« Elegies » de Anna Akhmatova.

D’habitude, on est plus personnel.  Mais ici, on fait nôtres les commentaires lumineux du traducteur Christian Mouze.

LE VERBE D’AKHMATOVA fusionne les mondes, les bonheurs, les blessures.  Et l’histoire devient l’histoire d’une conscience.  La société marquée c’est aussi l’âme marquée : la guerre russo-japonaise et le désastre de Tsou-Shima (la flotte russe détruite), les procès des années trente…  Il y a une double alchimie des mots du poète avec la résonance sociale qui prend un timbre intime et l’évènement particulier qui rejoint l’universel.  Cet univers qui scintille au fond du miroir du coeur, si l’on entend par celui-ci, selon Boris Vychelavstev (1877-1954), philosophe explusé de Russie par Lénine, avec tant d’autres (la fameux bateau des philosophes, emportant sur la mer baltique le fleuron de l’intelligentsia russe, en 1922), si l’on entend par le mot coeur « le centre secret de la personne, le lieu qui recèle la totalité de sa valeur et de son éternité ».  Akhmatova est bien le poète de ce centre et de ce lieu qui appartiennent à tous.  C’est pourquoi le lot du poète, chaque lecteur en éprouve toute la force, comme s’il était le seul à le reconnaître, comme s’il était son lot.  Mais nous ne connaissons vraiment que ce qui en retour nous reconnaît.  Si l’acte de lire (et à plus forte raison l’acte de traduire) est à soi-même faire connaître, c’est également un acte de reconnaissance.  C’est reconnaître dans toute l’acceptation du mot.  Le lecteur/traducteur sent une affinité avec l’être intérieur qu’apporte le poème.  Le poème est ce fil noir qui traverse le jour et ce fil blanc qui traverse la nuit, ce courant limpide qui filtre l’argile humaine.  Akhmatova c’est le temps, l’espace (l’espace intérieur et l’espace social : deux faces indissociées) et le sentiment ; l’histoire naturelle de l’homme et de ses maux, source des mots.  Il y a dans En route, dans les Elegies ce sol commun d’une âme et de la mémoire collective et ce manteau des mots partagés avec son peuple (« là où mon peuple était » écrivait-elle déjà dans le Requiem) pour aller par les rigueurs du siècle.  Chaque poème d’Akhmatova est une scène intimiste et sociale, un jeu de reflets des êtres, des heures, des objets, du souvenir, de leur passage, de leur interrogation, de leur destruction.  Un théâtre de toute la vie de tous.  Et la scène est mouvante.  Ici, avec les années, théâtre crépusculaire de l’incarnation d’une âme dans son destin et dans l’Histoire.  Chaque poème est le fruit exprimé de la vie.  C’est parfois âcre, âpre, l’âpre et âcre fraîcheur des fragments de la septième élégie.  Akhmatova n’y va pas de main morte.  Ce n’est pas du demi-mot.  Elle retourne profond la terre mêlée de fer, de l’histoire soviétique, Pour le poète, sans la rudesse d’ici et de ses houles, point de paix retrouvée au coeur du verbe.  Mais la dureté même de la septième élégie a fait qu’elle ne fut jamais achevée : comment en finir avec le malheur et le crime?  Comment refermer et conclure ce qui ne peut, ce qui ne doit pas l’être mais n’a de sens qu’à rester blessure ouverte?  Telle, la septième élégie, éclatée en fragments, où la violence fait le siège de l’intérieur.  Telle, en dépit de tout, domine la note d’un CHANT INVAINCU.

Bref, c’est beau.  Et en plus l’objet livre l’est tout autant.

Anna Akhmatova, Elegies, 2012, Harpo &.

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