« Peuples exposés, Peuples figurants. L’oeil de l’Histoire, 4 » de Georges Didi-Huberman.

Peuples exposésD’abord absents de la représentation, juste figurants d’images mettant sur le devant le personnage important de la « cité », le peuple se voit proposé aujourd’hui une permanente représentation de lui qui n’en est qu’un pâle succédané.  Alors que le peuple n’avait pas d’image, qu’il n’accédait pour ainsi dire pas à sa représentation, les images qu’on lui propose où se mirer le débordent maintenant sans plus jamais s’y attacher, le cernent sans le toucher.  Ces images sont celles d’une « culture » institutionnalisée, étatisée, presque policière, qui n’autorise à voir que les images qu’elle permet, c’est-à-dire domestiquées, aseptisées, vidées d’elles-mêmes, « sages comme des images ».  Cette surexposition (dont la télévision est l’agent redoutable), ce spectacle permanent réalise ce que même le fascisme n’avait pu que rêver : un nivellement, une adhésion entière et inconditionnée en un « même » vulgaire.

Les peuples sont exposés à disparaître parce qu’ils sont « sous-exposés » dans l’ombre de leurs mises sous censure ou, c’est selon, mais pour un résultat équivalent, « sur-exposés » dans la lumière de leurs mises en spectacle.

De cette sur-exposition, il convient d’en saisir l’étalement des mots imposant à tous sa dictature du même, exploités et exploiteurs, sans-papiers et services d’ordre.  Il s’agit de discerner ce même à l’oeuvre pour y résister.

Il faut donc résister à ces langues. Résister dans la langue à ces usages de la langue.

Et cette résistance, Georges Didi-Huberman, en trouve trace entre autre chez Philippe Bazin dont les photographies « froides », extrêmement maîtrisées, retrouvent précisément un visage là où c’est un type que l’on tente d’imposer, créant, à l’irréductible opposé de la photo d’identité, une photo d’altérité.  Dans ses séries de nouveaux-nés ou de vieillards se donnent à voir des regards interrogeant cet informe duquel ils viennent et/ou auquel ils retournent.

Chaque fois […] le visage se souvient d’où il vient, chaque fois il attend l’informe où il va. La communauté de nos aspects humains ne tiendrait-elle pas à la fragilité de cette condition spatiale et temporelle?

Pasolini, Philippe Bazin, (et que la première image en mouvement soit celle d’un peuple sortant de l’usine des frères Lumière n’est-il pas plus qu’un simple hasard, ne résulte t’elle pas d’un choix?) et Wang Bing par exemple ne font rien d’autre que de rendre à l’image du peuple une place qui lui revient, un lieu du commun là où régnait le lieu commun des images du peuple.  Et cette remise en place du peuple passe obligatoirement par l’exposition de ses opprimés, de ses sans-noms.

Pour que soient rendus visibles, pour que soient « exposés » leur impouvoir même « et  » leur puissance, malgré tout, à silencieusement transformer le monde qui commence toujours par deux ou trois gestes : soulever un fardeau, ramasser des crottes sur la route, tasser la terre à ses pieds, recueillir l’eau d’une flaque, cueillir une courgette, protéger la solitude de son repas dans une anfractuosité de la montagne.

Georges Didi-Huberman. Peuples exposés, Peuples figurants.  L’oeil de l’Histoire, 4. 2012. Minuit. 

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« Le Don paisible » de Mikhaïl Cholokhov.

Au fond il faut bien peu de chose à l’être humain pour être heureux.

Début du vingtième siècle.  Le Don coule paisible, serpentant dans les plaines cosaques.  Tatarski, village échoué depuis toujours sur ses berges, semble comme épargné des rets du temps.  Mais les échos d’abord lointains de la guerre se rapprochent inexorablement.  La guerre contre l’Empire austro-hongrois, puis la révolution, puis la guerre civile.  Et tout le village finira par verser dans la folie du début de siècle.  Grigori Mélékhov, Natalia son épouse, Aksinia, sa maîtresse, sa famille, ses amis, comme des fétus dans le vent de l’Histoire, n’échapperont à aucuns des drames et contradictions se jouant.  Du soldat-paysan qu’est par essence le Cosaque, le vingtième siècle naissant ne lui laisse plus l’opportunité de saisir la faux.  Ce n’est plus la terre qu’il s’agit de fouiller, ce sont les corps.

Mais que s’était-il passé?  Des hommes s’étaient rencontrés sur le champ de mort, qui n’avaient pas encore l’habitude de détruire leurs semblables ; pris par une terreur animale, ils s’étaient heurtés, entrechoqués ; s’étaient portés des coups aveugles ; s’étaient estropiés, eux et leurs chevaux, et s’étaient enfuis, effrayés par le coup de feu qui tuait un homme ; s’étaient dispersés, moralement mutilés.  C’est ce qu’on avait appelé un exploit.

Grigori, tout comme il hésite entre deux femmes, ne sait quel camp choisir.  Entre Blancs et Rouges, loin des intentions, des discours, des idéaux respectifs, la terreur commune qu’engendre les actes sur lesquels ils se fondent laisse le cosaque dans l’impossibilité d’arrêter un choix clair et pleinement conscient.  Entre les deux folies, c’est dans un échec à la raison qu’il choisira finalement la blanche.  Et y trouvera la gloire, le dégoût et presque l’ataraxie.

J’ai vécu et j’ai tout éprouvé pendant le temps que j’ai vécu.  J’ai eu des femmes et des filles, j’ai foulé la steppe sur de bons chevaux, j’ai connu la joie d’être père et j’ai tué des hommes, j’ai moi-même risqué la mort, je me suis pavané sous le ciel bleu.  Qu’est ce que la vie peut me donner de nouveau?  Rien.  Je pourrais mourir.  Je n’ai pas peur.  Je peux jouer à la guerre sans risque, comme un homme riche.  L’enjeu n’est pas gros.

Assassin malgré lui mais ne cherchant pas les faux-fuyants d’une excuse à bon compte que l’époque propose dans une idéologie justifiant de toute façon tout (Le tout est de savoir pourquoi on est un assassin, et qui on assassine), il sèmera la mort comme on sème, mais dans l’indifférence, une récolte future.  Ses opposants tombés enrichissant la gloire d’un camp et la haine de l’autre.  Comme un ferment nourricier.  Comme le limon que laisse le fleuve se retirant.

La vie, sortant de ses bords, se partage en des bras nombreux.  Il est difficile de prévoir lequel suivra son cours traître et malicieux.  Là où la vie est basse aujourd’hui, si basse qu’on découvre son fond malpropre, elle coulera demain abondante et riche…

A la fois roman d’amour, récit de formation, fresque épique, ode à la nature, « Le Don paisible », dans la démesure et l’émotion de ses 1400 pages, donne à lire un des textes les plus essentiel du vingtième siècle car faisant de son centre même et le questionnant l’axe autour duquel le siècle a tourné tant bien que mal : qu’est ce qu’être libre?

Dans les steppes, dont la vue verte atteignait la limite du jardin, dans les fourrés de chanvre sauvage, à côté de la clôture de la vieille aire, on entendait sans cesse le bruit haché des batailles de cailles, et les rats de blé sifflaient, les bourdons vrombissaient, l’herbe murmurait, caressée par le vent, les alouettes chantaient dans la brume frémissante, et une mitrailleuse crépitait très loin dans la vallée sans eau, obstinément, méchamment, sourdement, proclamant dans la nature la grandeur de l’homme.

Mikhaïl Cholokhov, Le Don paisible, 1964, Omnibus.

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« La vie sur terre » de Baudouin de Bodinat.

On meurt sans savoir de quoi et peut-être ignorant de ce qu’on ait vécu.

Lors de notre premier contact avec ce livre, fort lointain et par ouï-dire, nous restait l’idée d’un texte-pamphlet, désabusé et réac.  L’avoir à ce jour lu nous permet d’affirmer que ceux qui y voient une oeuvre réactionnaire n’y auront rien entendu ou ne l’auront pas même lu.  Car le propre du réactionnaire est de ne se servir d’une critique du présent que pour mieux légitimer son goût pour le passé, celui-ci lui imposant sa lecture du présent même.  La volonté d’un retour à cet arrière lui est toujours sous-jacente, s’en nourrissant, toujours cause et non conséquence.  De même ce retour, même difficile, douloureux, ou simple hypothèse, doit rester, pour le réactionnaire, de l’ordre de l’envisageable.  Or, chez Baudouin de Bodinat, quand bien même cela serait souhaitable, cela n’est plus possible.  Et quand bien même on le désirerait, ce qui ferait ré-advenir le passé (ou l’archaïque ou le désuet) ne serait pas de l’ordre de la volonté mais de la seule fatalité.  Car le temps que nous occupons à ce jour nous voit dépossédé de notre capacité à agir.  L’ordre économique global, dont nous vivons le climax parfaitement réalisé, ne nous laisse plus aucun espace d’un agir sur lui-même.  Il est arrivé à son terme (non un terme butoir mais un terme qui se vit, non une agonie mais une mort comme éternelle, suspendue) et nous laisse insatisfait si parfaitement que seul nous reste le choix de l’insatisfaction.

Et que l’on dispose ainsi au choix de deux sortes d’insatisfaction : celle de ne croiser partout que la camelote des marchandises neuves, du « simili », des contrefaçons et des gadgets de l’économie intégrale, et celle de ne trouver jamais à pouvoir s’en procurer assez.

C’est d’un constat de notre temps qu’il s’agit, non de la nostalgie d’un autre.  Certes, cela n’exonère pas d’être tenté de penser que rester à un certain grade « inférieur » du « progrès » eût été préférable mais cette idée s’ancre plus dans une analyse résolument objective et dépouillée de ses diktats positivistes.  Ainsi, ne peut on pas considérer raisonnablement la traction animale comme un progrès, un formidable bond en avant même, par rapport à ce splendide résultat de la traction machinique : l’automobiliste?

pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute, il faut aussi tenir compte de ce dont il nous prive.

Et si c’est un cerveau, ca devrait compter.  Mais le constat, terrible, nous démontre que le plus grand achèvement du procès économique est de nous avoir dépossédé des moyens même de le contrer.  Car tout ce que l’on désire contrer nécessite un dehors à partir duquel aller contre est possible.  Et la « magie » de l’ordre économique global est d’avoir tout enclos en lui.  A ce jour (le nôtre) de son parfait accomplissement, rien ne lui est plus extérieur.

Même l’évasion de la société fait partie de celle-ci.

Et par là même, ses raisons, ses causes ne sont plus discernables.  Mieux encore, cet aboutissement de l’ordre économique produit l’illusion d’un dehors et nous innocente à l’avance de nos aveuglements face aux horreurs qu’il produit.  Cela pour nous permettre d’en consommer encore et encore (de ces horreurs) mais déculpabilisés de ne pouvoir faire sécession.  Tout entier plongés que nous sommes dans le bocal rassurant de cette certitude de n’y pouvoir de toute façon rien comprendre.

si l’on ne comprend rien, c’est pour la raison évidente que ce ne peut être au moyen d’une subjectivité dont c’est là précisément la fonction ; d’une subjectivité qui est elle-même en résultat de ce qu’on n’y comprend rien.

Dans une langue sublime, ample, toute en déliés, puisant chez les moralistes du 17 ème et 18 ème siècles, « La vie sur Terre » est probablement l’un des essais les plus désespérement clairvoyant de ces temps (les nôtres) qui contiennent si peu d’avenir.

Il est devenu impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d’un paranoïaque.

Baudouin de Bodinat, La vie sur terre, 2008, Encyclopédie des Nuisances.

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« Farcissures » de François Tison.

La cage du rossignol sent la pourriture. Il faut le nourrir de lombrics tronçonnés et hachés.

Et si on poussait la logique consommatrice jusqu’à son paroxysme?  Et si on brouillait un peu les lignes si claires qui délimite le lieu d’un corps de celui de son déchet?

En son for intérieur, chacun sait marquer nettement la limite entre la marchandise, le bien et l’ordure.

A l’heure de l’aversion pour le vers, pour tout ce qui grouille, François Tison replace le déchet au centre.  De ceux issus de la consommation courante à la dépouille mortelle, voire ses cendres, il envisage de recentrer l’immondice, au lieu de l’expulser dans sa banlieue.

Avilir, s’avilir, avaler, s’avaler n’est pas à la portée du premier venu, se pousser dans le dos du plus haut de la roche et se tenir au-dessous, la geule grande ouverte.

Le projet, tour à tour farce et discours éminement politique, où la note de bas de page elle-même(cet autre déchet) quitte sa périphérie pour réoccuper le corps du texte, le projet donc est ici, en contrepoint du notre où tout est organisé autour de l’évacuation du déchet, d’imaginer un monde qui organiserait sa plus imperméable rétention.

François Tison, Farcissures, 2012, Allia.

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« Jérôme » de Jean-Pierre Martinet.

N’importe qui croisé avec sa part de douleur : roman.

Jean-Pierre Martinet fait partie de ce qu’il convient bien de nommer ces écrivains maudits de la littérature.  Né en 1944, il sera tour à tour cinéaste ou vendeur de journaux.  Il quittera tout pour se consacrer à la littérature.  Edité de son vivant mais passé presque inaperçu hormis d’un lectorat fanatique.  Considéré comme un écrivain du scandale, un auteur trop désespéré, trop sombre, trop sexué, il s’éteindra dans un quasi anonymat en 1993, rongé par l’alcool.

Jérôme conte quelques jours de la vie de Jérôme Bauche, 150 kg, 1,90 m, 1,60 m de tour de taille, imberbe, plat préféré : museau vinaigrette.  Entre une mère qui le déteste (qu’il nomme « mamane »), un « directeur de conscience » lui-même pétri de culpabilité, une très jeune fille (Polly) qui forme son idéal féminin et un être-référent (Solange) à l’aune duquel il jauge chacun de ses actes, chacune de ses pensées, Jérôme fait le constat d’une vie qui se vautre dans l’insignifiant.

Ma vie était minable, complètement ratée, un désert, mais au moins c’était la mienne, avec ses réveils brusques, avec son absence de Polly, c’était la mienne, cent cinquante kilos à chaque seconde de la journée, un lit vide, pas beaucoup d’espace certes, ma vie, je n’avais que celle-là, ces draps sales qui me serviraient peut-être de linceul quand la mort viendrait me chercher, presque rien, une vie dérisoire, une porte battante, et pourtant…

Mais ce n’est pourtant pas ce qui intéresse ici l’auteur.  La porte est refermée vers ce qui mène à un meilleur.  L’espoir n’est pas le lieu d’écriture.  Très vite, le lieu du récit s’enclot.  Et l’atmosphère devient méphitique.  Et dans ces relents d’enfer, les personnages creusent toujours plus avant vers un sordide sans fond.  Où le dégoût de soi souffrant et faisant souffrir se mêle à la jouissance que ces souffrances génèrent.

Elle était si moche qu’on avait envie de la faire souffrir, pour la punir.

et au fond de ce dégoût, il y avait une atroce volupté, qui avait la saveur même de mort.

Dans ce monde où la figure du Dieu, du premier moteur, du principe de toute chose, est une soeur invisible mais auquel tout renvoie et dont tous les diktats ne trouvent justification que dans une impasse tautologique (Car Solange, c’est Solange), dans ce monde donc, Jérôme ne fait qu’hésiter.  Entre paranoïa et accès de culpabilité, entre tendresse larmoyante et cruauté haineuse, entre rêverie d’un idéal éthéré et exécration dégoûtée d’un quotidien abject, entre déchaînements de violence et crises d’auto-apitoiement.  En l’espace d’un instant, Jérôme verse d’un extrême à l’autre mais toujours en s’y livrant tout entier, sans frein aucun.  Et la force de Jean-Pierre Martinet est de nous le donner à lire au plus près, en annihilant toute distance entre l’acte de lire et les actes de Jérôme.  Dans une langue qui est menée par ces changements, ces ruptures mêmes.

Des phrases sans la moindre signification naissaient en moi, elles s’entortillaient autour de mes organes vitaux, elles m’étouffaient, elles claquaient du bec.

Et le scandale, s’il en est un est, est à trouver dans l’écho (un écho-haut-le-coeur) que soulève Jérôme en nous.  Le scandale de se sentir avoir plus à partager avec lui que ce que l’on voudrait.

Tous les hommes avec leur âme semblable tous les hommes unis par une grande solitude tous les hommes.  S’écrasant dévalant la pente se bousculant et s’enfonçant lentement pour finir dans les marécages dans la pauvre terre gorgée de foutre de larmes de sueur cette terre d’esclaves dont pas un seul n’avait laissé une trace dans la mémoire des hommes.

Jérôme est une caisse de résonance de génie!

Si grande compassion, Jérôme, si grande compassion.

Jean-Pierre Martinet, Jérôme, 1978, Finitude.

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« Elegies » de Anna Akhmatova.

D’habitude, on est plus personnel.  Mais ici, on fait nôtres les commentaires lumineux du traducteur Christian Mouze.

LE VERBE D’AKHMATOVA fusionne les mondes, les bonheurs, les blessures.  Et l’histoire devient l’histoire d’une conscience.  La société marquée c’est aussi l’âme marquée : la guerre russo-japonaise et le désastre de Tsou-Shima (la flotte russe détruite), les procès des années trente…  Il y a une double alchimie des mots du poète avec la résonance sociale qui prend un timbre intime et l’évènement particulier qui rejoint l’universel.  Cet univers qui scintille au fond du miroir du coeur, si l’on entend par celui-ci, selon Boris Vychelavstev (1877-1954), philosophe explusé de Russie par Lénine, avec tant d’autres (la fameux bateau des philosophes, emportant sur la mer baltique le fleuron de l’intelligentsia russe, en 1922), si l’on entend par le mot coeur « le centre secret de la personne, le lieu qui recèle la totalité de sa valeur et de son éternité ».  Akhmatova est bien le poète de ce centre et de ce lieu qui appartiennent à tous.  C’est pourquoi le lot du poète, chaque lecteur en éprouve toute la force, comme s’il était le seul à le reconnaître, comme s’il était son lot.  Mais nous ne connaissons vraiment que ce qui en retour nous reconnaît.  Si l’acte de lire (et à plus forte raison l’acte de traduire) est à soi-même faire connaître, c’est également un acte de reconnaissance.  C’est reconnaître dans toute l’acceptation du mot.  Le lecteur/traducteur sent une affinité avec l’être intérieur qu’apporte le poème.  Le poème est ce fil noir qui traverse le jour et ce fil blanc qui traverse la nuit, ce courant limpide qui filtre l’argile humaine.  Akhmatova c’est le temps, l’espace (l’espace intérieur et l’espace social : deux faces indissociées) et le sentiment ; l’histoire naturelle de l’homme et de ses maux, source des mots.  Il y a dans En route, dans les Elegies ce sol commun d’une âme et de la mémoire collective et ce manteau des mots partagés avec son peuple (« là où mon peuple était » écrivait-elle déjà dans le Requiem) pour aller par les rigueurs du siècle.  Chaque poème d’Akhmatova est une scène intimiste et sociale, un jeu de reflets des êtres, des heures, des objets, du souvenir, de leur passage, de leur interrogation, de leur destruction.  Un théâtre de toute la vie de tous.  Et la scène est mouvante.  Ici, avec les années, théâtre crépusculaire de l’incarnation d’une âme dans son destin et dans l’Histoire.  Chaque poème est le fruit exprimé de la vie.  C’est parfois âcre, âpre, l’âpre et âcre fraîcheur des fragments de la septième élégie.  Akhmatova n’y va pas de main morte.  Ce n’est pas du demi-mot.  Elle retourne profond la terre mêlée de fer, de l’histoire soviétique, Pour le poète, sans la rudesse d’ici et de ses houles, point de paix retrouvée au coeur du verbe.  Mais la dureté même de la septième élégie a fait qu’elle ne fut jamais achevée : comment en finir avec le malheur et le crime?  Comment refermer et conclure ce qui ne peut, ce qui ne doit pas l’être mais n’a de sens qu’à rester blessure ouverte?  Telle, la septième élégie, éclatée en fragments, où la violence fait le siège de l’intérieur.  Telle, en dépit de tout, domine la note d’un CHANT INVAINCU.

Bref, c’est beau.  Et en plus l’objet livre l’est tout autant.

Anna Akhmatova, Elegies, 2012, Harpo &.

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Quidam ou de de la nécessité d’acheter.

La maison d’édition Quidam fut fondée voici un peu plus de dix ans.  Quidam nous a fait découvrir entre autres des auteurs comme Reinhard Jirgl, BS Johnson, Menis Koumandareas, Gabriel Josipovici, Kate Braverman, pour les étrangers et Philippe Annocque, Romain Verger, Victoria Horton, Jérôme Lafargue ou Denis Decourchelle pour les auteurs français.  Ceux qui ont la chance de naviguer dans ce catalogue exceptionnel savent qu’il ne s’agit pas là d’oeuvres anecdotiques mais de celles qui ont vocation à rester.

Oui, mais voilà, l’enrichissement du catalogue n’est pas allé de pair avec celui, financier, de la maison.

Hier, donc, Quidam était au bord du gouffre.  Et aujourd’hui il est dedans.  Mais tant que le fond n’est pas touché, l’espace est là où agir est encore utile.

La marche à suivre est donc la suivante :

Si vous êtes libraire (on ne s’adresse ici qu’à ceux ne connaissant pas Quidam, ou, ce qui revient au même, que par ouï dire), si vous êtes libraire donc, vous vous dégagez de vos a priori (non Quidam, c’est pas intello, oui il y a des livres « faciles » dans le catalogue) vous vous adressez là : quidamediteur@free.fr et vous commandez, ébahi par les conditions de fête proposées par l’éditeur aux abois.

Si vous êtes lecteur (ou pas en fait, le but est exclusivement d’acheter), vous vous présentez chez votre libraire.  Avec votre plus aimable sourire, vous lui demandez de commander pour vous un titre chez Quidam (si vous connaissez Quidam, vous savez que tout y bon, sinon tentez « Les Malchanceux » de BS Johnson, ou « Tout Passe » de Josipovici, ou encore « Murmures de glace » , par exemple).  Si votre libraire vous dit que « les titres de cet éditeur ne sont malheureusement plus disponibles », vous lui répondez : « Mais mais si, mon bon monsieur.  Ils le sont en direct auprès de l’éditeur à des tarifs qui plus est très avantageux. »  Si votre libraire obtempère avec le sourire (ou sans sourire d’ailleurs, le but, nous le rappelons, est d’acheter du Quidam, pas de vous renseigner sur l’état de la dentition du libraire en question), s’il obtempère donc, nos recommandations s’arrêtent là.  Si le vendeur de livres (car là, bien sûr, on ne parle plus de libraire) vous répond obséquieusement (ou pas) que « ce n’est pas possible, vous comprenez, les frais de livraison, le travail supplémentaire, quidamc’estquoiça, vous ne prendriez pas plutôt  « Joyeux noyel » c’est de saison,… », regardez le fixement, traitez le d’ignare, aiguisez votre vocabulaire le plus ordurier à la lame de sa bêtise, tournez les talons, claquez avec fracas la porte de son commerce (qui n’est plus, précision utile, une librairie (plus probablement encore ne l’a jamais été)), promettez vous de n’y plus remettre les pieds et tenez parole.  Une fois calmé (prenez au besoin un calmant parce que ça urge) passez votre commande à cette adresse : quidamediteur@free.fr, c’est-à-dire en direct.  Attendez votre livre (ou vos livres si vous êtes riche) et lisez le(s).

Et pourquoi tout cela?  Hé bien, pour éviter que vous ne puissiez plus trouver sur les tables de vos librairies demain (et donc après-demain dans vos bibliothèques et les jours suivants dans les têtes de vos enfants) que des niaiseries, qui plus est se ressemblant toutes, dont le seul et unique objectif est d’être achetée ou de faire acheter (un film, du chocolat voire du vin, mais surtout d’autres niaiseries).  Et comme ne lire que des niaiseries rend niais, et que personne ne veut devenir niais, ni souhaitez aux autres de le devenir, vous oeuvrez pour vous et la salubrité publique.

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« Un château en enfer » de William Eastlake.

En mentant, on peut entrebaîller la porte qui donne sur la vérité.

Décembre 1944.  Dans les Ardennes belges, une poignée de soldats américains, sous le commandement du major Falconer, investit un château millénaire dans le but d’y établir un point de résistance à la contre-offensive allemande qui se profile.  Dans l’ennui mêlé d’inquiétude, à la fois tous radicalement différents et unis dans la folie de la destruction qui menace de les emporter, chacun des soldats cherche à sa manière à préserver ce qui peut l’être.  Un historien tente désepérément de dérober tout ce qui est art de la menace de destruction, le propriétaire du château, comte impuissant, se cherche obstinément un fils, un autre ne désire rien autant qu’une satisfaction sexuelle perpétuelle…

Au milieu de tous ces massacres et de toute cette ruine, quelque chose de beau pourrait subsister.  En quoi la guerre pourrait-elle avoir un sens si ce n’est pour préserver…?

parce que, vous voyez, une guerre ne peut pas arrêter la vie, pas complètement.  Sinon la guerre n’aurait aucun but

Chaque voix (à chaque chapitre la sienne propre) s’élève alors moins comme une résistance à la ruine qui menace que comme un chant à l’absurdité de l’abîme auquel elle est inéluctablement vouée.

un tas de choses étranges surviennent pendant la guerre, et en les déformant légèrement, en les rendant totalement vraies, on peut les rendre marrantes.

Entre farce ubuesque et désopilante et tragédie onirique, William Eastlake déploie au travers de ces voix au bord du désastre une polyphonie dont le beau est l’enjeu.

Car le château est réel.  Et si le château n’est pas réel, alors c’est quelque chose d’encore mieux, quelque chose de beau.

William Eastlake, Un château en enfer, 2012, Passage du Nord-Ouest.

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« La voie du régrès » de Georg Petz.

La voie du régrès comme seule possibilité d’aller de l’avant.

Un chroniqueur nommé Raùl qui cherche désespérement de la glace et fait l’épreuve de la poésie dans un monde sec et torride où rester à sa place est une obsession, une employée archiviste qui commence à penser dans le langage des fiches qu’elle classe, un ponte de l’industrie agroalimentaire qui tente de déstabiliser sa jeune interlocutrice en lui contant une histoire déformée de l’Europe.  Dans chacune de ces cinq nouvelles, il est question de parasites, et du langage dont ils s’arment pour mieux s’attacher leur proie et la contraindre.

C’est de cette façon que Raùl fit l’expérience de la poésie, laquelle était le régrès de la langue, les fondements et les fragments érodés d’une forme qui avait volé en éclats, et il apprit la beauté contenue dans les mots : des mots polis comme le karst.

Il y est aussi toujours question d’une rupture, d’un départ, d’un abandon de poste, qui forme le lieu de la poésie.  Seul lieu qu’habite le conteur qui désire influer sur cette rupture.  Le poète est celui, ou cela même, qui parasite la langue.  Qui la dépèce, mais moins pour s’en repaître que pour la changer, cette langue, et donc changer ce dont elle rend compte.  L’écriture chez Georg Petz n’exprime pas un monde qui change, mais le change.  Le poète est parasite, démiurge auquel il suffit de peu, d’un rien pour donner vie ou mort.

Rares sont les éléments qui, à partir de la répétition et de nouvelles combinaisons, créent finalement l’organisme entier, vivant qu’est aussi mon histoire.

L’écriture de Georg Petz immerge dans un ailleurs étrange dont le lecteur, fasciné, a l’impression de ne pouvoir y échapper sans risque.  Elle captive.  Elle vous parasite.  Et dans les rets de cette écriture, qui l’est aussi d’elle-même, on jubile.

Et toujours, en tout dernier lieu, son écriture était aussi écriture d’elle-même.

Georg Petz, La voie du régrès, 2012, Absalon.

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« Fantôme » de Sigismund Krzyzanowski.

Le chaos ne peut pas se loger dans la fente étroite de ma plume.  Or le chaos entra.

Un pianiste virtuose que quittent les délicats doigts de sa main droite.  Un graphologue qui conclut un pacte avec le roi des Moins-que-riens.  Une pensée, détachée de son monde des Idées pour être couchée sur le papier par un philosophe, puis répandue et donc déformée.  Un homme qui façonne et vend des points d’interrogations.  Chaque histoire qui compose ce recueil est l’occasion d’un glissement vers l’étrange.  Un étrange obtenu par le basculement du point de vue.  C’est le rêve qui parle, ou la pensée.  C’est l’histoire des doigts échappés que Krzyzanowski conte, non celle du pianiste qui les a perdu.

Une multimultitude de choses inutiles et hétéroclites, pierres-clous-cercueils-âmes-pensées-tables-livres sont entassées, allez savoir pourquoi, en un seul lieu : le monde.

Dans cet entrelacs de choses, l’auteur, qui ne sera quasi pas édité de son vivant, creuse (tel Borges ou Kafka qu’il devance!) pour en extirper des liens qui bouleverse notre perception.  Son écriture, puisant aux sources d’une érudition sans pareille, ouvre chez le lecteur un champ des possibles qui le révèle Maître es vertiges.

si le rêveur peut douter de la matérialité de ce qu’il voit, le rêve, à son tour, peut remettre en question l’existence du rêveur.

Laissez entrer le chaos!

Sigismund Krzyzanowski, Fantôme, 2012, Verdier.

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