« Histoire de l’équilibre » de Joel Kaye.

 

La proximité avec une notion, le fait même qu’on la répète et l’accommode abondamment à sa façon, nous pousse très souvent à considérer celle-ci, quelle qu’elle soit, comme forgée dans un bloc immuable. Ainsi semblerait-il aller de la notion d’équilibre. Qui chercherait à approcher mieux cette notion ne devrait ainsi que s’atteler à l’analyse, et à l’histoire, de la mise en rapport des termes que cette idée prétendrait organiser. Comme s’il ne s’agissait que de comprendre comment on y arrive, à cet équilibre, la question de à quoi on arrive étant définitivement réglée.

Avec les scolastiques, et notamment les travaux précurseurs de Pierre de Jean Olivi sur le prix et l’usure, on va passer d’une conception de l’équilibre basée sur un 1=1 rigide dont chaque terme est irrémédiablement fixé et distinct, à une autre, dynamique, s’obtenant par l’équilibrage de diverses variables. Avec les continuateurs du 13 ème siècle de l’oeuvre de Galien de Pergame, on va passer d’une médecine duale s’entêtant à faire basculer les corps de l’état de « maladie » à celui de « santé », à une relation relativiste à l’organisme humain et à ses soins. En introduisant une forme d’état intermédiaire entre la « santé » et la « maladie », le « neutrum », et en insistant sur l’incertitude inhérente à tout geste médical, Galien et ses successeurs ont profondément rénové ce que l’on pouvait entendre par le terme « équilibre ». Ces évolutions, jamais pensées comme telles (la notion même d’équilibre n’étant pas un enjeu chez les scolastiques), débordant alors largement dans les champs politiques et éthiques.

cette complication est tout simplement nécessaire si l’on veut mieux comprendre comment se forment de nouvelles idées, de nouvelles manières de voir et de nouvelles images du monde.

En nous plongeant, par l’entremise de ces prodigieux penseurs que sont Pierre de Jean Olivi, Nicole Oresme, Marsile de Padoue, Thomas d’Aquin, et tant d’autres, dans les dessous de son renouveau, Joel Kaye nous démontre magistralement comment ce concept « d’équilibre » a muté à cette période, s’enrichissant de l’ensemble des évolutions (économiques, politiques, religieuses, médicales, etc…) de son temps et l’irriguant à son tour. Ce faisant, par l’entremise d’une mise en lumière de ce point très précis, il éclaire ainsi d’un jour neuf la mécanique complexe des idées. Comment une notion vient-elle au jour? Comme en vient-elle à définir quelque chose? Et comment cette définition elle-même en vient-elle à créer quelque chose d’autre?

Joel Kaye, Histoire de l’équilibre (1250-1375), 2017, Les Belles Lettres, trad. Christophe Jaquet.

Ce sont Radio Campus et Alain Cabaux qui sont coupables des sons figurant ci-dessus.

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