« La Bible » de Peter Nadas.

Alors que s’éveillent en lui les premières passions et les questions morales qu’elles soulèvent, un jeune garçon voit arriver dans la maison familiale une jeune bonne engagée par ses parents. Entre pulsions de tendresse et de violence, les rapports qu’il entretient avec ceux et celles qui l’entourent vont alors prendre un tournant inattendu, de ceux-ci comme de lui-même. Et dans une Hongrie communiste qui renâcle à se souvenir de son enracinement catholique, la découverte d’une vieille bible familiale mise au rebus va devenir un révélateur.

Il faisait frisquet dans ma chambre. Depuis longtemps réveillé, j’observais, à l’extérieur, le monde clos du jardin. Sans nulle envie de sortir de mon lit bien chaud. De temps à autre, je replongeais dans un demi-sommeil, d’où me tirait quelque bruit, mais que je retombe dans les douces profondeurs du sommeil ou que j’écoute tempêter le vent, je sentais sourdre du fond de ma conscience une peur de plus en plus nette. J’avais peur de la pluie, peur de Szidike, peur car je ne savais pas embrasser ou parce que j’avais oublié au jardin un livre de mon père, or ces petites peurs n’affleuraient pas une à une en moi dans leur nature concrète, mais aussi grisouilles, diffuses et indistinctes que le voile de brume au-dessus de l’herbe.

Premier roman de Peter Nadas paru en 1967, La Bible s’affirme déjà comme un condensé des thèmes que le génial auteur hongrois n’aura de cesse d’explorer encore et encore dans les opus suivants : l’ambivalence de notre rapport aux choses et aux autres, l’impossibilité à communiquer vraiment, la relativité morale, etc. Mais, surtout, il s’affirme déjà, dès cette entame, comme l’un des esthètes les plus subtils de la littérature. Déjà dans La Bible, toute la complexité de son sujet fait corps avec son récit. Comme l’enfant est désemparé face aux pulsions contradictoires qui l’animent et ne peut reconnaître clairement à quels impératifs moraux il convient de les subordonner – ni même s’il convient ou non de les subordonner à quoi que ce soit -, le lecteur se retrouve confronté frontalement à la complexité inhérente au sujet. Chez Nadas, c’est le récit qui fait tout. Nous sommes seuls, sans narrateur, sans surplomb épistémique, comme l’enfant est lui aussi seul face à la violence dévastatrice et contradictoire de ses aspirations. Peter Nadas parvient à dire ce qui est inconscient, ce que nous enfouissons au plus profond de nous, précisément parce qu’il se refuse à le dire, mais se « contente » de nous le conter…

Peter Nadas, La Bible, 2019, Phébus, trad. Marc Martin.

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« Les droits de l’homme rendent-ils idiots? » de Justine Lacroix & Jean-Yves Pranchère.

Lors du discours prononcé en direct d’Eric Zemmour devant les caméras d’une chaîne de télévision française et qui fit grand bruit, on glosa beaucoup sur la virulente islamophobie et les raccourcis du polémiste ainsi que sur la publicité douteuse que lui offrit cette retransmission. On entendit en revanche très peu parler des bases formelles et conceptuelles qui l’innervaient. Et à aucun moment de l’une d’entre elles, pourtant répétée à plusieurs reprises : sa charge contre les droits de l’homme.

Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, dans ce livre de moins de cent pages, reviennent précisément sur cette attaque récurrente dont les droits de l’homme sont depuis des années les victimes. Accusés d’affaiblir celui qui lutterait contre un ennemi civilisationnel, d’individualiser chacun jusqu’à rendre impossible tout lien social, d’être le refuge d’une bien-pensance bêlante devenue dogmatiquement incapable de sortir de son cadre universaliste, les droits de l’homme en prennent depuis longtemps, et tous azimuts, pour leur grade. Accusés donc de rendre « faibles » ou « crétins », ils doivent alors, au choix, être amendés, suspendus, supprimés, relativisés, réservés. Et s’ils ne font pas toujours nécessairement l’objet d’une critique aussi frontale et ouvertement « rénovatrice », il devient commun, dans des cercles de plus en plus étendus, de ne plus penser les droits de l’homme comme un inaliénable.

En proposant une généalogie des récentes tentatives, plus ou moins adroites, plus ou moins pernicieuses, d’atteindre aux droits de l’homme, et en les désamorçant (non, les droits de l’homme ne peuvent être assimilés à un dogme, ou une religion; non, les droits de l’homme ne peuvent être considérés comme une cause au néolibéralisme; non, les droits de l’homme ne sont pas une variable du politique ou de la démocratie, ils en sont l’assise ; etc.), les auteurs ne se contentent pas de dresser un tableau synoptique des dangers auxquels ces droits doivent faire face. À l’heure où ils subissent des attaques sans précédent, et dans une indifférence qui ne fait que croître, ils en rappellent l’urgence. À l’heure où des régimes politiques gouvernent ou sont élus sur des promesses ouvertement « accommodantes » envers ces droits et où certains intellectuels se montrent encore complaisants ou « relativistes » face à certaines critiques émises à leur encontre (on pense à celles d’un Gauchet ou d’un Deleuze, par exemple), ils nous rappellent que les droits de l’homme ne sont que parce qu’ils sont inaliénables. Et que c’est sur cette base solide et elle seule que pourra se bâtir un avenir politique fort et serein. À lire toute affaire cessante!

Justine Lacroix & Jean-Yves Pranchère, Les droits de l’homme rendent-ils idiots?, 2019, Le Seuil.

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Poévie et gnagnagna…

Dernièrement un astrophysicien chevelu s’est fendu d’une chronique dénommée « Résistances poétiques » dans un autrefois glorieux journal français. À celle-ci un analyste politique bien moins chevelu répondit par une très justement nommée « Lettre au chevelu » dans le même journal. Vous trouverez ici la niaiserie 1 et là la niaiserie 2.

Alors, en tant que lecteur, éditeur et vendeur (7.5 % du chiffre d’affaire d’une librairie tout de même) de poésie, nous pourrions paraître fort ingrats en critiquant ce joyeux ping-pong d’esthétique poétique. Après tout, toute velléité d’inscrire la poésie dans un champ médiatique un tantinet avare de qualités esthétiques ces derniers temps devrait être vantée et leurs porte-paroles, chevelus ou non, portés en triomphe et ceints de lauriers. Pour une fois qu’on en parle, de poésie. Et non seulement qu’on en parle, mais, en plus, en en signalant la puissance, l’actualité, l’urgence même. En déclarant l’aimer, la servir. En réclamant pour elle une place qui ne soit plus subsidiaire mais parfaitement opérante, vitale. Sauf que voilà, n’en déplaise à ceux qui se sont empressés de s’extasier devant leurs gnagnagna, ces auteurs n’en touchent pas un mot de la poésie. Ils causent politique, écologie, beauté, activisme et tutti quanti, mais de poésie point. Ce qu’ils affublent du mot de poésie ne sont ni plus ni moins que leurs propres désirs.

Non, « poétique » n’est pas un terme vague, une sorte de succédané à « beau » qui peut être accommodé par n’importe qui, fût-il Astro Boy, à la sauce de son choix. Non, [la poésie] ne jubile pas face à l’incroyable. Non, [la poésie] ne tente [pas] d’exister, de s’extraire, de se désarrimer. Non la poétique n’est pas une fenêtre pour saisir le réel. Non la poésie n’est pas un acte politique. La poésie est un acte sur le langage. Point. Non pas, évidemment, que cet acte soit hors contexte, foncièrement a-politique ou a-écologique. Mais il n’est ni politique, ni quoi que ce soit d’autre que poétique par destination. Vêtir ses propres désirs du vocable prestigieux de « poésie », ça fait peut-être joli, ça fait peut-être « engagé » ou cultivé, mais ça ne veut rien dire hormis le niveau de méconnaissance abyssal de la poésie de celui qui tente maladroitement d’en usurper la légitimité.

Sans parler même du discrédit dans lequel les auteurs, chevelus ou non, font sombrer leurs luttes mêmes à force de clichés et de mièvreries éculées. Habiter poétiquement le monde donne précisément envie de le fuir en Hummer tuné, résister face aux mitraillettes qui dégueulent donnent furieusement envie de les retourner, ces mitraillettes, contre celui qui ose écrire résister face aux mitraillettes qui dégueulent… Pour ces scribouilleurs de lieux communs, la poésie, quand bien même ils s’en défendent expressément, c’est le joli (le joli politique mais le joli tout de même), l’engagé en mots, la métaphore, l’oiseau qui fait piou-piou, le nuage qui passe dans le ciel, le « corps qui hurle sous la pression de l’étron » (pour les « vrais de vrais », la poésie doit être exactement l’inverse des clichés qu’ils s’étaient eux-mêmes formés à force de non-lectures).

Chevelu et Pas-chevelu sont en fait des aboutissements parmi les plus remarquables d’un désinvestissement général et de longue haleine du champ poétique francophone. Où l’on enseigne dès l’école primaire que Maurice Carême est un poète (quod non…). Où les auteurs catalogués « poésie contemporaine » se déplacent exclusivement en déambulateurs. Où l’on se refuse presque hermétiquement à considérer comme il se doit des langues et/ou des poètes traduits partout ailleurs depuis des lustres, tout en considérant sa propre littérature comme le seul et unique centre du monde. Où l’on octroie le « Goncourt de la poésie » (mwouarf) à des tissus de fadaises qui font passer le « cacaboudin » de n’importe quel gamin pour une rupture esthétique majeure. Où des pouvoirs publics investissent des montants confortables dans des éditeurs de « thérapie poétique » (qui font aussi dans l’arbrothérapie, le tirage de cartes et l’oncologie par imposition des mains). Et tout cela a contrario de ce que l’on peut vérifier dans bien d’autres contrées ou langues…

Finalement, oui, on récolte ce que l’on sème. C’est ballot…

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« Poèmes retrouvés » de Georges Oppen

Ses pieds s’enfonçaient insensiblement dans le sable. N’emplissant rien.

En 2015, un jeune chercheur américain, David B. Hobbs, découvrait 21 poèmes de Georges Oppen que celui-ci avait envoyé en 1930 à Louis Zukofsky et qui, depuis lors, avaient sommeillé à l’insu de tous. La découverte était d’autant plus intéressante que nous ne possédions pour ainsi dire rien qui précède la parution de son premier recueil Série discrète. À la joie de pouvoir encore lire un peu plus de la poésie d’Oppen s’y ajoutait alors celle de peut-être pouvoir mieux encore aborder l’une des œuvres poétiques majeures du siècle passé.

Exister ; être au milieu des choses.

Plutôt que de seulement donner à lire en français ces poèmes écrits avant 1930, les éditeurs et le traducteur ont décidé de faire suivre ceux-ci de poèmes non recueillis en volume, d’un choix de poèmes inédits, ainsi que des 26 fragments de texte retrouvés dans la chambre où Oppen fut hospitalisé à la fin de sa vie. L’ensemble, accompagné des Poésies complètes (qui ne l’étaient donc pas tout à fait) publiées en 2011 constitue donc l’oeuvre poétique complète de l’auteur objectiviste.

Nous sommes dignes de vivre

Uniquement parce que certaines choses ont été dites

Pas répétées

Dites

Alors certes, c’est la loi du genre, la chose est inégale. Si certains poèmes ou fragments peuvent être considérés comme faisant partie du meilleur de l’auteur, d’autres, si l’on fait fi de leur intérêt pour comprendre la genèse de l’oeuvre, peuvent paraître plus anecdotiques. Il n’empêche, du Oppen reste du Oppen. Et – la grandeur d’un poète se mesurant aussi à l’aune de ce qui paraît plus « accessoire », moins construit, dans son oeuvre – non seulement, la moindre parcelle d’Oppen vaut quelques tonnes de papiers imprimés sous d’autres noms, mais aussi ce contact peut-être plus direct que permet justement la mise à plat de tous ces fragments nous rend-t-il le poète encore plus proche, plus intime. Et ces derniers poèmes, ces derniers fragments punaisés sur les murs de sa chambre, arrachés à la maladie, résonnent avec une profondeur d’autant plus émouvante.

le poème est

une conviction aussi violente

que la lumière

Georges Oppen, Poèmes retrouvés, 2019, Corti, trad. Yves di Manno.

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« La traversée des sentiments » de William Reddy.

L’histoire, en tant que pratique, ne s’est intéressée que récemment aux sentiments. Partagé entre le risque de réductionnisme d’une approche psychologique et celui d’inamovibilité de l’approche anthropologique, l’historien est resté longtemps (et le reste encore, surtout dans le champ francophone) prudemment à l’écart de cette émotion, dont il ne savait par quel bout l’appréhender. Avec La traversée des sentiments, William Reddy fait non seulement figure de pionnier, mais il donne aussi un véritable cadre conceptuel à l’histoire des émotions.

Dans les deux première parties, l’auteur dresse un tableau synoptique des attitudes de la psychologie et de l’anthropologie à l’égard de l’émotion. Pour combler l’écart entre l’attitude de l’anthropologie et celle de la psychologie, sans privilégier l’un ou l’autre versant par trop dogmatique de chacune de ces pratiques, il développe ensuite un double concept de traduction et d’énoncés émotifs. Il ne conviendrait ainsi plus de juger de la pertinence d’un énoncé selon des critères in fine basés sur un axe signifiant/signifié mais bien en l’envisageant comme une traduction (la formulation d’un « je t’aime » n’est plus le plaquage langagier signifiant d’un état signifié, mais la traduction dans un système d’un « même » état dans un autre). De même l’axe vrai/faux ne serait-il plus opérant pour analyser l’énoncé d’émotion, mais bien plutôt celui d’efficace/inefficace (la formulation d’un « je t’aime » ne décrète aucune vérité en soi, mais elle décrit, crée une relation et, éventuellement, la modifie. L’énoncé émotif est avant tout performatif). Fort du cadre conceptuel préalablement défini, il passe alors à l’analyse d’un cas historique particulier : la période 1700-1850. Au cours de celle-ci il apparaît que le sentimentalisme, qui fut développé « en sous-mains » dans des cadres réduits pour tenter d’échapper au pouvoir d’ancien régime autoritaire et centralisateur, tout à la fois grandit avec ce dernier et fut l’une des raisons de sa chute. Le déluge de 1789 à 1794, fut aussi celui des sentiments. Et la réaction politique qui suivit fut aussi celle d’un retour à un mode d’expression des émotions moins démonstratif et, surtout, moins opérant. La révolution fut donc aussi, et ce jusque dans ses délires les plus sanguinaires, la trace d’une foi inébranlable en la capacité d’action du sentiment et la volonté de construire un espace de liberté émotionnelle pour tous.

En se refusant à donner dans les clichés polémiques d’une discipline ou de l’autre et en préservant envers et contre tout l’intérêt d’un critère d’analyse malgré les errements et les attaques tous azimuts qu’il suscite, Willam Reddy produit un livre déterminant. Non seulement, il ouvre un champ d’analyse neuf (l’émotion devient un domaine de recherche historiquement valide) mais il offre également à nombre de disciplines des outils rénovés (l’histoire, éclairée par celle des sentiments, n’est plus la même). Ainsi peuvent s’enchevêtrer, avec rigueur, l’anthropologie, l’histoire, la psychologie et la politique. Pour qui s’intéresse vraiment à l’articulation de ces domaines ou à l’un de ceux-ci, ce livre est absolument indispensable…

William Reddy, La traversée des sentiments, Un cadre pour l’histoire des émotions (1700-1850), 2019, Les Presses du réel, trad. Sophie Renaut.

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« Acedia » de Erik Lindner.

Depuis de nombreuses années maintenant Erik Lindner compose une poésie hantée par l’image. Ou plutôt par le rapport qui existe entre celle-ci et les mots qui en rendent comptent. Rapport dont il constate, en voyageur promoteur de la poésie hollandaise à travers le monde, combien il peut être sujet à d’infinies variations selon l’endroit du monde où l’on se trouve et la langue qui se charge de l’exprimer. Chez Erik Lindner, poète majeur de l’espace néerlandophone contemporain, si c’est bien l’œil qui perçoit, c’est le mot qui crée la cohérence.

Ne doute pas que la raison,

la raison, la raison, la raison.

Une mouche passe du bord

au milieu de la table

et retour, suit la tranche

sur quelques centimètres,

pénètre à nouveau dans le vide

du blanc-cassé, essaie à nouveau

ce que je ne sais pas et s’envole.

Dans Acedia, chaque poème est né d’une image. Tout y est clair, précis, limpide. Le poème, en mots toujours simples, décrit bien ce sur quoi un regard s’est posé. Lecture après lecture cependant quelque chose en émerge qui diffère de la seule image décrite. Comme si, à la circonscrire toujours mieux et plus profondément, les mots étaient parvenus à extirper de l’image originelle quelque chose qui en débordait. Comme s’il s’agissait toujours, en disant plus précisément, de dire autre chose. À laquelle l’idée de bonheur n’est sans doute pas étrangère.

nous sommes témoins sur le seuil

personne n’entre

et quand même toujours quelque chose est compris.

Comme l’explique Erik Lindner lui-même : « Dans l’un de ses tout derniers écrits, Sur le concept d’histoire, Benjamin emploie le terme acedia. Il l’emploie pour indiquer la paresse du cœur quand l’historiographe, désespérant de saisir une période antérieure, cherche à oublier tout ce qu’il « sait du cours ultérieur de l’histoire ». Il compare l’acédie au vacillement de la flamme d’une chandelle qui empêche qu’on ait devant les yeux l’image réelle. Naturellement le philosophe oppose à cela d’autres méthodes pour écrire l’histoire – les artefacts, la tradition. Mais le vacillement de cette flamme, je le reconnais dans la quête d’une image qui persiste en poésie, d’une observation fidèle, ou d’une image qui jouerait le rôle d’un déclencheur. »

Erik Lindner, Acedia, 2019, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Requette.

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« Du principe de contradiction chez Aristote » de Jan Lukasiewicz.

Si le principe de contradiction, dit comme tel, ne dira pas grand chose à tous ceux qui auront oublié ou séché leurs cours de logique basique, on peut le circonscrire par un adage populaire simple : une chose ne peut être à la fois elle-même et son contraire. Ramenée à ses composantes logiques strictes, définies dans La Métaphysique d’Aristote, cette « évidence » se subdivise en trois déclinaisons : une ontologique :

Une même chose ne peut pas être attribuée et ne pas être attribuée, à la fois, du même point de vue, à quelque chose ;

une logique :

Le principe le plus sûr de tous est celui qui établit que deux jugements contradictoires ne sont pas vrais à la fois;

et une psychologique :

Personne ne peut croire qu’une même chose est et n’est pas, selon certains, disait Héraclite ; car celui qui parle ainsi ne doit pas croire ce qu’il dit.

Si Aristote considérait bien que la première, l’ontologique, chapeautait en quelque sorte les deux autres, il ne s’était jamais à proprement exprimé sur les différences entre chacune. Mais, plus important encore, alors qu’il asseyait la logique même sur ce principe de contradiction, il n’en avait jamais réellement apporté une preuve solide et irréfutable de sa validité. La postérité, pourtant, continuera à lui donner sa valeur cardinale.

Comment se fait-il qu’un principe contestable, que personne n’est capable de prouver, puisse passer pour tellement certain que toute tentative de le mettre en question semble illégitime?

Dans cette enquête aussi jouissive que déterminante publiée en 1910, le philosophe polonais démontre que ce principe considéré comme fondateur n’est en aucun cas prouvable logiquement. Le principe de contradiction, aux antithèses du rôle cardinal qu’on lui a conféré (et que l’on continue à lui octroyer dans la logique populaire) et contrairement à l’aura de rigueur indéboulonnable dont il est nimbé, se révèle bien friable. Mais Du principe de contradiction d’Aristote n’est pas qu’un ouvrage de logique dont l’ambition se limiterait à la critique nihiliste d’un système. En démontrant avec brio, et avec les arguments de la science elle-même, la faiblesse d’un pilier logique de la science, Jan Lukasiewicz prouve aussi qu’il est possible de se défaire d’une tutelle sans en sacrifier tous les bénéfices acquis de longue date. Et aussi, si la logique, et la science qui s’y appuie, ne peut reposer entièrement sur des arguments eux-mêmes logiques, et donc prouvables, peut-être est-ce alors l’occasion de lui reconnaître d’autres bases.

La valeur du principe de contradiction n’est pas d’ordre logique, mais d’ordre pratique et éthique, et cette valeur pratique et éthique est d’une telle importance que, face à elle, l’absence de valeur logique n’entre pas en ligne de compte.

Si Aristote peine à prouver le principe de contradiction, s’il semble parfois s’en énerver, et continue cependant à en faire le ciment de sa pensée logique, c’est peut-être parce qu’il a lui-même compris que cet échec remet plus en cause que la logique. Que si, effectivement, c’est bien sur l’éthique que s’épaule le principe de contradiction, alors son ébranlement dans le champs logique ébranlerait également notre vivre-ensemble. Sous la plume du philosophe polonais, l’édifice logique soutient et est soutenu par l’édifice moral. À l’heure où d’aucuns, de plus en plus nombreux, tendent à présenter logique, science, éthique et politique dans des perspectives antagonistes (il faut se défaire de la science, le politique peut se passer de l’éthique, etc.), le rappel intelligent d’une intrication congénitale est plus que bienvenu…

Jan Lukasiewicz, Du principe de contradiction chez Aristote, 2019, L’éclat, trad. Dorota Sikora.

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« Bubblegum » de Adam Levin

Si vous rechignez à me faire confiance, je ne peux que le comprendre.

Belt Magnet entend et peut communiquer avec des moquettes, des chaises, des savonnettes ou des briquets, c’est-à-dire avec ce qu’il nomme des « inans ». Belt Magnet, entendant ainsi le cri de détresse des balançoires abandonnées à la rouille, a donc décidé de mettre fin à leur souffrance en les détruisant, ce qui fit de lui, très jeune, un héros. Belt Magnet ne porte pas un nom fort commun. Belt Magnet perdra sa maman très jeune. Belt Magnet est ce que l’on appelle un psychotique. Belt Magnet sera l’un des premiers, en 1988, à recevoir un cure, alors encore dénommé « Botimal », être créé de toute pièce, robot de chair et de sang qui, à l’époque, était destiné à favoriser le soin des victimes de psychoses diverses mais qui deviendra bientôt un phénomène commercial d’une ampleur colossale. Belt Magnet a écrit un roman qui s’appelle Non pitié pas ça. Belt Magnet vit dans un monde bouleversé par la révolution du mignon. Belt Magnet, aujourd’hui âgé de 38 ans, entreprend de rédiger ses Mémoires.

Et le monde est rempli de balançoires rouillées, donc si je veux me convaincre qu’il est utile d’aller partout aider les balançoires rouillées, il faut que j’aie un moyen de choisir lesquelles aider, et le meilleur moyen de réduire le choix est de ne m’occuper que de « celles qui demandent ».

À première vue, le monde de Belt Magnet ne paraît pas être tout à fait le nôtre. Des attentats ont bien eu lieu, mais le 13 septembre 2001, chacun sait, dans « notre » monde, ce qu’est un animal domestique ou un tamagotchi mais personne n’a jamais vu ni possédé un cure, et qui se souvient « ici » d’avoir entendu parler d’une révolution du mignon… Et pourtant ces quelques changements qui le différencient de celui dont nous avons l’habitude, aussi étrange que cela puisse paraître, ne nous rendent pas son monde aussi lointain qu’envisagé. La difficulté à communiquer dans ce monde, les excès soudain d’empathie qui se transmuent en rage exterminatrice, la défaite de l’art devant la technologie ne sont ni des descriptions d’un autre monde, ni des préfigurations de ce que le nôtre deviendra. Sous la plume inventive d’Adam Levin, le monde de Belt devient incontestablement le nôtre.

que ces nouvelles formes que prennent des désirs anciens effraient certaines personnes et les changent, et donc qu’elles changent aussi la société, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, et qu’on ne peut pas dire si ce sera pour le pire ou le meilleur avant de nombreuses années, et même alors ce ne sera pas sûr, et donc c’est pour ça qu’il est important de ne pas juger si ces désirs étranges ou nouveaux sont bons ou mauvais en ayant peur, et surtout pas en ayant peur des terrains glissants, parce que les désirs étranges ou nouveaux ne doivent être jugés que sur le fait de savoir si leur assouvissement blesse ou non des gens ou s’il aide ou non des gens, car on peut tous être d’accord qu’on ne peut juger les choses que sur cette base.

Les tenants de l’adage « la réalité dépasse la fiction » en seront pour leurs frais avec Adam Levin. Avec lui, il n’est jamais question du dépassement ou du débordement de l’une par/sur l’autre mais bien de la tension permanente qu’elles entretiennent. Plutôt que de dépassement ou de débordement, il est question ici d’épaulement. Le monde de Belt, autant celui qui est un résultat de sa psychose (et qu’il sait lui-même être sujet à caution), que celui dans lequel il évolue en tant que personnage, n’est pas « autre ». Cette fiction est notre réel. Notre réel prend appui sur cette fiction. Comme celle-ci s’appuie sur tout ce qui fait notre réel. Ainsi, sans cependant que leurs différences deviennent jamais indiscernables, (alors que la fiction aurait normalement pour fonction de les faire disparaître aux yeux du lecteur), ces deux mondes deviennent-ils l’occasion pour chacun de se révéler à soi-même. Et ça c’est un fameux tour de force!

Il s’est dit que l’art pouvait faire ce que la technologie était incapable de faire, et… voilà que non. Soudain plus du tout. De son point de vue, il s’avère que la technologie peut tout faire, et mieux.

Adam Levin, Bubblegum, 2019, Inculte, trad. Maxime Berrée.

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« Mon oncle le jaguar & autres histoires » de Joao Guimaraes Rosa

Rien n’a précisément un début et nulle chose n’a de fin, puisque c’est un petit point d’une boule que les événements surviennent; et l’espace est l’envers d’un silence autour duquel le monde poursuit sa course. Sphère aux mers bleues, qui embrassent des terres d’autres couleurs. Les montagnes s’y figurent par de petites rangées de rayure. Les fleuves sont représentés par des traits, plus ou moins sinueux. Là, et chaque ville est un centre, une goutte ou pas formant un tout petit cercle.

Un chasseur indien reçoit la visite inopinée d’un voyageur et l’invite à boire de la cachaça. Sous l’influence de l’alcool, il relate ses faits de chasse et sa passion presque viscérale pour les panthères. Au fil d’un monologue de plus en plus sauvage et haletant, l’homme semble se transformer – ou se transforme vraiment – en une bête primitive et dangereuse : un jaguar. Autour de cette histoire emblématique qui donne son nom au recueil, l’écrivain brésilien nous fait assister aux dernières heures d’un riche vieillard excentrique, au combat mortel entre un homme et un serpent, aux histoires que conte lui-même un vacher, « le plus grand des vachers ».

ce qui est trop réel ressemble à une plaisanterie ou à un tour de magie imaginés.

La force de Joao Guimaraes Rosa est (au moins) double. Premièrement, il parvient à donner une langue à un pays. Non pas que ses histoires fassent couleur locale, qu’elles « dépaysent » le lecteur, qu’elles « l’embarquent autre part ». Non, mais chez lui, c’est comme si c’était bien le pays qui s’exprimait. Comme si, très prosaïquement, il lui avait vraiment DONNÉ une langue, dont l’auteur ne serait alors plus que le véhicule par lequel celle-ci pouvait arriver sous les yeux du lecteur. Deuxièmement, cette langue, ces êtres humains, ces animaux, ces régions ne nous content jamais une histoire qui pourrait être dite indépendamment d’eux-mêmes ou indépendamment de la façon de la dire. L’histoire, chez Rosa, ne préexiste pas entièrement à l’acte de la dire. C’est l’acte de conter qui fait bien l’histoire. Et c’est sous cette double égide organique que se déploie l’une des œuvres les plus passionnantes et novatrices du vingtième siècle.

Je t’écoute facilement, Zé Mariano, le plus grand des vachers, sous les traits d’un conteur. Le véritable cœur, qui est à toi, de tes traversées, tu ne pourras jamais me le transmettre. Ce que l’oranger n’apprend pas au citronnier et ce qu’un bœuf ne peut dire à un autre bœuf. De même,, ce qui fait briller tes yeux, ce qui donne de l’autorité à ta voix et de la douceur à tes mains. Car les histoires n’émanent pas seulement du conteur : elles le font ; raconter, c’est résister.

Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar & autres histoires, 2016, Chandeigne, trad. Mathieu Dosse.

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« Les Couleurs de boucherie » d’Eugène Savitzkaya

Ici meurt et pue, recommence à parler, de charpies fabriqué, d’épées coloré.

Après s’être (un peu trop, ou exclusivement, ou mal) abreuvé à Artaud, Guyotat ou Bataille, d’aucuns croient qu’il leur suffit d’intégrer les mots « sperme », « étron » ou « remugle » à leur tentative poétique pour la croire aboutie. Forts de leur envie « d’en être » – « en être » suppose pour eux « être en marge » -, et tout disposés à croire qu’il y arriveront à moindre frais, ils fondent leurs prétentions sur la reprise de ce qui leur saute aux yeux. Ce faisant ils oublient que la littérature a pour fonction cardinale de ne pas abouter le mot et la chose, mais, entre autres, de mesurer leur relation. En d’autres mots, dans toute littérature qui vaille la peine, le « mot-étron » n’a pas pour objectif la « chose-étron ». Cette réédition d’un des textes majeurs de la poésie contemporaine, qui avoue et revendique sa filiation à l’oeuvre de Guyotat, est l’occasion de vérifier une fois encore cette antienne.

De couleur douce, de douceur l’ogre fut étouffé, de l’ogre la couleur, la fontaine de nuit, de la fontaine, de la couleur le garçon apparut, innocent satisfait de la peinture, de la boucherie blanche. De couleur jaune, d’horreur, peinte sur la portière du véhicule, la main de cet archer indécis, cet archer doux, transpercé, garçon libre de couleur, de nuit.

Comme le dit très intelligemment la quatrième de couverture, Les couleurs de boucherie est un texte envoûté. Non pas que le texte subjugue, envoûte qui le lit, comme on l’entendrait d’une façon figurée, imagée. Non, l’écriture est ici totalement opérante, efficace. Ce qui y est décrit est bien l’effigie par laquelle un auteur agit magiquement sur le lecteur. Et non seulement l’opération est réellement pratiquée par l’auteur, il envoûte, c’est-à-dire qu’il prononce, très pragmatiquement, des paroles dans le cadre d’une cérémonie de laquelle il attend un effet. Mais aussi cet effet est ressenti, tel que pensé par celui qui l’a créé, par celui qui y assiste. L’écriture est vraiment magique. Elle fonctionne.

firmin mon petit garçon rassemble ton troupeau et dévore-le avec toute la salive nécessaire, ainsi que les morveux attaquant ta ferme, incendiant le colombier de porcelaine, dévore-les car tu es puissant et livide, car tu es un ogre en ta demeure

Les couleurs de boucherie ne décrit pas un monde supposément sordide. Ou glauque. Il n’est pas un théâtre de cruauté. Il est une voûte commune à l’auteur et au lecteur d’où les catégories apprises sont absentes, les limites brouillées. Où joie, douleur, mort, sang, sperme, vie peuvent se succéder, se conjoindre, être l’une l’autre. Il nimbe le corporel dans sa grâce. Il est la préciosité faite corps. Il est un charme et la mise à nu de ce qu’est charmer. Il est (il l’est car, à ce point de perfection, les mots ne décrivent plus, ils sont), au plus près, en des mots à la bride laissée libre, le monde de l’enfance.

Eugène Savitzkaya, Les Couleurs de boucherie, 2019, Flammarion.

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