« Aventures » de Pierre Lafargue.

affaissement de chaussée

C’est comme ça. Eh oui.

Le choix d’une photographie pour illustrer cette chronique fut particulièrement cornélien. Dans notre désir de coller au plus près du cœur du dernier livre de Pierre Lafargue, nous cherchions une représentation la plus proche possible de son « pitch » : une rue qui s’est enfoncée (de 27 mètres) puis qui est revenue à sa place initiale. Hé bien, cela se révéla d’une grande complexité. Soit nous illustrions nos propos par la photographie d’un affaissement de chaussée, mais alors rien n’indiquait visuellement le retour à la normale de la rue. Soit nous utilisions une image de rue traditionnellement plane, dont rien ne pouvait alors s’y détecter de son récent affaissement. L’illustration était toujours partielle. Et manquait donc son but.

Ce qu’une rue, la plus permanente de la plus permanente des villes du monde a fait, il est aisé d’imaginer que le monde entier pourrait le faire, que cet immense soufflé pourrait retomber en révélant l’affreuse boursouflure de son âme et de tout ce qui trouve sa permanence dans sa boursouflure et qui la perdrait avec elle.

Car le sujet n’est pas ici seulement l’affaissement d’une rue, sa disparition, son enfoncement permanent, sa disparition en un gouffre, mais bien le mouvement complet, qui la fait revenir à sa rassurante et ennuyeuse position initiale. Qu’une rue s’effondre, soit. Si ce n’est courant, cela se constate tous les jours en divers point du globe. Mais qu’elle revienne spontanément entre les façades qu’elle séparait ou – c’est selon – reliait, voilà qui est moins commun. L’élasticité a ses limites.

Je crois aussi que si l’abaissement de la rue n’avait été qu’un effet parmi d’autres, son inutilité et certainement sa vanité condamneraient son auteur (on ne voit pas ce que cela voudrait dire, l’enseignement ferait défaut), au lieu que l’admirable suite des changements qui se sont produits non pas en même temps que ce mouvement mais après lui, établit d’une façon presque nécessaire qu’ils sont issus de lui, et qu’il fallait avant tout cela qu’un marteau s’abattît sur le sol, comme j’ai vu trembler dans cette main si fine, aux veines gonflées, et qu’une Intelligence étonnante a tout concerté, depuis ce tremblement jusqu’au nôtre.

Qu’est ce qui se passe quand quelque chose d’extraordinaire est survenu et que rien n’en est plus décelable? Quelque chose peut-il avoir été sans laisser aucune trace? Le normal n’en vient-il pas à effacer le souvenir même de ce qui dérangea son cours tranquille? Qu’advient-il quand ce qui ne se peut s’est pu? S’il s’agit bien dans « Aventures » de nous conter celle d’une rue et des conséquences de son momentané affaissement, Pierre Lafargue nous invite subtilement à nous en servir pour questionner tous ces « extraordinaires » qui surviennent et que nous laissons sans lendemain. « L’exceptionnelle faillite d’un système bancaire », « Une catastrophe humanitaire sans précédent », nombreux sont les événements que nous démarquons du reste en les nommant mais que nous semblons oublier presque aussi systématiquement.

Si ce monde n’était pas composé de tant de choses nécessaires à sa conversation on pourrait couper dedans, histoire de le simplifier pour mieux le comprendre. Mais on ne peut supprimer que des choses accessoires, ça ne désencombre rien. Les choses nécessaires forment un tissu serré impossible à défaire. C’est comme si on essayait de couper du fer avec du sang. Alors tout est toujours aussi obscur.

Pierre Lafargue crée ici de l’extraordinaire. Pour nous démontrer à quel point nous dépouillons celui que nous nommons ainsi de sa charge signifiante et des conséquences qu’elle implique. Et nous faire voir tout ce que nous sommes capables de mettre en branle pour occulter la machine sans mettre en péril le mouvement d’aucune de ses courroies. Oubli, déni, sensiblerie, que de stratégies ne construisons nous pas de manière à occulter ce qui survient et tranche dans le normal. En virtuose, sans jamais verser dans le didactisme métaphorique, Pierre Lafargue nous délivre des aventures « avec des vrais morceaux de roman dedans » d’une intelligence et d’une pertinence rares.

Pour autant, le monde a changé. La très grande douleur que ce furoncle, ce véritable alligator, est venu manifester dans vos environs a changé ce monde, et même les petits pois que vous êtes seront désormais accommodés un peu différemment. Mais que vous soyez nés pour être accommodés, cela demeure.

Pierre Lafargue, Aventures, 2015, Vagabonde.

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