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« Le Grand Cercle » de Conrad Aiken.

 

Hâte-toi – Hâte-toi – Hâte-toi – Tout se trouvait pris par la hâte. Le train se hâtait. Le monde se hâtait. Le paysage se hâtait.

Andrew Cather, dit Andy le Borgne, rentre plus tôt que prévu d’un voyage à New-York. Prévenu par un ami, il soupçonne son épouse Bertha d’entretenir une relation extra-conjugale avec Tom, un autre de ses amis. Le Grand Cercle débute alors qu’il est dans le train qui l’amène chez lui, déjà un peu ivre, imaginant la situation qui l’attend tout en questionnant son propre acte.

Il n’y a pas de rapport, pas de logique.

Chacun des quatre chapitres de ce Grand Cercle met en scène un narrateur différent s’exprimant dans des types et registres de discours eux aussi différents. Saisissant par des dehors formels très divers le protagoniste principal à un événement charnière de son existence, chaque chapitre peut se lire comme s’il eût pu se clore sur lui-même. Comme si chacun n’était qu’un cercle à l’intérieur d’un autre, ce Grand Cercle, qu’il constituait et prolongeait.

La vitesse doit remplacer la pensée. L’action doit remplacer l’idée. 

On s’étonne toujours que chaque livre de Aiken ne soit pas déjà devenu un classique. Dans la droite ligne de la prise en compte par l’art du début du vingtième siècle du « flux de conscience », l’américain n’a pas son pareil pour faire se mêler sur un même plan impressions fugaces, souvenirs, états d’âme, rêves et faits réels. Mais si chez beaucoup d’auteurs de l’époque et de cette « école-là » – comme de celles qui lui succéderont – l’empreinte formelle qu’ils apposent sur leur sujet peut aller jusqu’à dissimuler ce dernier sous un glacis formaliste, et par là, laisser au lecteur un vague goût d’artifice, chez Aiken, aucun formalisme n’impose jamais son diktat à l’objet sur lequel il s’ente. La forme nouvelle n’est ni artifice ni occasion d’esbroufe. Elle n’impose rien à un objet dont elle révélerait alors une part jusque là prétendument cachée. Elle n’est jamais cet outil façonné par l’auteur grâce auquel un lecteur pourrait arracher d’un fond ce qui en ferait la substance. La forme, chez Aiken, paraît naturelle, consubstantielle au fond. L’écriture, à l’opposé de l’instrument ex nihilo plaqué sur un monde qu’il s’agirait de décrire, est chez lui semblable à la lumière dont joue le photographe pour dévoiler un objet. Aiken ne crée pas. Il révèle.

la sensation que le temps ne passe pas, que l’espace n’a pas de limites, mais aussi cette merveilleuse, toujours renouvelée, de proximité et d’éclat et d’ampleur, la vivacité des petites choses, l’extraordinaire intensité des brins d’herbe et des feuilles de trèfle et des glands, la chaleur du sable dans la main, le bruit des feuilles tapotant les murs de bois de la cabane de jeu – l’étrange et nouvelle sensation d’être exposé avec éblouissement à tout cela, chaque année à notre retour comme si l’on avait oublié ce que c’était que de voir un nuage entraîné à travers le ciel bleu sans changer de forme d’ouest en est, ou d’essayer de fixer le soleil jusqu’à voir des taches violettes et vertes, d’être allongé dans l’herbe chaude et irrégulière comme si l’on en faisait partie, les sauterelles et les grillons rampant sur les jambes nues et les chatouillant ou pénétrant dans nos vêtements pour y faire des taches de jus de tabac – revenir à cela, se laisser une fois de plus surprendre par cela et s’y replonger, comme si encore une fois on s’intégrait au vent, au soleil, à la terre –

Écrivain de l’enfance et du tumulte, Aiken est de ces rares auteurs qui ont à la fois compris notre déchirante condition et réussi à lui donner un cadre ému et subtil. C’est sans doute pour cela que sa magie – au sens littéral du mot – nous bouleverse autant…

Mais où tout cela s’en était-il allé, où s’en était allé tout le tumulte? Dans quel son de lointain couchant, quel lent et distant et délicieux tonnerre d’éboulement comme d’un monde perdu dans une paix parfaite?

Conrad Aiken, Le Grand Cercle, 2017, La Barque, trad. Joëlle Naïm.

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