« Extrêmes et lumineux » de Christophe Manon.

extreme_et_lumineux-168x264L’art du fragment – on l’a déjà dit maintes fois, on se répète – sert souvent plus à camoufler une carence qu’à réellement étoffer un propos. Dans l’incapacité de trouver un liant, il permet d’en camoufler l’absence sous l’appartenance à un « style », une « technique », une « tradition ».  Le fragment est excuse ou prétexte là où il devrait être question.

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nant inlassablement les mêmes passages, corrigeant, amendant, modifiant, ajustant, ajoutant, supprimant, essayant dans un geste obstiné et presque vengeur d’épuiser la possibilité d’expression d’un souvenir, d’une réminiscence, d’un visage, d’une image, d’une sensation, d’émotions, de joies ou de tristesses, de réanimer l’imperceptible lueur d’une présence, comme tournant autour avec maladresse et imprécision sans jamais parvenir à les circonscrire, à leur donner l’épaisseur et le contour du réel, leur sens et leur saveur échappant irrémédiablement non seulement aux possibilités matérielles de la langue, mais aussi et surtout aux capacités du scripteur, mesurant ainsi son impuissance à revivre et faire revivre ce qui a été, toutes ces années passées maintenant, tous ces êtres disparus, chacun de ces instants révolus demeurant définitivement inaccessibles, émergeant de la conscience tels de vagues motifs sans relief difficiles à reconstituer et dont on peut douter de la validité, comme des ruines au cœur d’un paysage brumeux, fantasmes, fictions inconsistantes fabriquées avec le temps par sédimentation, car : comment se rappeler, comment être sûr de la réalité des faits

Qu’est ce qu’un souvenir? Comment émerge-t’il? Que penser des retours de certains?  Comment les dire?  Toutes questions au cœur de Extrêmes et lumineux.  Composé de fragments, de séquences – souvenir d’un tabassage, description d’une photographie, évocations d’étreintes sauvages, réminiscences d’un théâtre ambulant, etc… -, chacune commençant par la seconde moitié d’un mot dont la première achevait la précédente, Extrêmes et lumineux est très loin du Coq à l’âne abrupt.  Ces fragments sans points, brefs, s’ils s’arrêtent et commencent bien comme sur les bords d’un gouffre, comme dans la brutalité d’une coupure, suspendent le temps en leur sein.  Tissés de longues phrases, toutes en participe présent, les séquences de souvenirs paraissent comme suspendues, intemporelles, entre les arêtes coupantes d’un abyme.  Saisissant le lecteur dans ce contraste, Christophe Manon a compris que questionner le passé ne pouvait aller sans se saisir de la question de sa survenance dans le présent.  Ample, sublime, ce roman nous enserre dans une boucle à l’image de nos vies.  Dont l’écrivain doit moins s’affairer, en archéologue de son passé, à chercher une sortie – y en a-t-il une?- qu’à préciser, toujours mieux, chaque fois plus précisément, les strates que lui en laisse une mémoire cahotante.  Nos vies sont sans sortie.  Elles n’offrent pas de prises pour les saisir.  Mais dans leur espace clos demeurent des possibilités de superbement ressasser…

tout cela remonté à la surface, traîné, porté, charrié, imaginé, inventé, conçu, élaboré, trafiqué, mis en branle dans une sorte de frénésie à la fois douloureuse et jubilatoire, avec seulement un peu d’encre et du papier, comme si ces maigres matériaux suffisaient à pouvoir exprimer l’insaisissable mouvement de l’existence

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, 2015, Verdier.

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