« Ascension » de Ludwig Hohl

Deux hommes partent à l’assaut d’un glacier.  Johann est grand, badin, lent, novice en alpinisme.  Ull est montagnard chevronné, petit, opiniâtre, consciencieux.  A mi-chemin, devant les conditions climatiques difficiles, Johann abandonne, Ull décide de poursuivre.  On suit alors l’ascension de l’un puis la descente de l’autre.

Ludwig Hohl à réécrit six fois ce très court texte en 60 ans.  Et la langue à laquelle il parvient, concise, économe, semble tendre vers un point.  Le point d’équilibre.  Ce point que ne peut perdre le montagnard sous peine d’y perdre la vie.  Ce même point que chacun d’entre nous doit trouver sous peine de ne pas vivre.

Dans cette langue comme tendue entre deux vides, Ludwig Hohl à réussit un récit haletant et proprement vertigineux, une parabole doublée d’une leçon de littérature.

Ludwig Hohl, Ascension, 2007, Attila.

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« Mes philosophes » de Edgar Morin

Avec émotion, l’auteur de La méthode évoque les philosophes qui ont éclairé et nourrit sa vie et sa pensée : Héraclite, Montaigne, Pascal, Spinoza, Rousseau, Hegel, Marx, Heidegger…  Mais aussi Freud, Jésus, le Bouddha, Dostoïevski, Proust, Beethoven…

Bien loin du catalogue ennuyeux répertoriant les raisons historiquement établies pour lesquelles il « faut » lire tel ou tel, Edgar Morin revendique ici la subjectivité.  Il s’agit moins de Kant ou de Spinoza que du Kant ou du Spinoza de Edgar Morin.  Même si chaque séquence du livre peut être lue comme point d’entrée vers la pensée de chacun des « philosophes », le but est en effet bien autre.  C’est à une pensée en formation qu’on s’intéresse ici.  Une pensée curieuse, avide, mais active aussi, qui trie, soustrait, opère des choix, crée des liens.

Edgar Morin nous rappele, par son exemple, que la philosophie est forcément dynamique.  Loin du dogmatisme scolaire qui pose le philosophe sur son socle et l’affuble d’une exégèse synthétique et normée, il nous ramène aux textes, c’est à dire au rôle du lecteur qui est d’appropriation.

Et, en toute simplicité, il se montre encore un remarquable pédagogue de la complexité.

Edgar Morin, Mes philosophes, 2011, Germina.

 

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« L’inquiétude d’être au monde » de Camille de Toledo

Ce court texte fut d’abord dit publiquement à Lagrasse en 2011 (de là sans doute cette impression d’oralité latente, comme un chant suspendu).  Dès son entame, il prévient quant à son objectif, « son espoir de voir les mots agir sur et dévier l’esprit contemporain de l’Europe. »  C’est peu dire qu’il y parvient.

Le point de départ est bien cette inquiétude d’être au monde qui, qu’on la dissimule ou non, nous fonde tous, qui que nous soyons.  Inquiétude que rien, pour Camille de Toledo, ne peut mieux représenter que le visage d’Anna Magnani dans ce film de Pasolini (ici entre 8.33 et 9.25) :

La mère observe son garçon assis sur un manège.  Pendant les quelques secondes où elle ne le voit pas, Ettore se lève.  Il descend du manège en marche.  Puis…  le manège tourne encore.  Là où il était assis, il ne reste que l’effroyable vide de l’enfant disparu. 

Le manège tournait.  Mais l’enfant était assis, immobile, stable.  Puis il échappe au regard et c’est cette immobilité, cette permanence, qui sont attaquées dans leurs fondements mêmes.  L’inquiétude, et les peurs qu’elle lève, est là, dans cet interstice de l’impermanence, dans « le vacillement général des choses », dans lequel, « tremblants et tremblés », nous sommes tous enserrés.  La question essentielle devient alors : ces peurs, qu’en faire?

On peut s’en consoler dans l’entretien de l’espoir illusoire d’un retour au permanent, à l’origine.  La consolation, cette « grande tentation du siècle débutant », c’est la voie du pays, de la racine, de la clôture.  Sous ses gravats, on enterre ses peurs si bien qu’on en oublie l’inquiétude qui les sous-tend.  Et les peurs, débridées de leur cause, de s’alimenter d’elles-mêmes.  Ses mots mêmes sont des mots clôture : nations, identités, médicaments…  Jusqu’aux centaines de pages de Utoya, 2083, le long vomissement de Anders Behring Breivik, l’assassin norvégien.

A cette voie, cette impasse plutôt, Camille de Toledo oppose l’acceptation de cette inquiétude.  L’inquiétude d’être au monde est ce lieu où nous devons apprendre à vivre vraiment.  Les mots pour le dire ne sont plus digues, ni barricades.  Ils sont ici des mots liens, tels ceux de Césaire :

Homme-panthère, homme-hyène, Homme-hindou-de-Calcutta, homme-cafre, homme-terre, hombre, hambre, homme-faim.  Comme dans le « Cahier » de Césaire, par le trait d’union.  Dans l’antre des langues qui porte la mémoire de notre immersion.  Souvenir d’un en-deçà des mots, où nous sommes reliés.  Souvenir enfantin d’un âge d’avant la langue, dans l’entre, où nous sommes reliés.

C’est dans cet entre, dans le trait d’union, que l’artiste, le poète, doit puiser ses ressources dans son combat contre les promettants, figures tutélaires de la peur qu’ils ne servent jamais aussi bien qu’en n’ayant de cesse d’en attiser les braises.  Le corps est politique, écrivait Nietzsche.  Celui de la langue de Camille de Toledo l’est assurément.

Ce que dit superbement « L’inquiétude d’être au monde », entre prose et vers, c’est effectivement cette urgence d’agir sur l’esprit contemporain de l’Europe.  La nécessité d’en dévier, d’en saisir l’exact contrepoint.  Il n’y a pas de racine.  Il n’y pas d’origine.  Tout est bâtard.  Tout est rhizome.

Camille de Toledo, L’inquiétude d’être au monde, 2012, Verdier, 6,30 €.

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« Chalut » de Bryan Stanley Johnson

Chalut est le troisième roman de B.S. Johnson.  Publié en 1966, il réalise pour la première fois, et radicalement, l’un des grands projets de l’auteur : écrire un roman dont serait expurgé tout élément de fiction.

Un homme, le narrateur, dont on comprend immédiatement qu’il s’agit aussi de l’auteur, s’engage comme « plaisancier » à bord d’un chalutier pour trois semaines de pêche hautière.  Nous sont alors contés la vie à bord du bateau, des souvenirs d’enfance et d’amour de l’auteur, les souffrances liées à son mal de mer…

On est cependant loin de l’autobiographie.  A son opposé même.  Car le biographe est celui qui revient par son discours sur une expérience passée, sans que rien de nécessairement volontaire ne viennent lier l’expérience vécue à l’écriture de celle-ci.  La volonté d’écriture suit la vérité de la chose vécue.  Ici, B.S. Johnson renverse le paradigme.  C’est le projet d’écriture qui précède l’expérience.  L’auteur s’engage sur le chalutier dans le but avoué d’en conter l’expérience.  

Mais cette expérience n’est bien sûr pas choisie au hasard.  Si son objectif est d’être relatée, elle ne le mérite que par ce qu’elle révèle.

Je veux donner une forme substantielle bien que symbolique à un sentiment de solitude que j’ai ressenti toute ma vie en choisissant de m’isoler complètement, en pratiquant une solitude radicale, en me coupant le plus possible de tout ce que j’ai connu auparavant.

On pourrait traduire par : je veux écrire un roman du ressenti de ma solitude en expérimentant cette solitude jusqu’à son terme radical.  Et pour ce faire, sa prose se fait lyrique.  La forme se fait monolithes entrecoupés de brèves séquences saccadées, seule à même de rendre les rythmes qu’imposent à l’acte de se souvenir le mal de mer et la fatigue.  Mais surtout, comme toujours chez B.S. Johnson, l’artifice s’efface derrière la vérité qu’elle sert.  Et ici, cette vérité est celle de l’isolement essentiel de chacun, celle de « l’homme (…) monade sans fenêtre » (H.Leibniz).

B.S. Johnson, Chalut, 2007, Quidamn.

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« L’excursion » de Curzio Malaparte

Les éditions Nous* ont l’excellente idée de nous donner à lire un inédit de l’auteur de Kaputt et de La peau.   

Ce très court récit, retrace le voyage d’exil de l’auteur, décidé par Mussolini, de la prison de Rome vers l’île de Lipari.  Tout cela sous le tamis d’une fiction minimale.  Ainsi, Boz, détenu depuis deux mois dans des conditions qu’on devine vite peu envieuses, est transféré en train, puis en bateau, jusqu’au îles éoliennes.  Encore fièvreux, il est encadré par 3 gardes et un médecin.  Sa mère est autorisée à l’accompagner jusqu’aux rivages de Lipari.   

Ce qui captive ici, c’est la faculté qu’a la langue de Malaparte à dire les sensations d’un être plongé dans l’entre deux.  Entre la captivité et la captivité.  Le voyage est une trêve, une ironique excursion.  Et Boz, entre difficulté de goûter pleinement à une liberté après en avoir été privé, et désir de l’apprécier à plein corps car il la sait fugace, Boz donc, se fait réceptacle avide.  Tout l’imprègne, de la prévenance de ses gardes jusqu’aux infimes détails des paysages traversés.  Et quand le payage s’efface dans la tourmente ou la nuit, la fièvre et les souvenirs affleurant prennent le relais pour apaiser cette soif de percevoir.

On est très loin ici de l’inédit très souvent fond de tiroir, indigne erstatz de l’Oeuvre.  L’excursion est un récit qui vaut pour et par lui-même. 

Curzio Malaparte, L’excursion, 2012, Nous.

* Le matricule des anges, dans son numéro 130 de février 2012, donne la parole à cet éditeur aux choix et catalogue revigorants.

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« Nuit » de Edgar Hilsenrath

1941, dans le ghetto de Prokov, le long des rives du Dniestr, Ranek, comme tous ceux qui l’entourent, tente de survivre aux rafles, au typhus et à la faim.

Rien qu’à lire ce qui précède, les poncifs font déjà surface : récit classique du courage juif face à la barbarie nazie, ode à l’acte résistant, sanctification éthérée de l’humain que cherche à anéantir le pouvoir oppresseur… Et les images inévitables que ces poncifs véhiculent…  Rien de tout cela chez Edgar Hilsenrath.  Tout au contraire même.  La judéité du ghetto est à peine brossée, encore moins revendiquée.  Les tortionnaires roumains sont évoqués à gros traits, plus éventualité menaçante à éviter qu’emprise sanguinaire.  La guerre est un écho vague, en dehors, de l’ordre du possible.  Seul subsiste le microcosme du ghetto.

Et c’est cela qui, sans doute, peut choquer le lecteur en quête de texte rédempteur ou accusateur.  L’ennemi n’a plus le visage rassurant (car circonscris à cela même) du monstre brun.  Pour l’être du ghetto, l’ennemi, c’est le froid, la faim, la maladie.  C’est son corps en voie d’épuisement.  C’est l’autre n’agonisant pas assez vite pour lui laisser sa place au chaud.  La survie ne s’occupe pas de point de vue, elle est par delà sa cause essentielle.  Et dans sa seule activité (hormis l’acte sexuel fugace, haché) qui est d’échapper à la mort, l’être en survie dépouille l’agonisant de ses chaussures, défigure le frère mort pour lui arracher sa dent d’or.  Il vole, ment, frappe, dans une économie du dénuement où le corps vivant ou mort (et la place qu’il occupe) est ramené à sa seule fonction de valeur d’usage ou d’échange.  Le ghetto n’est pas plongé dans la nuit.  Il est la nuit même.

Mais, curieusement, « Nuit » n’est pas le roman du désespoir.  Tout d’abord grâce à l’exercice d’une langue en bribes qui incise le réel pour le transformer.  A force d’horreur, le récit tourne au grotesque.  Et finalement le lecteur est protégé du désespoir qui menace par la distance et la force du conte.  Conte cruel, certes, mais conte quand même.  Ensuite, dans ce monde clos où tout acte ne visant pas la seule survie condamne celui qui le pose, affleurent çà et là des parcelles d’humanité.  Dans un monde où la raison impose de ne se préoccuper que de soi, et le légitime même, le geste désintéressé envers l’autre (geste devenu folie) est encore possible.  Un frère protège l’innocence de sa soeur, une femme adopte un enfant qui n’est pas le sien.  Et tous d’espérer voir dans le comportement d’autrui autre chose qu’une marque de simple calcul.  Allant parfois jusqu’à s’en convaincre envers et contre toutes les apparences.  C’est peut-être en cela que réside la grande beauté de ce livre.  L’humanité, qui du bord a irrémédiablement versé dans le gouffre le plus sombre, est encore capable d’amitié, d’amour et de bonheur, et surtout, d’en croire l’autre capable.

Edgar Hilsenrath, Nuit, 2012, Attila

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« La connaissance de la douleur » de Carlo Emilio Gadda

Carlo Emilio Gadda (1893-1973) écrivit La connaissance de la douleur entre 1938 et 1941 et le fit paraître d’abord en revue.  Une nouvelle publication, retravaillée, en volume, parut en 1963.  En 1970, une nouvelle version voit le jour, augmentée et définitive.  Définitive mais inachevée.  Inachevée car ce texte, un des chef d’oeuvre du XX ème siècle, qui hantera son auteur pendant 25 ans, ne peut se conclure que dans l’imagination libre des fins possibles.

Dans une contrée fantasmée d’Amérique du sud, Gonzalo Pirobutirro d’Eltino, ingénieur-hidalgo entre deux âges, vilipende la crasse et la bêtise des péons ainsi que le crétinisme des enfants, vomit les lois du pays, laisse libre court à son avarice, à sa voracité et terrorise sa mère.  Mais surtout, il souffre.  Il souffre, terrible cercle vicieux, de la connaissance que cette douleur est immanente à sa condition.  Là où beaucoup restent sourds à ce qui les entourent (un conflit viens de se terminer et la surdité est un des maux de la guerre), lui ne connaît aucun silence.  Il n’est que perception.  Il entend jusqu’aux vers qui travaillent le bois.

« …, deux notes montaient d’un fond de silences, comme du fond d’un espace et d’un temps abstraits, profondes, retenues : telle la connaissance de la douleur : immanentes à la terre, dans le temps que ombres et lumières y défilaient.  Etouffé, venu jusqu’à lui d’une résurgence perdue dans la campagne, un sanglot désolé s’étouffait. »

Et il souffre de cette immanence même, de ne pouvoir extirper de cette laideur qui, plus encore que l’environner, l’enserre en son sein, la possibilité d’exercer un je.

« Le monde des idées : joli monde !  Eh : le moi, je : au milieu des amandiers en fleurs, au milieu des poires, des Battistina, des José : le moi, je…  Entre tous les pronoms, le plus abject. »

Cette douleur devant le je impossible (le je politique aussi ; chaque parcelle du territoire se trouve, de fait, surveillée par des « sociétés de vigilance », allégorie de l’Italie fasciste de 1938), seule une langue baroque peut la dire.  Ou plutôt une langue de la naissance du baroque, période historique du recentrage des consciences sur l’individu.  Et Gadda de jouer de tous les artifices : jeu de focales (alternance entre visions de paysages et perceptions intimistes), latinismes, néologismes, paroles dialectales, onomatopées…  La langue doit se faire excès pour dire l’excès de souffrance.

Mais ce roman n’est pas cependant celui du dolorisme béat, tourné vers soi-même.  Car la pire douleur est celle que l’on retire de la souffrance infligée à l’autre aimé.  Gonzalo aime sa mère et sa plus grande douleur est de savoir être la cause de sa souffrance.  Comme la plus grande douleur de la mère est d’être cause de celle de son fils.  Le fils y réagit pas la fureur, la mère par la terreur.  Et c’est dans cette terrible connaissance, cette culpabilité impossible à expier, que le véritable mais sublime tragique se fait jour.  Jusqu’au scandale d’une des fins possibles.

Carlo Emilio Gadda, La connaissance de la douleur, 1974, Le Seuil

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« Classé sans suite » de Patrick Ourednik

L’année est déjà bonne.  Les éditions Allia ont le bon ton de ne pas nous donner à lire un seul mais bien deux nouveaux opus de Patrick Ourednik, l’auteur du jouissif Europeana, une brève histoire du XX ème siècle.  Joie donc!

Que classe t’on sans suite si ce n’est ce qui n’offre pas une cohérence univoque.  Ce dont on ne peut ramener les parties éparses vers un tout rassembleur qui viendra les conclure.  Classé sans suite, par son titre, prévient déjà, lucide sur son destin et le revendiquant presque.  Un vieillard misanthrope, un enquêteur cultivé, une suicidaire, un viol douteux, un meutre vieux de quarante ans, des incendies…  Et d’autres personnages et événements que malgré les tentatives (bien moins celles des divers personnages que celles du lecteur), rien ne viendra unifier.  Car le but n’est pas là.  Le lecteur ne doit plus être ce dédoublement de l’enquêteur, ce réceptacle en quoi va se cristalliser la rassurante raison d’être du texte.  Et l’appel au lecteur n’est plus simplement classique mise en abyme, invite à rejoindre le carcan de l’oeuvre, mais appel à sa propre responsabilité.

« LECTEUR!  Notre récit vous paraît dispersé?  Vous avez l’impression que l’action stagne?  Que dans le livre que vous tenez en main, il ne se passe au fond rien de très remarquable?  Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.  D’autres trépassèrent, oyez ! nous mourrons tous !  Qui c’est qui sait comment ça finira?  On s’embrouille parfois dans sa propre vie sans s’en apercevoir ; il en va de même pour les personnages de roman. »

S’il y a raison d’être du texte, elle n’est pas rassurante car tel n’est pas son but.  L’oeuvre traditionellement dite réaliste offre au lecteur le cocon d’une fin unifiante, qui vient éclairer ce qu’elle précède, lui donner « sens ».  En cela, elle s’écarte fondamentalement du réel (oui mais c’est quoi le réel?).

« Quant au lecteur, il a définitivement compris qu’il n’y comprendra définitivement rien : que peut fournir une chute plus sensée à un roman? (…) Oui !  Nous naissons dans un roman dont le sens nous échappe et le quittons sans avoir rien compris. »

La raison d’être du roman est qu’il n’y en a pas.  Et ce qu’il doit exprimer est cela-même.  Mais ce qu’il exprime aussi, dèjà par sa seule présence sous nos yeux, c’est qu’on peut être sans raison.  Que la découverte de son non-sens est sans doute ce qui permet à l’être de se goûter le plus pleinement.  La vie est une farce dont il nous est permis de rire, jusqu’à l’éclat.

« …arriver à exprimer son crétinisme avec toute l’autorité que cela suppose est pour les Tchèques l’ambition suprême, juste après la collaboration fructueuse avec les puissances du moment et l’entretien des nains de jardin. »

Patrik Ourednik, Classé sans suite, 2012, Allia

Patrik Ourednik, Le silence aussi, 2102, Allia (Pas encore lu.  Etalons les plaisirs)

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« Murmures de Glace » de Bettina Balàka

Plantons le décor : Vienne, 1922, Balthasar Beck rentre chez lui après sept années de guerre et de captivité en Russie.  Il retrouve sa femme, Marianne, et Aimée, sa fille née pendant son absence.  Très rapidemment, il reprend son travail d’inspecteur de police et se trouve confronté à une série de meurtres étrangement mis en scène, avec lesquels on lui découvre un mystérieux lien.

Tour à tour polar bien glauque, satyre politique ou sociale, roman psychologique, Bettina Balàka distille les indices avec adresse, ménageant une tension qui croîtra jusqu’à la surpise finale.  Un remarquable exercice de maîtrise du suspense, donc!

Mais le véritable sujet est ailleurs (ben oui, on est chez Quidam quand même, pas chez Michel Laffon).  C’est de la folie qu’il s’agit ici.  Celle contre laquelle lutte Beck, dans le combat, dans la captivité, mais aussi dans le retour à la vie (dite) normale.

« Lui, Beck, devenu son père, se relèverait d’un bond, soulèverait violemment la petite, à savoir lui-même, et la giflerait, gauche droite, gauche droite, à en faire tomber l’une de ses dents de lait branlantes ou provoquer un saignement de nez, il hurlerait, houspillerait, frapperait, renverserait sur la table le goulasch de l’enfant, la battrait encore… »

Et ce qui permet de résoudre cette insupportable tension, de la dépasser, ce rien qui fait paroi poreuse contre la folie, c’est le retour sur soi, la vigilance avec laquelle on ausculte sa propre conscience.  C’est-à-dire cette nécessité de se représenter soi-même, dans la farce comme dans la tragédie.

« Il y serait parvenu si, au dernier moment, Beck n’avait pas pris la chose à la plaisanterie, à la farce, à la rigolade, s’il n’avait pas senti qu’il était en son pouvoir de donner à l’incident une tournure différente, bougrement plus drôle, s’il ne s’était pas rendu compte d’un seul coup que tout n’était que théâtre : le fou furieux qui terrorrisait sa famille, comme le clown et ses pitreries. »

Mais cette folie, c’est aussi celle d’une époque à peine sortie d’un affrontement sanglant, et où, déjà, tous les germes du prochain sont en train de lever.  Folie aveugle du collectif (qu’il soit rouge ou brun) sur l’autel duquel tout individu mérite d’être sacrifié.  Et les deux folies, l’individuelle et la collective de se téléscoper et s’alimenter l’une l’autre, jusqu’au délire. 

« Il était très difficile de se soustraire à une croyance partagée par tous.  C’était l’une des choses les plus difficile au monde.(…)A quoi cela servait’il d’être l’un des rares adversaires d’une croyance et de soudain faire partie d’une minorité?  D’une minorité peau de chagrin, en voie de disparition et prête à se convertir?  D’ailleurs, était-on libre de décider de sa croyance? »

La fiction, elle, n’est pas croyance, car elle suppose fondamentalement un retour sur elle-même.  Elle implique sa propre conscience.  Et, comme Beck n’ayant de cesse de s’explorer, faisant retour sur lui-même et ses actes, geste salvateur, l’écriture de l’auteure se plie et se déplie,  porte un regard sur ce qu’elle est et devrait être.  La croyance, par essence dépoulliée d’un quelconque savoir d’elle-même, enchaîne.  La fiction est une décision et cette décision libère.  Bettina Balàka nous rappelle l’utilité (cathartique, éducative, politique) du théâtre, du tragique, de la fiction.    

Comme l’évoque le quatrième de couverture, il y effectivement du Joseph Roth, du Mankell chez Bettina Balàka.  Et on pourrait en rajouter bien d’autres illustres.  Mais elle se suffit largement à elle-même.

Bettina Balàka, Murmures de Glace, 2012, Quidam.

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