« S’enfonçant, spéculer » de Antoine Boute.

S'enfonçant spéculerEn fait mon livre sera comme une flaque de boue, violente, sale et sensuelle dans lequel le lecteur tombera, entraîné malgré lui.

Freddo se promène en forêt avec son chien Jean-Jacques.  Il pleut.  Il y a beaucoup de boue.  Il pense au prochain polar qu’il compte écrire.  Il pense à un roman vraiment très très gore.  Qui symboliserait l’étrange qu’il y a à vivre dans la promiscuité citadine.  Et qui lui rapporterait du fric. Il rencontre Valéria.  Valéria est belle et class.  Et Valéria demande à Freddo de l’aider car elle a un problème.  Son fils (qui en fait n’est pas vraiment son fils), Antoine, est enfermé dans une armoire dans sa maison qui se trouve aux fonds des bois.

Eh oui!  Si on réfléchit, ca va presque faire une fresque politique manichéenne, ce thriller! Un thriller planétaire manichéen!  Le monde riche, maladivement suractif, qui jouit et exploite le monde faible et pauvre!  Tout simplement…

Vont s’entremêler alors la narration de ce qui leur arrive (entre autres déféquer dans une maison délabrée, boire des whiskies, tomber dans la boue ou manger au Mc Do) et la relation du projet d’écriture en cours de Freddo.  Les deux paraissant trouver des échos l’un dans l’autre.  Et au fur et à mesure que Freddo, l’auteur de polar s’enfonce dans la forêt (mais pas que), il spécule (on vous invite ici à explorer l’abyssale étymologie de « spéculer ») sur son futur polar (mais pas que).

Il ira ensemencer régulièrement la femme bousillée, tout en prenant bien soin d’ensemencer métaphoriquement le personnel de l’hôpital avec des cadeaux, de façon à entretenir leur sympathie à son égard.  Ces flux de semence et de cadeaux entreront clairement en résonance avec tout le flux obscène de fric qui circule dans les rues commerçantes de la ville ; et les halètements de ce type, dus à son va-et-vient incessant seront comme la bande-son de l’écoulement de ces flux, comme leur face, leur apparence sonore.

Ce qu’il y a de bien chez Antoine Boute (entre autres hein, on ne prétend pas être exhaustif) c’est que le plaisir qu’il prend à faire glisser son personnage dans la boue, il le prend tout autant à faire glisser le lecteur, ce dernier ressentant à son tour ce même plaisir.  Pour autant bien sûr que ce lecteur se laisse aller à son plaisir, celui-ci n’éclosant que là où lui laisse un espace disponible.  Ce qui, certes, n’est pas gagné!

Oui la question de l’écriture ne rejoint-elle pas clairement la question de la prostitution?  Disponibilité radicale des figures en général, des figures donc générées par le texte même comme par exemple les personnages de roman, mais également les figures qui font texte : les mots, les lettres, le graphisme etc. ?

Antoine Boute écrit, de son propre aveu, des blagues.  Oui, certainement, mais des bonnes blagues.  De celles qui font rire, mais en grinçant des dents.  De celles dont on se demande tout le temps s’il convient d’en rire.  Des blagues un peu malsaines qui nous renvoient une image de nous pas si déformées qu’on voudrait bien le croire (renvoi d’image > miroir > speculum).  De bonnes blagues qu’il convient, pour en goutter tout le sel, de prendre au sérieux.  Oui, en fait blaguer est une chose très sérieuse.  Et de ces blagues très sérieuses, qu’on appelle aussi littérature, on en redemande!

Purée je me demande bien comment ça se fait que j’imagine des scènes aussi glauques mais enfin soit : dans la vie il y a de bonnes et de mauvaises questions.  Cette question est une mauvaise question : la littérature fait ce qu’elle a à faire, point barre.

Antoine Boute, S’enfonçant, spéculer, 2015, Onlit.

On ne saurait aussi trop vous conseiller d’aller faire un tour .

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