« Têtes d’orage, essais sur l’ingouvernable » de Christian Ferrer.

La haine du juif et du rouge fut semée parfois par des idéologues, parfois par des partis politiques, parfois par l’Eglise, parfois par les gouvernements eux-mêmes mais toujours par l’indifférence et le conformisme.

Christian Ferrer, sociologue argentin, professeur de philosophie à Buenos Aires, nous donne ici à lire cinq essais démontrant combien l’anarchisme s’incarne précisément dans une irréductibilité d’essence à l’indifférence.  Rien de moins indifférent que celui qui résiste.  Et c’est avec les traits du résistant que nous apparaissent toutes les figures de l’anarchisme, aussi diverses soient-elles.  Une résistance pour exister face à qui domine.  Dans l’agir.

en pratique l’anarchisme ne fut pas un moyen de penser la société de domination mais une forme d’existence contre la domination.

En soi, l’anarchisme n’existe donc pas, nous explique l’auteur.  Comment comprendre qu’il puisse exister si exister suppose une structure, de pouvoir être défini.  Et comment définir ce qui par essence se refuse à être figé et se légitime dans l’impermanence.

Il faut bien préciser que l’anarchisme n’existe pas : il est une insistance.

L’anarchiste, qui seul est ce par quoi l’anarchisme peut être, est un aiguillon, un caillou dans la chaussure.  Et Christian Ferrer d’en rapporter de nombreux et passionnants exemples, dont de nombreux mé- ou inconnus.  Et pour ce faire, il convoque pêle-mêle Dracula, la monnaie Valaque, Malatesta, la gastronomie, Ned Ludd…

Cependant, les luddites nous interrogent encore : où se trouvent les limites? Est-il possible de s’opposer à l’introduction de technologies ou de processus de travail lorsque ceux-ci sont néfastes pour la communauté? Les conséquences sociales de la violence technique ont elles quelque importance? Existe-t’il un espace où les opinions communautaires puissent se faire entendre? Peut-on remettre en cause les nouvelles « technologies » de la globalisation à partir d’un imaginaire moral plutôt que sur des considérations statistiques ou planificatrices? La nouveauté et la rapidité d’exécution représentent-elles des valeurs en tant que telles?

Et, en nos temps d’appartenance contrainte ou organique à des régimes qui exigent, sous quelques formes qu’ils se présentent, une collaboration absolue et obligatoire, au travers de ces exemples de vie se dessine l’importance de ce petit livre.

si ces exemples peuvent nous être de quelque utilité, c’est pour réfléchir à l’impulsion centripète de ces cent dernières années, c’est-à-dire la diminution croissante de la capacité humaine à imaginer et à se fixer comme but à atteindre la liberté.

Rien que ça!

Christian Ferrer, Têtes d’orage, essais sur l’ingouvernable, 2011, Rue des Cascades.

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« Peter Ibbetson » de George du Maurier.

On lit parfois un livre exhumé d’on ne sait où par un éditeur presque absent des librairies, et on se prend à imaginer les tours et détours tortueux que peuvent prendre les sentiers de l’édition.  Comment se fait-il que ce roman soit resté obstinément ignoré du public français durant tant d’années?  Cela demeure un mystère.  Publié fin du dix-neuvième à Londres, il connut un rapide succès critique et public en Angleterre.  Il servit de scénario à un film en 1924, à un autre en 1935.  Sa première traduction française paraîtra pourtant seulement en 1944 et restera confidentielle.  L’inexplicable du cas n’a de comparable que la surprise que sa lecture provoque.

Peter Ibbetson conte l’histoire d’un jeune anglais d’abord élevé à Paris, qui, à la mort de ses parents, s’exilera en Angleterre sous la protection de son oncle détesté.  Oncle dont il s’émancipera peu à peu, découvrant l’amour au cours de circonstances étranges et l’adversité dans le drame.  Le récit est classique, la langue de même.  Mais peu à peu, dans un double mouvement, l’un de lent glissement, l’autre d’à-coups, le lecteur glisse vers le merveilleux.

Les personnages d’un roman eux-mêmes doivent agir conformément à la nature, à l’éducation, aux motifs que leur créateur, le romancier, leur a donnés, sinon nous mettons le roman de côté pour en prendre un autre : car la nature humaine doit être conséquente avec elle-même, dans la fiction aussi bien que dans la réalité ; même dans la folie, il faut une méthode : or donc, comment le Vouloir pourrait-il être libre?

Et la méthode est ici diablement efficace.  Car le récit s’enchasse dans le fabuleux sans que jamais le lecteur ne s’inquiète de sa crédibilité.  Sans doute parce que l’auteur a efficacement pu endormir notre sens du réel, ou plutôt le rendre perméable au sien ou à son idéal.  Sans doute aussi car il nous donne à voir un fantasme à l’oeuvre qu’aucun lecteur n’aurait l’audace de ne pas reconnaître un peu sien : le « rêver-vrai ».

Le toucher d’une main disparue, le son d’une voix qui s’est tue, la tendre grâce d’un jour mort devraient être nôtre pour toujours, à notre merci, à notre appel, par quelque délicate et parfaite illusion des sens.

Et c’est cette prouesse que parvient à accomplir Peter Ibbetson.  Mais cette illusion « délicate et parfaite » est-elle encore illusion?  Si celle-ci ramène toujours l’être à l’essentiel ; l’amour, l’enfance, une odeur chère, ne peut-on y voir bien plus qu’un pis-aller?  Si le réel, finalement, n’était qu’une question de choix?

boire, manger, dormir, aller et venir, travailler, comme auparavant ; mais tout cela, je le fis comme en un songe, car désormais, les rêves, les vrais rêves, étaient devenus, pour moi, la seule réalité.

Quelle réalité choisir?  Bien loin de toute mièvrerie, par l’artifice d’une histoire qui ne peut que charmer, George du Maurier nous rappelle que notre réel est avant tout celui que l’on s’invente.  Que toute réalité, si elle se veut aussi contrainte, jaillit d’abord d’un vouloir.

George du Maurier, Peter Ibbetson, 2005, L’or des fous.

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« Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir mémorial à Manhattan » de Louis Wolfson.

Ce n’est pas tous les jours que sa mère meurt.

Et cela vaut bien alors d’en faire le récit.  Louis Wolfson nous conte ici les derniers mois de la vie de sa mère, de la découverte du cancer qui la ronge jusqu’à l’issue fatale.  Le ton est clinique, froid.  Et les éléments repris au journal de sa mère détaillant au plus près l’agenda prosaïque du cancéreux (« 17 mai 1976, lundi.  Hôpital de Flushing.  Hématologie. ») y ajoute sa péllicule de glace.  Rien n’est omis dans la description de la maladie ni des traces qu’elle laisse sur le corps. 

J’entrai dans le living-room où je la trouvai sur le divan, allongée sur le dos, la tête où elle avait toujours mis les pieds, sa chemise de nuit retroussée jusqu’au-dessus de son sexe où la chimiothérapie sembla avoir beaucoup ravagé la pilosité autour de l’orifice par où je fus sorti, sans l’avoir demandé, dans ce monde infernal de mensonge, de lutte, d’échec, de souffrance, de mort, mon portail à un dilemme démoniaque duquel ma seule délivrance sera mon décès.

Le récit de la maladie est entrecoupé de celui des obsessions de son auteur.  On y découvre un Louis Wolfson schyzophrène, paranoïaque, haineux de la langue anglaise au point de porter en permanence un casque sur les oreilles pour ne pas avoir à l’entendre.  Un joueur compulsif échafaudant les plans les plus hallucinés pour percer les mystères du pari hippique et en dompter les hasards.  Un être obstiné, pétri de ressentiments pour les nègres, les juifs, les médecins.  Mais surtout, dans une langue hachée, heurtée, toujours comme en distance, où les « si » aiment les « rait », on découvre un être dans tout ce qu’il peut avoir de contradictoire, enrageant de voir sa mère condamnée, hypocondriaque jusqu’à l’absurde, mais ne rêvant pour l’humanité qu’un destin explosif. 

Comme disait feu le pape Jean-Paul II lui-même avant de devenir gâteux : « L’humanité est une grande malde. »  D’accord, et le traitement de choix est l’euthanasie planétaire complète et définitive.  Boum super-colossal collectif! l’homme étant un être collectif.

Louis Wolfson, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977, au mouroir mémorial, à Manhattan, 2012, Attila.

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« Gilles Deleuze, peut-être » du Groupe de la Riponne.

La question ne sera plus de savoir si quelque chose est permis ou non dans la pensée, mais d’y permettre toujours quelque chose.

Les 9 courts textes présentés dans ce recueil n’offrent finalement une unité d’apparence que dans l’incertitude que proclame le « peut-être » du titre.  Gilles Deleuze est ce philosophe dont, peut-être, les textes hétéroclites ici rassemblés dessinent un bien incertain contour.  Gilles Deleuze est aussi ce philosophe du peut-être.

c’est précisément de l’assurance de sa parole que la philosophie de Deleuze prive la philosophie.

Les textes sont ici tour à tour exégèse, exercice d’admiration ou introduction pédagogique à une pensée.  Il y est  bien sûr question des flux, de l’immanence, des machines désirantes, des lignes de fuite, du concept, du devenir-minoritaire.  Mais le peut-être du titre trace aussi cette incertitude du sujet.  Est-il même ici vraiment question de Deleuze?  Le peut-être , l’infondement, l’immanence stricte qui baignent toute la philosophie de Deleuze semblent enjoindre tous les membres de ce Groupe de la Riponne à rendre insaisissable le sujet Deleuze.  Dont il s’agit alors moins de parler que de dessiner, d’un trait un peu trouble, les liens qui unissent ses lecteurs entre eux.  Sourd alors de ce livre le frisson qui parcourt l’échine de tout lecteur découvrant Deleuze.  

On est dérouté d’abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu’au dictionnaire.  Il prend tout à contre-pied, il violente toutes les expressions et les choses.  Chez lui les paradoxes sont fondés en principe; le bon sens prend la forme de l’absurde : on est comme transporté dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tête en bas, les pieds en l’air en habits d’arlequin, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris ; on est étourdi douloureusement de ces sons excessifs et discordants ; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer une nouvelle langue.

Groupe de la Riponne, Gilles Deleuze, peut-être, 2012, Van Dieren.

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« Une hermine à Tchernopol » de Gregor von Rezzori

C’est une satire, monsieur, la vie se résume à des satires.

Tchernopol est une ville d’où toute poésie a disparu.  Elle n’est que ce qu’elle présente au regard.  Sans fard, sans gêne, sans honte.   

A Tchernopol, rien n’était gardé pour soi.  Rien n’était tu, ni ne pouvait être tu.  Aucune apparence trompeuse n’était permise, nulle tentative d’enjoliver la réalité tolérée, nul faux-fuyant admis, nulle supercherie passée sous silence.  Tout était livré à soi-même, sans ménagement, ne pouvant se fier et se raccrocher qu’à soi, incapable de se couper de soi sans se mettre en danger.  La tromperie, l’illusion, le bel aveuglement, tout ce qui nous aide à enrichir de nos rêves notre sombre espace de vie, tout cela était banni de la réalité crue, étalée en plein jour.  La folie n’était rien d’autre que de la folie, l’ivresse était de la saoulerie et le désespoir une fuite sans issue.

Et dans ce monde où aucun filtre n’est interposé entre le regard et le sordide, seul Tildy, hussard de l’armée austro-hongroise, campe le solide de la conviction.  Pour l’honneur d’une demi-soeur de sa femme, à peine bafoué par une subtile allusion, il s’en va provoquer en duel deux de ses supérieurs.  Ne voulant pas l’affronter, ils le font enfermer dans un asile d’aliénés, où il rencontrera un poète génial.  L’honneur et la poésie enfermés.  Car à Tchernopol, est anachronique et donc relégué au dehors, tout ceux dont on voit l’âme suer

Ce tragi-comique du hussard perdu dans un monde dont la poésie a disparu

Tildy succombera finalement à cette souillure qu’est Tchernopol.  Telle l’hermine du titre dont la légende prétend qu’elle disparaît aussitôt son blanc pelage souillé.  Comme les enfants contant cette histoire à partir de leurs souvenirs.     

Notre enfance, c’est le mythe de nous-mêmes, la légende des temps où nous, qui nous trouvions dans l’entre-deux, dérobions aux dieux la connaissance de la nature des choses.

Et la nature de Tchernopol, ce vice fait ville, est de corrompre.  Gregor von Rezzori nous conte ici que l’honneur peut être éthique, la folie poésie, la saoulerie détresse.  Et que là où sont oubliés ces fards que l’homme appose sur ce qui lui est le plus proche, ne reste plus rien pour faire barrage au sarcasme.

Là où l’on n’a plus rien à opposer à un monde régi par des conditions sarcastiques que sa propre existence devenue sarcasme.

Gregor von Rezzori, Une hermine à Tchernopol, 2011, Editions de l’Olivier.

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« La nébuleuse de l’insomnie » de Antonio Lobo Antunes

C’est l’histoire d’un grand-père et de sa descendance.  C’est l’histoire de l’emprise que peut avoir un homme sur ce qui l’entoure, et des traces qu’il y laisse.  C’est l’histoire d’une famille contée par des voix multiples, celles des fils, des petits-fils dont un simple d’esprit, d’un homme tombant (et non pas tombé) dans un puits, du contremaître, des serviteurs, des mères, des servantes.  Des voix, non des personnages.  Car rien ne peut s’incarner, chez Antonio Lobo Antunes, autre part que dans le lecteur.  Tous les sons, les réminiscences, les actes, les rêves que produisent ses voix ne s’organisent qu’en lui.  La prose est ici un ressac.

(à quel genre de livres appartient celui-ci qui est si difficile à écrire?)

A ceux qui fondent une modernité de la littérature.  Où le lecteur est la rive où vient s’échouer ce ressac.  Et le miracle opère toujours.  Car on comprend.  On accède à la fin à une vision d’ensemble de l’histoire et à son émotion qui vous laisse gorge serrée.  Mais y avoir collaboré permet d’accèder à autre chose que la encore-sacro-sainte histoire.  Où il est question du temps, d’oppression, d’amitié, d’amour…  Et ce ressac sédimente encore longtemps sur sa rive.  Place au Maître. 

fouiller dans ses souvenirs en se disant que si quelqu’un n’a pas de morts il n’a pas de vivants non plus

qu’elles sont longues les nuits quand le corps renonce et les meubles visibles malgré l’obscurité, le contour de chaque objet, la moindre brèche au plafond et tout si loin de nous, ce que nous avons vécu, ce que nous avons été, ce qui nous a fait envie un jour, les gens qui nous parlent à travers une paroi de verre et peu importe ce qu’ils disent car même si on comprend ce n’est pas à nous qu’ils s’adressent, c’est à ce que nous avons cessé d’être, des phrases qui se replient sur elles-mêmes sans nous atteindre

elle, pour qui les objets n’avaient pas de malice, pliant le linge avec une légèreté insensée, elle croyait à la sérénité des nuages et à l’innocence du verger sans se rendre compte de la cruauté des arbres qui étouffent les oiseaux ou les livrent aux chouettes, aux blaireaux

sans parler de l’horloge qui la nuit envahit la maison tout entière en s’indignant contre nous, elle tire le temps par saccade – Qu’est-ce que vous attendez pour avancer avec moi?- comme si quiconque ayant deux doigts de jugeotte pouvait avoir envie d’avancer vers la mort vu que c’est bien là et nulle part ailleurs que nous conduisent les heures

et dans le puits des eaux profondes qui attendent, moi aussi je vous aime bien Hortelinda, je ne vous blâme pas je vous assure, je comprends votre travail, laissez-moi juste une seconde pour faire taire l’horloge en ouvrant la petite porte en verre et en immobilisant le pendule, quel sens ça a de me soucier du temps moi qui du reste n’ai jamais compris ce que c’était

et moi de penser à la quantité de défunts qu’il faut pour faire une vie

et l’homme une non-personne également car seuls le patron et sa famille, y compris le fils aux bégonias, étaient des personnes dans le domaine, pas les paysans ni les bonnes de la cuisine, pas moi puisqu’on ne mourait pas comme des gens, on éclatait comme des chiens un jour, une non-personne aussi celui qu’ils ont enfermé dans une longue caisse que d’autres non-personnes emportaient (…) avec des non-créatures en non-deuil, plusieurs munies de non-cannes à cause d’un non-rhumatisme ou d’une autre non-maladie quelconque chantant un non-chant et engageant des non-conversations au sujet du non-défunt avec des non-souvenirs et du non-chagrin

et moi de me demander ce qu’il peut y avoir de si important dans la vie pour qu’ils s’y accrochent à ce point et détestent mourir et pas seulement les gens, les chiens, les oiseaux, quand un milan emportait un poulet le poulet se débattait aboyait anticipant le désespoir et l’agonie des os perdus, les gens détestant mourir et en même temps redoutant d’offenser Hortelinda en refusant ses giroflées (…) les épiant comme s’ils s’agissaient de leurs propres nerfs défunts avec un reste de chair ou de tissu s’agitant sous la terre à la recherche d’une lumière qui les abandonnait et les laissait dans l’obscurité entre remords et fantômes

Antonio Lobo Antunes, La nébuleuse de l’insomnie, 2012, Christian Bourgois.

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« Le différend » de Jean-François Lyotard

Et si l’enjeu de la pensée (?) était le différend plutôt que le consensus?

A partir du problème Faurisson, ce joyeux drille s’agitant de moins en moins seul (l’actualité en témoigne) dans son bocal révisionniste, Jean-François Lyotard dégage ce qui témoigne, dans le langage, d’une irréductibilité d’un conflit.  Pour le dire plus prosaïquement, il nous explique que ce qui rend le conflit entre le révisionniste et son contradicteur irréductible, c’est qu’il ne parle pas le même langage.  L’impossibilité d’arriver à un accord entre eux ne réside donc pas dans une « divergence de vue », une « conception de l’histoire différente », mais bien dans le fait que n’existe pas même le langage commun nécessaire à un consensus.  Dans la langue du SS, le juif ne peut pas être destinataire d’un discours.

L’autorité du SS est tirée d’un nous d’où le déporté est exclu une fois pour toutes, la race, qui ne donne pas seulement le droit de commander, mais le droit de vivre, c’est-à-dire de se porter sur les diverses instances de phrases.  Le déporté, selon cette autorité, ne peut pas être le destinataire d’un ordre de mourir, parce qu’il faudrait qu’il fût capable de donner sa vie pour l’effectuer.  Or il ne peut pas donner une vie qu’il n’a pas le droit d’avoir.  Le sacrifice n’est pas pour lui, ni donc l’accession à un nom collectif immortel.  Sa mort est légitime parce que sa vie est illégitime.  Il faut tuer le nom individuel (d’où l’usage des matricules), il faut tuer aussi le nom collectif (juif), de façon qu’aucun nous porteur de ce nom ne reste qui puisse reprendre en lui et pérenniser la mort du déporté. (…)  Ma loi le fait mourir, lui qui n’en relève pas.  Ma mort est due à sa loi, à laquelle je ne dois rien.

Entre le juif et le SS, il n’y a (techniquement) pas même de différend.  Car aucun idiome commun ne peut en rendre compte.  Aucun tribunal donc n’est légitimement à même de formuler des phrases pouvant raconter et juger du dommage.  Et si cela est le cas pour le fait Auschwitz, il en est tout autant pour son témoignage.

si votre vécu n’est pas communicable, vous ne pouvez pas témoigner qu’il existe, s’il l’est, vous ne pouvez pas dire que vous êtes le seul à pouvoir témoigner qu’il existe.

Le dissensus à l’oeuvre dans l’opposition entre juif et SS, révisionniste et témoin, se retrouve dans ce qui sépare le capitalisme de celui qui le combat.  Et les raisons sont là aussi à trouver dans le langage par lequel chacun s’exprime.  D’un côté, le marxisme fonde une réflexion sur une philosophie de l’histoire, de l’autre, le capitalisme, dépourvu d’un rapport philosophique à l’histoire, déguise son « réalisme » sous l’Idée d’une émancipation par rapport à la pauvreté.  Ainsi, le rapport même à l’histoire, au temps, ne s’envisage pas sous l’égide d’un idiome commun.

Il y a un différend insoluble entre travailler et gagner du temps.

Avec le capital, il n’y a pas un temps pour l’échange.  L’échange est l’échange de temps, l’échange dans le moins de temps possible (temps « réel ») du plus de temps possible (temps « abstrait » ou perdu).

A l’heure du compromis, du consensus à tout prix, il entre plus que jamais dans les attributs de la philosophie d’éclairer cette irréductibilité des différends.

C’est l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie, peut-être d’une politique, de témoigner des différends en leur trouvant des idiomes.

Jean-François Lyotard, Le différend, 1983, Minuit (coll. « critique »)

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« Homer & Langley » de E.L. Doctorow

Homer est aveugle, passionné de littérature et de musique classique.  Langley est épris de sciences et virulent politique.  Les deux frères, depuis la disparition de leurs parents en 1918 vivent reclus dans leur sompueuse demeure de la cinquième avenue de New York.  Celle-ci devient peu à peu un véritable musée, s’emplissant des divers objets que collectionne compulsivement Langley.  Des coupures de presse quotidienne à une Ford T, l’amoncellement des choses n’est cependant pas l’exercice d’un froid matérialisme.  Car les choses, dans le siècle qu’ils traversent, en forment presque le coeur, l’essence.  Leur geste est un geste d’étude, de compréhension, non de stricte accumulation.  Aussi, s’ils vivent à l’écart, leur isolement n’est pas fait de murs mais de filtres.  Ils laissent ainsi venir à eux les exclus du siècle : l’américain d’origine coréenne lors de la guerre de Corée, les opposants à la guerre du Vietnam, et tant d’autres qui n’auront jamais vocation à rester. 

Ainsi passent les gens dans notre vie, et tout ce qu’on peut conserver d’eux c’est le souvenir de leur humanité, pauvre chose capricieuse privée d’empire, comme la nôtre.

Mais si la maison s’emplit, c’est au mépris de l’entretien de ses façades, comme de leurs propres apparences.  Et l’extérieur de voir en eux l’expression suprême de la déchéance, au lieu d’y déceler précisément ce qui questionne son mode d’existence.

Après tout, nous vivions des vies originales, personnelles, sans nous laisser intimider par les convenances – ne pouvions-nous être un point suprême de la lignée, la floraison de l’arbre familial?

Homer et Langley, physiquement, disparaîtront sous les choses qu’ils collectionnent.  Leur milieu de vie se dégradera.  Leur corps, leur esprits perdront leur vigueur.  Langley deviendra paranoïaque, Homer sourd.  En cela, ils sont nos contemporains les plus communs.  Mais le véritable écart, qui nous les fait ressentir comme à rebours, c’est qu’il en ont conscience dans un monde inconscient.    

Il y a des moments où je ne peux plus supporter cette conscience implacable.  Elle ne connaît qu’elle-même.  Les images des choses ne sont pas les choses.  Eveillé, je suis dans un continuum avec les rêves.  Je sens à mes machines à écrire, à ma table, à ma chaise cette assurance d’un monde solide où les objets occupent de l’espace, où n’existe pas le vide infini d’une pensée dépourvue de substance qui ne mène qu’à elle-même.  Mes souvenirs pâlissent à mesure que je fais encore et encore appel à eux.  Ils deviennent de plus en plus fantomatiques.  Je ne crains rien tant que de les perdre complètement et de n’avoir plus pour y vivre que le désert illimité de mon esprit.  Si je pouvais devenir fou, si mon propre vouloir pouvait provoquer cela, peut-être ne saurais-je pas combien je vais mal, combien est affreuse cette conscience qui est irrémédiablement consciente d’elle-même.  Avec seulement le contact de la main de mon frère pour savoir que je ne suis pas seul.

E.L Doctorow, Homer & Langley, 2012, Actes Sud.

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« Histoires parallèles » de Peter Nadas

Toucher à tout seulement à la surface, rien que là, y aller mais y aller doucement ; ne pas porter de regard profond sur les choses.

Approcher les phénomènes à leur surface.  Dans leur insignifiance même.  S’en contenter pour en rendre compte.  Les délier les uns des autres et n’en garder que ce qui les distingue.   

Ce qui lui fit penser qu’il fallait strictement cloisonner les histoires pour qu’elles ne rentrent plus jamais si dangereusement et inconsidérément en contact.

Tout dans ces 1100 pages contant la deuxième moitié du vingtième siècle est cloisonné.  Nadas s’est départi des traverses qui relient les choses, les êtres, les phénomènes.  Ceux-ci ne sont plus alors que des lignes droites, indépendantes, ne se touchant jamais.  Des parallèles.  On est à Buda ou à Pest, jamais à Budapest.  Les corps eux-mêmes ne se rencontrent que dans une mécanique du frottement, non dans la chimie du mélange.  Et s’il y a mélange, c’est hors normes, dans la rareté, la transgression.  Ce dont la littérature doit rendre compte.  En ouvrant dans la langue un espace entre des registres (autant de parallèles) dont les différences sont rendues inconciliables, il s’agit d’illustrer à la fois la rareté d’une rencontre entre les corps et la terreur prude qu’elle inspire.  

Mêler la bave de sa bouche écumante à cette humeur visqueuse, épicée d’urine, qui lui coulait, fleurant fort, de la chatte, et où sa queue douloureuse à force de bander se noyait dans un marécage sans fond de poissons morts putrescents sous les nénuphars aux fleurs jaunes.

Et même dans cette rencontre, si rare, seuls des corps sont en jeu.  Car tout comme ce qui sépare les êtres humains semblent radicalement équidistant, chacun semble tenir à séparer tout acte ou pensée qu’il génère.  Agir et penser.  Vision et perception.     

Comme s’il devait vivre, captif de son corps dans plusieurs mondes parallèles.

Les êtres ne sont qu’assemblages de cloisons évoluant aux côtés d’autres assemblages de cloisons.  A l’ère du récit de recoupement, mêlant et démêlant des fils narratifs, Nadas choisit, à l’exact opposé, de juxtaposer.  Il ne s’agit pas de démêler un écheveau mais d’éviter radicalement.  Les seules traverses possibles  (tiens! le chapitre central s’intitule « Traverses imprégnées ») étant celles de la fiction.  Car elle est celle-là même qui rendant compte du cloisonnement du monde, permet de lui donner un liant. 

Alors, oui, « Histoires parallèles » est un roman long, dense, démesuré.  Un roman d’architecte, minutieux, implacablement construit.  La lecture doit en être attentive, scrupuleuse, lente.  Elle se doit d’être opiniâtre pour n’en pas devenir stérile.  Elle bouscule.  Elle éreinte.  Mais au bout s’y loge ce quelque chose d’indéfinissable qui laisse (presque) sans voix. 

Peter Nadas, Histoires parallèles, 2012, PLON.

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« Dans la route » de Maryline Desbiolles

Une route est en chantier.  C’est l’occasion d’en trouer l’enrobé.  D’en pénétrer la surface. 

tu perçois son grouillement, tu touches ses douleurs, ses blessures, son feuilletage de morts, au lieu de te sauver

La route, loin de la simple et rassurante surface lisse qu’elle offre au premier regard, est un mille-feuille.  Riche de son histoire, de ses histoires.  Cette route, c’est le commerce de sel qui l’a bâtie.  Elle fut un lieu propice aux traquenards.  Un adolescent y fut exécuté par les Allemands.  Des jeunes y ont perdu la vie sur leur moto. 

L’auteure s’adresse à Gaby qui, grugée par un bellâtre bodybuildé, regrette d’avoir acheté une bâtisse qui la borde, cette route.  Comme beaucoup, elle ne voit rien au delà de la surface du bitume, elle même n’est que surface.  Or, une chose peut ne pas s’arrêter à elle-même, aux limites visuelles qui la déterminent dans l’instant. 

la route est lisse comme un tombeau, la route est un tombeau, et d’abord à ceux qui sont morts pour la construire, si nous ne roulons pas à tombeau ouvert nous roulons sur un tombeau, clos au contraire, et qui renferme l’oubli de ceux-là

Ne pas se sauver.  Ne pas se satisfaire de l’instant.  Ne pas se contenter de l’illusion d’être présent à soi par une agitation qui ne produit pas même du vent.  Parfois dans la fureur contenue, le travail d’écrivain est ici d’exhumer pour relier.

comme la page, ce bout de chaussée ne vaut rien sans ce qui mène à lui, la route depuis Tende, depuis Turin et depuis bien plus loin encore, un lieu que je ne sais pas situer, le bout du monde, les routes qui la croisent, les chemins, drailles, sentiers, certains presque effacés, ce bout de chaussée ne vaut rien sans ce qui mène à lui et ce qui va au-delà de lui, la voie rapide à quelques kilomètres, l’autoroute, les autoroutes, et la mer où elles ne se jettent pas mais qui les noie à l’horizon et leur donne pourtant du souffle.

Maryline Desbiolles, Dans la route, 2012, Le Seuil (coll.  Fiction & Cie)

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