« La mouette au sang bleu » de Iouri Bouïda.

A14465 (1)Valentina Karavaeva a reçu le prix Staline, a été victime d’un accident de voiture qui l’a défigurée à jamais, a ensuite interprété quelques rôles au théâtre, a épousé un Anglais, a vécu en Grande-Bretagne et en Suisse, où elle a subi sans succès des opérations de chirurgie esthétique, puis est revenue en URSS, dans la ville de Vychny-Volochov. Elle a alors joué épisodiquement au théâtre, a fait des doublages de films, et a terminé sa vie dans la misère et la solitude, enfermée chez elle, se filmant elle-même pendant plus de trente ans, en particulier dans le rôle de Nina Zaretchnaïa, l’héroïne de la Mouette de Tchékov.

Telle est l’histoire vraie dont s’inspire ici Bouïda. Suivant le fil de faits réels déjà fort peu communs, il ne se contente cependant pas seulement d’en transformer les noms propres (Vychny-Volochov devenant Tchoudov ou Valentina Karavaeva s’y nommant Ida Zmoïro). Il ne se sert du réel que pour y ancrer mieux quelque chose d’autre.

Je pensais à Tchoudov, qui n’allait pas tarder à devenir une partie de Moscou, à se fondre en lui, à disparaître, et j’ai compris soudain qu’il fallait que je raconte cela. Tout cela. L’histoire de cette ville et de ces gens. Que je parle des frères bourreaux, les fondateurs de Tchoudov, de la Belle Endormie, du vapeur Hyderabad, de Hanna et du capitaine Kholoupiev, d’Alexandre Zmoïro, le commandant du premier bataillon de gardes rouges du nom de Jésus-Christ le Nazaréen, et de sa femme la Pouliche, de la tache noire du destin et du pont aux Chats, de Kolia Vdovouchkine et de ses chevaux aux pieds de flammes, de Baba Chouba, de l’Inde enchantée, de la fascination diabolique pour l’autodestruction et du désir passionné de s’envoler et, pour finir, de Dieu, de Dieu aussi, d’un dieu mauve et doré…

Comme l’actrice dont il campe le sublime et subtil personnage, la plume d’Iouri Bouïda se veut dépositaire de rôles. Non d’un seul qu’il s’agirait de jouer et rejouer encore, toujours mieux. Mais de l’infinité de ceux qui donnent voix et corps aux êtres qui n’en peuvent jouer aucun en propre. Voix des sans-voix, corps des sans-corps, jusqu’à sa superbe fin, La mouette au sang bleu démontre que toute écriture qui vaille fait bien plus qu’incarner le réel. Elle le révèle et, parfois, actualisant tout de sa puissance, le change.

Un acteur n’est pas un monde, c’est un croisement de mondes, il surgit et vit à la frontière des mondes, il n’existe pas par lui-même parce que, en soi, il n’est personne…

Iouri Bouïda, La mouette au sang bleu, 2015, Gallimard, trad. Sophie Benech.

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