« Glose » de Juan José Saer.

GloseLa façon dont une vérité se manifeste est secondaire.  L’important c’est que la vérité se laisse apercevoir.

Nous sommes le 23/10/1961, peu après 10 heures.  Angel Leto qui descend tout juste de l’autobus, décide, plutôt que de rejoindre directement son bureau de comptable, de faire quelques pas sur le boulevard San Martin.  Rapidement il rencontre Le Mathématicien.  Un peu plus loin, les deux amis discourant rencontrent Le Journaliste.  Le premier chapitre est consacré aux sept cents premiers mètres de leur ballade, le deuxième aux sept cent suivants, le troisième et dernier aux sept cents derniers.

Il y a toujours quelque chose, pense Leto,.  Et s’il n’y a rien, on pense qu’il n’y a rien et cette pensée est déjà quelque chose.

De cet argument minimal, lui-même sans cesse remis en question, Saer tire un roman magistral.  Déambulant le long de l’avenue que le narrateur (mais est-ce bien un narrateur?) nous décrit en détail (mais par l’entremise de quel regard?), des souvenirs affleurent à la mémoire de Leto et du Mathématicien.  Une soirée d’anniversaire.  Le suicide d’un père.  Et de même que nous sont donnés à lire certains de ces souvenirs, les propres considérations de chacun sur l’irruption même de ceux-ci nous sont pour partie dévoilées.  De même que les petites hypocrisies, les attentes qui émaillent le discours de chacun, leurs espoirs d’une réaction de l’autre aux propos qu’ils tiennent.  Et aussi, les évènements qui émailleront plus tard leurs existences.  Tout est ici, et sans cesse, changeant, remis en question.  Jusqu’à qui remet en question…

Barco, disions-nous, ou disait plutôt, n’est-ce pas? comme je le disais, votre serviteur,

Virevolte déroutante, Glose se déploie comme la pensée elle-même.  Du coq à l’âne, brassant passé et présent, là et ici.

Cet univers linéaire d’où Leto, pour des raisons mystérieuses, et sans même qu’ils s’en doutent, était exclu […] semblait inexpugnable, moins pour cause de solidité que pour cause d’inconsistance, diffuse, changeante et omniprésente.

Sur cette ligne de deux mille cent mètres, chaque pas, chaque point d’arrêt se matérialise comme un point dans l’espace et le temps qui en dévoile plus que lui-même, ne s’y arrête pas.  Comme une poupée russe sans fond.  Et l’écriture est cela même qui peut pallier à cette infirmité du changeant, du diffus incessant, et de ne pouvoir être qu’un point dans l’espace et dans le temps.  En en détaillant les successions, les états par lesquels un être transite avant d’arriver à ce point.  Et avant qu’un autre n’advienne.  Ce que tente de dire Saer n’est rien d’autre que l’insaisissable par essence : le présent!

[le] présent – qui pourrait être après tout, et pourquoi pas, le nom de tout cela –

Glose est un roman du solipsisme, du relativisme poussé en absolu, où le réel n’est là que parce qu’il y a un sujet.  Un sujet, à partir duquel peut se développer, dans toutes les directions temporelles ou spatiales, un monde.

la rue droite qu’ils déroulent est faite d’eux-mêmes, de leur vie, elle est inconcevable sans eux, sans leur vie et, à mesure qu’ils se déplacent, elle se constitue de ce déplacement, elle est le bord empirique de l’avenir.

Juan José Saer, Glose, 2015, Le Tripode, trad. Laure Bataillon.

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