« 4321 » de Paul Auster.

Ces histoires étaient-elles vraies? Était-ce important qu’elles le soient?

S’il est une règle à ce point communément acceptée par tout lecteur qu’elle en est devenue souvent indiscernable c’est probablement celle qui consiste, dans le chef de l’auteur, à ne jamais discuter, au sein de son oeuvre, de la crédibilité de celle-ci. L’auteur pourra nous embarquer dans l’histoire qu’il voudra, aussi fantastique ou fictivement débridée soit-elle, lui-même ne pourra revenir sur ce contrat tacite, sous peine d’être accusé par le lecteur de tricher et de perdre sa confiance. Et si cette règle même fut l’objet de jeux qui permirent – et qui permettent encore – d’amener la fiction dans des retranchements peu courus (Sterne, Borgès, Calvino, Sorrentino, entre bien d’autres s’y attelèrent), il faut convenir que l’abandon ou le délitement très post-moderne de cette convention est souvent ressenti comme un divorce irrémédiable, cette rupture s’accompagnant de celle du suivi narratif et de l’identification du lecteur avec les personnages. En bref, soit cette règle est suivie et le roman peut dérouler, sous divers modes, ses fils narratifs et empathiques traditionnels, soit elle est transgressée et le livre verse alors dans l’expérience formelle.

J’aime bien les histoires qui admettent qu’elles sont des histoires sans prétendre être la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, juré, craché.

Dans 4321, nous suivons l’histoire d’Archie Ferguson, de sa naissance le 3 mars 1947 jusqu’à la fin des années 60. Les heurs et malheurs de ses parents, ses amitiés, ses émois sexuels, ses amours, sa relation avec Amy, l’amie d’enfance, celle avec sa tante Mildred, la découverte du cinéma, des livres… Le récit de mille pages pourrait être d’un classicisme éprouvé si ce personnage que nous suivions ne se diffractait pas en quatre de ses possibilités. Ainsi ne suivons-nous pas LA  vie d’Archie Ferguson, mais bien QUATRE vies du même Archie Ferguson. D’un chapitre l’autre, en sept temps différents (de 1.1,1.2,1.3,1.4 à 7.4) nous passons ainsi  d’une possibilité de la vie d’un même être à une autre, « toute chose égale par ailleurs », le contexte historique et socio-politique offrant la même toile de fond à chacune de ces possibilités. Et cela, sans que nous soit expliquées les raisons de cet artifice.

Que faire ou ne pas faire lorsque le monde flambe et que l’on ne dispose pas de ce qu’il faut pour éteindre les flammes, quand le feu est en vous autant qu’autour de vous, et quoi que vous fassiez vous ne pourrez rien y changer?

La prouesse de l’auteur (qui renoue ici, enfin, avec « sa grande période ») est de parvenir à maintenir une tension dramatique continue et crédible tout en rompant radicalement avec l’un des paradigme tacite les plus important de cette crédibilité.  Comment, en effet, nous faire croire en l’histoire – et surtout comment nous le faire aimer, possibilité après possibilité – d’un personnage alors même qu’à chaque changement de chapitre, le lecteur ne peut que constater que ce personnage n’est bien qu’un personnage? Et qui plus est, comment ne pas en faire un énième roman sur le roman, aussi brillant formellement que déconnecté du réel? Aux antipodes et du formalisme creux et du page-turner imbécile, 4321 démontre avec brio que l’imbrication de cette question formelle très précise et des questionnement métaphysiques, éthiques ou politiques les plus triviaux n’est pas seulement possible mais qu’elle est même indispensable. Et cela aux plus grand bénéfice et des « formalistes », que rebuterait l’idée même de devoir daigner penser – quelle horreur! – au simple « plaisir de lire » et de ceux que laisserait prétendument de marbre la moindre réflexion esthétique. Brillant et jouissif! Jouissif et brillant!

Paul Auster, 4321, 2018, Actes Sud, trad. Gérard Meudal.

 

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