« Âmes inquiètes » de Marco Ercolani et Lucetta Frisa.

Marco Ercolani est psychiatre dans la zone périphérique de Gênes.  Tout au long de son travail,il a collecté auprès de ses malades de brefs récits, paroles ou témoignages.  Lucetta Frisa les a complétés des siens et les a mis en oeuvre.

D’habitude, la folie est mise à distance, comme derrière le mur d’une crainte atavique.  Les deux auteurs, par la véracité du témoignage et la clarté d’une narration qu’ils épurent sans en dissimuler la littérarité, la ramènent au devant, au plus près, dans la vérité et l’émotion du fait exposé nu.

Elle a été internée pour démence sénile.  Dans son appartement, des entassements de papier jusqu’au plafond : couloir, cuisine, salle de bain.  Chaque recoin de la maison déborde de papier : papier de boucherie, papier journal, papier hygiénique, papier pelure, papier cadeau, emballage de caramel et de chocolat, pages déchirées.  Il flotte une odeur déprimante de poussière grasse.  Tous les stores sont baissés, les fermoirs, les loquets et les gonds rouillés.  Dans sa chambre, deux lits jumeaux aux matelas à moitié défoncés, sans drap ni oreiller, et sur chaque matelas une silhouette humaine en carton, l’une tournée vers l’autre, comme deux corps endormis.  Les lits sont recouverts de vieux journaux, aux articles jaunis, aux titres à demi effacés, aux photos fanées.  Sur les deux corps en carton, se détachent ces mots composés d’une suite de lettres découpées dans les vieux journaux :  JE T’AIME.

Aucun voyeurisme.  Aucune curiosité malsaine.  On est au plus près mais comme sans déranger, en passant.  Pas de je, pas de jugement non plus.  Aucun regard critique.  Et cette proximité avec ces âmes inquiètes et leurs actes et dires sans fard nous ramène à nos propres inquiétudes, ces failles dont, à force de vouloir les occulter, nous oublions qu’elles nourrissent nos existences.  Et donc la littérature.

Marco Ercolani & Lucetta Frisa, Âmes inquiètes, 2011, Editions des états civils. 

(On note aussi la parution chez le même éditeur de « J’entends des voix », des mêmes auteurs.  Les je y sont omniprésents, car c’est de la collecte de monologues de ces âmes inquiètes qu’il s’agit.  Et c’est très bien aussi.  Tellement bien qu’on en reparlera plus tard.)

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