« Les géorgiques » de Claude Simon.

GéorgiquesDe la feuille, de la feuille, du fumier et beaucoup.

Un général de la révolution, un jeune adolescent de onze ans fasciné par une représentation de l’Orféo de Monteverdi, un combattant à cheval fuyant l’avancée des troupes allemandes, un combattant républicain lors de la guerre civile espagnole.  Peu à peu émergent des éclats trois « ils » :  Jean-Pierre Lacombe-Saint-Michel (LSM), Georges Orwell (O.) et « l’auteur ».  Ou plutôt un il dont les contours se font et défont sans cesse, ce qu’il recouvre se fondant dans une « réalité » qu’on ne laisse jamais parfaitement advenir avant de tendre vers une autre encore.  Comme d’habitude, Claude Simon code.

Il est évident que la lecture d’un tel dessin n’est possible qu’en fonction d’un code d’écriture admis d’avance par chacune des deux parties, le dessinateur et le spectateur.

Lentement, ce il se sédimentant des êtres qu’il hante tour à tour se fixe (mais imparfaitement, s’y déposant plus que s’y fixant) sur l’aïeul de l’auteur, ce Jean-Pierre Lacombe-Saint-Michel jamais complétement nommé.   Participant de la prise de la Bastille, général d’artillerie, député du Tarn, membre du comité du Salut Public, votant de la mort du roi, sa vie sera faite de campagnes guerrières.  Loin de celle du Tarn que son éloignement ne lui permet de soigner que par les lettres de directives qu’il envoie à ceux supposer s’occuper de son domaine en son absence.

il corrigeait, embellissait, labourait, plantait par procuration, usant non de charrues ou de herses mais de cette encre brune, couleur rouille.

Alors qu’un Mécène confie à Virgile la mission d’éduquer l’agriculteur par la poésie, ici c’est Mars qui, de nouveau, éloigne des champs à cultiver.  Dans son exil guerrier, LSM, dont les missives parsèment le texte, sarcle et sème par le mot.  Mais, dans l’urgence des combats et de son incertitude, le mot de ces Géorgiques-ci est lui-même d’urgence et d’ordre surtout.

Comment voulez vous que j’aie la tête à tout quand je ne suis pas là et que je suis occupé des affaires de la guerre.

Car, au creux d’une nature qu’il s’agit de troubler par le fer et le feu, comment LSM pourrait-il encore vouloir peser, faire éclore et fructifier cette nature sans recourir à cet autre fer, cet autre feu des mots?

l’horreur, l’ahurissement, le scandale, la soudaine révélation qu’il ne s’agit plus là de quelque chose à quoi l’homme ait tant soit peu part mais seulement la matière libérée, sauvage, furieuse, indécente.

Que ce soit l’aïeul combattant, ou O., ou Claude Simon fuyant la déferlante allemande, ce sont les mêmes prés, les mêmes champs, les mêmes vignes, les mêmes haies à regarder, les mêmes clôtures à vérifier, les mêmes villes à assiéger, les mêmes rivières à traverser ou à défendre, les mêmes tranchées périodiquement ouvertes sous les mêmes remparts.  Et la phrase de Simon se doit alors de répéter sur le papier (pour que la feuille soit ce fumier d’où puisse sourdre le réel) ce même mouvement des saisons, comme celui des troupes armées d’Europe, s’empêtrant au travers des temps, dans les mêmes bourbiers, au mêmes endroits, pour les mêmes causes ou peu s’en faut.

On dirait que les mots assemblés, les phrases, les traces laissées sur le papier par les mouvements de troupes, les combats, les intrigues, les discours, s’écaillent, s’effritent et tombent en poussière, ne laissant plus sur les mains que cette poudre impalpable, couleur de sang séché.

Comme une tentative de négation de progrès, comme un projet parménidien d’expression de l’illusion du mouvement, la phrase s’enroule dans des limites comme souples, diffuses, auxquelles la définition même de limite semble se refuser.  Et à l’immobilité d’une humanité s’empêtrant dans les mêmes bourbiers répond celle de la phrase qui la dit, qui ne doit son apparence de mouvement qu’au désordre scintillant qui l’habille

cette quantité de remous, de retours en arrière, de boucles décrites dans des plans verticaux ou obliques donnant l’impression d’un désordre qui n’influe cependant en rien sur le déplacement de l’ensemble.

Claude Simon, Les géorgiques, 1981, Minuit.

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