« Flatland » de Edwin A.Abbott.

être autosatisfait, c’est être vil et ignorant, et […] aspirer à autre chose vaut mieux qu’un bonheur impuissant et aveugle.

Et si, aux trois dimensions qui composent ce que nous nommons notre espace, vous en retiriez une?  Si le monde, dépourvu de hauteur, ne formait plus qu’un plan?  Si la notion même de hauteur et donc de volume y était inconnue?

Edwin A. Abbott nous insère (on ne plonge que là où existe le volume) dans ce monde-plan, ce « Flatland », grâce au témoignage de l’un de ses doctes habitants, un carré.  On y découvre alors un monde sans ombre où les habitants ne diffèrent extérieurement que par leur nombre d’angles et l’amplitude de ceux-ci.  Les femmes seront des droites, les soldats des triangles acérés.  Un monde où se reconnaître n’est possible que par le toucher ou la vision dans le brouillard.  Un monde qui n’a connu la couleur que lors d’une très brève période de son histoire pour retomber à jamais dans le terne.  Un monde qui élève la régularité au rang de principe essentiel.  Avec une rigueur sans faille, à la fois didactique et merveilleuse, l’écriture-témoin de Edwin A. Abbott (ou de son quadrilatère) nous fait découvrir un monde à la fois autre, élaboré, construction politique et éthique dont la cohérence est à trouver dans ses particularités propres, mais aussi un monde qui fait tellement écho au nôtre.

Les polygones et les Cercles sont presque toujours capables d’étouffer la révolte dans l’oeuf, en s’appuyant sur l’irrépressible et infini besoin d’espoir de l’esprit humain.

Mais l’exercice d’imagination ne s’arrête pas là.  Car au plan, on peut encore retirer la longueur ou la largeur.  Quel serait ce monde qu’alors nous nommerions « Lineland »?  Et lequel « Pointland »?  Et si notre personnage de « Flatland » venait à découvrir l’existence de ces mondes à 0, 1, 2 ou 3 dimensions?  Quels pourraient être les liens de l’un à l’autre?  De quelle manière chacun pourrait envisager l’existence de l’autre?  Comment traduire en langage le plan là où n’existe que la ligne comme dernier horizon, la hauteur là où tout se limite au plan?  Comment vivre ce vertige qu’est connaître et cette épreuve de ne pouvoir pleinement le communiquer?

Nouveau Prométhée, j’endurerai cette épreuve, et bien pire, si je peux ainsi soulever l’Humanité plane et Solide contre la Vanité qui entend limiter le nombre de ses Dimensions à Deux ou Trois ou quelque nombre que ce soit, inférieur à l’infini.

A la fois fable, construction mathématique et génial appel à imaginer, « Flatland » est aussi un exceptionnel exercice d’édition, où tout l’objet-livre, dans son architecture comme dans ses moindres composants, participe pleinement à donner jouissivement sens à l’exergue programme de Edwin A. Abbott :

Aux Habitants de l’Espace en général et à H.C. en particulier cet Ouvrage est dédié par un humble natif de Flatland dans l’espoir que comme lui-même fut initié aux mystères des trois dimensions, n’en ayant alors jamais connu que deux, de même les citoyens de cette céleste région puissent s’élever encore plus haut jusqu’aux arcanes des quatre, cinq ou même six dimensions, contribuant ainsi à repousser les frontières de l’imagination et peut-être à développer parmi les races supérieures de l’humanité à trois dimensions le très rare et très excellent don de modestie.

Edwin A. Abbott, Flatland, 2012, Zones Sensibles.

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« Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective » de Raphaël Liogier.

De la fascination de l’Europe du 19ème pour les musulmans à la paranoïa de nos jours, Raphaël Liogier tente de décoder de quoi cette évolution est la trace.  Il s’attache d’abord à démontrer par les chiffres l’ineptie de sentiments pourtant bien ancrés dans l’imaginaire collectif.  Ainsi, ceux-ci prouvent que non, les musulmans d’Europe ou d’ailleurs ne sont pas plus féconds que les autres.  Non, l’Islam ne pourra jamais submerger l’Europe dans les 20 ans, ce qu’annonce à cris d’orfraie nombre de tenants de cette thèse, car il faudrait 600 ans au rythmes démographique et migratoire actuels (ceux-ci étant d’ailleurs à la baisse) pour que 5.7 % (estimation haute) de la population européenne submerge le reste.

Le musulman de chair et d’os s’est littéralement volatilisé au profit d’un principe métaphysique, celui de l’ennemi insaisissable d’une identité européenne introuvable.

Chaque chose en lui fait signe et sens.  Une barbe n’est plus une barbe mais une vélléité guerrière.  Un voile n’est plus même un signe religieux mais le signe que l’on s’oppose à qui n’en porte pas.

Dans la perspective univoque de la démonologie anti-islamique, chaque signe d’islamité forme les rhizomes d’un complot. L’ostensible cache plus qu’il ne montre.

Le musulman n’est plus incarné.  Il n’est plus qu’une idée, une essence défaite de réalité.  Le musulman n’est plus père, ni mari, ni fils.  Il n’est plus à la recherche de bonheur ou de plaisir.  Il n’est plus sujet.  Il est une figure impersonnelle, sans traits qui en distingue d’éventuelles parties.  Mais pourvue de traits qui ne servent qu’à le distinguer de l’autre.

il reste toujours le « même » au-delà de toutes ses différences concrètes, mais le « même » toujours absolument différent de « nous » , l’ « autre » par essence.

Il n’est plus même un ennemi, mais une idée, parfaite, de l’ennemi.  Et c’est en cela qu’il trouve son utilité.

Une bataille peut être menée parce qu’il y a un ennemi.  Le mythe de l’islamisation redonne un sens aux choses.

C’est en cela que le mythe de l’islamisation trouve toute sa force.  Là où l’identité européenne ne trouve aucun terreau où se fonder, elle trouve dans son délire islamophobe contre laquelle s’unir.

Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, 2012.

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« Enig Marcheur » de Russel Hoban

Cest juste une histoire et cest ça les histoires.

Enig Marcheur, vit dans un monde de l’après.  L’après du « Grand Boum », moment destructeur (guerre chimique?, évènement destructeur?).  L’après du décès de son père, mort écrasé sous une pierre.  Et cet après, Enig décide d’en coucher par écrit son expérience.

C’est pour ça que final ment j’en suis venu à écrire tout ça.  Pour penser à ce que l’ydée de nous purait être.  Pour penser à cette chose qu’est en nous ban donnée et seulitaire et ivrée à elle même.

Dans ce monde où tout est boue, peur (preuh), ignorance (gnorance), où des chiens noirs rôdent et attaquent tout qui s’aventure en dehors des villages, dans ce monde qui a perdu jusqu’à ce qui le situe dans le temps, dans ce monde uchronique et clanique où seul survivre compte, Enig Marcheur, du haut de ses douze ans, par ses actes et par le fait d’en rendre compte en les écrivant, se lance dans une fabuleuse quête de la « Vrérité » .  Et il découvre un monde fondé sur l’apparence, où tout le système politique repose sur des spectacles de marionnettes presque doctrinaux.

Mais le tour de force de Russel Hoban (et de son traducteur Nicolas Richard) est d’arriver à nous faire découvrir ce que découvre Enig Marcheur dans le même temps.  Car la langue de cet après est elle aussi comme revenue à une forme de préhistoire où toute tradition se veut orale.  La langue dans laquelle Enig Marcheur rend compte de son expérience est donc comme bâtarde, écrite mais phonétique, décomposée à l’extrême.  Et cette langue éclatée, qui fait déborder la signification et qui ne se recompose que dans la voix, cette langue ralentit la lecture.  Et donc elle permet de calquer le temps de la lecture sur le rythme de compréhension du héros.

J’avé dans l’ydée d’y aller mollo et de fer du solide.  Une pansée à près l’aurt chac chose en son tant d’abord les picqué en rond dans la fauss en suite les picqué porteurs en suite les chevrons sur les pixqué porteurs et la rêvel dssus le tout comme le chaume.  Donc on pourè tout jour fer le trajet à l’en vers à partir de la rêvel et bien voir comment toul truc été bâti et voilà ce quallè être le style de Enig Marcheur.

La langue ainsi créée pour ralentir la lecture peut alors regorger de sens.  Elle est mise en scène de son propre éclatement.  Elle est trace et moyen de recomposer ce dont elle est issue.  Le génie tient ici à accoler à la recomposition phonétique qui permet au lecteur de s’y « retrouver », un découpage qui l’entraîne vers une abondance de signes qui forment un ailleurs autre et inconnu.  Ainsi la lecture recompose t’elle dans la voix les termes âme mi en « ami », ou l’amer moi en « mémoire », sans que les deux termes connus et rassurants ne viennent épuiser ni recouper pleinement les premiers.  La page est alors le lieu véritable de la création.

J’ai rien d’aurt que des mots à mtt sul papier.  C’est si dur.  Par fois y a plus sur le papier vyde qu’il y a quand l’écrit couche dessus.  Tes sayes des sprimer les ganrr choses et elle te tournent le dos.

Dans la lenteur de la lecture, qui recrée aussi un temps autre, on découvre un enfant qui découvre ce qui l’entoure et lui-même.  Mais aussi que cette découverte reste toujours limitée, car nous sommes parties de cette Vrérité à découvrir.

On verra jamais le tout de couac ce soit on est tout jour en son mi lieu à vivre de dans ou en meuve ment à le traverss.

Un chef d’oeuvre!

Russel Hoban, Enig Marcheur, Monsieur Toussaint Louverture, 2012, trad. Nicolas Richard.

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« Le peigne-jaune » de Frédéric Léal.

Sur le bandeau entourant « Le peigne-jaune », est indiqué « Lisez Léal ».  Une évidence marketing, me direz-vous?  Peut-être.  Mais alors bien utile.  Car l’évidence rappelle que Léal, c’est lisible.  N’en déplaise au premier regard inquiet.  Ou aux grincheux.

On va faire court donc.  Il y est question d’un médecin trop gentil, d’un chien nommé Sarko, de son maître très con, d’un couple qui bat de l’aile, d’amis qui jouent les entremetteurs.  C’est brillant.  C’est drôle.  Et tout cela sur une page passée au peigne.

LISEZ LEAL!

Frédéric Léal, Le peigne-jaune, 2011, Les éditions de l’Attente.

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« Moi, Jean Gabin » de Goliarda Sapienza.

Goliarda Sapienza naît en 1924, à Catane, dans une famille exceptionnelle à plus d’un titre.  De moeurs libres et recomposée dans une Italie encore très croyante et conservatrice, et à l’extrême gauche dans un environnement ouvertement fasciste.  Dans « Moi, Jean Gabin », Goliarda Sapienza nous conte ses jeunes années, toutes emplies du rêve non pas d’incarner ni de rencontrer, mais d’être Jean Gabin.

Les photographies en mouvement des films […] avaient tout l’éclat et la netteté du moment même où la vie-action éclot, fleurit, croît, croît encore, meurt.

Le trouble de son écriture vient de ces brumes où naît un je, tour à tour petite fille, petite fille se rêvant Jean Gabin, petite fille étant Jean Gabin.  Et prend corps dans ces pages l’essentiel de ce qui fait l’enfance où le réel peut encore prendre les teintes du rêve jusqu’à ne pouvoir s’en démêler.  L’émoi qui en sourd chez le lecteur n’est alors peut-être pas étranger à ce que tous, enfants, nous nous promettons, et dont la lecture de Goliarda Sapienza nous ramène le goût de ce que nous avons trahit.

Se tenir accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre.

Et la force de son écriture nous ramène à ses étonnement de l’enfance.  Et nous permet, comme en écho à l’enfant que nous avons trahi, de nous en étonner à nouveau.

Ce qui m’étonne, c’est comment la vie, la vraie, c’est-à-dire les préoccupations financières, les fascistes, ont le pouvoir d’enterrer jusqu’au rêves les plus beaux.

Mais l’enfance de Goliarda Sapienza, c’est aussi la vie dure à Catane, dans le quartier des artistes, des filles de joie, des marionnettistes.  C’est une vie de famille, où tous, frères, mère, père ont pour vocation de défier le fascisme.  De défendre l’opprimé.  Une vie férocement libre où comprendre ne devient pas ce qui interdit de s’engager.  Une vie de famille où jouer et imaginer était aussi considéré, chez [elle], comme un « faire ». C’est une vie dans ce qu’elle a de plus beau qui ne s’acquiert qu’en luttant.

seul l’esprit de lutte est immortel, de lui seul jaillit ce que communément nous appelons Vie.

Goliarda Sapienza, Moi, Jean Gabin, Attila, 2012.

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« L’escalier de Jack » de Jean Cagnard.

Vivre avec le salaire minimum interprofessionnel de croissance demande infiniment plus de talent que pour le gagner.

C’est un fait.  Et Jean Cagnard, s’il nous prouve qu’il n’est lui-même certes pas dépourvu de ce talent, nous démontre surtout qu’il possède celui d’en rendre compte.  Au travers de son expérience personnelle, il détaille tous les rouages du travail.  A la fois relation à son corps, à celui des autres et aux choses qu’il modèle.  Mais aussi et surtout de par l’aliénation qu’il suppose, les rapports de force qu’il induit et qui le traverse, le travail se révèle être,  pour qui ne s’en défend pas, une machine à fabriquer des machines.  Et pour ce qui est de s’en défendre, Jean Cagnard en connaît un rayon.  D’abord, en évitant de se soumettre à l’inertie de l’emploi âprement défendu.  C’est soi-même qu’il s’agit de ne pas perdre, et non le rôle que d’aucuns cherchent à nous faire jouer sous le déguisement d’un chantage qu’ils nomment travail.  Il sera donc dans la fraise, la pomme, la salade, l’anchois, le tuyau d’échappement, le goudron, le ciment…  Ensuite, en faisant du travail, où se subsument de nos jours tous les asservissements, le lieu même d’une résistance, d’un accès à la liberté.

Une des qualités vertueuses du travailleur est de sublimer.  Sinon, il ne serait pas travailleur.  Le travailleur est une créature à la chimie farouchement optimiste.  Chaque seconde, il transforme la vie ordinaire en couches passionnelles.  C’est un dieu et un beau crétin.  Un dieu parce qu’il travaille, un crétin parce qu’il va travailler.

« L’escalier de Jack » est un superbe chant à la liberté.  Celle d’un homme en refus.  Dont le non qu’il prononce semble une évidence renforcée par des phrases construites toutes autour d’un vous qui renvoie à nos propres acquiescements.  D’une écriture qui affiche ses sources (Kerouac, Steinbeck), enfumé par les cigarettes qui font rire, emprunt de l’irrespect de qui s’oppose vraiment,  « L’escalier de Jack » montre qu’au lieu de s’enchaîner dans l’illusion d’une montée de « l’échelle sociale » dont les premiers échelons sont sciés depuis longtemps (mais ont-ils seulement un jour existé, ces échelons?), il est plus joyeux et grisant de vivre comme si l’on dévalait des marches.  Dans une tendresse un peu brute.  Et dans l’humour.

Comme si elle avait les doigts dans le slip de Dieu, votre mère roule des endives dans des tranches de jambon avant de les aligner dans un plat.

Jean Cagnard, L’escalier de Jack, 2012, Gaïa.

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« La Ravine » de Sergueï Essénine.

Publiée dans une revue de Petrograd en 1916, il a fallut attendre 2008 pour que nous parvienne en Français cette seule oeuvre en prose d’envergure du génial poète.  Essénine nous conte l’histoire de Kostia Karev, qui quitte son village natal pour se rendre à celui de La Ravine.  Pour quelles raisons?  Amour déçu?  Envie de lendemains différents?  Rien ne nous est dit vraiment si ce n’est l’essentiel.

Il vivait dans l’attente d’un inconnu.

On suit alors les rencontres, les luttes, les amitiés, les amours de Karev et de ceux dont il croise le chemin.  Ses découvertes aussi.  Mais uniquement celles qui portent sur lui-même, ses détours, ses errements.

Il s’éveilla en lui un amour des gens, une tendresse allant jusqu’à la douleur ; ce n’était plus de l’attente mais le besoin de quelqu’un.

Le texte est tissé de phrases courtes, descriptives, toutes orientées vers une progression narrative.  Presque utilitaires.  Seuls surnagent de l’ensemble, lui conférant par ce contraste son immense force poétique, quelques éclats arrachés du plus profond des êtres peuplant le récit ou de la nature qui les constitue plus que les environne.

Le ciel embué affichait une couleur de merisier et la lune exsangue, brisée par la crête du coteau, s’amputait d’une moitié plongée vers le néant.

La Ravine grondait, se balançait, la terre gémissait.

La Ravine possède le génie poétique des plus grandes oeuvres.  Ode lyrique à la nature, récit de ce qu’est un homme, elle possède et transmet la force et l’émotion du conte.  La Ravine fait partie de ses rares textes qui se doivent d’accompagner chaque vie.

Tu peux emporter La Ravine entière avec toi.  N’aie pas peur d’oublier quelque chose, rien du coeur ne se perd.

Sergueï Essénine, La Ravine, 2008, Harpo &.

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« Variations de guerre » de Amelia Rosselli.

Amelia Rosselli (Paris 1930- Rome 1996) est considérée comme l’un des poètes majeurs de l’Italie du vingtième siècle.  Encore inconnue en France, les éditions Ypsilon (qui en plus de faire des bons livres, s’échinent à en faire des beaux) ont décidé de nous faire découvrir son premier recueil publié en 1964.

Variations de guerre et non variations sur la guerre.  Car la guerre, celle connue, rabattue, historicisée, n’est pas ici le sujet.  Mais bien une période pendant laquelle le poète varie, pendant laquelle sa langue varie, se confronte, se difforme.  Guerre donc car la langue en est faite, toute de tensions, de heurts.

rien dire est ta parole, le pas des analphabètes le maintient sur son axe diagoné.  Et au-delà de tout dire est le vrai livre d’école.

L’au-delà du tout dire.  C’est-à-dire ce véritable espace de la poésie.  Celui qui ne s’enchaîne pas au pilori du réel.

La réalité est si lourde que la main se fatigue, et aucune forme ne peut la contenir.

Nous comptons des morts à l’infini! la danse est presque finie! la mort, l’explosion, l’hirondelle qui gît blessée au sol, la maladie, et le malaise, la pauvreté, le démon sont mes caisses dynamitantes.

Le réel ou ce qui en tient lieu n’est plus référent.  La poésie n’a pas pour rôle de le dire, d’en rendre compte.  Amelia Rosselli se sert de ce qui nomme les réalités pour mieux les diffracter.  Nul hermétisme militant chez elle.  Seulement la volonté d’ouvrir vers un inconnu, un au-delà, un à-côté.  Où ce qui mène le poème n’est plus une signification, un sens, mais un rythme.  Et, génialement mené, l’abandon du référent mène au vertige.

Cherchez moi et passez hors.

Amelia Rosselli, Variations de guerre, 2012, Ypsilon, trad. Marie Fabre.

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« Renverser l’insoutenable » de Yves Citton.

La beauté de la crise est qu’elle permet à la fois d’augmenter la pression sur le présent et de le rendre tolérable au vu de la promesse (toujours reportée) de sortir du tunnel.

A notre époque où cet appel incessant à la crise, presque paradigmatique, permet d’occulter l’insoutenable, l’indéfendable, l’intenable, voire de les excuser, Yves Citton nous incite à repenser ce concept d’insoutenabilité pour mieux établir les procédures à mêmes de le renverser. Et c’est d’abord dans ces appels à la crise eux-mêmes qu’il s’agit de déceler ce qu’on ne peut soutenir, supporter ou défendre.  Car, dans ces discours percent déjà tous les aveuglements qui les fondent.  Que les privilèges dont l’Occident oublie être paré ne sont pas moins injustes que ceux qu’il est si fier d’avoir abattu dans la figure de l’Ancien Régime.  Que son opulence est inextricablement liée et dépendante de la misère qu’il organise de fait dans le Tiers-Monde.  Que ce sont les migrants repoussés qui paient le prix de notre sacro-saint bon marché.

Comment faire pression?

Comment, une fois cet insoutenable reconnu, le combattre?  Yves Citton propose pour ce faire des stratégies qu’il dépouille de leur traditionnel apparat idéologique.  Faire pression donc, mais sans attente fiévreuse du Grand Soir.  Une pression peut s’exercer sans avoir vocation à faire exploser.  La meilleure résistance à opposer à l’insoutenable (politique, écologique, éthique) est l’exercice d’une pression constante, continue, et non ponctuelle.  Elle oppose à l’angoisse du ratage (que recoupent toujours les idéologies du Grand Soir) la conjuration du sentiment d’impuissance. Elle remplace la figure du héros salvateur dominant l’évènement et le provoquant, par celle du quidam anonyme, traversé par le flux des évènements.  La pression propre à renverser l’insoutenable doit presque épouser les formes de l’habitude.

Et les actes de chacun doivent se transformer en gestes.  C’est-à-dire qu’ils doivent trouver une force, une intensité qui transmue leur individualité en mouvement macropolitique.  Cette intensité étant elle-même moins résultat d’une force moléculaire, que ce qui résulte de l’agglomérat de ces parcelles de gestes « médiatisés ».   L’intensité véritable du geste (tel Bouazizi s’immolant) est dans sa diffusion.

Se nourrissant chez Levinas, Balibar, Butler, Baudrillard (et Deleuze plus que ce qui n’en est avoué), Yves Citton nous rappelle aussi que nous avons besoin de mots et d’enchaînement de phrases pour réorienter notre monde dans des directions plus soutenables et plus émancipatrices.  Tout cela dans une urgence utile à combattre celles, factices, que d’aucuns s’échinent à nous imposer.

Apprendre à faire pression pour contrer les pressions qui menacent d’étouffer notre créativité est certainement l’urgence du moment.

Yves Citton, Renverser l’insoutenable, 2012, Le Seuil.

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« Home » de Toni Morrison.

Tout commence par une mise en terre de nuit, d’un corps noir par des hommes blancs, à laquelle, enfants, Frank Money et sa soeur Ycidra assistent, cachés dans un fourré.  Le je qui en fait le récit avoue dès l’abord que, de cette scène, il n’a retenu que l’image de chevaux et non celle du corps enterré.  Toni Morrison nous conte alors l’histoire de ce frère et de sa soeur noirs, originaires de Lotus, Géorgie, dans cette Amérique des années 50, entre Corée et « péril rouge », entre eugénisme et ségrégationnisme.  Mais le récit se conte ici au forceps, car tout ce qui blesse ou fait honte a été dissimulé.  La mémoire a fait ses choix.  Elle n’a retenu que ce qui rassure.  Frank a oublié un corps qu’on enterre.  Comme l’Amérique tente à oublier son racisme de droit ou de fait.  Jusqu’à laisser certain textes bannis sous le maccarthysme encore interdits de nos jours.

Home raconte cet exercice de mémoire sans lequel aucun être ni aucune collectivité ne peut mener de relation sereine avec soi-même ou d’autres.  Toni Morrison, dans ce texte bref, d’une écriture qui fait magnifiquement incision dans le confort de l’illusion, démontre que la littérature a aussi pour fonction de déterrer.  Qu’on aura beau jeu d’ensevelir plus profondément nos fautes, nos culpabilités, de les recouvrir le plus discrètement possible, d’en effacer toute trace, il se trouvera toujours quelqu’un pour y planter qui une croix, qui une pierre, qui un écriteau.  Home est un superbe exercice d’exhumation.

Ayant absorbé tout le bleu du ciel, le soleil se prélassait dans un paradis blanc, menaçant Lotus, torturait son paysage, mais échouait, échouait, sans cesse échouait à le réduire au silence.

Toni Morrison, Home, 2012, Christian Bourgois.

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