage, pour lequel jadis

on se baissait, où la plaine d’épandage

de Paumanok, décombres de glaciers,

s’effiloche en queue de poisson,

cèdent à présent la place aux vignes,

leur tendance aux méandres

et divagations, aux élans de verdure,

bridée, élaguée, contenue

en une monoculture de plus – rangée

après rangée profitable

sur hectare après hectare, paysages entiers

tendus comme les cordes d’une cithare

où le genévrier et le chèvrefeuille,

le myrte des marais, la vigne de Virginie,

la verge d’or et le sumac vénéneux auraient

fait émeute, les prairies humides

luisant à leur marge, les plumets

des roselières, les andins en laisse de mer

du séneçon une patine de

mouvement perpétuel

lavée au grand air triomphant,

où seule une humaine et zélée

détermination pourrait, un jour,

défaire les broussailles

incultes de ce qui continue d’arriver

sans aucune raison humaine,

on aborde à cette poche du côté sous le vent,

entretenue, à l’herbe coupée,

dernier séjour des esclaves, où chaque

tombe est marquée d’un caillou

à peine plus grand qu’une pomme de terre,

sans autre nom que celui de subordonné de

Seth Tuthill et de son épouse Maria,

qui choisirent à la fin d’être couchés là

avec leur ancien cheptel,

et dont la mémoire aussi s’est

érodée en pierre.

Après-midi dans le bayou

Hors de l’imprécis, de l’opaque

du clair et de l’obscur, du vacillement

à la lisière du bayou, quelle

spécificité : le samit de l’aigrette,

filamenté, barbelé et replié,

lustré et réaligné à chaque heure,

net : avec sa lourde crête et sa

cravate caractéristiques,

le martin-pêcheur : nette, la chimère

disgracieuse et pataugeante qu’on

appelle la spatule, teintée d’un

rose et vert de boîte à couleurs, revenue

d’un bord nommé extinction : nettes,

cet après-midi-là, les colonies,

sur les berges du ruisseau, de lys,

chaque hiéroglyphe périssable

filamenté, en une fioriture, d’un

trait de violet. Pendant ce temps,

au large sur le Golfe, les turbulences et

les vapeurs étaient devenues monumentales,

leur violet immense le témoin

tremblotant, au bord que nous

habitons nécessairement, d’un hasard

encore débordant, non codifié.

Amy Clampitt, Un silence s’ouvre, Nous, trad. Gaëlle Cogan.

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Poésie/Les sandales d’Eurynomé/Alice Notley

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

Dans la chambre de la vérité

Pouvons-nous ne serait-ce que bouger l’un sans l’autre

avec la lumière qui nous connecte ou est-ce ce que nous sommes

j’ai vu s’ouvrir soudain la fermeture éclair d’une chair

mais ce visage de caricature aux lèvres ensanglantées, c’était le mien.

Dans la chambre de la vérité ce sont nos mains qui l’ont assemblé

nos plats nos sacrements nos phrases effilochées

si nous m’avons faite, pouvons-nous vivre avec

j’essaie de t’atteindre même si tu es toujours là

tout entier, et la lumière qui jaillit de ma gorge c’est encore toi.

C’est cocasse que tu ne puisses même pas m’appeler

parce que ma langue est erronée. Ces configurations

descendent de la passerelle s’effondrent à terre. D’où sommes-nous

venus? De nulle part. Me vient à l’esprit : « Dis-leur que nous sommes

tels des jumeaux infinis. » D’où cela vient-il de nulle part

j’y ressemble peut-être mais ce n’est pas moi.

« Je pourrais te retrouver si je voulais, si je te voulais »

si je suis toi comment puis-je vouloir cet « immigré ou pèlerin »

« très facile pour toi » et la division est créée. Je n’approuve pas

tes mots lueurs vacillantes. Comment parler

oh le matériel, c’est intéressant, non

Je me suis rendu compte que j’étais tachetée, couverte d’ombre.

Quelqu’un passe, parce que les jambes fonctionnent – peux-tu

me couvrir lorsque j’ai des ennuis ; m’équipant

pour l’avenir. Si je pars en cet instant

je voulais y mettre quelque chose. Le faut-il vraiment :

points de connexion. Les mots suffisent – il

ne nous faut rien d’autre. Tout ce que nous avons dans la chambre de la vérité

c’est de la lumière et quelques mots. Puis la chair

cicatrise, aussi vite qu’une fermeture éclair.

Alice Notley, Les sandales d’Eurynomé, Presses universitaires de Rouen et du Havre, trad. Anne Talvaz.

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Poésie/À la source du vivre et du voir/Charles Reznikoff

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

Il était minuit passé quand je me suis mis au lit

et puis je me suis aperçu que je n’arrivais pas à dormir

et je continuais à penser à toutes les contrariétés de la journée.

Je me suis dit que ce serait une idée excellente

de me lever et de faire une longue promenade dans les rues tranquilles

mais j’étais trop fatigué pour sortir de mon lit :

même me rhabiller paraissait trop.

Comme je n’arrêtais pas de tourner la tête,

mon regard s’est arrêté sur le garage dans le jardin :

le toit couvert d’une couche de neige lisse.

De là où j’étais couché, je ne voyais pas la lune

ni le jardin lui-même

mais le toit du garage brillait comme un quadrilatère de lumière

contre l’obscurité :

un quadrilatère de lumière

contre l’obscurité.

En le regardant, j’ai perdu conscience

et suis tombé dans un sommeil profond et serein.

Charles Reznikoff, À la source du vivre et du voir, Unes, trad. André Markowicz

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Poésie/Nous allons perdre deux minutes de lumière/Frédéric Forte

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

mais je flemmarde. c’est vrai que ça prend du temps

d’apprendre à écrire grenouille en japonais.

et le moindre jour déborde. passer d’abord

l’aspirateur puis mettre à bouillir des patates

ce n’est pas du tout la même chose que mettre

d’abord les patates à bouillir et passer

ensuite l’aspirateur. plus tard je constate

avec effroi la progression des pixels morts

sur l’écran. et M. à l’heure du bain se lance

dans la culture de l’eau froide. en ce dimanche

2 juillet nous n’avons pas été voir la tour

Eiffel. sur youtube un type a posté dix heures

de roulement de tambour ininterrompu.

on a de drôles d’occupations. à la place

des minutes sur le quai de la ligne 2

le panneau lumineux indique Yr puis Ad puis

plus rien. la rame fait comme si tout était

normal. je n’arrive pas à identifier

l’instant où le présent de phrase bascule

dans le futur. l’autre jour au Supercoin L.

m’a parlé de monde perdu. et cette nuit

un rêve. quelque chose qui n’aura pas lieu

se passe dans un endroit qui n’existe plus.

un rêve somme toute assez banal. tic tac

orange ou tic tac citron. c’est une question.

après trois jours dans les rues du Havre à courir

les géants on aspire à n temps de repos

horizontal. les enfants se sont endormis.

et moi aussi bientôt malgré les trombes d’eau.

mais le réveil nous dit wake up. et avec lui

l’orage. cette gare s’appelle la Gare

Mouillée décrète M. à Saint-Lazare. je suis

lessivé. comme s’il n’y avait plus rien à dire.

pourtant nous nous parlons au téléphone et A.

en profite pour m’informer qu’un petit chien

coûte 3 153 euros.

la lampe est allumée dans la chambre. aux premières

minutes du jour je regarde en ligne les

combats de sumô du tournoi de Nagoya.

le soleil éclaire par en dessous les nuages

et puis il disparaît derrière. ce matin

je n’arrive pas à séparer le temps de

la lumière. les choses sont plus lentes. on joue

avec les émojis. d’autres événements

ont lieu qui demeureront pour le poème à

l’état de phrases potentielles. mais j’apprends

en anglais de ta bouche comment on débouche

une bouteille de vin sans tire-bouchon.

Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L.

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Poésie/L’iris sauvage/Louise Glück

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

Herbes folles

Quelque chose

vient au monde sans y avoir été invité

provoquant le désordre, le désordre –

Si tu me hais tant,

ne t’embête pas à me donner

un nom : as-tu besoin

d’une autre insulte

dans ta langue, une autre

façon de blâmer

une tribu pour tout –

comme nous le savons tous deux,

si l’on ne vénère

qu’un dieu,

un ennemi suffit –

Je ne suis pas l’ennemi.

seulement une ruse qui te permet d’ignorer

ce que tu vois en train de se dérouler

ici même, dans ce lit,

petit paradigme

de l’échec. L’une de tes précieuses fleurs

meurt ici presque chaque jour,

et tu ne pourras trouver le repos

qu’après en avoir bravé la cause, en d’autres termes :

tout ce qui reste, tout ce qui  se

révèle plus robuste

que ta passion personnelle –

Ce n’était pas supposé

durer éternellement dans le monde réel.

Mais pourquoi l’admettre quand tu peux continuer

à faire ce que tu as toujours fait,

le deuil et les reproches,

toujours les deux ensemble.

Je n’ai pas besoin de tes louanges

pour survivre. J’étais là en premier,

avant toi, avant même que tu aies planté le premier jardin.

Et je serai là, quand il ne restera que le soleil, la lune,

la mer et la grande prairie.

Je serai la prairie.

Louise Glück, L’iris sauvage, Gallimard, trad. Marie Olivier.

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« le grand incendie de londres » de Jacques Roubaud.

le grand incendie de londres est le grand incendie de londres. Alors que la tautologie marque généralement la défaite du raisonnement, elle peut parfois, très rarement, traduire au plus près l’extraordinaire particularité d’une œuvre. Radicalement originale, elle ne pourrait se définir parfaitement que par elle-même. Le « Grand Œuvre » de Roubaud est de ce calibre.

Le projet le grand incendie de londres est né d’une succession d’évènements. En 1961, l’auteur rêve qu’il écrira un jour un roman intitulé Le grand Incendie de Londres. Lors d’une nuit de juillet 1970, comme issue d’une sorte d’illumination-gigogne, il revoit le rêve et décide de consacrer une existence à l’écrire. En 1976, nouvelle illumination, déceptive cette fois, il constate l’impossibilité d’en mener à bien l’écriture. En 1980, le 7 novembre, un an après son mariage avec Alix, il rédige pour la première fois le texte du rêve et entreprend une deuxième fois le grand incendie de londres qui deviendra alors, par la relation de son échec, la destruction du Projet et du Roman initiaux. Le 28 janvier 1983, Alix meurt. En 1985, le 11 juin, Jacques Roubaud entreprend alors, pour la troisième fois, d’écrire l’histoire de cette destruction, dès lors redoublée, en y consacrant chaque jour les quelques heures qui précèdent l’aube.

Le roman, avant toute chose, est chute de la maison-énigme

Souvenirs d’Alix, remémorations de l’enfance, recherches sur l’Arte mayor, mathématiques, considérations sur la forme du roman, tout s’enchevêtre. Mais sans que le biographique ne vienne jamais totalement submerger l’ensemble. Il ne s’agit pas de succomber à la tentation solipsiste de l’autobiographique. Le souvenir est ici une matière, non une fin.

Dans ce monde, s’il avait pu être pensé, la pensée de l’autre, toujours, aurait été la pensée de l’ « autre de deux ».

L’écriture du présent (chaque jour, ces quelques moments qui précèdent l’aube) permet à qui énonce le passé, d’en modifier la charge, par sa seule énonciation consciente. Roubaud se remémore pour annihiler le souvenir. Il détruit, mais il ne détruit jamais aussi bien qu’en donnant forme et consistance à sa destruction, en la construisant. La méthode, la forme, nous rappelle Roubaud, bien plus qu’un de ses accès possibles, est une des conditions du réel. Et le poète – même s’il écrit en prose – est celui – et ses souvenirs à sa suite – par qui peut être donné une voix à ce qui transite par tous. Ainsi le souvenir du poète devient-il, médiatisé par une forme, l’occasion donnée à chacun de faire retour – pour les désamorcer au besoin – sur les siens. Ni journal, ni autobiographie, ni roman, ni récit, ni précis de poétique, ni essai sur le temps ou la mémoire, ou tout cela à la fois et bien plus mais ne l’épuisant pas, le grand incendie de londres, ce livre vertigineux du biipsisime, est irréductible à toute critique. D’une émouvante beauté, le grand incendie de londres ne se laisse résoudre à aucune explication ni signification qui lui préexisterait. Son titre même ne le définit pas, seule sa matière même, prise entièrement, y parvient. le grand incendie de londres est, décidément, le grand incendie de londres.

Jacques Roubaud, le grand incendie de londres, Le Seuil.

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« Promenades avec Robert Walser » de Carl Seelig.

Entre 1936 et 1956, Carl Seelig rendra très régulièrement visite à Robert Walser dans la maison de santé de Herisau où il fut placé dès 1933. Au cours de ses visites, systématiquement, qu’il pleuve, neige ou vente, Carl Seelig et Robert Walser se promènent, arpentant infatigablement le canton d’Appenzell en tout sens, n’interrompant leurs pérégrinations que pour ingurgiter des quantités astronomiques de nourriture dans des gargotes typiquement suisses. Ce sont les récits de ces promenades, de leurs conversations, entrecoupés de photographies, qu’a compilés ici Carl Seelig.

Dans mon entourage, il y a toujours eu des complots qui visaient à écarter la vermine comme moi. Avec une élégance hautaine, on a toujours tenu à l’écart tout ce qui n’appartenait pas à ce beau monde. M’y imposer, je n’ai jamais osé. Je n’aurais même pas eu le courage d’y jeter un coup d’œil. J’ai donc vécu ma propre vie, à la périphérie des existences bourgeoises, et n’était-ce pas bien ainsi? Mon monde n’a t-il pas également le droit d’exister, quoiqu’il soit apparemment plus pauvre, et dépourvu de pouvoir?

Il est aussi difficile de lire les livres de Walser en faisant complètement abstraction de son destin exceptionnel que de lire un récit sur Walser sans se demander en quoi on y retrouve la matière de ses œuvres. A fortiori quand ce récit provient de celui dont on sait le rôle prépondérant qu’il joua pour pérenniser et populariser l’œuvre de l’auteur suisse. Critique, éditeur, tuteur légal, ami, comparse de randonnée, Carl Seelig est à ce point omniprésent quand il s’agit de Walser qu’on se demande en quoi un propos rapporté de l’auteur suisse est ou non fidèle à qui fut l’auteur de L’institut Benjamenta. En quoi le récit de ces promenades est-il vrai? Est-il caché quelque chose, ou mis autre chose en avant, qui donne de l’auteur suisse une image autre que ce qu’il fut réellement?

Notre devoir, une fois pour toutes, c’est de nous promener ; ne trouvez-vous pas?

C’est au-delà de ces questions d’ordre documentaire que se situe l’intérêt de ces promenades. Peu importe finalement la vérité « Walser » que représente le « Walser » des promenades que nous raconte Seelig. À travers celles-ci, c’est une géographie qu’on parcourt. Des paysages. Une époque. Une façon d’être au monde. Et oui, aussi, un personnage qui se nomme « Robert Walser », dont on ne sait en quoi il est précisément le « Robert Walser » qui écrivit l’une des œuvres majeures de la littérature, mais dont on sait qu’il eut pu jouer, dans cette œuvre même, un rôle de choix. Et c’est tout le mérite de Carl Seelig d’avoir construit à l’auteur dont il était si proche et qu’il défendit bec et ongle un portrait magnifique et émouvant qui aurait pu être le personnage d’une de ses histoires…

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser, Zoé, trad. Marion Graf.

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« Rodmoor » de John Cowper Powys.

L’homme est le plus parfait des animaux, car c’est lui qui peut détruire le plus. Les saint sont les plus parfaits des hommes parce qu’ils peuvent détruire l’humanité.

Adrian Sorio, de retour en Angleterre après des années passées en Amérique où il a laissé un fils, est amoureux de la jeune Nance Herrick, à qui il n’a jamais caché la fragilité de son état mental. Le hasard fait qu’alors qu’Adrian est invité à rejoindre son ami Baltazar Stork dans le village côtier de Rodmoor, Nance et sa sœur Linda, accompagnées de la meilleure amie de leur mère décédée, ont prévu de rejoindre le même endroit. Là-bas, ils vont faire connaissance avec certains des étranges habitants du lieu, le médecin, le prêtre et les notables de l’endroit, la famille Renshaw. Peu à peu la tragédie, inéluctable, se noue.

Une fois partis les envahisseurs humains, le vieux Nouveau Pont retrouva son habituelle humeur d’attente silencieuse. Il avait été témoin de maints amours et de maintes haines passionnées. Ses épaules avaient senti marcher des générations d’enfants de Rodmoor, aussi légers que des graines de chardon, et elles avaient senti le craquement du corbillard qui les avait emportés, une fois devenus lourds comme du plomb, dans les trous oblongs que l’on avait creusé pour eux dans le cimetière. Il avait senti tout cela, mais il attendait toujours, il attendait toujours avec une patiente espérance, tandis que les marées montaient et descendaient sous son arche, que les vents marins le balayaient et que, nuit après nuit, les étoiles baissaient les yeux sur lui, il attendait toujours, avec la terrifiante patience des dieux éternels et des éléments premiers, quelque chose, qui, après tout, n’arriverait peut-être jamais.

Rodmoor est bien une histoire d’amour tragique, dans le sens classique du terme. Le destin des personnages, leur sentimentalité, leurs passions, sont bien des héritages culturels du romantisme anglais classique. Mais chez Powys, ni l’acte, ni la pensée ne sont issus d’une intériorité que la médecine expliquerait ou d’une relation à l’environnement que les conventions sociales ou la foi viendraient subsumer. Chez Powys, si le tragique est bien classique, sa nature l’est beaucoup moins. Ce qui forme la racine des troubles qui enchaînent les protagonistes à leur destin, ce sont le vent, la pierre, les marées, les eaux dormantes, les nuages, la pluie, les cris d’une chouette effraie, un brouillard, le tablier d’un vieux pont, un remous dans l’air ou dans l’eau. Tout ce que nous croyons voir agir autour de nous, sans plus prendre conscience que cela nous agit aussi. S’il y a une cause aux troubles d’Adrian ou de Philippa, c’est dans l’impossibilité de concéder que la mécanique même de la causalité n’explique – ni ne peut soigner – leur extrême porosité à ce qui les entoure. Leur sensibilité aux éléments, aux lieux, à Rodmoor, est ce qui tout à la fois les rend aptes à saisir – si du moins ils l’acceptaient – la vérité de leur place dans le monde, et les condamne. Sous l’extraordinaire plume de John Cowper Powys, il n’y a plus de psychologie, ni de théologie – et pas même d’animisme, cette autre face du théologique -, il n’y a plus que, partout et en tout, des mânes. Dont nos actes et destins seraient la liturgie.

Le monde est comme cela. Nous sommes tous comme cela. Des dytiques sur un courant sombre.

John Cowper Powys, Rodmoor, Le Bruit du Temps, trad. Patrick Reumaux.

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« Manifeste pour une écologie de la différence » de Hicham Stéphane-Afeissa

Une partie non négligeable des pensées écologiques actuelles tente de résoudre le problème de domination et de violence avec lequel l’homme envisagerait son rapport avec ce qui l’environne en cherchant à gommer l’altérité que lui-même aurait censément construite pour se distinguer du monde. Sous-entendant qu’il s’en est extrait, il faut dès lors réconcilier l’homme avec le monde. Il faut (ré)entrer en résonance avec la nature. La mise à plat des différences indûment fabriquées, en associant dans une sorte de tout indiscernable l’humain et le non-humain, aurait alors comme conséquence naturelle d’empêcher que soit posé tout acte dommageable à ce tout.

Ce n’est pas l’essentielle identité des victimes avec celui qui les tourmente que ce dernier ne voit pas, c’est leur différence qu’il ne veut pas voir parce qu’il ne sait pas quoi en faire et qu’elle l’inquiète fondamentalement.

Le grand mérite de ce petit livre est d’aider à discerner les limites et les dangers d’une éthique de la compassion qui, sous prétexte de niveler les différences pour étendre au maximum le bénéfice de l’empathie, en vient à assurer plus encore les principes de ce à quoi ses tenants s’opposent. Ainsi participent-ils par exemple à réifier les linéaments de l’honnie séparation nature-culture (pour autant qu’elle existe, bien entendu) en utilisant, pour les réunir, une terminologie hantée par le séparé ou l’altérité. « Alien » ou « hybride » sentent un peu trop le « réuni » que pour faire entendre que ce « réuni » n’est pas lui-même « fabriqué ». L’animal qui « mérite » compassion ou pitié est fabriqué par un humain qui pense qu’en « l’élevant » à son niveau, il le fera ainsi échapper à la violence à laquelle le condamnerait son statut de subalterne. C’est oublier un peu vite que l’humain lui-même exerce aussi, parfois, une violence sur ce qu’il considère bien comme étant humain. Et qu’il paraît difficile de prétendre soustraire à la violence un animal auquel il est fait d’abord une autre, celle de le ramener à autre chose que ce qu’il est. A contrario de cette illusoire tentative holiste de construire une éthique, la mise à distance, l’objectivation, la réactivation de la différence qu’induit la mécanique de l’altérité semblent bien plus prometteuses. Plus réelle, plus efficace, une éthique de la différence, en réactivant sans cesse l’étonnement que l’autre produit et où l’on cherche à vivre avec les distances qui existent entre chacun plutôt qu’en les amenuisant – souvent au profit de l’humain – , paraît bien plus à même de produire durablement les conditions d’un réel changement moral.

Ce Manifeste pour une écologie de la différence reste bien un manifeste. C’est à ce titre que peuvent bien lui être pardonnées quelques – grosses – approximations (sa lecture du travail de Florence Burgat est assez caricaturale, les appels du pied à certains travaux de Latour ou Haraway réactivent de facto pour partie ce contre quoi il entend opposer son éthique, la terminologie utilisée est parfois assez vague). Reste l’intuition : reconnaître l’obligation qui engage la responsabilité à l’égard de ce qui est différent plutôt que de forcer le différent à devenir le même.

Hicham-Stéphane Afeissa, Manifeste pour une écologie de la différence, Dehors.

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« La raison ou les dieux » de Pierre Bouretz

Mais en quoi Plotin ou Proclus retournant à Platon seraient-ils moins « rationalistes » qu’Alexandre d’Aphrodise ou Thémistius commentant Aristote? Plus ou moins formulée au grand jour, la réponse se veut claire : en cela qu’avec eux et dans toute leur famille quoi qu’il en soit de ses branches les dieux anciens revenaient sur la scène, qui plus est accompagnés d’autres venus d’Egypte ou d’autres lieux sur une carte se superposant à peu près à celle des conquêtes d’Alexandre ; pour autant que chez certains au moins la théurgie venait supplémenter la philosophie ; dans la mesure où l’effort visant à effectivement construire une théologie s’accomplirait chez Proclus dans un vaste édifice où Platon côtoie Orphée, les Oracles chaldaïques suppléent ceux qui depuis longtemps s’étaient tus à Delphes ou ailleurs, tandis que la tension vers une sorte de monothéisme de l’Un non seulement ne congédie pas l’antique panthéon des Grecs, mais lui ajoute une multitude d’autres entités divines. Voilà sans doute ce qui nous est le plus difficile à penser : le fait que des philosophes puissent croire en tout cela sans trahir les exigences de la raison.

Au tournant des troisième et quatrième siècles, deux philosophes, Porphyre et Jamblique se sont échangé, sous couvert de pseudonymes, des lettres qui traitaient entre autres du problème de la théurgie, ce composé de spéculations intellectuelles et de rites concrets censé promouvoir et enrichir un contact avec les divinités. Alors que, pour faire simple, le premier y défend une primauté de la philosophique, le second y met l’accent sur l’art hiératique. Mais, dans cette discussion qui s’enracine dans la croyance aux dieux, aucuns des deux (comme, bien entendu, Plutarque ou Plotin avant eux, ou Proclus après) n’est prêt (voire même n’y pense) à renoncer à son statut de philosophe.

Dans un monde où le christianisme conquiert petit à petit la majeure partie des espaces sociaux, politiques et cultuels, l’appétence que manifestera le mouvement dit néoplatonicien pour des dieux et des rites d’horizons bien plus larges que simplement grecs, qu’il couplera à une exploration renouvelée du corpus platonicien, prend presque, pour nous modernes, la saveur d’une étrange et duale protestation. On est ainsi tenté de penser que s’il peut y avoir opposition efficace à cette hégémonie en construction, ce ne peut être qu’en s’y confrontant par la raison ou par un retour – et/ou une extension – à une tradition polythéiste plus ancrée. En un mot, la raison ou la magie, et pas les deux.

L’analyse particulièrement érudite de Pierre Bouretz défait avec précision nos attendus sur le long crépuscule du monde païen. La théurgie d’un Plutarque, d’un Plotin, d’un Jamblique ou d’un Proclus ne sont pas réductibles à une sorte de supposé déclin du rationalisme grec. De même n’est-il pas possible de la comprendre si on la pense comme quelque chose d’extérieur au débat philosophique, comme quelque chose de simplement mystique. Ce que fait ressortir ce très beau livre c’est que le problème de l’opposition entre le philosophe et le théologien de l’antiquité tardive n’est pas nécessairement celui d’une opposition entre deux pratiques. Comme c’était déjà bien le cas chez Plutarque ou chez Platon où salut et savoir sont indissociables, la question de l’opposition entre le théurgique et le philosophique ne trouve de sens qu’au sein même de la pratique philosophique elle-même.

Pierre Bouretz, La raison ou les dieux, Gallimard.

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