« Karman » de Giorgio Agamben

notre hypothèse est […] que le concept de crimen, d’une action sanctionnée, c’est-à-dire imputable et productrice de conséquences, se trouve non seulement à la base du droit, mais aussi de l’éthique et de la morale religieuse de l’Occident. Si, pour quelque raison, ce concept devait disparaître, tout l’édifice de la morale s’effondrerait irrémédiablement. Il est d’autant plus urgent d’en vérifier la solidité.

S’ancrant dans l’analyse comparée de termes issus du grec, du latin, du sanskrit, etc. (causa/culpa, karman/crimen, etc.) qui ont teinté au cours de leur développement ancestral le droit, la philosophie et la morale, Giorgio Agamben nous dit chercher ce qui s’est trouvé constituer la base même de ces trois disciplines. Car les remettre en question ne se peut sans remettre fondamentalement en question la part inconsciente de leur constitution.

La politique et l’éthique de l’Occident ne se libéreront pas des apories qui ont fini par les rendre impraticables si le primat du concept d’action – et de celui de volonté, qui lui est inséparablement associé – n’est pas mis radicalement en question.

Ainsi, par exemple, dans l’esprit du commun, la loi organise-t-elle un rapport au crime. Elle interdit le crime, punit qui le commet, et la constitution même du droit parait toute entière fondée sur la reconnaissance (implicite ou non) par une communauté de la nécessité de se doter de ce type d’organisation. Dans l’imaginaire collectif, le crime requiert le droit. Une analyse pointilleuse des termes qui ont défini le droit antique démontre que ses origines et ses linéaments sont pourtant assez éloignés de cette image consensuelle. C’est en fait – même si la formule est partiale – le crime qui organise le droit. Et la loi, qui s’est fondée sur ce prémisse, ne peut que s’en ressentir dans chacune de ses actuations. Comme la morale, surgissant des mêmes ascendances, se construira sur un agir, tout à la fois acmé et modalité d’y atteindre. Comme, in fine, toute l’organisation humaine de la vie se trouvera placée sous l’astreinte de la finalité.

Le philosophe fait ici oeuvre utile. S’il n’est pas le premier à le faire – et qu’il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier -, rappeler les liens étroits et existentiels qui régissent droit et violence, morale et agir, vie et finalité, n’est jamais perdu. Ce faisant il ouvre des perspectives – ou plutôt il les rappelle, car nous les connaissons déjà et c’est bien souvent la crainte d’avoir à assumer ce qu’elles nous permettent que nous en venons à les « oublier » – à tous ceux qui cherchent à échapper au vouloir, au devoir ou au pouvoir, dans lesquels le droit, la philosophie ou la morale ont eu tendance, souvent malgré leurs praticiens, à nous maintenir enfermés.

Là où le bât blesse, c’est quand le philosophe se fait oracle :

Il ne suffit pas de dire, cependant, que le droit, par la sanction, produit le crime ; il convient d’ajouter que la sanction ne crée pas seulement l’illicite, mais, en même temps, en déterminant sa propre condition, s’affirme et se produit d’abord elle-même comme ce qui doit être. Etant donné que la sanction prend en général la forme d’un acte coercitif, on peut dire […] que le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence.

L’étymologie, dont Agamben, on le sait, est un fervent « client », permet évidemment de lire autrement et/ou plus finement ce dont provient un concept que recoupent les termes sous lesquels il se découvre à nous. Que causa ou culpa ne puissent effectivement pas être tracés étymologiquement n’est bien sûr pas sans importance lorsqu’on sait à quel point ces concepts ont irrigué et fabriqué le droit, la philosophie et la morale. Que crimen puisse être lu historiquement comme ce qui vient fonder le droit et non ce que le droit organise n’est pas sans lien avec ce que ce droit est devenu. Que le dépouillement historique et sémantique d’un concept puisse éclairer ce qu’il est devenu est bien entendu évident. Quant à justifier la vision particulière que l’on a d’un concept par ce que nous révèle son étymologie…

Non, le droit ne consiste pas essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. Ce n’est nullement parce que certains des termes qui en sont à l’origine révèlent à quel point – mais pour partie – la sanction (et donc la violence qui l’accompagne) pouvait précéder la loi que le droit n’est que cela. L’argument étymologique n’est pas un argument ontologique. Ce brouillage des champs temporels (le droit/la philosophie/la morale d’alors n’est pas le droit/la philosophie/la morale d’aujourd’hui) et épistémiques (un objet n’est pas le mot qui le désigne) s’il ne discrédite pas la totalité de l’ouvrage sur lequel il s’appuie, y jette du moins l’ombre d’une suspicion. Agamben n’est ni un nominaliste de bas-étage, ni un historien maladroit. Malheureusement, ses analyses remarquables pâtissent parfois de certains préjugés politiques auxquels ils tentent de contraindre les premières. Comme s’il ne s’agissait dès le départ de son analyse de vérifier la solidité de l’édifice moral, non pour l’étayer, mais pour en hâter l’effondrement. Et que ce programme lui semblât mériter le forçage ou le raccourci.

Giorgio Agamben, Karman, Court traité sur l’action, la faute et le geste, 2018, Le Seuil, trad. Joël Gayraud.

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