« Nous deux encore 1948 » de Henri Michaux.

Nous deux encoreLou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus.

Il est parfois difficile de s’attaquer à certains textes.  Tant les lire semble entrouvrir un gouffre.

En 1948, Michaux connaissait un drame qui allait profondément marquer sa vie comme son écriture.  Sa femme, alors que lui était en voyage à Bruxelles, était victime d’un terrible accident.  Après avoir allumé un feu, sa robe de chambre en nylon s’enflamme.  D’un mauvais réflexe, elle ouvre précipitamment la fenêtre.  L’appel d’air fait s’embraser sa chevelure.  Malgré qu’elle parvienne à s’enrouler dans une couverture, les pompiers l’emmènent à l’hôpital brûlée au deuxième degré, partiellement au troisième.  Après un mois de souffrances atroces, elle s’éteint le 19 février.

« Nous deux encore 1948 » qui paraît en automne de la même année chez son ami et libraire Fourcade (sous un nom d’emprunt), s’adressant à Marie-Louise, l’épouse défunte, est en prise directe avec cet évènement.  Peu de temps après la parution, Henri Michaux se ravise et fait usage de son droit de retrait.  Il retire les exemplaires déjà mis en vente et en interdit la diffusion.  Jusqu’à sa mort, il en interdira toute publication.  De nos jours, il est seulement disponible dans l’édition « Pléiade » des Œuvres Complètes.

Qu’est ce que lire ce texte implique?  Peut on faire fi de la volonté de l’auteur de soustraire une partie de son œuvre?  Y a-t-il indécence à le lire?  Ne s’agit-il pas du viol d’une intimité?  Les questions que soulève l’accessibilité à ce texte ne sont pas directement en lien avec la littérature mais avec la morale.  Et comme l’on peut s’interdire de le lire par des paradigmes moraux, on peut aussi se justifier de le lire en ayant recours à la morale.  « Après tout, si Michaux l’a édité, c’est qu’il a jugé bon de le faire.  Son revirement n’exclut pas sa première intention.  Et celle-ci nous exonère donc de notre culpabilité ».  « L’auteur est mort.  Son intimité ne lui appartient plus ».  Etcetera…  Toutes questions relevant en fait de ce qu’est l’intimité et des raisons qui président ou non à sa préservation.

Or, s’arrêter sur ces questions, c’est s’arrêter au seuil de ce qui fonde l’importance de ce texte.  Faire abstraction du drame.  Faire abstraction du con-texte (à partir du moment ou celui-ci en vient occulter le texte, ce pourrait être une règle à suivre).  Car le texte, précisément, tout s’y trouve.  Rien n’y échappe ici.  Il n’y a pas de gras.  Il n’y a pas d’évènement en dehors des mots sur la page.  Nulle tentative de rendre compte d’un extérieur à la page qui la légitimerait, en serait la cause.  Juste la volonté (et le désarroi, et l’impossibilité) d’un poète de joindre par les mots ce que le feu a séparé.

me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens, mais nous deux encore, nous deux…

C’est d’un gouffre tissé de mots qu’est fait « Nous deux encore 1948 ».  Certes issu du tragique, de la souffrance.  Mais s’y arrêter, s’arrêter à l’intime, c’est précisément s’arrêter à la tragédie, à la brutalité du fait.  Sans y déceler ce qui le fonde : la tentative du poète d’y échapper.

Sur l’exemplaire adressé à Adrienne Monnier, Michaux a écrit, en dédicace : « Quelque chose qu’on ne peut pas se pardonner de ne pas avoir mieux réalisé. » A quoi, Adrienne Monnier répondit : « J’ai lu et relu les pages que vous avez écrites pour votre femme.  Elles sont très belles.  Il me semble que vous avez dit tout ce qu’il fallait dire.  Vous ne pouviez faire mieux – mieux aurait peut-être été moins bien.  Je suis sûre que Marie-Louise en tire du bonheur.  Elle a gagné par sa mort un chant de vous à faire périr d’envie je ne sais combien de mortelles. »

Henri Michaux, Nous deux encore, 1948, Ed. J.Lambert & Cie.  On peut penser raisonnablement ici à cet autre sublime tentative, plus récente, de Hubert Lucot, dans Je vais, je vis.

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