Lire le bandeau.

capillaireAh la rentrée littéraire!  Comme chaque septembre de chaque année depuis que l’édition a voluptueusement adopté ses atours les plus mercantiles, cette période voit se parer les librairies de ses nouveautés.  Nouveautés qui patienteront sagement deux trois mois sur les étals avant de pouvoir, aussi sagement, être oubliées. Car la nouveauté, la vraie nouveauté, a ceci de propre (dans le sens hygiéniste du terme) de n’être que nouvelle et de s’interdire la déchéance qu’est vieillir.  Nouveauté dont le nombre, la quantité à elle seule, semble (eu égard à ce qu’en dise les premiers torchons en parlant) être gage de la qualité. Chaque année l’arbre ploie sous le poids du fruit.  Ou l’adolescent sous le joug de son acné…

C’est le moment où le nouveau Nothomb peut enfin, après 12 mois de gestation, être jaugé à la seule aune possible, celle des autres Nothomb.  C’est en ces instants que peuvent bourgeonner à loisir les termes « écriture poétique », « plus grand écrivain de sa génération », « œuvre littéraire d’une puissance exceptionnelle », « récit poignant », « écriture lumineuse », « profond », « sensible », « moderne ».  Car la pléthore est aussi dans la métaphore.  Dans cet entonnoir temporel où tous semblent s’engouffrer avec une joie parfois mâtinée de résignation (style : « je déteste la rentrée mais j’adore publier 10 livres en septembre »), c’est aussi le moment de parier sur les Bienheureux qui pourront sortir de l’entonnoir gratifié du Sésame, de l’Absolu, de l’Ultime, j’ai nommé le Prix.  Mais c’est aussi le moment où se déverse à torrents dans nos lieux de vente, à grand renforts de senteurs de gasoil, l’ornement indispensable du livre de rentrée : le bandeau!

Tel celui du tennisman, celui de l’écrivain en dit souvent beaucoup (c’est du moins la tâche à laquelle qui l’imagine s’attèle) sur qui écrit.  De même qu’imaginer le bandana d’Agassi ceignant le front de Boris Becker (image un peu vieillie, certes, mais la nouveauté, nous…) requiert un effort considérable, et semble s’éloigner de toute volonté de transcrire sur l’ornement un caractère, un jeu, un style, de même donc, un bandeau Gallimard n’est pas un bandeau Grasset.  Osons l’écrire (ajoutons la métaphore à la métaphore) : il y a des écrivains de fond de court, d’autres du filet.  S’il ne fait pas la plume (ou le clavier…), le bandeau est sensé en être la trace visuelle, directement saisissable, accrochant le chaland par sa force évocatrice.  Comme le livre de rentrée est foncièrement, intangiblement original, pétri de sa géniale différence, le bandeau se doit d’en être l’expression.  Le bandeau, donc, doit être lu.

Prenons le bandeau Gallimard, par exemple.  Qu’y lit-on?

1. L’écrivain jeune n’a pas de peigne.

2. L’écrivain jeune doit être surveillé de près.  L’écrivain jeune, étant jeune, doit être cadré.  D’où le cadrage rapproché dont il bénéficie sur le bandeau.

3. Plus un écrivain est proche de l’Académie Française, plus il a droit à un col haut.

4. L’écrivain qui vend beaucoup a le droit de siffloter sur la photo.  Parce que, c’est bien connu, le succès fait siffloter.

5. La tension du ventre sur la chemise trop cintrée de l’écrivain à succès est forte.  D’où l’infime portion de ventre visible.  L’écrivain à succès est-il radin?

Il y a aussi ces portions de mystère adroitement dissimulées.  Ces regard vagues semblant questionner l’au-delà.  Ou droits, abrupts, semblant déshabiller le futur lecteur (alors que celui-là n’est encore qu’un chaland).  Le bandeau indique, attire mais questionne aussi.  Tiens mais…  Mais bien sûr.  C’est comme l’art!  Le bandeau est un art.  Nouveau, émergeant certes.  Mais art tout de même.  Et la force qui s’y loge déjà nous pousse à dire qu’il s’agit même de l’art de l’avenir.  Devant lequel tous les autres plieront l’échine, vaincus.  Car gageons que le bandeau l’emportera.  Quand, enfin, tous auront compris la merveilleuse économie du bandeau, son accord parfait aux temps remplaçant contenu par contenant, ne subsistera alors, dans toute sa gloire efficace, que du bandeau.  Sans le prétexte du vide qu’il entoure!  Du bandeau partout!  Du bandeau toujours!

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(2 commentaires)

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    • Bernard on 28 août 2014 at 15 h 50 min
    • Répondre

    Robert Burton t’était venu en aide il y a quatre siècles!

    Quelle production de poètes nous a apportée cette année! Chaque jour de ce mois de septembre, l’un ou l’autre nous a fait une lecture, voilà la plainte que Pline le Jeune adresse à Sosius Senecio. Et j’ajoute: quel immense catalogue de nouveaux ouvrages sortis cette année, à notre époque, et exposés à notre foire de Francfort et à nos foires nationales! Voir deux fois par an éclore et se manifester les talents, les esprits se creuser pour une mise en vente, de grands efforts qui ne produisent rien. De sorte que, à moins que les édits des princes n’imposent en toute hâte une réforme et que des inspecteurs rigoureux ne restreignent cette liberté, comme Gesner le propose avec ardeur, tout cela continuera ad infinitum. Quel glouton insatiable pourra lire ces livres? Comme c’est déjà le cas, nous serons confrontés à un immense chaos, à une confusion de livres, ils nous écrasent, nos yeux sont usés par la lecture, nos doigts fatigués à force de tourner les pages. Quant à moi, je ne le nie point, je fais partie de ceux-là, et nous sommes nombreux. »

    Et, plus récemment, Brigid Brophy:
    « Je pourrais même me risquer à un peu d’inquietus avec un roman d’idées. J’ai déjà l’œil sur un gros roman français, son smoking ceinturé d’une large bande annonce qui m’apprend que le thème du livre est l’homme du vingtième siècle à la recherche d’une identité, et qu’il a gagné le Prix Fixe. »

  1. Et puis c’est chiant les bandeaux, ça tombe tout le temps, alors on le relève, ou bien on l’enlève au début pour qu’il ne tombe pas… donc il ne sert à rien

  1. […] Du temps, des mots qui n’ont pas l’origine chevillée au corps, l’explication en bandoulière, la gloire au bec. L’autre-dit “Puisque partout, à l’âge d’homme, des mots entravés dans des échafaudages d’architectes sous contrat, de graphomanes nostalgiques, de cultivateurs sédentaires, idiomes promus à la hauteur d’un clocher urbain, lui-même battant prétendumment sa coulpe, Hou Hou, doigt tendu…” se chargeront bien de nous ramener dans le sillage, l’histoire, et puis aussi un peu sa saturation dans le convenu. L’avenu, le foutu. (à bandeaux.) […]

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